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Comment rendre acceptable le service de deux ans

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Comment rendre acceptable le service de deux ans
Revue des Deux Mondes5e période, tome 22 (p. 344-374).
COMMENT RENDRE ACCEPTABLE
LE
SERVICE DE DEUX ANS


I

Le sort en est jeté. Le service de deux ans est voté, son adoption définitive n’est qu’une question de jours. La plupart de ceux qui l’ont voté ne sont pas cependant sans inquiétude sur les conséquences de cette innovation, mais l’intérêt supérieur de la République, — surtout l’intérêt électoral personnel, — l’emporte sur des préoccupations lointaines et plus ou moins hypothétiques. L’avis de quelques militaires isolés, l’exemple donné par une puissance étrangère considérable, sont là, du reste, pour rassurer les consciences timorées, et inquiètes des vrais intérêts de la France.

Comment laisser, en effet, à une opposition quelconque, fût-elle du meilleur teint républicain, un pareil tremplin électoral ? De fait, l’opposition elle-même n’a-t-elle pas été si pleinement convaincue de la nécessité de s’incliner devant cette réclame électorale qu’elle n’a trouvé, pour combattre le service de deux ans, d’autre moyen que de surenchérir en proposant bruyamment le service d’un an. Je ne sache pas qu’aucune voix se soit élevée dans nos assemblées délibérantes pour demander ce qui était cependant au fond de bien des cœurs : le retour pur et simple à notre ancien système fondé sur le service à long terme pour une petite portion du contingent désignée par le sort.

Nous voici donc avec le service de deux ans, succédant au service de trois ans, lequel avait déjà remplacé, il y a une quinzaine d’années, le service de cinq ans.

Lorsqu’on étudie ces différens systèmes d’organisation militaire, on s’aperçoit aisément qu’ils participent chacun, à des degrés divers, de deux types extrêmes et primordiaux qui sont situés, pour ainsi dire, aux deux pôles opposés de la conception qu’on peut se faire d’une armée.

A l’un de ces pôles figure notre ancienne armée, telle que l’avait conçue, comprise et organisée la génération militaire issue des guerres du premier Empire. Cette armée, composée d’hommes « tombés au sort, » renforcés d’autant de volontaires, engagés ou rengagés que possible, devait avoir un effectif restreint, mais d’une solidité à toute épreuve. Elle devait, en réalité, constituer une société dans la société, avoir une vie à elle séparée de la vie générale, côtoyer le « civil » sans jamais se mélanger à lui.

L’homme, enlevé à son village, séparé des siens, transporté à cent lieues de son foyer, sans espoir de retour avant de longues années, sans autres amis que ses camarades de chambrée, sans autre soutien moral que l’esprit de corps et l’amour du drapeau, prenait peu à peu une personnalité nouvelle, des habitudes, des pensées, des passions absolument étrangères à la société qui l’entourait. Les officiers, du reste, comme les soldats, condamnés au célibat, perpétuellement ballottés d’un bout de la France à l’autre et sans autre horizon que l’avancement ou la retraite, s’en détachaient également. Les uns et les autres étaient bien ce qu’un auteur moderne a appelé des « déracinés ; » mais replantés dans une terre spéciale, ils y jetaient des racines nouvelles et y donnaient des fruits d’une saveur particulière et voulue. Le régiment devenait leur famille, et le drapeau remplaçait le clocher du village. La caserne était une sorte de couvent, d’un genre un peu particulier il est vrai, où l’exercice remplaçait les offices ; les récits de combats et de batailles y tenaient lieu de sermons et les histoires égrillardes, où l’on daubait sur le « pékin », y suppléaient aux oraisons. En somme, tous ces hommes étaient ou devaient être de véritables « lansquenets. »

Ainsi composée d’hommes voués à l’état militaire, devenus incapables de tout autre métier, cette armée est forcément petite, mais elle est, en revanche, forte, maniable, facile à mettre en action, sans apporter aucun trouble à la marche ordinaire de la société civile. C’est une arme redoutable, essentiellement offensive. C’est un mécanisme de guerre créé pour la guerre, qui ne vivra que par la guerre ; non pas évidemment la guerre incessante comme sous le premier Empire, car tout usage incessant use et détériore le mécanisme le plus parfait, mais la guerre fréquente, renouvelée à de courts intervalles, qui assure, au contraire, le bon fonctionnement de toutes les pièces, le renouvellement par élimination des parties défectueuses.

A vrai dire, la pierre d’achoppement de cette organisation sera précisément cette nécessité de la guerre fréquente. Pour être vraiment des soldats, il faut que ces hommes fassent leur métier de soldats, qu’ils vivent au bivouac plus qu’à la caserne, fassent des marches et non de paisibles routes, fréquentent les champs de bataille autant que les champs de manœuvre. Faute de quoi, pas d’armée de métier, mais une armée de caserne, ce qui est bien différent ; pas de soldats, mais des militaires auxquels toute l’instruction possible et vingt ans de bonne conduite au corps ne donneront pas la trempe spéciale de la pratique et de l’expérience de la guerre.

Il y a une autre conception de l’armée, radicalement différente de celle-ci. C’est celle de la « Milice nationale. » Celle-ci n’est, en somme, autre chose que l’organisation préventive de la levée en masse de tous les citoyens valides pour courir à la défense de la patrie en danger. Dans cet ordre d’idées, tous les hommes en âge et en état de porter les armes doivent, au moment du péril, venir se ranger sous les ordres de cadres préparés d’avance, prendre dans le rang la place qui leur est assignée dès le temps de paix. Ils ne reçoivent auparavant que le dégrossissement physique nécessaire pour tenir utilement cette place, rien de plus. Aussitôt cette rudimentaire instruction terminée, ils rentrent dans la vie civile. Ce sont des citoyens qui font à la patrie le sacrifice d’un minimum de temps et de forces pour être en état de la défendre, le cas échéant. La partie permanente de l’armée se trouve alors réduite, d’un côté à des états-majors qui s’entretiennent par des études théoriques et techniques et des cadres instructeurs entre les mains desquels défilent des générations d’élèves à peine entrevus, aussitôt oubliés que disparus. Une armée bâtie sur ce modèle est et ne peut être que strictement défensive. Elle est, par nature et par principe, vouée à la seule défense du sol de la Patrie, incapable, par définition même, de soutenir ses intérêts et même son honneur, au loin et au dehors.

La valeur d’une pareille milice nationale est, il est vrai, bien plus directement liée à la valeur morale individuelle des citoyens qui la composent, à la puissance du souffle patriotique qui l’anime, qu’à sa valeur technique toujours faible. L’expérience de l’histoire n’est guère, il faut l’avouer, favorable à la valeur militaire des milices, même dans les cas où l’élan patriotique a été le plus fort. Les rebelles de l’Amérique du Nord, les volontaires de 93, les patriotes d’Espagne n’auraient, à eux seuls, sauvé ni l’Amérique, ni la France, ni l’Espagne ; il leur a fallu l’appoint solide d’une armée de métier. Mais ces milices peuvent invoquer des circonstances atténuantes en leur faveur. Elles étaient par le fait absolument improvisées, mal organisées, mal instruites, plus mal commandées encore. Il n’est pas impossible de soutenir qu’avec une organisation solidement étudiée dès le temps de paix, une préparation sérieuse faite en temps utile, une milice nationale pourrait mettre, entre les mains d’un état-major convenablement éduqué, une troupe fort capable de défendre non seulement avec honneur, mais avec succès, l’indépendance de la patrie.

Il ne s’agit pas, du reste, ici de comparer et d’apprécier les deux systèmes, mais seulement d’en faire bien ressortir les principes fondamentaux, diamétralement opposés : d’un côté, une armée de professionnels, essentiellement offensive, faite pour la guerre et qui en vit ; de l’autre, une armée de citoyens essentiellement défensive, qui ne se met en mouvement qu’à la dernière extrémité, pour sauver la patrie en danger.

Il existe en Europe une armée de chacun de ces deux types : l’armée anglaise d’un côté, l’armée suisse de l’autre.

L’armée anglaise est encore, et restera sans doute, — une armée exclusivement composée d’engagés, c’est-à-dire d’hommes qui ont choisi volontairement le métier des armes, soit par goût, soit comme gagne-pain. Que l’Angleterre ait préféré ce mode de recrutement, qu’elle y reste fermement attachée, cela s’explique facilement. Abritée par la mer, embusquée derrière sa toute-puissante marine, l’Angleterre n’a guère à prévoir que des guerres à faire au dehors, dans ses colonies ou sur le continent européen. Son armée est donc au premier chef un article d’exportation. Elle doit être surtout un instrument de politique extérieure et étrangère, il convient qu’elle reste bien distincte de la nation, entièrement aux mains de ceux qui dirigent cette politique.

La guerre du Transvaal en fournit une preuve éclatante. Une des causes qui ont permis à la nation anglaise de supporter, avec une fermeté vraiment admirable, les revers de cette désastreuse campagne, est certainement que l’armée qui les subissait était, — au début du moins, — une caste bien à part du reste de la nation. Composée de volontaires, la plupart engagés depuis longtemps, souvent contre la volonté de leurs parens, ou par ces parens eux-mêmes pour s’en débarrasser, elle n’avait pas un rapport aussi étroit, aussi intime avec la nation que le peuvent avoir nos armées issues du service personnel obligatoire pour tous. Les racines ne plongeaient pas aussi avant dans les entrailles de la nation.

Tout au contraire, la Suisse n’a aucune action extérieure à exercer ; il est tout naturel qu’elle n’ait aucunement songé à cette éventualité. Elle est l’objet des convoitises de voisins puissans, elle le sait ; jusqu’alors, ces convoitises se sont neutralisées les unes par les autres, mais cet équilibre peut être rompu, elle le sait également. Ce qu’elle a à craindre, c’est une agression, et c’est cette agression qu’il faut pouvoir repousser. La nature du pays, le caractère des habitans, leurs aptitudes physiques, tout concourt à donner aux milices suisses, pour cette attitude défensive, une valeur exceptionnelle. Il est donc logique que la Suisse se soit bornée à assurer la défense de son territoire par l’organisation d’une milice nationale aussi solide que possible.

Dans tous les autres pays d’Europe, les armées sont organisées sur un type intermédiaire qui, selon les cas, se rapproche plus ou moins de l’un des deux types que nous avons caractérisés.

En France, notre législation change pour la troisième fois depuis trente ans. La loi de 1872, — issue de la guerre contre l’Allemagne, — s’éloignait déjà sensiblement de la conception primitive qui avait servi de base à la loi de 1832 ; toutefois, en consacrant la répartition du contingent en deux portions, servant l’une cinq ans et l’autre une année, cette loi avait visiblement la pensée de rapprocher l’armée nouvelle autant que possible du type de l’ancienne armée. Elle cherchait à la concilier du mieux possible avec les nécessités modernes, c’est-à-dire le service obligatoire personnel, les gros bataillons, les énormes armées d’invasion, inaugurées par l’Allemagne victorieuse.

Puis ce fut, avec le service de trois ans pour tous, un nouveau pas en avant. On s’éloignait encore un peu davantage de l’ancienne armée pour se rapprocher de la milice nationale. C’était un système mixte, une sorte de juste milieu. Les hommes qui passaient trois ans sous les drapeaux pouvaient encore être légitimement considérés comme des soldats ; d’un autre côté, en réduisant le service à ce minimum indispensable, on faisait passer par le rang un nombre d’hommes plus considérable qu’avec le système précédent des cinq ans. Ces réservistes de trois ans de service valaient mieux que ceux d’une seule année ; c’était un avantage réel. Du reste, ce système avait produit l’armée allemande de 1870, on ne pouvait lui refuser toute valeur, et, l’expérience que nous en avons faite, pendant dix ans, a montré qu’il permettait d’obtenir une armée encore sérieuse et suffisante.

Mais aujourd’hui nous voici arrivés au service de deux ans. Cette fois la balance penche bien définitivement du côté de la milice nationale. On ne peut prétendre faire un soldat, dans la haute acception de ce mot, d’un homme incorporé pendant deux ans, réduits à vingt-deux mois au maximum. Avec du zèle de la part de ses instructeurs, de la bonne volonté de sa part, on réussira peut-être à en faire un militaire instruit qui connaîtra le maniement de son arme, les exercices du terrain de manœuvres, la théorie du service en campagne, mais il n’aura rien par le fait de ce que nos pères entendaient par ce mot « un soldat. » Il restera, avant tout, citoyen. Le service de deux ans nous donnera non pas une armée, mais la « nation armée » en cas de besoin, et c’est bien différent. On peut dire que l’ancienne armée, celle qui a duré de 1820 à 1870, fille directe de celle du premier Empire, petite-fille de celle de la Monarchie, est morte aujourd’hui, et bien morte dans son esprit comme dans sa forme.

Ressuscitera-t-elle ? Il n’y a aucune raison de le prévoir, tant que, du moins, l’expérience pratique de la guerre ne sera pas venue la réhabiliter, et l’imposer à nouveau.

Aujourd’hui le service de deux ans est un fait acquis. Quelque détestable qu’on le juge, quelque désastreuses et douloureuses qu’en puissent apparaître les conséquences pour la grandeur et même pour l’avenir de la France, il faut s’y résigner comme à une inéluctable fatalité. Ne récriminons-donc pas inutilement, car les gémissemens sont stériles. Cessons d’exhaler de sinistres imprécations et recherchons plutôt s’il n’existe pas quelques moyens d’atténuer le mal, et d’utiliser — au mieux — les très faibles élémens dont la loi nouvelle va constituer l’armée. Ne jetons pas le manche après la cognée. Après tout, il y a milice et milice, et peut-être y en a-t-il qui pourraient être bonnes. En tout cas, il y en a de moins mauvaises que d’autres ; c’est une question d’organisation, de précautions à prendre, de mesures sagement compensatrices à arrêter. La situation créée par l’adoption du service de deux ans place l’armée française dans une situation inférieure à celle que donnait le service de trois ans, cela est vrai ; cette situation est mauvaise en elle-même, c’est également vrai ; mais elle ne doit pas être considérée comme désespérée, à la condition qu’on ne perdra pas de vue qu’il s’agit de l’organisation d’une milice nationale dont le rôle est avant tout défensif, et que la valeur d’une pareille milice est strictement subordonnée à celle d’un cadre solide préexistant, permanent, qui forme comme l’ossature de ce grand corps.


II

Lorsqu’on lit les discussions qui viennent d’avoir lieu, on reconnaît que la plupart des orateurs opposés à la loi nouvelle ont laissé un peu de côté la question de principe et les considérations d’ordre général, pour insister surtout sur les difficultés pratiques et matérielles de l’application de la loi. Ces griefs, — pour l’infanterie du moins, — se réduisent en somme à deux principaux, fort graves, il est vrai.

Deux classes seulement sous les drapeaux ne fourniront, dit-on, qu’un effectif de paix, notoirement insuffisant pour remplir les unités existantes ; le recrutement des cadres inférieurs, déjà si difficile, sera définitivement compromis, sinon tari dans sa source même[1].

Examinons ce qu’il y a de vrai dans ce double reproche.

Au premier abord, il semble bien qu’il soit impossible d’obtenir avec deux classes le même effectif qu’avec trois. Cela a toutes les apparences d’une vérité de M. de La Palice. On aura beau supprimer toutes les dispenses jusqu’à rendre la loi, non seulement funeste à toutes les carrières, mais véritablement inhumaine ; on aura beau inscrire tous les malingres dans les services accessoires, comme si la vigueur physique était moins nécessaire à un infirmier ou à un ouvrier d’administration qu’à un homme de troupe ; on aura beau triturer les chiffres et les retourner en tous sens, il ne paraît pas possible de faire que deux classes en valent trois. Il est vrai que les défenseurs du service de deux ans répondent : Si l’effectif de paix est diminué, le nombre des hommes, disponibles en temps de guerre reste le même, et ces réservistes seront meilleurs, car ils auront tous deux ans de service, tandis qu’aujourd’hui bon nombre d’entre eux n’en ont qu’un. La troupe mobilisée sera plus forte avec le service de deux ans qu’avec le service de trois ans.

C’est là un dangereux sophisme. La valeur d’une troupe, — toutes choses égales d’ailleurs, — dépend de l’instruction plus ou moins complète de ses « unités de combat. » L’unité de combat constitue donc aussi l’unité d’instruction. Dans l’infanterie c’est la compagnie. La compagnie mobilisée comporte un effectif d’environ 250 hommes, cadres compris. Avec le service de trois ans, cette unité de combat était composée d’hommes de trois classes de l’armée active et de trois classes de réservistes dont un quart environ n’avaient servi qu’un an. Avec le service de deux ans, la même unité ne comprendra plus que deux classes de l’armée active, et quatre classes de réservistes, ayant, pour la plupart, il est vrai, fait deux ans. Entre ces deux unités il ne saurait y avoir de comparaison, pour la valeur de l’instruction militaire. Pour qu’il en lut autrement, il faudrait que ces réservistes eussent reçu, pendant leur deux années de service, une instruction militaire plus solide et plus complète que ne la reçoivent actuellement nos hommes de trois ans. Or, avec la diminution des effectifs de paix, c’est le contraire qui aura lieu. La compagnie mobilisée sera plus faible avec le service de deux ans qu’avec le service de trois ans, non seulement parce que la proportion des réservistes aux soldats de l’armée active y sera plus forte, mais aussi parce que l’instruction des uns et des autres sera beaucoup moins complète et moins solide.

C’est la conséquence directe et nécessaire de la diminution des effectifs de paix. Il n’est pas un militaire qui n’affirme, et tout le monde en conviendra, que, pour que l’instruction d’une « unité de combat » puisse se faire complète et durable, il est de nécessité première que cette unité ne tombe pas au-dessous d’un certain effectif minimum. Dans l’infanterie, si la compagnie atteint un effectif de 125 à 130 hommes, le capitaine peut réunir sous ses ordres fréquemment 90 à 100 hommes, chiffre largement suffisant pour qu’il puisse dresser ses cadres et ses hommes, s’habituer lui-même à l’exercice du commandement. Ainsi l’instruction atteindra son maximum d’intensité. Si la compagnie tombe à 100 hommes, le capitaine n’en pourra plus réunir que 70 à 75 pour ses exercices, et déjà l’instruction faiblira aussi bien pour ses hommes que pour ses cadres, et pour lui-même. Si l’effectif descend à 80 ou au-dessous, le chiffre des « disponibles » pour l’instruction devient si faible qu’aucun dressage d’ensemble n’est plus possible. Pour arriver à donner l’instruction il faut entrer dans la voie déplorable du mélange des unités, de la fusion des compagnies, des bataillons, des régimens. L’affaiblissement excessif des unités fondamentales, — les compagnies, — est destructif de toute instruction, et néfaste à la valeur militaire de la troupe.

Or. depuis quinze ans, nous avons si démesurément enflé nos cadres, et multiplié tellement, à la poursuite d’une chimérique égalité avec l’Allemagne, le nombre de nos unités, qu’il est hors de doute, qu’avec la diminution de l’effectif en temps de paix, le service de deux ans amènera ce désastreux affaiblissement des unités d’instruction.

Mais le remède n’est-il pas à côté du mal ? Puisque le service de deux ans ne nous permet pas d’avoir, pour les unités (compagnies) existantes, un effectif de paix minimum nécessaire et suffisant, il faut en diminuer le nombre

Cela paraît fort simple ; la diminution de l’effectif total ne doit pas porter sur l’effectif de chacune des unités, mais bien sur le nombre même de ces unités. Cette vérité est si claire qu’on s’étonne d’avoir à la défendre.

Jusqu’alors, nous avons toujours fait l’absurde raisonnement suivant : l’Allemagne a tant de régimens, tant de bataillons, tant de compagnies ; pour n’être pas plus faible qu’elle, ayons aussi tant de régimens, tant de bataillons, tant de compagnies. Créons les cadres que nous remplirons ensuite comme nous pourrons.

Or c’est précisément le contraire qu’il faudrait dire. Le service de deux ans ne nous donnera plus qu’une moyenne de tant d’hommes valides à incorporer, avec ce chiffre nous pouvons avoir tant de bataillons, tant de compagnies à l’effectif minimum nécessaire, 100 hommes par exemple. N’ayons donc que le nombre de compagnies que nous pouvons avoir. Cessons de jouer vis-à-vis de l’Allemagne le rôle de la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf. Ayons toutes les unités que notre effectif disponible nous permettra d’entretenir sur un pied suffisant, mais pas une de plus.

Cela sera certainement pénible à l’amour-propre national et cela peut être regrettable pour le prestige de la France, mais c’est une nécessité qui s’impose. Puisque, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le service de deux ans doit amener une diminution de l’effectif de l’infanterie, il est indispensable que cette diminution ne porte pas sur l’effectif de ses unités, qui est déjà réduit au minimum indispensable à l’instruction, — mais bien sur le nombre même de ces unités. Au moins celles qui resteront seront solides, bien instruites, et présenteront une réelle valeur militaire.

Mais, dira-t-on, si on diminue en temps de paix le nombre de nos unités, — pour en assurer l’instruction solide, — lorsque viendra la mobilisation, le nombre des réservistes disponibles n’ayant pas diminué de son côté, nous n’aurons plus les cadres nécessaires pour les recevoir. Il faudra les laisser en arrière comme forces de remplacement ; ce sont des hommes instruits et solides qui nous manqueront au moment le plus important : celui des premiers engagements. Il y a là une cause d’affaiblissement considérable.

On pourrait répondre à cela qu’en effet c’est un affaiblissement, mais que mieux vaut encore un affaiblissement partiel, résultant d’une diminution numérique des combattans, qu’un affaiblissement général, où le nombre ne pourrait plus compenser le manque de consistance et d’instruction de chaque unité.

Mais il existe un moyen très simple et d’application facile de n’avoir en temps de paix que les unités strictement indispensables et, cependant, d’en retrouver, au moment d’une mobilisation, un nombre suffisant.

C’est l’adoption du dédoublement.

Dans cet ordre d’idées, chaque unité est constituée en temps de paix assez fortement en cadres officiers et sous-officiers ainsi qu’en hommes pour pouvoir, au moment du besoin, se scinder en deux, donner naissance à deux unités identiques qui conservent chacune une solidité suffisante. Ainsi un régiment d’infanterie ne composerait en temps de paix que deux bataillons de quatre compagnies chacun. Vienne la mobilisation, instantanément chaque compagnie se couperait en deux, chaque portion formerait, à l’aide des élémens reçus comme réservistes, une compagnie nouvelle, et le régiment se trouverait constitué à 4 bataillons de 4 compagnies chacun.

Aussitôt après la guerre, l’artillerie a adopté ce principe, et l’a appliqué sans hésitation à toutes ses formations. Toutes les batteries du temps de paix se dédoublent ainsi, elles en forment deux. Cependant rien ne paraissait plus difficile à exécuter qu’un pareil dédoublement dans cette arme toute spéciale, où le dressage de l’homme est si compliqué. L’artillerie cependant ne s’en plaint pas. Rien ne serait plus simple ni plus facile à appliquer dans l’infanterie, c’est une simple question d’organisation des cadres et d’effectif des unités en temps de paix.

Il est bien évident, du reste, que ce dédoublement n’est par lui-même qu’un palliatif, qu’une façon de concilier, avec le moins de dommage possible, la double nécessité de limiter le nombre des unités en temps de paix et de les multiplier, au contraire, au moment d’une mobilisation. Il est clair qu’il serait préférable d’avoir en tout temps toutes les unités constituées comme elles devraient l’être au moment du besoin, mais cela n’est possible qu’à la condition expresse que les unités pourront, comme en Allemagne, avoir toutes un effectif qui assure leur vie propre, leur instruction, et qu’elles ne seront pas seulement des unités administratives destinées à faire nombre sur le papier.

Avec la loi de 1872, qui composait l’infanterie française en tout et pour tout de 144 régimens à 3 bataillons et quelques bataillons de chasseurs ou régimens de zouaves ; qui mettait, du reste, à la disposition de l’armée un effectif total supérieur à celui qu’atteindront les deux classes actuellement incorporées, cela était possible, et on s’explique qu’on n’ait pas dès lors songé au dédoublement. Mais, depuis lors, on a créé d’abord des régimens régionaux, puis des quatrièmes bataillons dans tous les régimens, puis des bataillons de chasseurs à 6 compagnies au lieu de 4, des zouaves, un nombre indéterminé et infini de régimens d’infanterie de marine ; puis est venu par-dessus tout cela le service de deux ans. Il en résulte que nous n’avons plus aujourd’hui les hommes nécessaires pour remplir suffisamment en temps de paix le nombre des unités qui nous seraient indispensables pour encadrer tous les réservistes en cas de mobilisation.

Voilà la vérité. Rien ne sert de la dissimuler. À ce mal l’unique remède, — facile du reste à appliquer et sûr, — est l’adoption du principe du dédoublement.

On pourrait, bien entendu, en mitiger l’application. Il ne faudrait pas réduire uniformément tous les régimens à n’avoir en temps de paix que deux bataillons dédoublables. Il y a des corps qui sont dans des situations spéciales. Ceux, par exemple, qui sont sur les frontières et qui peuvent du jour au lendemain se trouver aux prises avec l’adversaire. Ils n’auront pas le temps de procéder à une mobilisation compliquée, ils devraient donc être dédoublés dès le temps de paix. Il y a les régimens, dits de forteresse, qui souvent sont dispersés par compagnies isolées dans les ouvrages dont ils assurent la garde ; il y a encore les régimens qui gardent Paris, Lyon, quelques grandes villes. Mais ce sont là des exceptions. Tout régiment de l’intérieur, réuni dans une même garnison, devra être organisé sur le principe du dédoublement. L’économie d’effectif qui en résulterait serait reportée sur les corps maintenus dédoublés, ou partiellement dédoublés dès le temps de paix.

À cette mesure capitale et radicale doivent s’ajouter deux mesures complémentaires, d’importance moindre, mais réelle : le recrutement absolument régional d’une part, la suppression de l’armée territoriale de l’autre.

On n’ignore pas que nous n’avons eu jusqu’ici qu’un recrutement semi-régional. Le législateur de 1872 n’a pas osé aller jusqu’au bout de son œuvre, en faisant appliquer dès le temps de paix ce qu’il instituait pour le cas d’une mobilisation. Il a bien dû reconnaître que, pour obtenir un passage rapide et ordonné du pied de paix au pied de guerre, il n’y avait d’autre moyen que de faire rejoindre au réserviste le corps stationné dans son voisinage le plus immédiat. Mais il a reculé, pour l’incorporation des recrues, devant le recrutement complètement régional, et, depuis vingt-cinq ans, suivant les moines erremens, on se borne à déplacer les jeunes soldats de 25 à 30 lieues. Il paraît que la discipline aurait été compromise si l’homme avait été incorporé chez lui ou près de chez lui, que l’esprit militaire eût été atteint par le contact incessant avec la famille, les amis, les concitoyens, que l’unité française eût été menacée, si on eût laissé s’organiser des régimens normands, angevins, limousins ou provençaux.

Ces argumens avaient, certes, leur valeur avec l’ancienne armée, qui demandait des hommes qui ne fussent plus que soldats, ne connaissant plus que le drapeau et la caserne, leurs camarades et leurs chefs ; le premier soin de l’autorité militaire devait être, alors, de « déraciner » l’homme, de le séparer d’un monde qui devait toujours lui être étranger sinon hostile.

Avec l’armée nouvelle, qui se rapproche tant de la milice nationale, ces argumens sont sans valeur. Il est évident que l’homme qui vient passer deux ans à la caserne, en trouvera le régime moins dur et le service moins pénible, si l’exil et la séparation complète d’avec tous les siens ne s’y joignent pas. Il est évident qu’il sera plus sensible aux punitions ou aux récompenses, si celles-ci lui sont données chez lui, au vu et au su de tous ceux qui le connaissent, si la réputation qu’il se fait au régiment, de bon ou de mauvais sujet, est une réputation qui doit le suivre dans la vie civile. Y a-t-il vraiment à craindre, dans la France actuelle, de voir reparaître un esprit provincial ? Ce n’est pas sérieux ; et, s’il en subsistait quelques traces, ce ne pourrait être que pour surexciter l’amour-propre et engendrer une espèce d’esprit de corps d’un nouveau genre, capable de suppléer en partie l’ancien esprit de corps, aujourd’hui à peu près disparu. En réalité, avec le service à très court terme le recrutement absolument régional serait une aide pour le commandement au lieu d’un obstacle, — politique à part, bien entendu, — grâce à la cohésion naturelle qui existe entre hommes qui ont vécu les uns près des autres, depuis leur enfance, et qui se savent destinés à vivre encore ensemble après comme avant leur service.

J’ajoute que le recrutement régional est le meilleur palliatif à l’un des plus graves défauts du service obligatoire, celui d’enlever l’homme aux campagnes, de l’habituer à la ville, de dépeupler les unes pour accumuler dans les autres des individus déshabitués du travail manuel ; or, en ne brisant pas les liens de famille, en éloignant l’homme le moins possible de son village, de son foyer, de la terre en un mot, le recrutement régional risque moins de le séparer des uns et des autres ; il permet d’espérer qu’il retournera le plus souvent d’où il vient, pour reprendre la vie à laquelle il était destiné.

Mais l’avantage primordial du recrutement régional, celui devant lequel s’effacent tous ; les inconvéniens qu’on peut en signaler en temps de paix, c’est de ramener au moment de la mobilisation l’homme au régiment ou il a été instruit. Là, il retrouve des chefs qu’il connaît et qui le connaissent, des camarades, des objets même qui lui sont familiers, un drapeau sur les plis duquel il peut relire des noms glorieux, dont on lui a maintes fois raconté et commenté l’histoire.

On a beaucoup médit des réservistes. Leurs côtés faibles sont nombreux. Ils ont perdu l’habitude de la vie militaire, ils ont contracté des liens et des besoins qui les en éloignent, cependant il est peu d’officiers de troupe qui ne conviennent qu’après un court stage — à l’issue des grandes manœuvres, par exemple — les réservistes ne se distinguent guère des hommes de l’armée active que parce qu’ils sont plus vigoureux, et plus sérieux. Cela se comprend de reste. Les contingens de réservistes se sont épurés moralement et physiquement. Mais combien la valeur de ces réservistes ne serait-elle pas augmentée, s’ils rentraient en cas de mobilisation dans le régiment, dans la compagnie, dans la section même où ils ont reçu leur instruction première ! Là ils se sentiront autre chose qu’un simple numéro dans le rang, et les chefs seront pour eux aussi autre chose que des inconnus ornés de galons sur la manche et munis du droit de punir ! Là aussi ils se sentiront entourés, — et au besoin surveillés, — par des camarades, qui rentreront plus tard chez eux avec eux et diront à tous comment ils se sont conduits.

Puisque l’adoption du service de deux ans est un pas considérable pour Je remplacement de l’armée de métier par la milice nationale, donnons-lui au moins son véritable point d’appui, ce qui constitue le meilleur élément de force pour elle : la cohésion sous les armes par le maintien et la persistance de tous les liens sociaux qui unissent les uns aux autres des hommes qui ont vécu et vivront toujours côte à côte.

Je ne m’arrêterai pas longtemps à la seconde mesure complémentaire que j’ai indiquée plus haut : la suppression de l’armée territoriale. Lorsqu’il y avait ou devait y avoir une armée active de métier constituée en vue de l’offensive et de la guerre extérieure, on comprend qu’on ait institué, pour la soutenir, une sorte de milice spéciale dont la mission devait être plutôt de protéger les communications et de garder les places de guerre. Aujourd’hui qu’il ne s’agit plus guère que d’organiser la défense du pays à l’aide d’une vaste milice nationale, on ne s’explique plus pourquoi il y en aurait une seconde distincte de la première, et pour quelle raison on continue d’imposer une pareille complication à l’organisation militaire et une aussi lourde charge aux finances du pays.

Lorsque la patrie est menacée, tout homme valide doit concourir de toutes ses forces à sa défense. Il est, pour cela, à la disposition de l’autorité militaire. Il ne doit y avoir, en dehors de l’armée active, que des réservistes. C’est à l’autorité militaire à calculer le nombre des classes qui lui sont immédiatement nécessaires et à les convoquer tout d’abord, puis ensuite, au fur et à mesure des besoins, à appeler successivement les classes restantes qui sont à sa disposition. Il ne faudrait même pas qu’on fût contraint d’appeler les mêmes classes simultanément sur tout le territoire, car si une guerre avec l’Allemagne, par exemple, nécessitait sur la frontière l’appel immédiat sous les armes de tous les hommes jusqu’à quarante ans, il est de toute évidence que leur convocation à Bayonne, à Dunkerque, à Perpignan, est inutile au premier jour et ne peut être qu’une cause d’embarras, de désordre et de gaspillage.

Avec l’adoption du principe du dédoublement, le recrutement régional absolu, la suppression de l’armée territoriale, l’appel des réservistes par classe et par région de corps d’armée, on remédiera certainement dans une large mesure aux inconvéniens inhérens à la diminution de nos effectifs en temps de paix : la cohésion de l’ensemble resterait assurée et l’instruction militaire complète de tous serait assurée dans des conditions suffisamment sérieuses.


III

Tous les orateurs qui ont combattu le service de deux ans, après avoir traité la question des effectifs, ont insisté vivement, violemment même, sur la question des cadres : nécessité d’avoir des cadres permanens d’autant plus solides que la troupe le serait moins ; insuffisance notoire des rengagemens de sous-officiers dans notre armée, pour atteindre ce but.

Il est hors de doute que le service de deux ans portera une grave atteinte au recrutement de nos cadres. Il n’y a actuellement qu’un nombre relativement restreint de sous-officiers rengagés, et pas un seul caporal. Il faudra satisfaire, avec les élémens que fourniront deux classes, aux mêmes besoins auxquels on faisait face jusqu’alors avec trois classes. On sera donc amené à nommer des caporaux de six mois, des sous-officiers de douze à quatorze mois de service, que l’on gardera pendant huit à dix mois. Quelle expérience pourront-ils avoir ? Quelle autorité pourront-ils exercer sur leurs hommes ? Comment seront-ils autre chose que de simples porte-galons ? Dans ce laps de temps de deux ans de service, que bien des militaires considèrent comme à peine suffisant pour confirmer un simple soldat dans son métier, il faudra que nous formions des gradés capables d’instruire les autres. C’est demander l’impossible. Tout le monde le sait. La condition primordiale, absolue, pour que le service de deux ans ne produise pas une milice sans valeur, une garde nationale sans consistance, est que tous les gradés, sous-officiers et caporaux, soient placés en dehors du roulement occasionné par la courte durée du service, en un mot, soient des rengagés. Appliquer la loi nouvelle sans avoir assuré cette condition essentielle ; est un monstrueux oubli du devoir le plus impérieux. La responsabilité en pèsera un jour lourdement sur les épaules de ceux qui l’auront fait ou laissé faire.

Il faut donc arriver à constituer, pour le service de deux ans, des cadres plus solides que ne le sont ceux du service actuel de trois ans.

Est-ce impossible ? Après tout, l’Allemagne y a réussi. Et c’est lorsqu’elle a eu son cadre ainsi constitué qu’elle a abaissé le temps de service. L’armée allemande compte 80 000 sous-officiers rengagés, c’est-à-dire la totalité des gradés entre les mains desquels passent les contingens successifs comme en un cadre permanent d’instructeurs exercés. Le recrutement de ce cadre lui-même est assuré par plusieurs milliers de soldats déjà rengagés eux-mêmes, en vue d’obtenir ultérieurement le grade de sous-officier. Voilà ce qui constitue pour l’armée allemande une force et une supériorité écrasantes.

Et comment l’empire allemand s’y prend-il pour avoir tant de rengagemens ? Les conditions qui sont faites aux sous-officiers qui rengagent sont cependant assez médiocres. Elles sont certainement très inférieures aux avantages de toute nature que la loi réserve chez nous, — on pourrait dire prodigue, — aux sous-officiers qui rengagent. On ne peut donc pas dire que ce soit seulement la séduction exercée par l’espoir d’une situation lucrative ou honorable qui conserve à l’armée allemande tant de sous-officiers rengagés, alors qu’il y en a si peu chez nous. Le prestige de l’uniforme y est bien pour quelque chose, il est vrai ; mais, malgré les efforts d’une éducation inconsciemment perverse qui s’étudie à éloigner nos enfans de l’armée, le prestige du soldat n’est pas encore tout à fait mort chez nous ; le métier militaire n’a pas perdu absolument toute action sur nos imaginations et nos cœurs. On s’étonnera davantage encore de cette abondance de sous-officiers en Allemagne, si l’on observe que le brusque et énorme développement de l’industrie depuis vingt-cinq ans aurait dû, semble-t-il, porter un coup sensible à leur recrutement. N’a-t-il pas fallu un nombre extraordinaire de contremaîtres, chefs d’ateliers, mécaniciens, comptables et employés de bureau pour toutes ces industries, et n’est-ce pas là précisément le personnel qui, dans nos idées reçues, répond à celui des sous-officiers de l’armée ?

Il doit y avoir une autre raison.

Pour ma part, je ne crois pas que le petit nombre de nos rengagemens soit dû exclusivement, ni au manque de prestige de l’uniforme, ni au dégoût de la jeunesse pour le métier, ni surtout à l’insuffisance des avantages matériels assurés à nos sous-officiers. Le service de deux ans ne paraît pas devoir aggraver sensiblement sous ce rapport une situation déjà très préoccupante avec notre service actuel. C’est que les causes du mal ne sont pas seulement extérieures à l’armée, elles sont également intérieures. La pénurie de sous-officiers rengagés dont souffre l’armée est, dans une certaine mesure, la conséquence et de la façon dont on les recrute, et de celle dont on les emploie. Il ne serait à mon sens aucunement impossible, même aujourd’hui et sans rien ajouter aux avantages matériels déjà concédés, d’arriver à avoir un nombre suffisant de sous-officiers rengagés, à la condition expresse :

De les mieux choisir ;

De les mieux traiter ;

De mieux assurer leur avenir, non pas hors de l’armée, mais dans l’armée même.

Comment donc choisir les sous-officiers ? Il faut s’arrêter ici un instant sur le mode de procéder actuellement en usage. En raison du temps de service si court, du peu de temps disponible pour le dressage du jeune sous-officier, il faut agir rapidement.

Le temps presse. Aussitôt les jeunes recrues arrivées, on prescrit à chaque commandant de compagnie de procéder à la désignation des sujets qui lui paraissent aptes à devenir plus tard sous-officiers. Celui-ci, quels que soient son coup d’œil et son ardent désir de désigner les plus capables et les plus dignes, n’a aucun moyen de fonder son appréciation sur les qualités morales et professionnelles de jeunes gens dont il connaît à peine les noms ; il suit la voie que lui tracent les règlemens, il fait passer à ses jeunes soldats l’inévitable examen. Ils rédigent une copie, subissent une dictée, exécutent les quatre règles. Les huit ou dix individus qu’une instruction préalable met à même de se tirer honorablement de cette épreuve sont immédiatement désignés comme futurs sous-officiers. Au bout d’un mois ou deux de premier dégrossissement, les voilà définitivement installés élèves-caporaux. Alors commence pour eux un régime tout particulier. On les réunit en un peloton spécial ; des cadres choisis sont désignés pour leur instruction ; séparés de leurs camarades, pour tous les exercices au moins, ils subissent une préparation intensive à leur mission future. On les bourre de théories récitatives, on les inonde de cours élémentaires, on les fatigue d’exercices particuliers. Malheur alors à celui qui n’a pas reçu du ciel une mémoire fidèle et facile ; il aura bien de la peine à n’être pas, au bout de peu de mois, rayé du peloton d’instruction et ignominieusement renvoyé à sa compagnie. Après quelque temps de ce surmenage mental et physique survient une commission. Celle-ci interroge, fait réciter, fait comparaître au tableau ces malheureux, dont elle ne connaît rien, à peine le nom, les voit quelques minutes sur le terrain, c’est-à-dire généralement dans la cour de la caserne, et, ceci fait, elle dresse un classement par ordre de mérite. Ce sera là le « tableau d’avancement » où le colonel puisera, par numéro d’ordre, pour nommer les caporaux dont il aura besoin, c’est-à-dire les futurs sous-officiers. Puis le « peloton d’instruction » est dissous. Les élèves rentrent à leur compagnie, où, du reste, ils s’empressent d’oublier plus ou moins les matières de cet enseignement hâtif qu’ils ont entassées sans se les assimiler, de sorte que, trois ou quatre mois plus tard, lorsque leur nomination arrive, ils n’ont même plus l’avantage de ce bagage théorique, dû presque en entier à la mémoire.

Telles sont les conditions générales où s’opère le recrutement de nos caporaux, — appelés à être plus tard sous-officiers, — dans presque tous les corps de troupe. Je ne crois pas qu’on puisse rien imaginer de plus illogique, de plus contraire au bon sens comme au « bien du service. »

Réfléchissons un instant au rôle du sous-officier, et aux conditions qu’il doit satisfaire pour le bien remplir.

Le sous-officier, avant tout, doit commander. Il est en contact direct et journalier avec des natures souvent rudes et grossières, toujours frustes et incultes, auxquelles il faut qu’il impose son autorité. Pour celles-ci le principe primordial et naturel de l’autorité c’est la force, la vigueur physique, la voix claire, le geste net, le regard droit : la question physique a ici une importance capitale. Un individu ou chétif ou trop menu, trop joli, trop rose, sera sans autorité réelle sur ses hommes, il manquera du prestige de la force, il ne commandera pas. Viennent les épreuves des marches ou des manœuvres, fatigué, souffrant, misérable, il sera à la remorque de deux ou trois « lascars » plus solidement bâtis que lui dans sa section. Mais s’il est utile que le sous-officier soit vigoureux parmi les plus vigoureux de sa troupe, il est plus indispensable encore qu’il soit hardi, qu’il ait de l’aplomb, du caractère. La timidité et la douceur accompagnent très souvent la grande force physique. Il faut s’en méfier. L’homme timide, qui rougit et balbutie facilement, qui s’effraye du moindre obstacle, et ne sait pas encourir une responsabilité ne sera qu’un porte-galons sans valeur. Celui qui est trop doux et de cœur trop sensible, qui s’émeut trop facilement des misères ou des souffrances qui l’entourent, aura des faiblesses ou des indulgences qui ruineront rapidement son autorité.

À ces qualités physiques, à ces conditions de caractère personnel, le sous-officier doit joindre une vertu essentielle : l’amour du devoir, le sentiment de l’honneur. Chargé d’imposer le devoir à des hommes qu’il gêne, qui ne cherchent le plus souvent qu’à lui échapper, il doit, lui, en avoir le respect inné, y être dévoué. Il ne s’agit pas seulement de bonne exécution du service, du strict accomplissement des ordres donnés ou des consignes reçues pour éviter une punition ou mériter quelques éloges ; mais de l’observation des devoirs professionnels dans toute leur étendue par amour du devoir en lui-même, par légitime satisfaction de conscience, par conviction qu’en faisant son devoir et en l’exigeant des autres, on travaille pour l’honneur de tous, pour le bien de l’armée, pour le salut du pays.

Homme vigoureux et hardi, homme de devoir et d’honneur, il faut encore que le sous-officier ait la confiance de son chef.

Et comment l’aura-t-il, s’il n’en est pas intimement connu, tel qu’il est avec ses qualités et ses défauts inévitables ? L’instruction acquise, les connaissances antérieures à l’entrée au service, ne doivent entrer en compte pour le choix des gradés qu’en dernière ligne. Certes il faut que le sujet soit intelligent, apte à profiter des leçons qu’il recevra, mais il n’est nullement nécessaire que le développement de cette intelligence naturelle ait été préalablement assuré par une éducation primaire déjà complète.

Ce court aperçu suffit pour voir combien est illogique, — pour ne pas dire plus, — notre manière de procéder. Ces jeunes gens qui sont désignés pour leur « belle main, » leur bonne orthographe, leur capacité en arithmétique, sont réunis en un peloton où tout se passe théoriquement et non pratiquement ; puis ils sont classés par une commission, et nommés au hasard des vacances, le plus souvent dans une compagnie où ils sont inconnus à tous, chefs et soldats.

Le remède à cet état de choses est facile. Laissons le capitaine désigner librement ses caporaux, instruire et former lui-même ses sous-officiers qui sont ses premiers auxiliaires ; c’est son premier devoir d’éduquer et de choisir des gradés dignes de ce nom, mais c’est aussi et surtout son intérêt, car la troupe qu’il commande vaudra ce qu’ils vaudront. Que de fois n’avons-nous pas tous entendu des capitaines s’excuser de la médiocre tenue de leur troupe en disant : « Mais je n’ai pour sous-officiers et pour instructeurs qu’un tel et un tel ; vous savez ce qu’ils valent, mon colonel. » Jamais ils n’auraient tenu pareil langage si le colonel avait pu leur répondre : « Vous n’en êtes que plus coupables, car ces mauvais sous-officiers, c’est vous qui les avez choisis, c’est sur votre demande que je les ai nommés, et c’est vous-mêmes qui les avez instruits et formés. »

En réalité, le commandant de compagnie est le seul qui puisse juger en connaissance de cause de la valeur de ses hommes au point de vue du commandement à exercer, de l’autorité à leur confier. Seul il peut apprécier celui qui est vraiment digne et capable de recevoir des galons et de les porter avec honneur. Que le colonel, qui fait la nomination, contrôle le choix du commandant de compagnie, qu’il s’assure par lui-même, par une commission déléguée à cet effet, que la confiance du capitaine est bien placée, que l’homme justifie la faveur dont il est l’objet : par sa conduite, ses aptitudes physiques, son instruction militaire théorique, soit, c’est son devoir, mais rien de plus. Le choix des gradés d’une compagnie devrait être laissé à celui qui la commande et qui, par suite, est responsable de l’instruction et de la tenue matérielle et morale de ladite compagnie.

Cela paraît tellement simple et tellement naturel qu’on s’étonne d’avoir à défendre cette manière de faire. Laissés à eux-mêmes, les capitaines feraient passer au second plan l’instruction générale pour ne considérer que les qualités militaires, l’aptitude au commandement, le zèle, le dévouement, le bon exemple, la bonne conduite. Sauf en ce qui concerne les comptables, l’écriture, l’orthographe, le calcul ne primeraient plus toutes les autres qualités. On ne verrait plus en tête des « pelotons d’instruction » des instituteurs manqués, des élèves ecclésiastiques renvoyés, des clercs de notaire ou d’avoué, les fruits secs de tous nos baccalauréats modernes ou autres. Le grade serait donné à celui qui le mériterait par son caractère et son aptitude militaire seule, et ce serait le plus souvent à quelque gars solide de la campagne, ou bien au fils éveillé et malin d’un bon ouvrier de la ville. L’un et l’autre auront quitté l’école de bonne heure, mais l’un et l’autre auront contracté aussi l’habitude du travail, de la besogne bien faite, du devoir accompli.

Nous faisons fausse route en prenant pour base de la désignation de nos futurs sous-officiers leur instruction antérieure au moment de leur incorporation ; mais cela ne serait que peu de chose si cette méthode ne nuisait pas aussi, et surtout, à l’accroissement du nombre des rengagés.

Il est de toute évidence que le jeune homme un peu instruit, — porté du reste à s’exagérer son mérite à cet égard, — ne reçoit plus les galons de caporal ou de sous-officier comme une faveur mais comme un dû. C’est la consécration attendue d’un mérite personnel auquel est étranger celui qui les lui confère, trop heureux de trouver sous sa main un sujet aussi capable. Le sous-officier ne conserve aucune reconnaissance ni pour le métier militaire qui lui procure ces galons, ni pour le chef qui les lui donne ; ceux-ci, du reste, qui n’auront été ni vivement convoités ni ardemment disputés, ne seront bienvenus qu’en raison des commodités qu’ils donnent pour achever plus confortablement les années de service.

Certain, ou se croyant certain de trouver dans la vie civile un emploi plus rémunérateur des facultés qu’il s’attribue, notre jeune sous-officier s’empressera d’y retourner : le grade acquis ne sera à son sens qu’un atout de plus dans son jeu.

Combien sera différent l’état d’esprit du jeune homme, arrivé au corps sans grande instruction préalable, sans ambition comme sans vanité personnelle. Il se verra d’abord distingué par son chef, puis choisi en raison de ses aptitudes et de ses qualités, préféré à d’autres plus instruits, plus riches, plus élevés socialement. Il en sera flatté ; ces galons, — auxquels il n’avait jamais peut-être songé, sur lesquels il n’avait jamais compté, — seront reçus avec joie et avec respect. Formé et transformé par le métier militaire, il se sentira grandi en lui-même et autour de lui. Vienne le moment de quitter cette situation si nouvelle, si honorable, si péniblement conquise, comment n’hésitera-t-il pas ? Rentrer dans la vie civile pour retomber dans une situation à la fois précaire et inférieure, redescendre quand on a su s’élever au-dessus des camarades, des amis, des voisins, cela est pénible. Qu’à ce moment le sous-officier trouve dans un bon rengagement des avantages matériels suffisans, il rengagera.

Modifier radicalement notre manière de procéder à la désignation des futurs sous-officiers (élèves-caporaux), changer, avec le mode de recrutement, la méthode d’éducation de ces jeunes gens, sont des réformes nécessaires, indispensables, si l’on veut assurer le rengagement des gradés, mais cela même ne suffit pas.

Il faut également mieux traiter nos sous-officiers.

Lorsque je dis que nos gradés doivent être mieux traités, je n’entends pas qu’on augmente les avantages pécuniaires qu’on leur a faits. Les primes de rengagemens, retraites, promesses d’emplois civils que la loi leur accorde, sont considérables. Il n’est guère possible d’aller plus loin. Aucune autre armée n’offre à ses sous-officiers de pareils avantages, et cependant elles réussissent mieux que nous. Il paraît donc inutile autant qu’impossible d’aller plus loin dans cette voie. Je n’entends pas non plus qu’on augmente les prérogatives immédiates du grade. On a déjà réduit les punitions des sous-officiers au point de les rendre presque illusoires, on a soumis leur cassation ou rétrogradation à des formalités qui équivalent presque à une possession d’état, on a multiplié toutes les facilités de l’existence : permissions permanentes, mariage, habitation en ville ; on a fait appel à la vanité : port de l’épée, vêtemens de drap fin, que sais-je encore ? La question n’est pas là. Ce qu’il faut avant tout, à mon sens, c’est alléger le service même du gradé, dans l’intérieur de sa compagnie, en l’organisant d’une façon plus rationnelle, qui le rende à la fois moins pénible matériellement et plus simple dans son. exécution.

Notre service intérieur est resté organisé sur les mêmes bases qu’au temps où nous avions le service à long terme, où tous les hommes présens avaient plusieurs années de service et où beaucoup même étaient des rengagés. Cependant tout a changé. On comprend facilement que le service intérieur, instruction et surveillance des hommes, bonne tenue des effets et des armes, était, en ces temps-là, autrement facile et simple qu’aujourd’hui.

Les hommes avaient depuis longtemps achevé leur instruction théorique et pratique, on connaissait les bons sujets dont il n’était pas besoin de s’occuper et ceux en petit nombre qu’il convenait d’avoir à l’œil ; les moindres ordres de détail étaient immédiatement compris de tous, souvent même exécutés avant d’avoir été donnés.

Il n’en est plus de même aujourd’hui. L’instruction des nombreux jeunes soldats incorporés chaque année absorbe les forces et l’attention de tous les gradés ; les anciens soldats, eux-mêmes, ne sont pas assez confirmés pour aider à l’instruction de leurs jeunes camarades, loin de là ; il est nécessaire de les surveiller presque autant qu’eux, et, pour assurer leur instruction, de leur faire reprendre leurs « classes » avec les jeunes recrues. Ajoutez à cela que l’instruction était autrefois infiniment moins complexe qu’aujourd’hui : le tir était rudimentaire comme l’arme elle-même, la fortification de campagne à peu près nulle, les formations de combat, de marche, de sûreté, extrêmement réduites en raison même du peu de portée de l’arme ; l’administration, l’habillement, l’alimentation n’offraient aucune des difficultés qu’elles comportent aujourd’hui.

On avait été amené, tout naturellement, à diviser les gradés en deux catégories subordonnées l’une à l’autre, les sergens d’abord, les caporaux ensuite.

Les sergens, généralement de vieux routiers familiarisés de longue date avec tous les détails du service, assuraient alors à tour de rôle la responsabilité de tout le service, intérieur de la compagnie, et, sous le titre de « sergent de semaine » en prenaient la direction. Pour assurer l’exécution du service ce sergent de semaine avait sous sa direction le caporal de semaine d’abord pour l’ensemble du service, puis les caporaux de chambrée pour l’ordre, la discipline, la propreté des chambres, le caporal d’ordinaire pour l’alimentation, les caporaux de section pour la tenue des hommes. Ce service de « semaine » déjà assez léger avec des hommes entièrement dressés, et un service parfaitement réglé, comme il l’était autrefois, ne revenait guère qu’une fois tous les mois, car alors il n’y avait que peu de sous-officiers employés à des services spéciaux, peu de permissions, jamais d’absences bien prolongées. La même remarque s’applique aux fonctions du caporal. Celui-ci est le dernier échelon de la hiérarchie ; c’est sur lui que tout repose, et c’est sur lui aussi que chacun se repose. Le caporal de semaine endosse une responsabilité complète de tous les instans ; avec des hommes complètement bien dressés, une pareille responsabilité était déjà redoutable, avec nos jeunes soldats si peu confirmés, elle devient presque insupportable. Il faut aujourd’hui au caporal de semaine une dose d’énergie, d’activité, de zèle, peu commune, pour arriver à la fin d’une « semaine » sans avoir attrapé quelques consignes, voire quelques jours de salle de police ; et ce service si pénible et si dangereux revient aujourd’hui toutes les cinq ou six semaines, souvent tous les mois !

Pour compenser ses risques, le caporal ne jouit d’aucun avantage ; il n’a aucune des prérogatives du sergent. Il vit avec ses hommes et comme eux, corvées à part, et cependant c’est contre ces camarades, ces compagnons de tous les instans de sa vie, qu’il est souvent obligé de sévir pour sauvegarder sa responsabilité. Aussi n’use-t-il guère de l’autorité qu’il détient, qu’à la dernière extrémité et le plus souvent très maladroitement. Comment en serait-il autrement, puisqu’il n’a souvent que dix à douze mois de service ? Son inexpérience des choses et des hommes excuse peut-être, mais garantit sa maladresse.

En fait, le grade de caporal est sans prestige dans notre armée ; il complique le service ; il compromet la discipline plus qu’il ne la sert, en outre, et surtout, c’est l’épouvantail qui éloigne bon nombre de jeunes gens de la recherche de galons qu’ils seraient très aptes à porter, qui leur fait préférer la vie tranquille du soldat dans le rang à l’honneur d’une distinction aussi périlleuse.

Il faut supprimer purement et simplement ce grade inutile et nuisible. Cette mesure radicale n’aurait que des avantages. Elle apporterait dans le service une extrême simplification. La compagnie compterait douze sergens, dont les plus anciens pourraient jouir de certains privilèges, et d’immunités spéciales, mais non d’un grade et d’une autorité supérieure. Ces sous-officiers roulent ensemble pour assurer le service de « semaine : » celle-ci dès lors ne revient plus qu’à des intervalles assez éloignés ; deux, trois, quatre même d’entre eux peuvent être absens ou employés sans que leurs collègues soient surchargés de besogne. Dans l’intérieur de la compagnie les sous-officiers peuvent se spécialiser. L’un sera chargé du tir, l’autre de l’habillement, un troisième des exercices physiques, des travaux de campagne, des théories orales ou récitatives, etc., et chacun de ces sous-officiers pendant le temps où il restera chargé de cette branche de l’instruction ne s’occupera que d’elle, et ne sera responsable que des résultats qu’il aura obtenus personnellement.

Les sous-officiers auront, il est vrai, besoin d’auxiliaires pour les aider dans leur tâche. Pour cela ils désigneront des hommes, bons sujets, d’instruction complète, dits premiers soldats. Ceux-ci les seconderont, les suppléeront au besoin, mais n’ayant pas d’autorité directe, ils n’auront pas non plus de responsabilité personnelle. Ils resteront ainsi dans leur véritable rôle, qui est de venir en aide au jeune soldat, de prévenir chez lui les manquemens à l’ordre ou à la discipline, de lui éviter les fautes, et non de les réprimer par des punitions.

La tâche du gradé sera ainsi singulièrement allégée, partant plus attrayante, et surtout les charges de la responsabilité que soulève le grade seront réellement compensées par des ; avantages immédiats, ce qui n’a pas lieu pour notre grade de caporal.

Je n’insiste pas. Il y a cependant à la suppression du grade de caporal un autre avantage, si important qu’il en faut dire un mot.

Le soldat, promu directement sous-officier, se trouvera brusquement transporté dans une sphère toute nouvelle. Il ne partagera plus la vie même de ses subordonnés, comme le fait notre caporal actuel. Il se trouvera immédiatement placé dans un milieu tout différent, où les choses ne sont plus vues sous le même angle, ni appréciées de la même manière, où la note est donnée par les anciens, les serviteurs dévoués, ceux qui appartiennent corps et âme à l’armée, qui est toute leur existence et tout leur avenir. Le jeune sous-officier puisera dans ce contact nouveau des idées et des sentimens tout différens de ceux que peut développer le milieu délétère des hommes dont la plupart servent à regret, ne dissimulent pas leur vif désir de s’en aller le plus tôt possible. Ainsi le jeune gradé, non seulement évitera un grade intermédiaire où les risques ne sont compensés par aucun avantage, mais il se trouvera mis brusquement sur le pied d’égalité et de camaraderie avec les plus anciens sous-officiers ; et ceux-ci exerceront sur leur jeune collègue une double pression morale par l’esprit de corps qu’ils lui inculqueront et par leur exemple personnel. Et ce sera un fort encouragement au rengagement, car personne ne peut nier la puissance de l’exemple et la force de l’esprit d’imitation.

L’absence du grade de caporal facilite certainement beaucoup le recrutement des sous-officiers en Allemagne : il y a une autre condition qui facilite singulièrement leur rengagement, c’est le recrutement entièrement et strictement régional. Il présente, sous ce rapport comme sous beaucoup d’autres, de grands avantages.

On comprend aisément la fierté avec laquelle le sous-officier étalera ses galons et son autorité en présence de ses amis, parens et concitoyens ; combien il jouira plus, chez lui, des avantages de son grade que dans une localité où il est exilé, seul, sans relations. On comprend également que, s’il est ainsi près de son village et des siens, il hésitera avant de quitter une situation où il est honoré, envié, assuré de l’avenir, pour rentrer dans la vie civile, et retrouver une situation précaire, souvent même inférieure à celle des hommes qu’il aura commandés, et auprès desquels il doit continuer à vivre dans la vie civile.

Avec le service de deux ans, la libération surviendra précisément à l’heure où la nostalgie du « chez soi » est la plus forte chez le soldat. La première année a été occupée par les difficultés de l’apprentissage militaire, une partie de la seconde est trop souvent livrée aux plaisirs malsains et corrupteurs de la ville, mais ceux-ci s’épuisent vite, le regret revient plus fort et la nostalgie s’empare de l’homme.

C’est à la fin de cette deuxième année que se place cette crise aiguë, chez la plupart des jeunes gens, et c’est précisément à ce moment que nous leur demandons de rengager définitivement. Pour rentrer au pays, la plupart quitteront honneurs et galons, et préféreront les chances du plus pénible métier. Le meilleur moyen d’atténuer la gravité de cette crise et d’en diminuer l’acuité serait encore de laisser le sous-officier près de chez lui, et au milieu des siens. Ce serait un nouveau service, et non le moindre, que rendrait l’adoption du recrutement régional auquel un préjugé injustifiable s’oppose encore chez nous.

L’urgente nécessité d’avoir un corps très solide de sous-officiers rengagés a poussé le législateur à multiplier les avantages de toute sorte qui leur sont faits.

Il est difficile d’aller plus loin dans cette voie. 0 » veut à tout prix des sous-officiers de carrière pour encadrer le flot incessamment renouvelé de recrues qui constitue l’armée moderne. On n’a oublié qu’une seule chose, c’est de faire du métier de sous-officier une véritable carrière. Est-ce une carrière véritable que le métier qu’on est condamné à quitter dans la force de l’âge avec une pension insuffisante, et n’est-ce pas le cas de notre sous-officier rengagé ? Il y a bien la promesse d’un emploi civil a l’expiration de la série des rengagemens autorisés, mais on sait, d’une part, combien cette promesse est vague, difficile, presque impossible à tenir en présence du nombre sans cesse croissant des rengagés ; de l’autre, combien il est pénible à des hommes de 32 à 36 ans de faire l’apprentissage d’un métier nouveau. Je ne parle pas de la singulière anomalie qu’il y a à vouloir recruter de vrais sous-officiers chez des individus dont le rêve favori, l’espoir longuement caressé est d’obtenir un emploi de garçon de bureau, d’huissier de ministère, ou de commis de quelque grande administration où il leur sera loisible de devenir de paisibles bourgeois et d’innocens budgétivores. Le métier de sous-officier ne sera une carrière que le jour où il assurera l’existence de celui qui y entre par goût ou par raison, depuis ses débuts jusqu’à l’heure du repos définitif, de la retraite absolue.

Mais il y a une autre anomalie, non moins singulière et bien plus grave, dans notre législation actuelle.

Pendant que, d’une main, on dispensait très libéralement les faveurs au sous-officier, de l’autre, on lui retirait sa plus belle, sa plus précieuse prérogative, celle qui flattait le plus son amour-propre, celle qui le distinguait de tous les sous-officiers des autres armées et l’élevait au-dessus d’eux : la possibilité d’arriver à l’épaulette. Certes, ce n’était là qu’un rêve irréalisable pour la plupart des sous-officiers, qu’un idéal toujours poursuivi, rarement atteint ; mais c’est méconnaître notre tempérament national que de nier la puissance de cette illusion sur nos imaginations et sur nos cœurs. Cette espérance suprême était, pour notre sous-officier, un aiguillon nécessaire ; elle le soutenait dans les heures difficiles, elle le ranimait au milieu des ennuis, des dégoûts, des défaillances. C’est méconnaître aussi et gravement les instincts égalitaires de notre race et l’éducation démocratique des générations actuelles que de leur fermer tout accès au grade d’officier, fût-ce au nom de l’instruction ou de la science. « Tout soldat français a un bâton de maréchal dans sa giberne » n’est qu’une phrase, si l’on veut, mais une phrase qui a décidé plus d’engagemens et de réengagement que toutes les hautes payes, pensions de retraites ou promesses d’emploi civil.

À ce point de vue, comme à bien d’autres, Saint-Maixent est une institution malheureuse. C’est une école ; on y entre par un concours. On ne peut arriver à l’épaulette qu’en subissant ce concours, et en passant par cette école. Pas de place pour qui n’est pas capable de l’un et de l’autre. Toutes les vertus, tous les mérites, les meilleures qualités personnelles de commandement et de jugement, dévouement, honneur, abnégation, services rendus, tout cela ne sert de rien et ne fait rien à l’affaire. Rien ne prévaut contre une faute d’orthographe ou contre l’oubli d’une date.

En fait, cette école n’est accessible qu’aux jeunes gens qui ont reçu une instruction élémentaire déjà développée avant leur arrivée au corps ; elle les met à même de profiter des cours qui leur sont faits au corps par des officiers transformés en professeurs à cette occasion. Que ces jeunes gens aient ou n’aient pas les qualités militaires requises, — peu importe. Signalés[2] dès leur entrée au service comme capables de passer l’examen, ils franchissent rapidement les premiers grades, et jouissent ensuite de toutes sortes de faveurs et de dispenses pour préparer un succès dont l’honneur rejaillira sur le corps dont ils font partie. Il est vrai que, le plus souvent, dans les compagnies, on préfère n’avoir pas affaire aux effets de leur jeunesse généralement aussi présomptueuse qu’inexpérimentée. Mais leur seule présence jette sur leurs collègues qui ne sont pas jugés capables de subir l’examen et demeurent condamnés à n’être jamais officiers un discrédit et une déconsidération que souligne trop souvent leur attitude arrogante ou narquoise.

L’avancement par le rang devrait avoir lieu exclusivement par le rang, et l’officier qui en provient doit avoir, avant toutes les autres, les qualités et les vertus du soldat : dévouement au devoir, connaissance approfondie du métier, abnégation personnelle, impeccable honorabilité dans l’existence. Cet officier n’est pas destiné à commander des armées, voire des régimens ; il n’est pas non plus destiné à figurer dans les réunions mondaines ou à fréquenter les salons. Laissons-le à sa place, qui est à la tête de sa section ou de sa compagnie, et ne lui demandons, comme bagage intellectuel, que les données strictement nécessaires pour tenir honorablement cette place. Il sera alors pour tous ceux qui l’entourent un exemple vivant de ce que peut faire du plus humble soldat le vrai mérite et l’effort personnel ; sa vue seule sera un encouragement direct, — et le meilleur de tous, — à ceux qui seront tentés l’imiter[3].


IV

Telles sont les plus sérieuses réflexions que nous suggèrent la très prochaine adoption du service de deux ans, et la très urgente nécessité de parer aux conséquences immédiates de cette innovation. Il y aurait sans doute beaucoup d’autres mesures de détail excellentes à prendre ; il est impossible, dans une étude aussi rapide, de les énumérer et de les examiner toutes. Celles que nous venons de préconiser paraissent d’une application relativement facile, elles donneraient promptement de bons résultats. Elles permettraient de constituer, avec ou malgré le service de deux ans, une armée qui conserverait une réelle valeur militaire, plus défensive, il est vrai, qu’offensive, une armée capable de soutenir hautement l’honneur du pays et de défendre heureusement son territoire.

Pareille conclusion ne paraîtra pas, il est vrai, très encourageante. Beaucoup d’esprits resteront attachés à la conception plus séduisante d’une armée moins nombreuse et plus solide, petite, mais forte, en vertu de l’axiome que la qualité est préférable à la quantité. Mais cet incontestable axiome suppose que l’on peut indifféremment choisir entre les deux termes qu’il oppose, qu’on est maître de préférer l’un à l’autre. En est-il ainsi en France à l’heure présente ? Une armée devient-elle forte par cela seul qu’elle est restreinte ; un homme devient-il un soldat par le seul fait qu’il a habité pendant longtemps une caserne ? L’Angleterre vient de faire la dure expérience de la distinction qu’il faut faire entre une armée de métier et une armée de caserne. C’est une grave question de savoir si, dans ces temps de paix prolongée, dans les conditions morales et matérielles où nous nous trouvons, il serait possible d’obtenir ce maximum de qualité qui permet à une armée de rester forte en étant restreinte, de triompher de la quantité. Je ne me charge pas de la résoudre. Ce qui paraît constant, c’est que, par la force des choses, nous sommes con : damnés en France, et pour longtemps, à vouloir que l’armée atteigne, tout d’abord, son maximum de force en quantité.

Toutefois, il est nécessaire que la qualité s’y maintienne à un certain niveau, minimum indispensable, au-dessous duquel toute armée devient une horde, toute troupe grande ou petite, un véritable troupeau. C’est ce résultat que peuvent obtenir en temps de paix une sage organisation, une instruction bien réglée, le développement régulier des vertus militaires : ordre, discipline, respect, abnégation, esprit de sacrifice. Et ce résultat ne paraît nullement incompatible avec le service de deux ans, si son application est entourée des précautions nécessaires, est précédée ou suivie de l’adoption des mesures générales que nous avons préconisées dans les pages précédentes ou d’autres analogues. On l’obtiendra, si l’on veut et si l’on sait s’y prendre. Il est malheureusement plus que probable qu’on ne le voudra pas ; qu’on laissera cette profonde innovation s’introduire dans notre constitution militaire comme une simple réforme sans autre importance. Le mal, une fois fait, sera irréparable, et nous glisserons paisiblement de la simple milice à la pure garde nationale, jusqu’au jour du tardif et trop cruel réveil.


LIEUTENANT-COLONEL F. DE BROGLIE.

  1. Je ne m’occupe ici que de l’infanterie. La situation faite aux armes spéciales, à la cavalerie surtout, par le service de deux ans est bien plus délicate. Il est évident qu’il est fort difficile de former un cavalier en vingt mois avec nos paysans actuellement si complètement étrangers à tout ce qui concerne le cheval et l’équitation. Il est évident également que la cavalerie ne peut compter au moment d’une mobilisation sur un appoint de réservistes, car d’un côté ceux-ci auront perdu l’habitude du cheval, et de l’autre les régimens de cavalerie, devant prendre le large dès le premier jour d’une déclaration de guerre, n’ont pas le loisir d’attendre et d’incorporer les réservistes.
    À cette situation, il n’existe d’autre remède direct que celui qu’emploie l’Allemagne et qui consiste à avoir une durée de service actif différente et plus longue pour la cavalerie que pour l’infanterie. Mais je ne crois pas que pareil remède soit applicable en France.
  2. Il se passe pour la désignation des candidats officiers ce qui se passe pour le recrutement des gradés inférieurs. C’est l’instruction intellectuelle antérieure à l’entrée au service militaire qui est seule prise en considération par le colonel, naturellement désireux d’avoir plus de jeunes gens « reçus » que son voisin. Les aptitudes purement militaires au commandement ne jouent dans cette désignation qu’un rôle absolument secondaire, sinon nul.
  3. Il ne s’agit pas de supprimer l’École de Saint-Maixent, mais d’en modifier le caractère. Cette école ne devrait pas être une école d’élèves-officiers, destinée à transformer en sous-lieutenans ceux des jeunes gradés entrés par voie de concours et classés à leur sortie d’après leurs examens ; elle devrait être, au contraire, une école d’officiers-élèves, où se réuniraient, pour compléter leur instruction générale, des sous-officiers que leur mérite joint à leurs services auraient fait nommer sous-lieutenans. Saint-Maixent cesserait ainsi d’être un Saint-Cyr d’ordre inférieur dont les élèves sont et seront toujours animés d’un esprit d’hostilité vis-à-vis des Saint-Cyriens, par un sentiment fait de jalousie et de vanité blessée.