Comment nous ferons la Révolution/25

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Chapitre XXV

LA CRÉATION DE L’ABONDANCE


La crainte de la disette, qui fut si obsédante aux premières heures de la révolution, était disparue. L’élan donné à la production avait été si intense que l’abondance croissait, montait en inondation, — et avec elle grandissait l’enchantement. La joie de vivre fluait, s’épandait. Et on riait des inquiétudes d’hier.

Cependant, pour vaines qu’eussent été ces inquiétudes, il était compréhensible qu’elles aient préoccupé les meilleurs et les plus optimistes des révolutionnaires.

Quand se fit la transition entre les deux régimes, on savait combien les crises de surproduction qui déséquilibraient la société capitaliste étaient artificielles : on savait que jamais il n’y avait eu réellement pléthore, mais seulement crises d’engorgement, résultant d’une répartition inégale et insuffisante.

Si les paysans se plaignaient d’avoir trop de fruits, trop de cidre ; si les vignerons jérémiaient contre la mévente ; si les pêcheurs rejetaient à l’eau le poisson que les mareyeurs refusaient de leur acheter ; si les magasins étaient encombrés de chaussures, de vêtements, — ce n’était pas qu’il y eût trop de fruits, de cidre, de vin, de poissons, de chaussures, de vêtements… puisque des populations entières manquaient de tout cela !

Par conséquent, il était à prévoir que, la consommation devenant libre, la surproduction prétendue n’existerait pas longtemps.

D’autre part, les théoriciens de l’exploitation humaine avaient tellement ressassé que la contrainte était indispensable pour astreindre l’homme au travail, car, sans l’aiguillon de la faim, sans l’appât du gain, il s’adonnerait à la paresse ; que ces affirmations saugrenues avaient fait naître des appréhensions.

S’il advenait ce que prétendaient ces mauvais augures, Si le peuple, écœuré et las de travailler pour les autres, se refusait à travailler pour lui-même, la misère ne serait pas vaincue !… Et, bientôt, la réaction triompherait à nouveau.

N’était-ce pas ainsi qu’avaient sombré les révolutions antérieures ?

En 1848, le peuple versa son sang pour conquérir la république et il mit à son service trois mois de misère… Mais son sort, loin de s’améliorer, empira. Vinrent les fusillades de juin ! Puis, comme les affaires allaient mal, comme le travail ne marchait pas, la miche se fit plus rare que sous la royauté. Aussi, désillusionné, le peuple laissa faire le coup d’État de 1851.

Une perspective identique n’était-elle pas à redouter si une fois les réserves capitalistes épuisées, le réapprovisionnement devenait impossible ? N’y avait-il pas à craindre que la discorde se déchaînât dans les rangs ouvriers et que la bourgeoisie en profitât pour rétablir son règne ?

Au congrès confédéral, ce doute pesa sur les délégués syndicaux. C’est pourquoi ils n’osèrent pas fixer plus bas qu’à huit heures le maximum quotidien de la durée du travail. En la circonstance, ils ne firent que traduire les sentiments de la masse ouvrière : elle aussi, encore troublée par les préjugés et les erreurs dont on l’avait bercée, redoutait de ne pouvoir assurer l’ensemble des besoins sociaux.


L’expérience prouva tôt combien ces frayeurs étaient mal fondées. Jamais l’ardeur au travail n’avait été si vive, si unanime, — sauf peut-être en 1791, alors que le paysan qui venait de libérer la terre des privilèges féodaux, de l’arracher au seigneur, sentit la dignité humaine s’éveiller en lui et, libre, foulant un champ libre, se mit de tout son cœur et de toute son âme au labour. Ces heures splendides, on les revécut ! Et, cette fois, paysans et ouvriers avaient mêmes enivrements, mêmes enthousiasmes. Aussi, avec quel entrain on se mit au travail !


Rares furent ceux boudant à la besogne. Tellement rares, que les syndicats dédaignèrent de prendre à leur égard des mesures de boycottage effectif. On se borna à les traiter par le mépris, à les tenir à l’écart. Les paresseux furent aussi mal vus que l’étaient autrefois les mouchards et les souteneurs. Ceux-ci avaient des métiers qui nourrissaient fort bien leur homme, — mais ils étaient méprisés, regardés comme avilissants. Aussi les individus qui manquaient assez de respect d’eux-mêmes, n’avaient pas désir de propreté morale et qui se moquaient assez de la déconsidération pour manger de ce pain-là, avaient été des exceptions.

Ils furent également des exceptions les fainéants qui préférèrent subir le mépris de leur entourage au lieu de s’adonner à un travail manuel, qui n’avait rien d’une corvée fastidieuse et était une gymnastique physique, musculaire, nécessaire à la santé.

On avait tant glorifié, autrefois, le désœuvrement et la fainéantise, — tandis qu’on tenait le travail en mésestime, — qu’il n’y avait pas à s’étonner que le désir de vivre en parasites n’ait pas spontanément disparu, chez des êtres gangrenés par le milieu bourgeois. Pourtant, outre que cette propension à la paresse fut très restreinte, elle ne fut que momentanée : c’était une malaria morale, endémique au marais capitaliste, qui persistait après sa disparition, mais que la saine atmosphère nouvelle allait dissiper.

On travailla donc avec une vigueur qui avait été inconnue dans les usines et ateliers patronaux. Ce n’étaient plus des esclaves, des salariés, courbés sous une corvée déplaisante, qui leur pesait d’autant plus que, souvent, elle avait un résultat inutile ou nuisible : c’étaient des hommes libres, travaillant pour leur compte, et, par conséquent, apportant à remplir la tâche qu’ils avaient consentie un acharnement inouï.

La hantise que le nécessaire vint à manquer fit accomplir des prodiges. On trima d’arrache-pied. On donna un effort colossal, — qu’on eut refusé de donner en travail salarié. Dans certaines usines, de leur plein gré, des camarades s’imposèrent un travail supplémentaire, afin d’accroître la quantité de produits disponibles pour tous ; ailleurs, des hommes, ayant atteint l’âge du repos, réclamèrent leur place à l’atelier, ne voulant pas accepter d’être libérés du travail tant qu’on n’aurait pas acquis l’absolue certitude de l’abondance.

Dans les énormes agglomérations humaines, Paris, entre autres, — la peur de manquer de produits d’alimentation fut la grande obsession. Afin de parer à cet hypothétique péril, des travailleurs s’enrôlèrent par milliers, pour cultiver la terre, dans les vastes fermes des environs. Ces domaines, les syndicats d’ouvriers agricoles et de maraîchers, — qui pullulaient dans la région et qui, depuis longtemps étaient associés à l’action confédérale, — en avaient pris possession sans délai. Des équipes s’organisèrent auxquelles s’incorporèrent les Parisiens, se laissant guider sans infatuation par les camarades compétents. Dur fut leur travail, — étant donné leur manque d’habitude, — mais il ne fut pas harassant et rebutant comme l’était le labeur agricole d’antan. On eut recours à toute la machinerie utilisable ; défonceuses et charrues automobiles firent merveille. On fit si bien qu’en quelques mois on acquit la certitude de récolter régulièrement assez de légumes, de pommes de terre, de blé, pour suffire aux besoins de la population parisienne.

Comme, d’un autre côté, il n’avait pas été négligé de nouer des relations avec les populations terriennes plus éloignées, on fut pleinement rassuré : d’un bout à l’autre du territoire, — nulle part ! — il n’y aurait crainte de disette.


Pour la production industrielle et manufacturière, les appréhensions furent moindres. On s’attacha à se suffire avec la production nationale, — du moins le plus possible, — afin de n’avoir à recourir à l’exportation que dans une proportion restreinte. Entre autres, il fut pallié à la pénurie de matières premières, — comme les cuirs et la laine, — par le considérable développement de l’élevage, rationnellement organisé, qui satisfaisait en même temps aux besoin d’alimentation carnée.

La transformation des matières premières, en produits industriels et manufacturés, ne présenta pas d’insurmontables difficultés. Le machinisme avait déjà atteint un si haut degré de perfectionnement que, — tel que l’avait transmis la société bourgeoise, — il permit de faire face aux besoins essentiels, sans de graves soucis.


Au point de vue industriel, tous les efforts se concentrèrent pour atténuer — sinon faire disparaître complètement, — la malfaisance des industries dangereuses, des métiers malsains. En la circonstance, avoir réduit la durée du travail était un palliatif insuffisant, — il fallait que la besogne ne fût plus un supplice, une souffrance. C’était nécessaire, afin que ces travaux ne soient pas délaissés, — et surtout, afin qu’il soit établi une équivalence relative entre toutes les besognes sociales, car il était dorénavant inadmissible et inacceptable que les unes soient quasi agréables, tandis que d’autres resteraient, comme par le passé, un travail de galérien.

Les syndicats de ces corporations firent appel à toutes les initiatives, au savoir des professionnels et des ingénieurs. Comme il ne s’agissait plus de mettre des vies humaines en balance avec le prix de revient d’un produit ou d’une besogne indispensable, on arriva à des solutions satisfaisantes.

Il importait peu, en effet, que pour amener au point de consommation un produit quelconque, il faille dépenser le double ou le triple de temps qu’autrefois, pourvu que ce travail ne fût pas néfaste, à ceux qui en avaient pris charge et qu’il s’accomplit dans des conditions d’hygiène acceptables.

En bien des cas, tant en outillage qu’en procédés de fabrication, les transformations à accomplir étaient connues ; il n’y eut qu’à les appliquer. Si cela n’avait pas été fait précédemment, la faute en était aux patrons, qui s’y étaient refusés pour ne pas accroître leurs frais généraux, — et aussi aux ouvriers qui, par accoutumance, manque de réflexion (et, hélas ! sous l’aiguillon du besoin !…) se soumettaient à des besognes qu’ils savaient entraîner rapidement des désordres organiques graves, sinon la mort.

Dans cette voie de l’amélioration technique et hygiénique, on arriva à des résultats considérables. Ainsi, grâce à des agencements scientifiques et à divers procédés et méthodes, le travail des égoutiers n’offrit plus les dangers redoutés ; dans les verreries, le soufflage mécanique et la fabrication également mécanique des verres à vitres furent généralisés et, grâce à des aménagements hygiéniques, ces travaux cessèrent d’être un infernal labeur ; dans l’industrie du fer, de l’acier, dans les usines de produits chimiques, dans les manufactures de tissage, — partout ! — des transformations de même ordre s’opérèrent.

Le travail de blanchisserie qui était resté si primitif, avec les petites. boutiques où le triage des linges éparpillait les germes des maladies infectieuses, avec les lavoirs mal agencés et incommodes ; ce travail qui, quand on avait tenté de l’industrialiser, ne l’avait été qu’au détriment de la santé des ouvrières, car il devenait pour elles plus meurtrier encore, — fut modifié de fond en comble.

La panification qui, jusqu’au vingtième siècle, était restée préhistorique, fut bouleversée aussi ; les fournils infects et mal aérés furent supprimés ; le geindre ne mêla plus sa sueur à la pâte, la machine fit le travail du pétrissage.

Maintes autres industries furent également transformées de fond en comble. Aucune branche de l’activité humaine ne fut délaissée ; en toutes, le génie inventif apporta des perfectionnements qui décuplaient le rendement et faisaient disparaître toute trace de servitude de l’homme : il n’était plus l’esclave, mais le maître de la machine !


On mit en application quantité de découvertes restées en sommeil, — qu’on n’eut qu’à puiser aux Arts et Métiers ! On assista à une merveilleuse floraison d’inventions qui n’avaient pu percer précédemment, — étouffées qu’elles étaient par l’indifférence, le mauvais vouloir, la routine ou l’intérêt.

Les grandes compagnies d’exploitation, les gros capitalistes avaient, en effet, coutume d’acheter les brevets de perfectionnement à leur machinerie ou leur outillage pour en éviter l’éclosion. On en eut une preuve palpable à la prise de possession des usines parisiennes, génératrices d’électricité : dans leurs greniers on découvrit, entre autres, toute une série de compteurs d’électricité, plus perfectionnés les uns que les autres. La Compagnie en avait acheté les brevets aux inventeurs, non pour les exploiter, mais pour les supprimer, afin de s’éviter une réfection de matériel.

Que d’exemples semblables se pourraient citer ! Que d’hommes de génie avaient pâti des entraves apportées à la réalisation de leurs projets ! Combien n’avaient pu les mener à bien faute de ressources ? Combien s’étaient buttés aux haines de leurs contemporains ? Combien avaient succombé en route, emportant leurs idées dans la tombe ?

Au dix-huitième siècle, Jacquard était pourchassé et son métier mis en pièces et brûlé par les canuts lyonnais qui craignaient pour leurs salaires ; à la fin du dix-neuvième siècle, le métier Northrop était aussi maudit dans les filatures que l’avaient été, un demi-siècle auparavant, les mull-jennys ; quand Lebon trouva l’éclairage au gaz, nul en France n’eut l’intelligence et l’audace de le mettre à même d’appliquer son procédé ; Achereau, inventeur fécond, qui enrichit une pléiade de capitalistes avec la vingtaine de découvertes qu’il fit au cours de sa vie, mourut de faim dans un taudis, à Ménilmontant ; Martin, l’inventeur du frein à vide qui a évité tant de catastrophes de chemin de fer, fut ridiculisé et, tandis qu’il végétait et mourait quasi dans la misère, sa découverte se vulgarisait, sous le nom de frein Westinghouse, — des Américains, auxquels elle rapporta des millions, l’ayant mise en pratique ; l’inventeur génial, le poète merveilleux, Charles Cross, l’inventeur de la photographie des couleurs. et du phonographe — qu’exploita Edison, — végéta toute sa vie ; Mimault, l’inventeur du télégraphe « Baudot », mourut au bagne pour avoir tiré un coup de revolver sur le parrain et le profiteur de son appareil…

Et que de noms seraient à ajouter à ce martyrologe !


Ah ! elle avait été une rude marâtre, la société capitaliste, pour les hommes qui sortaient de l’ornière ! Quand elle ne les tuait pas, elle les ridiculisait : ses savants officiels portaient condamnation contre les précurseurs, prouvant à grands renforts d’arguments, qu’ils étaient des déséquilibrés, des fous, — ou des ignorants.


Désormais, il n’en était plus ainsi. L’homme qui avait une idée en tête pouvait, sans entraves, en poursuivre la réalisation. Nul n’ayant intérêt à s’opposer à la mise en pratique de ses projets, tous les concours lui étaient acquis. Si c’était. un perfectionnement à une machine, ou bien un procédé nouveau dont il rêvait l’application, il trouvait, parmi les camarades de la corporation, non seulement un appui, mais quelquefois un conseil utile.

La main-d’œuvre ne manquait pas. Non plus la matière première. Tous les essais se tentaient. On ne reculait même pas devant une expérience douteuse, sous le vain prétexte d’éviter un gaspillage de travail et de matériaux. On préférait courir l’aléa d’un échec que s’exposer à négliger une découverte précieuse.

Cette mentalité, née de la révolution, était le contre-pied de la mentalité bourgeoise, qui avait été toute de misonéisme et de conservatisme.

La caractéristique du régime capitaliste avait été la peur du changement, de toute secousse, de toute modification : on se complaisait dans l’immobilisme ; l’ankylose et la pétrification pouvaient être tenues pour l’idéal.

Maintenant, c’était l’opposé ; la plasticité était l’essence du régime ; son équilibre était obtenu par son extrême mobilité ; grâce à ce perpétuel devenir, la société allait être en constante transformation, en progrès indéfini.

Il découlait, de cette saturation du milieu nouveau par la tendance à la variabilité, un idéal de vie plus élevé que jamais.

L’égalité de bien-être n’avait pas engendré la nonchalance et la veulerie et, loin d’avoir tari les sources de l’émulation, elle les avait purifiées. Ceux qui, autrefois, avaient supputé que, si l’appât du gain disparaissait de la société, l’esprit de recherche, d’entreprise, le goût de savoir et de découvrir, en seraient atteints, pouvaient constater combien de telles assertions étaient erronées.