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Commentaires à propos de l’Encyclopédie

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Anonyme
Le Mercure danois de 1757octobre-décembre (p. 3-15).

ARTICLE PREMIER.

Lettre ſur les Diſputes que l’Encyclopedie occasionne &c.

Paris le…

Je puis, Monsieur, repondre à une partie de vos queſtions. Il eſt des choſes que j’aurai d’autant mieux vûes qu’elles m’étoient abſolument nouvelles, au lieu que ceux qui ſe ſont familiariſés avec elles ne les enviſagent plus d’un œil desintereſſé.

La vie des gens de Lettres eſt un des points ſur lesquels je puis le plus aiſément vous inſtruire. En arrivant ici, j’étois fort avide de les voir, soit parce que j’étois curieux de connoître des personnes dont les écrits m’avaient tant fait de plaisir, soit pour me mettre en état de répondre aux questions qu’on pourroit me faire ; je m’imaginois que je les trouverois renfermés dans leur cabinet, occupés à recueillir leurs matériaux, à méditer, à arranger, à écrire, & à revoir. Bien loin de là. Après avoir couru çà & là à toutes heures, il en étoit peu que je puſſe rencontrer. Les uns ne ſont plus chez eux après 8 heures du matin, & il n’y en a presque aucun qu’on puiſſe rencontrer encore après midi. J’attribuai pendant quelques jours à mon malheur l’inutilité de mes courſes, mais enfin à force de tentatives, je m’aſſurai que la difficulté demeuroit conſtante et qu’apparemment elle avoit une cauſe réelle. Seulement j’ignorois s’ils étoient véritablement hors de chez eux, ou ſi leur opiniâtreté au travail les engageoit à fermer leur porte à toutes les viſites. J’interrogeai là-deſſus un homme très connu dans la République des Lettres : « Qui donc avez-vous ſouhaité de voir ? », me dit-il. Je lui nommai deux ou trois perſonnes.

« Pour M…., je ne puis pas vous le faire connoître, me répondit-il, nous ne nous voîons pas ; y faites-vous introduire chez Madame… les mercredis ; je vous conduirai vendredi chez Madame… où vous trouverez… Mais, lui dis-je, ce n’eſt pas dans la Société que je voudrois les voir, ne pourrois-je pas les queſtionner dans leur cabinet ? Dans leur cabinet, s’écria-t-il, à peine s’y tiennent-ils chaque jour trois ou quatre heures, & pour lors ils s’enferment ſi bien qu’on ne ſauroit les aborder. Mais c’eſt dans les maiſons qu’on peut les voir ; c’eſt là qu’on diſſerte, que l’eſprit s’épanouit ; dans les unes règne la gaieté, dans l’autre le ſerieux, ici on encenſe à Fontenelle, là c’eſt à Montesquieu, ou à Voltaire ; et comme ſi les mérites de différens genres ne pouvoient ſe concilier, il faut toujours qu’un auteur ait une préférence en quelque sorte excluſive. Elle eſt ſur tout marquée pour les auteurs vivans. Si l’on vous introduit chez Madame de… ſouvenez-vous qu’elle eſt Encyclopédiſte. Encyclopédiſte ! repris-je, qu’eſt-ce à dire ? Ma ſurpriſe jeta mon nouveau Mentor dans un étonnement inconcevable. Quoi ! me dit-il, vous ne ſavez pas que toute notre littérature eſt partagée en deux factions, l’une pour, l’autre contre l’Encyclopédie. En vérité, lui dis-je, je n’en ſavois rien, mais cela ne me paraît pas naturel, car tout le monde devroit être pour & contre ſuivant les articles et la manière de l’enviſager. Vous avez raiſon, répliqua-t-il. Mais gardez-vous bien de dire votre ſentiment tout haut il n’eſt pas permis de penſer ainſi ; j’aime naturellement les partis modérés ; mais j’ai été forcé à me décider, ſans quoi, je ſerois resté ſeul. » Quelque envie que j’euſſe de m’inſtruire un peu plus à fond en faiſant de nouvelles queſtions, je ne ſai comment la converſation de digreſſion en digreſſion ſe porta ſur d’autres matières jusqu’au moment où nous fûmes obligés de nous ſéparer. Je connoiſſois depuis long-tems la mode des bureaux d’eſprit, & j’avois ſi mauvaiſe opinion du ton de ces rendez-vous que j’évitai d’être introduit dans aucun. Il en eſt de mille eſpèces, ils ſont conduits par autant d’eſprits différens ; mais j’ai ouï parler mal de tous. J’en ſais où l’on ſe rend à point nommé pour bâiller, pour déclamer contre la vie humaine en général, contre les mœurs du tems, contre le ſéjour de Paris, contre tout ce qu’on a trouvé à propos de nommer préjugé ; & où à force d’analyſer tous les plaiſirs on eſt parvenu à n’en ſentir aucun. On appelle cela de la Philoſophie. Et ceux qui s’ennuient là périodiquement diſent tout uniment, en parlant de leurs propres opinions ; le Sage mépriſant le vulgaire, ou bien la Philoſophie nous enseigne, &c.

Je ne vous entretiendrai pas de ces ſublimes aſſemblées, parce que je veux vous parler de ce que j’ai pu apprendre de plus certain ſur le principal objet de votre curioſité ; je veux parler du ſujet de la vérité de cette imputation de cabale que ſe font réciproquement les auteurs et les ennemis de l’Encyclopédie.

Si ma lettre devoit être lue par les perſonnes intéreſſées, je ſerois ſûr d’offenſer les deux partis, mais comme vous n’êtes d’aucun, vous pourrez voir que ſi je n’ai pas démêlé la vérité, j’ai du moins cherché à le faire.

Lorsqu’on commença à annoncer cet immenſe Dictionnaire, deſtiné à recueillir tout ce qu’on sait aujourd’hui, & à le faire connaître à la poſtérité, presque tous ceux qui avoient cultivé quelque partie des ſciences auroient déſiré d’être emploïés à le rédiger ; ils jugeoient qu’un ouvrage ſi ample, qui ſembloit commencer ſous les plus heureux auſpices, étoit un de ces monumens inébranlables qui réſiſtent à tous les événemens. On penſa que le nom d’un auteur écrit à la tête d’un pareil ouvrage étoit un gage aſſuré de l’immortalité.

Le premier volume qui parut fit déjà à l’Encyclopédie je ne ſai combien d’ennemis. Les uns par envie contre une entrepriſe qui ſembloit devoir être immortelle auroient voulu arrêter la publication de ce monument coloſſal ; d’autres auxquels il paroiſſoit qu’on aurait dû les emploier, ou, qui même avoient été refuſés, tâchoient, en recherchant les fautes du plan & de l’exécution, de faire voir qu’ils étoient capables de faire mieux. Pluſieurs qu’on avoit bleſſés par la critique de leurs opinions, ou par des jugemens trop ſévères de leurs ouvrages vouloient ſe venger ſur le corps entier des injures des particuliers. Des auteurs qu’on avoit compilés ou même des Lecteurs indifférens furent offenſés de voir des choſes très communes annoncées comme des découvertes ; on aperçut des fautes réelles, qui devoient néceſſairement se trouver dans un ouvrage ſi grand et ſi vaſte.

On trouva qu’il n’y avoit point d’unité de plan ; que quelques manières étoient traitées avec trop d’étenduë, tandis que d’autres étoient étranglées. Quelques-uns plutôt bien intentionnés que prudens firent beaucoup de bruit de ce qui bleſſoit ou paroiſſoit bleſſer la Religion ; ils devoient penſer que crier à l’irréligion, c’eſt avertir le public toujours avide de la trouver ; d’ailleurs le gouvernement ne peut agir sans augmenter encore l’avidité, ſur tout lorsque les auteurs ont porté leurs coups ſourdement & de manière à pouvoir nier leurs véritables intentons.

Tant de perſonnes réünies par différens principes pour attaquer l’Encydopédie firent apercevoir aux auteurs qu’ils faiſoient corps, que leurs intérêts étoient communs, que déprimer quelque membre de leur aſſociation, c’étoit ôter à chacun une partie de ſa gloire.

En un mot l’eſprit de corps, ce comble de l’humilité ou de l’orgueil humain, ce resſort puiſſant & utile, qui a raſſemblé, & qui ſoutient les ſociétés, a ſaiſi les Encyclopediſtes. Ceux qui étoient véritablement dignes de l’être ont voulu ſoutenir les membres d’un corps auquel ils apartenoient, & les parties d’un ouvrage auquel ils travailloient ; ceux, au contraire, dont le mérite étoit au deſſous d’une telle entrepriſe ont ſenti que leur exiſtence tenoit à ce point, & que le même coup de mort detruiroit l’Encyclopedie & leur nom. On s’eſt mis à plaider pour & contre un livre dont tout le monde auroit du loüer les bons endroits, & blamer les défauts. L’un des partis auquel le nombre & un point commun de réünion donnoit une certaine fierté a affecté des dedains ; il a répondu par des traits de tournés & ſatyriques à des critiques qui contenoient à la vérité du fiel, mais qui renfermoient auſſi des raiſons. Ses membres ſe ſont donnés les uns aux autres, où ils ſe ſont fait donner par leurs amis le titre de Philoſophes, de precepteurs du genre humain, ils ont mis leur ouvrage à côté des immortelles productions du génie, on a été offenſé, & des éloges, & des traits, & de la maniere de louer & de blamer on a crié à la tyrannie. Tout ce qui avoit gardé juſques alors le ſilence s’eſt déclaré. Les deux partis ontmis chacun dans leurs intérêts toutes les femmes, tous les prétendus protecteurs des lettres, toutes les Societés où ils ont eu la liberté d’étaler la juſtice de leur cauſe, & les deux factions de gens de lettres ont réciproquement exilé chacune ſon adverſaire des maisons où elle a pû avoir le deſſus. Pour lors elle s’eſt d’autant plus ancrée, qu’il y avoit de très bonnes raiſons à alleguer de part & d’autre, & que chacun a jetté ſur le parti contraire cet eſpece de mépris & d’indignation qui réjaillit juſques ſur ceux qui voudroient examiner ou prendre des ſentimens modérés. Ce sont deux états anarchiques ennemis. Les citoïens de l’un & de l’autre font à ceux de l’état antagoniſte le mal qu’ils peuvent, chacun ſuivant ſon naturel ; les uns avec plus les autres avec moins d’emportement. J’en ai vû de l’une & de l’autre faction qui refusoient abſolument toute eſpéce de mérite au parti contraire, & qui accuſoient de mollir ceux des leurs qui avoient meilleure opinion des adverſaires. L’intérêt de toutes ces cabales a répandu encore d’avantage les gens de lettres dans le monde, car s’ils s’étoient renfermés dans leur cabinet, leurs réputations auroient été étouffées par quelques uns de leurs confréres plus habiles ou plus ardens à ſe mettre dans leur jour.

Au reste je ne nomme perſonne & vous pouvez être ſûr qu’il y a parmi les auteurs qui travaillent à l’Encyclopedie, & parmi ceux qui n’y travaillent point des hommes de mérite qui ne s’abandonnent pas à cette fougue, mais ils ſont aſſurément le plus petit nombre.

Il faut compter parmi les Encyclopédiſtes ceux qui, ſaiſis d’un ardent déſir de s’immortaliser à peu de frais, poſtulent pour faire inſerer dans le grand Dictionnaire quelque peut article avec leur nom au bas écrit en gros caractères, comme s’il était fort avantageux pour eux que dès ce moment & juſqu’aux temps les plus reculés ont pût dire en liſant ces articles : « Voilà le nom d’un homme qui n’a été joint à une ſi belle entrepriſe que pour en augmenter les défauts. » Le nombre de ces aſpirans à l’honneur d’être Encyclopédiſtes eſt plus grand qu’on ne ſauroit dire, & vous en verrez de tems en tems paroître quelques-uns, que l’amitié des éditeurs a mis au comble de leurs vœux aux dépens de la perfection de l’ouvrage. Qu’ils ſont à plaindre, Monſieur, ces Editeurs, d’avoir à lire tant de miſères & qu’il est difficile de refuſer honnêtement à une perſonne qui croit le mériter la faveur de l’aſſocier à une compagnie d’illuſtres qui s’avancent à la fois & qui vont à l’appui les uns des autres ſe placer au temple de mémoire !

Je ne vous dirai point combien de haines, d’injures, de calomnies, de cabales, & d’artifices ces factions ont produit, vous l’imaginez aiſément, & vous en pouvez voir les effets pour peu que vous j’ettiez l’œil ſur les productions du jour. Les diſputes ne ſont pas nouvelles dans la République des Lettres ; mais les factions me paroiſſent l’être, à moins que vous ne nommiez ainſi les sectes des Philoſophes et celles que des ſujets plus graves ont fait naître.

C’eſt ainsi que j’ai vu les choſes, & le ſpectacle m’a paru intéreſſant. Je ne doute pas que toutes ces diſſenſions ne préparent des énigmes à la poſtérité. Mille traits dans les ouvrages modernes y font alluſion ; on n’y comprendra plus rien dans cinquante ou ſoixante ans, à moins qu’un auteur désintereſſé ne ſe donne la peine de recueillir les anecdotes qui ſervent de clé à tout ce qui regarde cette ignominieuſe diſpute.

Pour moi, quoique mon obſcurité me mette à couvert, je ne voudrois confier au papier rien de perſonnel. Je pourrai, quand j’aurai le plaisir de vous voir, vous raconter des choſes plus particulieres.

Un événement du printems dernier a remué tous les eſprits, & excité une fermentation nouvelle. Monsieur Diderot, dont la gloire eſt déja ſi bien établie, par l’énergie de ſon ſtyle, par la vivacité de ſes images, par le talent de décrire les arts mechaniques, & par bien d’autres endroits ; non content de la gloire de Philoſophe, de laquelle peu de perſonnes ſont juges compétens, & que quelques uns même affectent de tourner en ridicule, comme ſi elle n’étoit qu’un nom ſous lequel on juge à propos de s’afficher. Monſieur Diderot, dis-je, a voulu ſe produire dans un genre qui fut à la porte de tout le monde : au milieu de ſes occupations il a trouvé le tems de produire cette comédie intitulée le fils naturel, dont vous aurez ſans doute oui parler. Il pouvoit abandonner cette pićce au jugement du public, & quand il auroit été ſévére il n’auroit rien perdu de ſon ancienne gloire. Je ſuis ſûr qu’en publiant cet ouvrage il n’a point emploïé de manége pour ſe faire lire ni pour ſe faire aplaudir ; mais ſes partiſans du plus bas ordre, qui n’ont de conſideration que par celle qu’il daigne leur diſtribuer ont jugé qu’il n’y avoit rien à mépriser de ce qui pouvoit intéreſſer la gloire du principal éditeur de l’Encyclopedie : Ils ſe ſont répandus à la Cour & à la Ville, chacun un exemplaire du fils naturel à la main. Par tout ils ont prodigué les éloges & les exclamations ; ils ont recueilli ce qu’ils ont pû de louanges, pour les faire retentir, la piéce a eu la vogue qu’elle méritoit, & celle que le manége peut donner. On ne comprend pas d’abord qu’elle analogie peuvent avoir un Dictionnaire & une piéce de Théatre, mais on comprend aiſément pourquoi l’Encyclopedie & le fils naturel ont eu les mêmes amis & les mêmes ennemis ; c’eſt que les factions ont pour objet les perſonnes plus que les ouvrages. Les Anti-Encyclopediſtes, ont crû être attaqués dans leurs États lorſqu’ils ont vû paroître un ouvrage de belles lettres de ce corps qu’ils appellent avec insulte des Philoſophes ; mais ſoit qu’ils aïent pris dans le monde le ton du ſang froid, ſoit qu’ils aïent laiſſé voir la paſſion ; la contrarieté des jugemens, n’a fait pendant quelquetems qu’exciter la curioſité. A la fin le public s’est instruit & en a jugé par ſoi-même.

C’eſt ainſi que la diſpute sur la peinture encauſtique, & celle ſur la muſique françoise ſe ſont trouvées mêlées avec la diſpute générale, mais je ne puis vous en parler ſans aller plus loin que je ne veux.

J’ai l’honneur d’étre.