Complainte des petits déménagements parisiens

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Eugène Rey, libraire-éditeur (pp. 33-41).


Complainte des petits déménagements parisiens


(Le Petit Terme)


Badadang boum ! Badadang d’zing !


Janvier, Avril, Juillet, Octobre.....
Quoi c’est que c’ chambard dans Paris,
de Montmertre à l’av’nue du Maine
et d’ Ménilmuche à Montsouris ?



C’est rien, Messieurs, demeurez fermes ;
c’est dans Pantruche el’ jour du Terme :
c’est l’ grand aria, le r’mue-ménage
de Populo qui déménage ;
c’est l’ « Peup’-Souv’rain » qui fout son camp.


Badadang boum ! d’zing ! Badadang !


V’là la chose ; on a essayé
d’amasser l’argent du loyer :
pour ça, on a trimé, veillé
jours et nuits un trimestre entier.....


Le moment v’nu... on n’a pas pu
on a eu beau s’ priver, s’ rogner
su’ l’ quotidien, su’ l’ nécessaire,
ça r’gard’ pas c’ pauv’ Popiétaire
qui lui n’ demand’ qu’à êt’ payé.....


Preusent, y faut décaniller
avec c’ qu’on a pu échapper
au brocanteur, au requin d’ terre...


Gn’y a pas, y faut call’ter aut’ part,
pour ben sûr, dans un aut’ quartier
et d’un aut’ gourbi délétère
redéplanquer trois mois plus tard,


Badadang boum ! Badadang d’zing !


Et aign’ donc ! L’ Cravailleur débine :
— « Allons bon ! que s’ dit la vermine
(punaises, poux, puc’s, araignées
qui n’aim’nt pas ben êt’ dérangés) :


— « Ces salauds-là sont enragés,
z’ont dû encor s’ fair’ fout’ congé ;
les v’là qui vont r’déménager,
attention aux fuxions d’ poitrine ! »


Badadang boum ! D’zing badadang !


Et v’là la bagnole à brancards
ousque l’ gratt’-papier, l’ovréier
ont empilé leur p’tit bazar,
composé d’infirm’s, d’estropiés
qui ont vu pas mal d’escaïers,
de collidors et d’ gueul’s d’huissiers.


Badadang boum ! Badadang d’zing !


Voici la tabl’, la pauv’ tit’ table
autour d’ qui on s’est envoyé
tant de ratatouill’s délectables,
tant d’ faux-filets... d’ vache enragée.



On l’a mis’ les quat’ patt’s en l’air,
comme eun’ jument pris’ de coliques
décédée su’ la voie publique !


Badadang d’zing ! Badadang boum !


Sucez ! V’là la machine à coudre
(achetée à tempérament
qui vous détruit l’ tempérament)


car, elle a cousu le suaire
invisible et brodé de pleurs
ousque l’on a enseveli
jeuness’, vaillance, santé, couleurs ;
à preuv’ qu’on en est tout pâli,
la poire en miroir-à-douleurs
et qu’on s’ défile en poitrinaire.


Badadang boum ! D’zing badadang !



V’là c’te pauv’ vieill’ gonzess’ d’ormoire
tout’ détraquée, toute esbloquée ;
alle a tant vu filer d’ sa panse
les petits magots dérisoires
qu’alle en garde un air « ça-m’-fait-... suer »
et « Honni soit qui mal y pense ! »


Badadang boum ! Badadang d’zing !


Et enfin l’ mat’las ousqu’on pionce,
quand qu’on rentre esquinté ou saoul ;
le pauv’ mat’las, qui fut p’t-êt’ bien
jadis mis su’ les barricades
et cardé par les biscaïens
au temps des guerr’s entr’ citoyens ;


le pauv’ mat’las, le pauv’ poussier
d’où le p’tit Dardant s’est tiré
y a ben longtemps, y a bell’ lurette,
les boïaux sortis à coups d’ pied
et les miroitants au beurr’ noir :


le pauv’ mat’las ousqu’on s’ marie
pour pondr’ des môm’s à tour de cul,
qu’on n’ saura pas comment nourrir ;


le pauv’ mat’las à grands carreaux
ousque l’on chiale, ousque l’on crie,
quand qu’on est malade ou blessé ;
et souvent ousqu’on en finit,
quand qu’on a ben crevé sa vie
et qu’on n’est pas tourné rentier...


Badadang boum ! D’zing badadang !


V’là les z’outils, v’là la vaisselle,
les grapeaux roulés, les lampions
pour fêter la Révolution ! !


Et couronnant l’ château branlant
par des cord’s et par des sifelles,
voilà des chromos « artistiques »,
la tronche aux divers Preuzidents
qu’ont « honoré la République ».



Y a les principaux, Thiers, Grévy,
défunt Carnot, défunt Tanneur ;
tous, sanglés d’ la Légion d’Honneur,
présid’nt ces tristes déballages
avec l’air calme qu’ont les Morts :
(faut dir’ qu’ quand y z’étaient vivants
y rouspétaient pas davantage).


On part : — « Filons ! » dit la borgeoise
qui trimball’ la cage aux bécams.
Et Populo s’ met les courroies
ben humblement, ben tristement...


Jésus déménagea sa Croix !


Populo s’ déguise en carcan
et il emporte par les rues
ses punaises qui se tienn’nt coi,
ses Dieux, ses Maîtres et ses Rois...
et... la marmaille pousse au cul !


Badadang boum ! D’zing ! Badadang !



Ben, n’en v’là d’eune « Allégorie »,
n’en v’là d’un « Triomphe » éclatant
pour embêter celui d’Charonne !
Ça pourrait faire un beau pendant,
on mettrait d’ssous ce boniment :


« PEUPLE SOUVERAIN DÉMÉNAGEANT
AVEC LES BIENS DE SA COURONNE, »
Et mézig ajout’rait — : « Cambronne ! »


Badadang boum ! D’zing ! Badadang !