Comment se fait une aiguille

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Comment se fait une aiguille
Le Journal de la jeunesseI (p. 414-416).
COMMENT SE FAIT UNE AIGUILLE
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« Oh, ce n'est rien, ce n'est qu'une aiguille! » disait la petite Marie à son frère Georges, qui accroupi sous la table, cherchait l'aiguille qu'elle venait de laisser-tomber.

M. Deville, qui lisait son journal assis dans, son fauteuil, releva la tête en entendant cette exclamation.

« Ce n'est qu'une aiguille dit-il en s'adressant à Marie si fu savais combien il a fallu de soin et de patience pour faire cette aiguille, tu n'en parlerais pas si légèrement. Combien penses-tu qu'il' faille d'ouvriers pour faire une seule aiguille?

– Je n'en sais rien, répondit Marie, mais il me semble qu'un, tout au plus deux, doivent suffire.

– Eh bien, tu te trompes, car si l'on compte depuis la fabrication du fil d'acier jusqu'au pliage des petits paquets renfermant les aiguilles prêtes à être livrées au commerce, chacun de ces délicats petits outils passe en moyenne dans les mains de cent vingt ouvriers.

—Oh je t'en prie, père, s'écria Georges, expliqué nous comment il se fait qu'une chose si insignifiante demande tant de travail.

—Je veux bien, répondit M. Deville, mais laissez moi vous dire d'abord que l'aiguille, loin d'être un objet insignifiant, est un des plus importants instruments que le génie de l'homme ait créés et un de ceux qui l'ont*le plus aidé à s'élever au-dessus de la brute. N'est-ce pas elle qui lui permet d'assembler sous forme de vêtements les étoffes dont il n'aurait pu autrement que s'envelopper d'une manière imparfaite? Et que de broderies délicates, que de choses charmantes sortent de ce léger outil, qui fournit en outre le "travail et le pain quotidien à tant de pauvres ouvrières!

» La première partie de la fabrication des aiguilles est l'étirage du fil de fer. Le fabricant achète les barres de fer brutes et il les étire, en les faisant passer à travers des plaques d'acier percées de trous de t plus en plus petits, jusqu'à ce que la barre se soit transformée' en un fil du diamètre voulu, que l'on enroule autour d'un tambour.

» Les rouleaux de fil de fer sont alors soigneusement assortis comme dimensions, puis on les coupe en deux, de manière à obtenir deux faisceaux d'une égale longueur.

» L'ouvrier prenant un de ces faisceaux, le présente à une machine armée de ciseaux mus par la vapeur, qui coupent le fil en tronçons d'une longueur correspondant à deux aiguilles. Vous vous ferez une idée de la puissance de cette machine, lorsque vous saurez qu'en une journée de dix heures elle peut apprêter 800 000 aiguilles.

– Comment, interrompit Marie, 800 000 aiguilles en une journée! Ce n'est encore rien. Certaines fabriques préparent jusqu'à 100 millions d'aiguilles par semaine.

» Les tronçons de fll de fer passent ensuite dans une autre machine, qui est chargée de les redresser, car ils sont fortement courbés, autant par le tambour autour duquel ils s'enroulaient primitivement que par les ciseaux qui les ont coupés. Pour cela, on les réunit en paquets de o à 6000, que l'on entoure d'anneaux de fer et auxquels on fait supporter une forte pression.

» Après le redressage, les paires d'aiguilles- passent entre les mains des affileurs, qui usent res extrémités sur des petites meules, afin de former la pointe. L'affileur prend une poignée d'aiguilles et les présente simultanément à la meule, en leur imprimant avec les doigts un mouvement de rotation.

Se servent-ils d'eau pour affiler l'aiguille? demanda Georges.

— Non car l'eau ferait rouiller les aiguilles. Aussi la poussière de fer projetée par les meules remplit l'atmosphère et constituerait un danger sérieux pour la santé des ouvriers si l'on n'y avait remédié en dirigeant sur les meules un courant d'air violent qui chasse les parcelles métalliques.

» Dans quelques fabriques, le chas ou œil de l'aiguille est percé sur le tronçon de fil de fer formant la paire d'aiguilles mais, en général, on coupe premièrement l'aiguille de la longueur qu'elle doit avoir et on la perce ensuite.

» Avant de la percer, il faut toutefois aplatir d'abord la tête, dont les aspérités produites par le ciseau déchireraient le linge. L'ouvrier chargé de cette opération prend une vingtaine d'aiguilles et les étale en éventail sur une petite enclume, puis d'un seul coup de marteau, il aplatit toutes les tètes. Un autre ouvrier prend les aiguilles arrivées à ce point et les place dans une étuve, où elles sont chauffées, puis refroidies lentement. Cette opération les rend plus malléables et moins cassantes.

» Le trou de l'aiguille est quelquefois pratiqué au moyen d'une machine, mais dans la plupart des fabriques il est encore percé à la main. C'est un enfant qui est généralement charge de cette opération. Il place l'aiguille sur une enclume de plomb et perce le trou au moyen d'un foret et d'un marteau, d'abord d'un côté et puis de l'autre. Ces enfants arrivent à une merveilleuse précision et à une grande rapidité. Il n'est pas rare, lorsque des étrangers visitent la fabrique, de les voir placer un cheveu sur l'enclume et le percer d'un seul coup de foret.

» Enfin un dernier ouvrier prend t'aiguille et pratique d'un coup de poinçon le petit rebord qui entoure l'œil et permet, d'y glisser le fil. L'àiguille est finie, mais elle n'est pas encore prèle à être livrée au commerce. Il faut encore la tremper, ce que l'on fait en la chauffant au ii rouge vif et en la précipitant dans un bassin plein d'eau froide puis la polir, en la frottant avec de la poudre d'émeri la dégraisser cl enfin l'essuyer. Et dans chacune de ces opérations chaque aiguille passe entre les mains de plusieurs ouvriers.

» Il ne reste plus après cela qu'à assortir les aiguilles, pour qu'elles soient toutes de même grosseur et de même longueur, et à les ranger par une ou deux douzaines dans ces petits paquets étiquetés que vous connaissez si bien.

» Vous voyez, mes enfants, par quelles opérations multiples passe l'aiguille avant d'arriver dans vos mains, et cependant vous savez combien son prix est minime. On ne peut arriver à ce résultat que par l'ordre introduit dans la fabrication et aussi par la division du travail; car, tandis que vous voyez cent ouvriers fabriquer en une journée plusieurs centaines de mille d'aiguilles, c'est à peine si un homme seul, quelque habile qu'il fut, pourrait arriver en dix heures à en faire une douzaine.

» Le monde me parait ressembler beaucoup à cette fabrique d'aiguilles. Là aussi, chacun doit apporter dans l'humble tàche qui lui incombe le même courage, la même application, contribuant ainsi à la grande œuvre sociale, au bien-être de tous, au sien propre que tous ses efforts isolés no réussiraient pas à assurer. »

P. Vincent.