Concurrence et chômage - Nos rivaux, nos charges, notre routine

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Concurrence et Chômage – Nos rivaux, nos charges, notre routine
D’Estournelles de Constant

Revue des Deux Mondes tome 142, 1897


Concurrence et Chômage – Nos rivaux, nos charges, notre routine


Vieillie, divisée, sceptique ou surmenée, l’Europe est-elle capable de résister à ce péril de la concurrence que nous avons exposé l’an dernier ? [1] Les nouveaux mondes commencent à peine à entrer en valeur et ils ne se bornent pas à fermer leurs portes à un grand nombre de nos produits, ils se mettent en mouvement pour nous apporter les leurs déjà surabondans ; chaque jour ils font un pas de plus vers nous et le cercle menaçant dont ils nous investissent devient de plus en plus étroit ; chaque jour diminuent les distances qui les séparaient de nous. Nos inventions ont rompu leurs digues ; des réservoirs débordant d’énergie humaine qui dormait ont à présent trouvé leur pente de notre côté. Comment nous défendre contre ce déluge ?

Tel est le problème des temps nouveaux.

S’il ne fallait à l’Europe que du courage, elle n’en manque pas. Ses défaillances n’ont jamais été que momentanées et son histoire n’est qu’une longue suite de résistances héroïques et d’admirables relèvemens ! Comment désespérer d’elle quand on a vu grandir, jusqu’à quel point, l’Allemagne après l’écrasement d’Iéna, quand on a vu la France survivre aux guerres de Louis XIV et de Louis XV, à Waterloo et à Sedan ? Et n’est-il pas permis de sourire à la pensée qu’après avoir tant de fois, vainqueurs ou vaincus, défié l’effort de tant d’armées, nous finirions par succomber sous une invasion de marchands ! C’est là pourtant qu’est le danger : oui, les marchands deviennent pour nous plus redoutables que les soldats.

Sans livrer de batailles, la concurrence s’insinue, comme l’eau pénètre dans les caves ; elle s’installe dans nos maisons. Au début, elle rend service, apporte des économies, des simplifications, des progrès, du bien-être ; on lui fait bonne mine. C’est à la longue seulement qu’on s’aperçoit de la part trop large qu’elle occupe, quand le locataire ou le fermier ne paie plus le propriétaire ; quand la valeur de nos fonds baisse d’année en année ; quand l’ouvrier rentre chez lui les mains vides ; quand l’usine ne travaille plus ; quand le patron dépose son bilan ou se retire. Et alors que faire ?

Toute l’Europe, et même tous les peuples d’origine européenne doivent se poser cette question, — toute l’Europe et non pas la France ou l’Europe latine et catholique seulement, — toute l’Europe sans en excepter l’Angleterre, nous l’avons prouvé, l’Allemagne, nous le prouverons, ni même la Russie. Et les nations de notre vieux monde auront bientôt mieux à faire que de se surveiller les unes les autres ; leurs regards tournés au dedans seront attirés au dehors ; il leur faudra, bon gré mal gré, pour subsister, se résoudre à mettre en commun leurs forces rivales et chercher comme les individus leur salut dans l’association. Mais avant d’en arriver à tant de sagesse, et pendant que les avertissemens se succéderont de jour en jour plus impérieux, chacune d’entre elles doit commencer par faire l’inventaire de ses moyens de résistance et reconnaître sans orgueil ni faiblesse ce dont elle est encore capable. C’est la tâche bien lourde que nous avons entreprise pour ce qui concerne la France.


L’IGNORANCE ET L’INDIFFÉRENCE DE L’OPINION. — QUELQUES OBJECTIONS


La France est douée à faire envie au monde entier, mais la direction générale lui manque pour mettre en œuvre les multiples ressources de son sol, de ses habitans, de son climat ; elle est pleine d’énergies, de talens, de bonnes volontés qui ne sont pas coordonnés. Nos efforts sont immenses, mais éparpillés, souvent contradictoires. Nos rivaux en concluent trop aisément à notre impuissance ; ils oublient que, pendant des siècles, les Français, ont été subordonnés à un pouvoir presque absolu, tenus à l’écart de la chose publique ; leur unité s’est faite au prix de leur indépendance. Un pli si ancien ne s’efface pas en vingt-cinq ans et il ne suffit pas que nous ayons conquis la liberté pour savoir comment nous conduire. Nous n’avons pas encore appris à nous servir à nous-mêmes de guides, et l’habitude d’être menés aboutit à l’indifférence politique, au dédain des intérêts généraux. Combien d’entre nous croient pouvoir impunément s’absorber dans leurs préoccupations personnelles ou dans la poursuite d’un labeur quotidien ! et ce sont les plus riches, les plus éclairés qui donnent l’exemple de cette abdication : ils se piquent de mépriser ce qu’ils appellent la politique, c’est-à-dire la direction de leurs affaires ; et ils se plaignent d’être mal gouvernés. Ils ignorent également ce qui se passe à l’étranger et continuent de vivre à la fin du XIXe siècle, sous l’empire d’habitudes antérieures à la découverte de la vapeur.

Les livres, il est vrai, pourraient nous renseigner, mais on ne les lit pas assez ; on lit le journal. Les journaux français sont trop nombreux ; il y en a plus de sept mille. A l’exception de quelques organes politiques ou techniques et des revues spéciales, la plupart d’entre eux sont réduits par une concurrence acharnée à flatter nos instincts casaniers, nos faiblesses, et à nous entretenir précisément de ce qu’ils devraient nous faire oublier. Sensibles aux petites choses, indifférens aux grandes, ils dégénèrent ainsi on gazettes locales, parisiennes plus que françaises, boulevardières plus que parisiennes, et nous tiennent attachés au sol où nous végétons. Les journaux anglais, moins nombreux, sont plus riches, plus indépendans et par suite peuvent négliger les exigences particulières des lecteurs, pour faire une place plus large aux intérêts du pays. On y trouve moins de talent que dans les nôtres, mais plus d’informations sur les progrès du monde ; et il en est de même dans beaucoup de journaux allemands.

À défaut de la presse qui ne remplit pas son rôle d’éducatrice, à défaut de l’État, engourdi lui-même dans l’apathie générale et prisonnier de traditions invétérées que tout un peuple de fonctionnaires et de solliciteurs travaille à perpétuer, qui donc nous ouvrira les yeux ? Devrons-nous répéter une fois de plus que la France n’obéit qu’à l’enseignement des catastrophes !

La science, elle aussi, pourrait nous servir, comme elle a servi nos rivaux, et nous sauver ; mais chez ces rivaux tout favorise son essor, alors qu’il est gêné chez nous par l’inextricable complication des droits acquis, des abus consacrés, et des préjugés dont il est plus difficile encore de se défaire que d’un outillage démodé. En France, en outre, nous avons un secret mépris pour les applications de la science ; elle n’est vraiment belle à nos yeux que si elle ne sert à rien ; la vulgariser, c’est à nos yeux la profaner. Qui ne sourira si je conseille de recourir même à la réclame pour combler les lacunes de notre éducation, pour nous mettre sous les yeux, comme autant de signaux d’alarme, les progrès de nos concurrens ? Il y a urgence en effet, l’heure est décisive ; et tandis qu’on discutera la réforme de notre enseignement, nous trouverions, si nous voulions, bien des moyens rudimentaires, mais efficaces de frapper l’attention publique. Une propagande par les yeux, par l’affiche, le spectacle, les projections, le cinématographe, une perpétuelle leçon de choses pourrait s’organiser dans les écoles, dans la rue, dans les gares, partout où la foule se laisse surprendre ; dans les cafés même qui se comptent en France par centaines de mille et où des millions d’hommes actifs entrent chaque jour. Tout ce monde pourrait être instruit sans s’en douter. Nous réfléchirions malgré nous, et nous comprendrions la nécessité d’organiser notre résistance si on nous montrait familièrement nos rivaux à l’œuvre ; si on nous transportait aux Etats-Unis ou en Australie dans une ville de viande, dans une étable, une ferme modèle, dans un vignoble, un verger, une minoterie, une forge, une usine monstre ; si on nous faisait voir un troupeau passant de la prairie à l’abattoir, dans des chambres frigorifiques ou dans des wagons et sur des paquebots perfectionnés. Nous serons sur nos gardes si on nous donne le spectacle d’une de ces imprimeries lithographiques de l’Amérique du Sud qui vivent de la contrefaçon de nos marques de fabrique. Nous rirons moins du péril jaune si nous voyons des milliers d’ouvriers chinois et japonais fabriquer en masse des produits européens avec nos métiers ; nous saurons mieux le prix du temps si on nous fait entrevoir à New-York, à Londres, des voyageurs trouvant place dans des chemins de fer aériens ou souterrains et des omnibus à un sou, tandis que nos Parisiens attendent humblement depuis si longtemps des trains qui ne sont pas encore en route et des omnibus toujours complets !

Par les yeux ! je ne vois pas d’autre moyen, quant à présent, de nous avertir, de souligner notre ignorance et notre routine, que par les yeux ; et j’appelle de mes vœux un barnum cultivé qui, sachant comprendre son temps, essaiera de nous révéler les progrès du monde au lieu des jambes et des dessous de Mlle X…

On m’a dit que je voyais le péril de la concurrence trop en noir. Le livre tout récent d’un étranger me range même parmi les apôtres du pessimisme contemporain. Je dois répondre à ces objections. J’écarte d’abord sans discussion l’appellation de pessimiste. Si j’étais découragé, je me tairais. Je crois au contraire au triomphe de nos forces de résistance, et si j’écris, c’est pour demander qu’on les emploie au lieu de les paralyser. Cela dit, mes contradicteurs prétendent que nous n’avons rien à craindre des ouvriers exotiques, attendu que, si nombreux et si misérables soient-ils, jamais leurs bras ne feront à aussi vil prix autant d’ouvrage que nos machines qui travaillent indéfiniment, pour des fractions de centimes, et qui pourtant ont laissé vivre à côté d’elles l’ouvrier ; on conclut en me reprochant de faire le procès, non de la concurrence, mais de la machine, des découvertes, du progrès.

Il est clair que la machine devient avec la chimie l’agent d’une surproduction inquiétante. Elle multiplie les fruits du travail de l’homme ou, en d’autres termes, elle multiplie à l’infini nos forces ouvrières : cela est un bien, si le total de ces forces reste proportionné aux besoins de l’humanité, mais cela est un grand malheur si la mesure est dépassée. Or ce que nous avons à craindre, ce n’est pas seulement la concurrence, formidable quoi qu’on en dise, des légions d’ouvriers blancs, jaunes ou noirs qui commencent à cultiver et à fabriquer, comme nous, nos produits ; ce n’est pas non plus seulement la concurrence des innombrables machines des mondes nouveaux luttant d’économie et de vitesse avec les nôtres ; c’est une colossale multiplication des centaines de millions d’ouvriers exotiques par des milliards de chevaux-vapeur.

Cette association, union trop féconde des nouvelles forces humaines, mécaniques et chimiques, a devant elle un champ d’action inépuisable, les ressources des mondes vierges ; elle multipliera ces ressources, elle les multiplie déjà, bien qu’elle ne soit qu’à ses débuts et n’ait entamé qu’une minime fraction de ses domaines ; elle jette sur les marchés du globe un stock écrasant de produits ; elle nous oblige à lutter nous-mêmes à coups de surproduction en cherchant à nous rattraper, comme on dit, sur la quantité, et par conséquent à aggraver le mal pour nous sauver. A quoi bon fermer les yeux devant l’évidence ; trois facteurs nouveaux et inattendus sont en train de bouleverser le monde : le sol, la force, les transports. Le sol démesurément élargi s’offre partout, sans charges et sans prix, au plus énergique. La force transformée développe jusqu’à l’intensité le produit du sol, élève ou réduit l’effort humain au rôle d’auxiliaire. Les transports secondés par le télégraphe mobilisent et mettent pour ainsi dire aux enchères les produits et les forces. Un nivellement inexorable va donc s’opérer sur toutes les contrées accessibles du globe : le taux des salaires doit tendre à s’égaliser comme le revenu des capitaux ; il montera légèrement au début chez nos concurrens les plus malheureux, mais il s’abaissera chez nous. Les peuples les plus favorisés jusqu’à ce jour seront nécessairement les premiers atteints. Nos ouvriers travailleront par intermittences ; ils chômeront à mesure que leurs rivaux lointains travailleront davantage. Mais ces rivaux eux-mêmes seront à la merci des machines, nouvelles régulatrices des salaires, dont la concurrence exigera le plus possible, bien que déjà elles travaillent jour et nuit, sans jamais se tromper, ni se fatiguer, ni se plaindre ; .. et le prix des choses baissera avec le prix des salaires, triomphe du bon marché et de la misère.

En vain réplique-t-on que les consommateurs bénéficieront en Europe de l’avilissement des prix ; c’est jouer sur les mots. Je ne porterai pas de toast à « la misère de nos concurrens, à leurs prairies sèches et à leurs moissons mouillées », pas plus que je ne maudirai Christophe Colomb. Nul ne peut contester les bienfaits qui sont dus à la concurrence, mais de quelle concurrence parle-t-on ? Il y a la concurrence qui stimule, qui fortifie, qui enrichit ; il y a celle qui épuise, qui démoralise et qui ruine. La concurrence a servi l’Europe aussi longtemps que les contrées lointaines se sont bornées à nous envoyer de l’argent et de l’or, à nous vendre des produits exotiques, épices, café, sucre de canne, coton, vanille, en échange de nos marchandises : toutes les nations civilisées ont alors ouvert entre elles une lutte féconde d’activité, pour exploiter les mondes nouveaux. Mais la concurrence va ruiner l’Europe à présent que ces mêmes contrées lointaines vendent en masse et à vil prix tout ce que notre agriculture et notre industrie produisent à grands frais. Nous ne pourrons pas soutenir la concurrence contre nos jeunes rivaux, aujourd’hui qu’ils sont outillés, pas plus que ces jeunes rivaux n’ont pu soutenir la nôtre auparavant. La concurrence n’est possible entre les nations que si elles luttent à armes égales. Le dernier mot sur tous les marchés appartiendra toujours au vendeur qui a le moins de frais généraux, et nous succombons sous les nôtres. Nous ne pouvons pas à la fois porter des poids et soutenir une course de vitesse. C’est pourtant l’effort chimérique où nous nous acharnons aveuglément. Et c’est pourquoi nos consommateurs ne doivent pas se réjouir de l’avilissement des prix aussi longtemps que nos frais généraux n’auront pas baissé dans la même proportion. Avec quoi en effet achèterons-nous ces produits avilis si nous ne vendons pas les nôtres, si notre travail, nos capitaux, notre intelligence ne trouvent pas à s’utiliser ; si toute une partie de notre population se croise les bras ou végète : par quelle dérision vanterez-vous à des ouvriers sans emploi le bon marché du pain ?

Les patrons, dit-on souvent, d’un autre côté, ont fait de trop gros bénéfices ; eux seuls doivent être atteints par la concurrence ; ils se résigneront à gagner moins, voilà tout ! et l’on cite beaucoup de fortunes gigantesques édifiées en quelques années. Cela est vrai, mais la période des vaches grasses est passée et celle des vaches maigres commence. Beaucoup d’industries prospères ont changé de mains, se sont disséminées et par conséquent affaiblies ; les patrons enrichis se sont retirés et leurs successeurs ont hérité de leurs charges, mais non pas toujours de leur fortune. La concurrence s’attaque ainsi à des générations nouvelles d’adversaires qui ne peuvent pas, comme on serait tenté de s’y attendre, prélever leurs moyens de résistance sur les bénéfices de leurs devanciers.

On dit encore : Ce sont les intermédiaires qui gagnent trop ; et cela aussi a été vrai. L’intermédiaire, que l’on confond trop facilement avec le spéculateur, est souvent inutile en effet et coûteux ; son rôle doit être limité, mais il restera considérable. Combien d’industries voient-elles dépendre leur succès de l’habileté des représentai, des intermédiaires qu’elles emploient ? L’intermédiaire ne s’enrichit pas toujours ; il court des risques nombreux ; et lui aussi se trouve aux prises avec une concurrence de plus en plus ardue. Prenons un exemple frappant, le boucher : on s’étonne que le prix du bétail baisse et que la viande soit plus chère que jamais ; les bouchers gagnent-ils donc trop ? Ils répondent que la concurrence intérieure les tient en bride et leur impose des frais généraux toujours plus élevés : c’est à qui, parmi eux, étalera les grilles les plus dorées, les plus beaux marbres ; et le publie encourage ce luxe ; il n’irait pas chez un boucher qui lui vendrait sa viande tout simplement. En outre, la concurrence exotique réduit considérablement la vente de ce qu’on appelle le cinquième quartier, c’est-à-dire la graisse, le suif, la peau, les cornes, etc. : beaucoup de nos tanneurs de France achètent leurs-peaux en Amérique. Si bien que l’éleveur doit vendre très bon marché le bétail dont nous achetons la viande très cher, puisque c’est la viande seule pour ainsi dire qui paie le bœuf, la viande seule (ou plutôt les meilleurs quartiers de la viande), qui doit compenser les dépenses, les déchets, les pertes, etc., etc.

Reste enfin la grande objection que nous résumerons comme-il suit : « Les besoins de nos concurrens vont augmenter et avec leurs besoins leurs frais généraux. La lutte ainsi s’égalisera. La masse des consommateurs se développera avec celle de la production ; la proportion restera la même, mais les hommes seront plus heureux. Nous vendrons nos produits à meilleur marché sans doute, mais nous en vendrons davantage. Et puis nous en inventerons d’autres que nous commencerons par vendre très cher jusqu’à ce qu’on les ait imités et ainsi de suite… Les sauvages-en se civilisant prendront nos goûts et nos faiblesses ; les nègres, disait en riant M. Léon Say, répondant à mes inquiétudes, les-nègres d’Afrique voudront bientôt s’habiller comme nous ; une fois habillés comme nous, ils voudront avoir leur photographie… »

Cela est probable et c’est pourquoi l’Europe s’est partagée avec tant de hâte la clientèle de l’Afrique, mais cette clientèle sera-t-elle jamais assez riche, assez laborieuse pour remplacer celles que nous perdons ? Ce n’est pas par hasard, encore une fois, que l’Europe a négligé jusqu’à nos jours le continent noir si voisin, si vaste et si disponible. Et qui nous assure qu’en dépit des tarifs douaniers, les nègres, notre dernière chance, ne se feront pas habiller et photographier par d’autres que par nous ? Quant aux besoins et aux frais généraux de nos concurrens, combien de temps leur faudra-t-il pour égaler les nôtres, et, en attendant l’avènement d’un équilibre aussi éloigné, comment vivrons-nous ? De nos inventions ? Sommes-nous sûrs d’inventer plus que nos rivaux ?

Avec plus de force encore que les argumens, les faits répondent aux objections. Nous avons résumé les plus généraux ; nous allons en indiquer d’autres qui découvrent le mal jusqu’aux racines et montrent que non seulement il existe, mais qu’il s’aggrave de jour en jour, soit qu’on en observe ; les causes au dehors, soit qu’on en suive les effets au dedans.


LES SIGNES EXTÉRIEURS. — LES PROGRÈS DE NOS RIVAUX

Mêlons-nous d’abord, hors d’Europe, aux envahisseurs ; entrons dans le cercle d’investissement de nos rivaux. Nous y retrouvons, d’une année à l’autre plus accusés, les symptômes dont nous avons déjà donné l’aperçu général et que nous signalent — quand on veut bien les consulter — des documens nombreux.

En dépit d’une reprise des affaires qui tient à des causes spéciales, les rapports de nos chambres de commerce, ceux de nos consuls ne sont qu’une litanie d’avertissemens. Du Japon, de la Chine, du Siam, du Canada, de l’Amérique du Nord, du Mexique, du Chili, du Brésil, de la République Argentine, de l’Australie, du Cap comme de l’Espagne, de la Belgique, de la Grèce ou de la Turquie, de partout enfin nos agens ne font entendre qu’une seule voix et signalent « l’effrayant déclin de notre commerce. » Ils écrivent les uns ou les autres : « la situation de notre commerce est bien compromise » (Egypte) ; la France est presque oubliée (Porto-Rico) ; « l’article de France tend à disparaître » (Turquie d’Asie, Japon, Guatemala) ; « les commerçans trouvent plus d’avantage à vendre d’autres marchandises que les nôtres » (la Havane) ; « les Français ne sont à la tête d’aucune de ces grandes maisons qui sont l’âme du commerce » (Anvers) ; « aucune maison étrangère ou locale ne veut accepter la représentation de notre commerce » ; « les pays tiers substituent leurs marchandises aux nôtres » (Valparaiso, Rio, Pretoria, etc.).

Et encore une fois qu’on ne croie pas la France seule atteinte. Même langage, mêmes doléances de plusieurs agens anglais (République Argentine, Ténériffe, etc.). Quant à l’Allemagne, on constate avec raison le développement considérable de ses exportations, mais on néglige d’ajouter que leur valeur s’avilit d’année en année. Même avilissement des produits russes, etc.

Nous avons dit les privilèges qui favorisent nos rivaux lointains, mais ils ont quelque chose encore que nous pouvons leur envier : ils sont ambitieux, ils ne se contentent pas de leurs richesses, ils brûlent de les développer ; leurs efforts sont à la hauteur de leurs ressources, et aux trois facteurs associés pour bouleverser le monde : le sol, la force, les transports, il faut ajouter l’énergie, qui les met en œuvre, le désir ardent, juvénile de nous supplanter, d’approvisionner l’Europe, au lieu de s’approvisionner en Europe. Tous nos concurrens ne sont pas arrivés au même niveau, mais les retardataires doublent les étapes et bénéficient des écoles de leurs devanciers. Beaucoup d’entre eux, renversant les rôles, nous fournissent déjà des modèles. Leur développement a passé par plusieurs phases. Grâce à la variété de leur climat, ils cumulent la vente des produits naturels exotiques et européens, menant ainsi de front deux sortes de récoltes. En Amérique il y a pléthore à la fois de coton, de céréales, de bétail et de cale. La République Argentine est menacée d’un krach des sucres et produit en même temps plus de blé qu’elle n’en consomme ; il lui coûte 6 francs le quintal, elle l’exporte, et fait baisser le nôtre, celui des Indes, de la Russie.

Mais nos concurrens ne s’en sont pas tenus au commerce des produits simples ; ils ont vite fait un pas de plus et se sont mis à vendre jusqu’à nos produits agricoles les plus fins, le vin, les fruits, la soie, etc., puis un pas encore et ils sont arrivés aux petits produits de l’agriculture : œufs, beurre, volailles, gibier, légumes, pigeons, lapins, miel, marrons, tourteaux, fromages, etc. L’Herzégovine, qui déjà exportait, au détriment de Tours et d’Agen, deux à trois mille wagons de prunes par an, est battue en brèche par la Californie. Les Etats-Unis récoltent annuellement 60 millions de barils de pommes. Nos paysans du centre se plaignent de ne plus vendre leur beurre ; ils accusent la margarine et le Danemark : ils ne voient pas en outre leur grand marché de Londres envahi par l’Australie, dont les exportations augmentent par bonds de 1 million à 25 millions de livres en quelques années (pour la seule colonie de Victoria), et avec l’Australie, la République Argentine, l’Amérique du Nord. Le Canada a déployé une telle activité que ses exportations de fromages, récemment encore à peu près nulles, sont aujourd’hui de 146 millions de livres, pour ne citer qu’un chiffre, soit 51 à 55 pour 100 de la consommation anglaise tout entière. Le gouvernement mexicain distribue gratuitement, par centaines de mille, les sarmens aux agriculteurs qui veulent les planter. Ses campagnes se couvrent d’orangers, de citronniers, de plantations européennes ; l’huile d’Aix n’est pas menacée seulement par les graines de coton, mais par les olives des Etats-Unis.

Enfin les perfectionnemens de l’industrie, les inventions les plus inattendues ont ouvert à nos concurrens un horizon nouveau et infini vers lequel ils se précipitent : l’exportation des produits frais, vivans, conservés ou manufacturés. Des entreprises hardies, des soins et des aménagemens savans permettent d’embarquer, sur les plus rapides paquebots, le bétail, — le danger de demain, — les animaux domestiqués ou élevés à l’état sauvage, puis habitués au râtelier et au baquet, bœufs, chevaux, ânes, mulets, moutons ou porcs. L’Italie elle-même commence à nourrir son armée avec du bétail vivant argentin ; et on calcule que nous recevons, en un an, par des voies détournées, jusqu’à 6 000 chevaux des Etats-Unis. On embarque également la viande gelée ou refroidie, le poisson, le lait stérilisé ou solidifié, les conserves, la charcuterie, les fourrages comprimés. A toutes les extrémités du monde les usines européennes s’élèvent à côté des mines, des champs, des troupeaux, au bord des rivières, le long des voies ferrées, dans les ports ; partout des fourneaux, des forges, des minoteries, des féculeries, des filatures, des fabriques et des ateliers de toutes sortes, tissages, teintureries, peignages même, distilleries, brasseries, tanneries, etc., étonne nous vend plus modestement la simple matière première, mais le produit tout transformé ou fabriqué, la fonte, l’acier, la farine, les pâtes, l’amidon, le fil, l’étoffe, l’huile, la bière, le cuir, avec l’espoir d’arriver à nous fournir peu à peu depuis notre pain tout cuit, jusqu’à nos vêtemens et à nos chaussures. Ne rions pas trop de ces perspectives ! Nos métallurgistes riaient, il y a quatre ou cinq ans seulement, à la seule mention de la concurrence des fontes américaines et ils disaient : L’Océan nous protège. L’Océan a cessé de les protéger ; ils ne rient plus et ils se plaignent dans toute l’Europe. Les lourds produits de la métallurgie, comme ceux de la quincaillerie américaine, ont fait leur apparition sur nos marchés ; il est peu de villages en France où le maréchal-ferrant ne déplore l’invasion des machines, des faux, fourches, pelles, râteaux américains. Comment en serait-il autrement quand le président de l’Iron and steel Institute nous révèle lui-même les conditions extraordinaires de la production aux Etats-Unis, tellement simplifiée, malgré la cherté de la main-d’œuvre, tellement économique, machinale qu’un seul fourneau donnera mille tonnes de fonte par jour, tandis que ceux d’Europe n’en produisent que 100, 150, 200 au maximum ; une aciérie lamine 1 500 tonnes quand nous en laminons 150 ; des machines extraient, chargent, déchargent toutes seules le minerai avec une rapidité prodigieuse : un seul excavateur enlève et charge sur wagons mille tonnes par heure ; un navire de 4 000 tonnes s’emplit en une heure, se décharge en moins d’une journée.

Il se passe dans un cercle élargi et dans des proportions bien plus inquiétantes, en Australie comme en Amérique et en Asie, ce qui s’est passé à nos frontières, en Europe, et ce que nous ne voulons pas voir. Nos produits sont évincés par ceux de nos concurrens et par ceux de l’industrie nationale que nous avons nous mêmes créée. Parmi tant de Français réduits à l’oisiveté, soit par la concurrence, soit par l’intolérance de nos préjugés ou de nos discordes, les plus énergiques finissent par se révolter et peuvent faire autant de mal qu’ils auraient pu faire de bien ; bon nombre d’entre eux s’expatrient. En Russie les métiers de Lyon que nous y avons introduits sont devenus les concurrens redoutables de nos soieries, comme ceux de Zurich, de Côme et des Etats-Unis, et un de nos agens a pu écrire : « Ce sont les fabricans français de Moscou qui, lors de l’enquête ouverte par le ministère des finances russes en 1890, ont demandé le relèvement le plus rigoureux des droits d’importation contre les marchandises d’origine française. Le droit pour certains articles de soie était de 18 roubles par poud. La douane russe proposait de l’élever à 32 roubles. La majorité russe de la chambre de commerce de Moscou demandait 48 roubles ; la minorité française proposa (il roubles. » Cela est fatal, un antagonisme s’établit entre l’industrie européenne et les industriels européens qui se sont expatriés ; ces derniers finissent par être à la tête de nos concurrens, comme les protestans chassés de France ont formé le noyau, l’élite de nos rivaux en Allemagne, en Suisse, aux Pays-Bas : comme ont fait pour d’autres motifs les filateurs anglais en Amérique ou aux Indes ; ou comme ces industriels suisses qui, après avoir créé des fabriques de soieries dans le Milanais, ont réclamé, en 1892, la protection du gouvernement italien contre la concurrence suisse !

L’Europe essaime ; et nous ne sommes qu’au début de l’expansion des activités qu’elle a suscitées dans le monde entier. Nos rivaux le savent bien. Le gouvernement du Canada considère comme un commencement seulement les merveilleux résultats de son développement agricole ; il n’a pu mettre encore en culture ou eu pâturage que la dixième partie de son territoire ; 90 pour 100 restent en réserve… Quel avenir nous attend quand on sait qu’il en est de même dans la plus grande partie des trois Amériques, en Australie, dans les régions fertiles de l’Afrique, en Sibérie, en Chine ; et quand on constate les puissans moyens d’action employés par nos concurrens, les sacrifices qu’ils consentent pour sillonner les continens de chemins de fer et de canaux, l’ingéniosité qu’ils apportent à tourner les difficultés, à tirer toute l’utilité possible de leurs transports. Dire qu’ils produisent à peu près tout ce que nous produisons, ce n’est pas assez ; il ne faut pas non plus se borner à enregistrer le chiffre déjà menaçant de leurs exportations ; il faut calculer avec quelle vitesse ils nous envahissent, voir le Canada par exemple élever ses envois de moutons en Angleterre du chiffre insignifiant de 9500 à celui de 217 000 en moins de vingt ans, et on en doit conclure que les premiers pas de nos rivaux sont des pas de géans. Cherchons-nous du moins à comprendre la cause de tels progrès ? Non, nous nous contentons d’en souffrir. Quels exemples pourtant s’offrent à nous ! Tandis qu’on laisse encore nos campagnes baratter le beurre à la vieille manière du bon vieux temps et qu’on se borne à donner dans les grands centres des indications qui, malgré les efforts insuffisamment soutenus de nos instituteurs primaires, ne pénètrent guère dans les campagnes, le gouvernement canadien a organisé de toutes pièces des fermes expérimentales, des stations agronomiques, des cours d’horticulture, de chimie agricole où des expériences pratiques et des recherches scientifiques se poursuivent simultanément. Cet enseignement supérieur chez nous n’a pas été négligé depuis quelques années, et on admire les beaux travaux de nos savans dont il s’inspire, mais il échappe trop aux principaux intéressés ; il forme des fonctionnaires plus qu’il n’instruit les cultivateurs. Le gouvernement canadien, pour éviter ce danger, ne s’est pas contenté de fonder des beurreries et des fromageries modèles, il a tout de suite adopté ce qu’il y avait de mieux en Europe ; son point de départ a été, non pas nous qui sommes très arriérés, mais nos rivaux les plus avancés ; le Danemark par exemple, dont les beurres pasteurisés se vendent couramment à Paris, aux halles, depuis 3 francs jusqu’à 4 fr. 60 le kilog. à la place de nos beurres moyens qui n’atteignent pas toujours 2 francs, parce qu’on ne nous apprend pas à les faire. Dans les plus minimes détails, le gouvernement du Dominion perfectionne les derniers progrès de l’Europe ; il a été jusqu’à organiser des beurreries ambulantes qui vont au cœur même du pays porter la contagion du progrès. Il donne aux cultivateurs les conseils les plus minutieux pour réduire leurs dépenses, leurs risques et développer la qualité, la quantité de leurs productions, leur indiquant les rations à distribuer à leurs vaches, les soins nécessaires aux volailles. Tout cela, clairement exposé dans des collections de documens officiels que je ne puis sans humiliation comparer aux nôtres, trop généralement épars, indigestes, inachevés. Et il en est de même chez la plupart de nos concurrens ; on peut dire qu’ils appliquent déjà, à titre de perfectionnemens pour surproduire, des innovations qu’il nous faudra leur emprunter, à titre de remèdes, pour subsister. A cet égard ce n’est même plus avec nous, c’est entre eux qu’ils rivalisent ; ils luttent sur un terrain privilégié avec des armes que nous n’avons même pas encore forgées. Le Canada encore une fois n’est qu’un exemple : il atteste l’épanouissement que peut atteindre notre population française une fois dégagée des charges qui l’étouffent.

Les efforts du gouvernement australien ne sont pas moins intéressans à étudier que ceux du Canada : peut-être dépassent-ils la mesure et on ne manquera pas chez nous, de peur d’être tenté de l’imiter, de dire qu’il est révolutionnaire ou socialiste. En vérité il s’est fait marchand ; c’est lui qui emmagasine, embarque, transporte et conserve les produits dont il stimule le développement, dont il garantit d’une estampille spéciale l’authenticité, la qualité, depuis les produits du troupeau jusqu’à ceux du poulailler, du verger, de la vigne et de la laiterie. L’Europe est déjà moins peut-être pour l’Australie une école qu’un débouché ; sans parler du grand commerce de la laine, l’exportation du bétail et des petits produits de l’agriculture australienne donne déjà de gros bénéfices : 40 pour 100 pour le beurre, 30 pour 100 pour les fromages et les moutons, 60 pour 100 pour le bœuf, 90 pour 100 pour les volailles, 33 pour 100 pour les fruits. Des services directs s’organisent entre l’Australie et l’Angleterre : le coût du fret n’est pas plus élevé entre Sydney, et Liverpool que celui de la traversée de Liverpool à Londres, car la concurrence des transports déjà surabondans entraîne l’avilissement des frets et va venir aggraver la surabondance des produits.

Mêmes ambitions au Cap, mêmes progrès dans la République Argentine. Le Cap nous envoie en vingt jours les fruits de ses arbres dont les plants sont achetés à Orléans ou à Angers. L’éloignement cesse d’être un obstacle et devient parfois un auxiliaire : il assure à nos concurrens le bénéfice d’une saison supplémentaire, soit pour faire voyager et mettre en terre nos jeunes plants, soit pour nous expédier leurs produits, mûrs avant ou après les nôtres.

La surproduction s’organise partout grâce à nous et à notre détriment ; et c’est en vain que nous essayons de soutenir artificiellement, de notre côté, certaines de nos exportations condamnées. La crise du sucre n’est qu’un exemple entre beaucoup d’autres, mais elle trahit brutalement notre désarroi. On fait du sucre partout à l’excès, depuis la Roumanie, jusqu’à Buenos-Ayres, à Honolulu. Le sucre de canne ne se vend plus à Batavia trois sous la livre (28 centimes le kilog.) ; à Madagascar il vaut moins encore. Et cependant tous les gouvernemens européens, et d’autres mêmes, encouragent par des primes cette surproduction, comme s’ils étaient en face d’une crise passagère et non d’un mal naissant, d’une révolution économique ; et rien n’indique où cette révolution s’arrêtera, car les forces multiplicatrices sont elles-mêmes en état de continuelle transformation et de progrès ; la chimie ne se bornera pas à jouer le rôle d’auxiliaire de la terre, elle deviendra sa rivale ; elle créera de toutes pièces des produits similaires de nos produits naturels, comme elle a fait pour la garance ; nos soies artificielles du Doubs remplacent déjà la vraie soie dans nos étoffes d’ameublement. La vapeur ne sera-t-elle pas détrônée ? Ne voit-on pas fonctionner déjà, tout autour de Saint-Etienne, et ailleurs, jusqu’à 25 et 30 kilomètres de la ville, dans les fermes isolées, de petits moteurs électriques actionnant plusieurs métiers qu’une fillette peut surveiller.

Ces moteurs seront bientôt dans les cabanes des Japonais et des Chinois industrieux. Quand les États-Unis, l’Australie, la Nouvelle-Zélande ont chassé de chez eux les ouvriers d’Extrême-Orient, ils ont compris du premier coup d’œil le danger dont notre ignorance sourit ; ils ont poursuivi comme leur ennemi le plus redoutable non pas la race, mais la concurrence jaune, qui avilit le travail humain, tue le travail européen. Mais les ouvriers jaunes à présent vont revenir à la charge et par un chemin détourné ; ils vont tuer le travail de loin, avec des armes à longue portée, avec les machines, les transports, avec la contrefaçon. J’ai vu dans le port de Marseille, récemment, de très beaux paquebots japonais de 6 000 tonneaux. J’annonçais leur venue problématique il y a un an. Ils sont arrivés, organisés, font un service mensuel régulier entre l’Extrême-Orient et l’Angleterre en passant par Marseille, où ils prennent du fret à la place des nôtres et en apportent. Granville a reçu la visite d’une sorte de vaisseau-école, Borda de la marine marchande japonaise, qui est venu faire un voyage d’exploration sur nos côtes et vendre une pacotille. Ces visites ont beaucoup amusé nos populations. De même on a reçu à Stockholm avec bienveillance une mission d’ingénieurs japonais qui venaient admirer des fabriques d’allumettes ; on s’est réjoui de leur étonnement ; on leur a tout montré comme à des enfans. Six mois plus tard, les mêmes fabriques étaient installées au Japon ; et c’est avec leurs produits déjà qu’on allume son cigare sur nos « transatlantiques ».

Pour arrêter l’envahissement des importations japonaises, les Etats-Unis, la République Argentine, le Mexique, tous les pays d’origine occidentale qui ne sont plus pour nous les mêmes cliens qu’auparavant, mais qui sont cependant encore des cliens, élèveront de plus en plus les barrières de leurs tarifs douaniers ; et c’est encore une aggravation du mal qui nous menace. Nous en verrons tout à l’heure les effets. Nos concurrens aspirent à ne plus recevoir d’Europe que des capitaux, des professeurs, des artistes, des ingénieurs, des contremaîtres et, momentanément encore, des machines, des semences, des étalons : la doctrine Monroë est à la mode en Australie, dans l’Afrique australe, en Asie.

C’est à qui préconise, pour tourner les tarifs douaniers exotiques, l’installation d’usines européennes au loin et particulièrement en Chine : un industriel ayant monté à Lyon tout récemment une grande usine de tissage de soie, sur le modèle de celles qui ont fait dans ces dernières années à l’étranger la fortune de nos concurrens, j’ai entendu soutenir qu’il eût mieux fait d’aller l’installer à Shanghaï. Là, il eût probablement réussi en effet à substituer ses soieries aux nôtres, c’est-à-dire le travail chinois au travail français, mais il eût ruiné Lyon au lieu de l’enrichir ; il eût combattu avec nos rivaux contre nous, au lieu de combattre contre eux ; il serait revenu vivre enrichi dans son pays pauvre. Les Anglais ont entrepris ces opérations, et les Allemands après eux, et si les Français s’abstiennent, d’autres, malheureusement, prendront leur place. Mais ces calculs du plus aveugle et du plus barbare égoïsme n’auront qu’un temps, M. de Brandt l’a prévu ; les Anglais seront évincés par les Allemands plus sobres, plus modestes, plus économes, mais les Allemands seront à leur tour évincés par les indigènes.

La contrefaçon, en attendant, sert de transition ; et c’est l’Europe encore qui l’a enseignée, perfectionnée. Les imprimeries américaines dont nous parlions plus haut ne sont pas arrivées toutes seules à vivre de l’imitation de nos étiquettes ; c’est en Europe que la falsification de nos produits a pris naissance, a même atteint les proportions d’une grande industrie, — donnant ainsi un motif de plus à nos concurrens lointains pour fermer leurs ports à nos envois devenus suspects. Hambourg et Brème ont fabriqué des vins et des conserves de Bordeaux comme des cigares de la Havane, comme des couteaux de Sheffield ; c’est une nouvelle spécialité qui a provoqué les plus violentes protestations, particulièrement en Angleterre, où l’on s’est aperçu, comme on sait, que beaucoup des articles anglais vendus à Londres, étaient made in Germany. Les brevas, les panatellas de Hambourg font le tour du monde et s’expédient même aux Antilles. Brème a exporté pendant longtemps des caisses de Château-Laffitte admirablement cachetées et étiquetées, qu’on vendait 2 francs la bouteille et qui ne coûtaient que le verre, la manipulation et l’emballage. On a vu des industriels d’outre-Rhin, plus inventifs, se faire adresser à Cognac, poste restante, des commandes qui leur étaient retournées en Allemagne, ce qui permettait d’expédier à bon compte, revêtues de nos grandes marques, des caisses d’eaux-de-vie de pommes de terre ou d’alcool de bois. Mais de si belles idées se propagent et nos concurrens ne manquent pas d’en profiter. Contrefaçon pour contrefaçon, la leur, disent-ils, vaut encore mieux que celle de l’Europe ; elle a chance d’être plus sincère ; et si on fabrique aujourd’hui de faux vins de Bordeaux, au moins les fabrique-t-on avec du vin dans les nombreux pays extra-européens où il abonde. Là, ce n’est plus la contrefaçon, c’est l’imitation : elle s’y est organisée méthodiquement comme tout le reste. Les Américains sont venus enrôler à prix d’or, par l’intermédiaire officiel de leurs consuls, dans notre Médoc et dans les Charentes, nos ouvriers, nos contremaîtres ; ces derniers sont partis avec le matériel le plus moderne, heureux et de bonne foi très fiers de ce rôle d’éducateurs qu’on attendait d’eux. D’autres ensuite les ont rejoints, attirés par les conditions faites aux premiers. On ne les a pas appelés, et encore moins sont-ils partis pour contrefaire, mais peu à peu l’exemple de l’Europe, puis la concurrence ont rapidement entraîné le commerce exotique à dépasser, lui aussi, la mesure et (il en est de même pour beaucoup d’autres produits) tous les voyageurs savent qu’on vend dans l’Amérique du Sud des vins de Champagne du pays, ornés de nos marques (les plus anciennes de préférence, veuve Clicquot par exemple, elles ne coûtent pas plus cher que les autres à imiter), et de même les Médocs et les Cognacs, toutes les liqueurs, Chartreuse, Curaçao, etc., sans parler des eaux minérales, également falsifiées à grands profits, Evian, Saint-Galmier…

Surproduction universelle, croissante, illimitée, tarifs douaniers de plus en plus élevés, transports de plus en plus économiques, rapides, perfectionnés, contrefaçon de plus en plus savante et répandue, telles sont, au dehors, les principales causes, choisies entre mille, qui avilissent les fruits de notre travail. Voyons maintenant les effets de cet avilissement au dedans.


LES SIGNES INTÉRIEURS

Au dedans, dans toute l’Europe, la valeur de la propriété baisse comme celle du travail et des produits. La spéculation, la mode, les besoins du luxe, peuvent faire illusion et même provoquer certains renchérissemens dans les villes ; l’amour de la terre et son morcellement dans nos campagnes, en France, peuvent atténuer son avilissement, cela est certain ; mais voyons les résultats dans leur ensemble, et sans nous arrêter aux exceptions. Plus la surproduction se généralisera, moins les exceptions seront nombreuses et moins ces défaillances partielles seront sensibles.

En Angleterre, les propriétés sont hypothéquées souvent à un taux supérieur à leur rendement : elles ne rapportent pas toujours de quoi payer leurs charges. En Essex, non loin de Londres, des terres qui étaient cultivées se couvrent de broussailles, — going out of cultivation, suivant l’expression consacrée. Les statistiques officielles constatent une diminution générale des loyers. La moyenne de la diminution dans le comté de Leicester est de 40 pour 100 ; elle atteint 70 pour 100 dans celui de Huntington. Beaucoup de terres sont affermées pour rien, les locataires n’étant tenus qu’au paiement des impôts. En recherchant les causes d’une telle dépression, on a calculé que la valeur des produits agricoles était tombée en vingt ans (1874-1894) de 265 millions de livres à 179 millions : soit 88 millions de livres, ou 2 milliards 200 millions de francs.

On pourrait croire que la Russie, bénéficiant des avantages d’un pays neuf, est exempte des embarras de l’Europe occidentale ; elle n’en souffre pas moins de la concurrence des grains d’Amérique, d’Australie, d’Asie. Elle a vu tomber en dix ans le blé, sa principale ressource, de 46,4 pour 100. Ce qui aggrave sa situation, c’est que ses cultivateurs émigrent dans les usines ou en Sibérie, « le Canada de l’Asie, l’avenir du siècle prochain », où ils trouvent des conditions de fertilité plus grandes encore que dans la mère patrie. Cette émigration vide la Russie ; sa main-d’œuvre agricole devient plus rare et plus chère, et ses ouvriers émigrés contribuent par les récoltes qu’ils produisent à avilir davantage encore le prix des grains. Les importations des produits agricoles sibériens commencent à envahir le marché russe, et la misère des paysans devient si grande qu’ils substituent à leurs vêtemens de laine des étoffes de coton.

L’Allemagne n’est pas plus heureuse (et que dirions-nous de l’Italie, de l’Espagne, du Portugal, etc. ? ). Elle constate une diminution des prix de la terre et une augmentation sensible des hypothèques. Dans ses études toutes récentes (1897), sur la crise agraire en Allemagne, M. G. Blondel établit que le mal y est « certainement plus intense que chez nous. » La population agricole diminue, les paysans se ruinent ; le militarisme les achève. Des dettes formidables s’élevant de 62 à 72 pour 100 de la valeur du sol et aboutissant à l’usure, à l’émigration, au chômage ; des charges augmentant chaque année avec les dépenses militaires, tel est à grands traits le bilan actuel de l’agriculture allemande.

Aux Etats-Unis mêmes un rapport officiel constate en substance ceci : la valeur de la terre et de ses produits ne cesse de baisser, tandis que nos facultés d’achat ne cessent d’augmenter. La propriété foncière, qui représentait la moitié de la fortune publique en 1860, n’en représente plus que le quart en 1890, dont 30 pour 100 est hypothéqué. En 1873, le blé se vendait de 1 dollar et demi à 2 dollars et quart. Il ne se vend plus qu’un demi-dollar, c’est-à-dire à perte.

En France nous avons de grandes réserves accumulées et la variété même, la finesse de nos ressources facilitent notre résistance. Mais nos campagnes néanmoins se dépeuplent : leurs habitans vont à la ville quand ils le peuvent, faire du commerce ou se mettre au service de l’industrie ; se faire concurrence les uns aux autres et disputer à ceux qui luttent péniblement des bénéfices-ou des salaires déjà trop réduits : les jeunes filles et les jeunes gens cherchent surtout des places, les jeunes ménages ouvrent des cafés. Le ralentissement de notre activité frappe tous les yeux. Des voix isolées se sont fait entendre d’abord de très loin pour le signaler et les sombres avertissemens de Prévost-Paradol, ou les magnifiques « vérités importunes » de Renan ont ému parmi nous tous ceux qui pensent, ceux qui savent ou simplement ceux qui aiment vraiment leur pays. Mais ces voix ne sont pas restées isolées, elles sont aujourd’hui légion. Place aux jeunes ! crient-elles, et il semble que ce cri cynique s’adresse aux nations comme aux hommes : il paraît normal que l’Europe, ainsi que les ouvriers vieillis, ne puisse plus que difficilement trouver du travail.

M. Charles Roux a résumé toutes les tristesses d’une expérience déjà longue dans un rapport qui a fait sensation, sur la décadence de notre commerce ; il aurait pu écrire le même sur notre marine, nos colonies. La France compromet ou laisse dépérir ses ressources à force d’apathie, de routine, d’attachement à des règlemens qui, pour un grand nombre, datent de Colbert et de Richelieu. Comme tous les apathiques, elle fait preuve de volonté par à-coups, et alors c’est de l’héroïsme, mais ce sont aussi des coups de tête, des réformes sentimentales, non étudiées et pires parfois que le mal. Quand elle cesse par exemple d’exploiter ses colonies, c’est pour les assimiler du jour au lendemain à la mère patrie, en faire des départemens français et les ruiner ; ou bien elle décide subitement, sans ombre de motif, malgré des obstacles naturels insurmontables, que tous les juifs indigènes d’Algérie seront Français, électeurs et, par suite, maîtres de la population arabe, maîtres de nos colons eux-mêmes. Ou encore elle laisse naïvement organiser aux colonies, à la faveur de notre ignorance, la parodie, la caricature du suffrage universel, accorde le droit de voter notre budget, la paix ou la guerre, aux représentans d’indigènes, Indiens ou Sénégalais, qui ne paient pas nos impôts, ne servent pas dans notre armée, ne parlent pas notre langue.

Le déclin de notre marine marchande s’accuse d’année en année avec une rapidité extrême. Aucune nation au monde, n’est mieux naturellement placée que nous pour développer sa marine : nos côtes s’étendent sur trois mers et regardent l’Occident, l’Afrique, l’Orient, l’Extrême-Orient ; nos fleuves, nos rivières, semblent avoir été tracés par la main d’une fée bienfaisante pour mettre en circulation nos richesses, établir un courant d’échanges entre le cœur de la France et son littoral ; il ne tenait qu’à nous d’être, de demeurer l’entrée de l’Europe ; nous avons laissé ce privilège passer aux mains de nos rivaux, Gênes, Anvers, Rotterdam, Hambourg ; et nous montrerons plus tard que, par l’insuffisance de nos communications, la France, au lieu d’être une porte, un passage, un jardin, tend à devenir une enclave ; le commerce du monde rebuté l’évite, en fait le tour. Nos ports sont presque vides, à l’exception d’un petit nombre, notamment Dunkerque, bien en relation avec l’intérieur. Voyez le Havre, Bordeaux, Marseille, Nantes, Calais, la Palice. Le Havre fait peine ; la vie s’y ralentit visiblement. Les ouvriers par milliers chôment plusieurs jours par semaine, et leur misère devient poignante ; il faut être aveugle pour ne pas voir, là comme ailleurs, quelle redoutable crise de chômage se prépare ! Les armateurs découragés se retirent et il devient difficile même de constituer le tribunal de commerce ; c’est à Cherbourg que vient s’organiser la concurrence des transatlantiques allemands… Bordeaux s’ensable ; à la Palice pas un bateau. Nantes se relève bravement, mais avec quelle impatience ne voit-elle pas couler le long de ses quais la Loire inutilisée, délaissée, devenue même innavigable sur presque tout son parcours ? Quant à Marseille, elle est obligée, elle aussi, de prendre son parti d’une situation vraiment inouïe : à défaut des nombreuses compagnies de chemins de fer rivales qui devraient la relier au centre de la France, comme Londres est relié à l’Ecosse (Marseille ayant autrement besoin de communications que l’Ecosse puisqu’elle est la porte naturelle d’une partie de l’Europe septentrionale sur la Méditerranée), à défaut du Rhône dont on n’a pas même rattaché l’embouchure à notre grand port et qui ne l’alimente pas plus que la Loire n’amène de bateaux de Nevers à Nantes ; à défaut enfin de nos communications maritimes qui disparaissent tuées par l’excès des taxes, des formalités et des monopoles, Marseille s’est transformée en une cité industrielle. Qu’elle ait été réduite à cette extrémité, cela est certes pitoyable, mais d’autant plus digne d’intérêt. Cependant l’industrie même de Marseille est déjà atteinte, faute de transports : d’un côté le chemin de fer congestionné dans son monopole, encombré au point de refuser des marchandises, arrête son essor ; de l’autre elle manque de bateaux. Non seulement j’ai vu les paquebots russes et japonais le long de ses quais venir prendre la place des nôtres, mais les industriels marseillais commencent à ne plus trouver de bateaux français dans leur port et j’en pourrais nommer qui sont réduits, pour continuer à servir au loin leur clientèle extra-européenne, à aller charger leurs marchandises à Gênes, à Anvers. « Nous payons, m’écrit-on, pour expédier par bateau français nos marchandises de Marseille à Yokohama 100 francs la tonne, tandis que par Gênes nous ne payons que 55 fr. 50. Pour nos expéditions en Australie nous ne trouvons même pas de fret ! » C’est pourquoi les dernières statistiques du canal de Suez nous montrent notre marine marchande perdant de plus en plus son rang, malgré la création de notre empire en Indo-Chine et de notre colonie de Madagascar, et venant en 1896 non seulement après l’Allemagne, mais après l’Italie, presque au niveau de la Hollande, avec 218 bateaux, quand les Anglais en ont fait passer 2 162, les Allemands 322, les Italiens 230.

C’est une admiration mêlée de colère que j’ai ressentie à Saint-Etienne, à Saint-Chamond, centre de l’industrie française la plus active, merveilleusement situé entre le Rhône et la Loire, et qui devrait être relié par conséquent à l’Europe centrale et à l’Océan : là des populations infatigables ont résisté jusqu’ici à la concurrence, elles méritent qu’on les soutienne dans l’intérêt général ; elles sont cependant isolées comme Marseille ; par une dérision incroyable, ce riche foyer de production reste entre le Rhône et la Loire, sans communication avec ces deux fleuves, ni avec les canaux voisins : on n’a pas même eu le courage de creuser le petit canal qui aurait amené aux forges de Saint-Chamond, par exemple, le canal de Givors ou celui de Roanne.

Là, du moins, l’incurie est si manifeste que le remède est tout indiqué. Il en est de même de la région de Nancy dont on a pu dire qu’elle est commercialement annexée à l’Allemagne et à la Belgique, et que son port d’attache est Anvers. Mais d’autres villes sont plus à plaindre parce que là on ne sait que faire. Je ne puis citer toutes celles que j’ai visitées : j’en ai trouvé qui luttent vaillamment et dont j’invoquerai le salutaire exemple, quand j’énumérerai nos ressources, Paris en tête, avec toutes celles dont j’ai déjà fait mention, sans oublier Rouen, Tours, Angers, etc. Quelques-unes, en petit nombre, appartiennent trop au passé et sont pour ainsi dire moisies ; elles ont perdu leur raison d’être et ne sont plus, comme Versailles, qu’une caserne ou un musée. Ne parlons que de celles qui peuvent lutter et qui luttent, Grenoble, Lyon, Bordeaux, Roubaix, parmi beaucoup d’autres.

Je me trouvais à Grenoble au moment de la crise présidentielle des Etats-Unis. Cette crise seule avait exercé jusqu’au fond du Dauphiné une répercussion si directe qu’une grande partie des ouvriers de la ganterie étaient sur le pavé attendant le résultat de l’élection : Bryan ou Mac-Kinley ? Grenoble, comme Bordeaux, comme toutes nos villes industrielles, est aux prises avec des difficultés contradictoires : les Etats-Unis sont à la fois pour elle un concurrent et un client. Les Etats-Unis fabriquent les gants d’hommes ; ils ont fondé non pas seulement des usines, mais des villes de gants, Glovesville, Johnston. Grenoble, en conséquence, ne leur vend plus que les gants de femme. Mais cette évolution, jointe aux progrès fiévreux de la concurrence européenne, a réduit le commerce de Grenoble à un état des plus précaires : on commandait naguère à Grenoble plusieurs milliers de douzaines de paires de gants à la fois ; et on donnait du temps, des avances qui permettaient d’employer régulièrement, du commencement de l’année jusqu’à la fin, les ouvriers. Aujourd’hui les commandes arrivent par à-coups (comme partout, dira-t-on ; à Châtellerault par exemple la manufacture d’armes a réduit le nombre de ses ouvriers de 6 000 à 1200) ; mais à Grenoble les commandes courantes ne se montent le plus souvent qu’à quelques centaines, à des douzaines, à quelques paires, et elles ne sont payées qu’au fur et à mesure des livraisons, en sorte que les fabricans sont obligés de faire les avances, d’être les banquiers de leurs cliens pour ne pas les perdre ; et les ouvriers attendent les commandes les mains vides et l’estomac creux. Toutes ces transformations ne sont pas loin de ressembler à une révolution. Et si dans le désir de protéger le travail national nous imposons trop lourdement des droits d’entrée à nos concurrens, on nous répondra par des représailles ; les Etats-Unis frapperont de droits prohibitifs les gants de femmes, les vins fins, les porcelaines, les soieries, les rubans, les tissus de laine ; la Belgique arrêtera nos bœufs, et nos produits se vendront de plus en plus mal, même ceux de nos campagnes, lesquelles ne peuvent abuser de la protection et dans une certaine mesure dépendent de nos cliens du dehors, car elles ont besoin d’exporter leurs farines, leurs troupeaux pour relever les cours des blés et du bétail, comme elles ont besoin de la prospérité de l’industrie, grande consommatrice.

La concurrence nous gagne comme la marée monte ; si nous essayons de l’arrêter maladroitement, elle nous isole ; nos rivaux accourent avec un outillage neuf s’installer chez nous à l’abri de nos droits de douane et réduire nos profits en miettes ou à néant ; nos marchés à l’étranger se ferment, et bon nombre de nos producteurs, déconcertés par cette double surprise, vont s’y établir, ne pouvant plus y envoyer leurs produits ni les vendre sur place. Si nous ouvrons au contraire nos portes à la concurrence, elle nous inonde. L’expérience a été faite dans les deux sens et on ne peut soutenir aujourd’hui que tel ou tel régime économique soit la principale cause de nos maux, car vous entendez l’industrie si importante du coton se plaindre avec une égale violence en France où elle est très protégée, en Angleterre où elle ne l’est pas. En Angleterre elle peut prouver qu’elle souffre du libre-échange comme on déclare en France qu’après une reprise factice elle périra sous la protection. Nous connaissons les craintes de Manchester ; à Rouen, — des adjudications publiques en font foi. — le prix des cotonnades s’avilit : on voit poindre des réductions de salaires, le travail s’arrête plusieurs jours par semaine ; la façon de douze chemises d’hommes tombe à 35 sous, 14 à 15 centimes la chemise. La confection, la lingerie se plaignent. Dans les Vosges la crise est pire qu’à Rouen où l’industrie repose sur des assises presque indestructibles d’épargne.

Roubaix, jusqu’ici vaillante au point qu’on lui reprochait d’être dure et qu’on disait d’elle : c’est une colonie américaine, traverse une crise de découragement. Les causes de sa mauvaise humeur sont multiples. Elle souffre de l’instabilité de notre régime économique qui paralyse les opérations de longue haleine ; mais elle n’en donne pas moins l’exemple le plus réconfortant des ressources de notre activité ; elle a distancé toutes ses rivales françaises, tuant celles du midi, dépassant celles du nord, Reims, Sedan, Elbeuf, Cambrai. Ne traînant pas derrière elle l’amortissement d’un outillage démodé, elle a pu non se transformer, mais se créer. Elle a bénéficié de sa jeunesse comme ont fait nos rivaux ; mais aujourd’hui déjà elle est moins jeune, et les hommes qui ont fait sa fortune ont laissé la place à leurs fils.

Roubaix pourrait se plaindre, avec nos campagnes, du ministère de l’agriculture. Nos laines sont négligées. Le troupeau français diminue, l’élevage du mouton ne convenant guère à un pays de propriété divisée, mais cependant il est encore considérable ; il mérite donc quelques soins. Or, nous sommes si arriérés qu’on a pu dire à cet égard : « Les toisons d’Australie sont civilisées, les toisons françaises sont barbares. » Le gouvernement, pressé par les intéressés, a bien nommé une commission pour étudier la question, mais cette commission, comme tant d’autres, s’est réunie une fois, deux fois, puis a disparu sans laisser de traces.

Roubaix se plaint aussi et par-dessus tout en ce moment du socialisme et de la concurrence allemande. Il est facile de disserter sur le socialisme quand on n’est pas ouvrier ou quand on n’emploie pas d’ouvriers, je le reconnais ; il faut ajouter qu’à Roubaix la proximité de la frontière jette dans la population des élémens de trouble incontestables ; mais, en général, plus je vois la France de près, plus il me semble que la colère et l’impatience sont particulièrement en cette matière d’un mauvais conseil. Le socialisme n’est qu’une expression de mécontentement ; on ne combat pas le mécontentement, on l’atténue ; si on le combat on le refoule, on l’accumule, et on l’exaspère. Les socialistes s’appuient sur un fait, la concurrence inégale de la machine qu’ils voient et de l’ouvrier exotique qu’ils ne voient pas. Leur programme n’est pas une politique, c’est une plainte, une protestation contre les conditions nouvelles du combat pour la vie. Les ouvriers se plaignent comme ils peuvent ; ils s’adresseraient peut-être moins aux politiciens si on les écoutait davantage. Les contredire, ou ne rien dire, ce n’est pas assez ; il faut chercher avec une patience infinie à les raisonner. Il en est de leurs mécontentemens comme de la concurrence qui les engendre pour une large part ; on ne peut y répondre par des mesures trop absolues sans s’exposer soit à des déceptions, soit à des représailles. Un patron vraiment intelligent et humain, vivant en contact personnel avec ses ouvriers et leur donnant l’exemple, n’a pas grand’chose à craindre en France du socialisme.

Quant à la concurrence allemande elle est intense, parce qu’elle est supérieurement dirigée ; la laine en souffre comme les produits chimiques, le coton, la soie, l’article de Paris, la menuiserie, la porcelaine, la métallurgie, la quincaillerie, la vannerie et le reste ; l’industrie allemande de la laine s’est développée depuis une quinzaine d’années à tel point que ses achats de matière première à Londres ont augmenté de 135 pour 100 tandis que les nôtres, qui sont cependant fort importans, n’ont augmenté que de 15 pour 100, et il en est ainsi pour un grand nombre d’industries dont la rapidité de développement a été prodigieuse. Mais la concurrence allemande ne diffère pas sensiblement de la concurrence intérieure, et bien loin de la présenter comme un danger, je la présente comme un modèle. Les Allemands, de même que les Belges, les Autrichiens, nous offrent sur beaucoup de points l’exemple de la résistance. Roubaix souffre de leur activité, comme Reims a souffert de celle de Roubaix, parce qu’ils se sont mis à l’œuvre les derniers, comme Lyon souffre de Zurich, de Côme, comme l’horlogerie suisse souffre de l’Amérique, etc. Le « danger allemand », ainsi que l’excès de la concurrence intérieure, n’est qu’un effet, un signe du vrai danger : l’avilissement du travail et des prix, la concurrence des mondes nouveaux. La main-d’œuvre allemande n’a sur la nôtre, tout compte fait, que des avantages discutables, et nous en avons d’autres en revanche ; mais elle est comme la nôtre, comme celle de tous nos voisins, incapable de lutter contre la main-d’œuvre exotique.

Quoi qu’il en soit, Roubaix se plaint de bien des choses et c’est mauvais signe. On pourrait espérer du moins qu’elle souffre d’un caprice passager de la mode, laquelle tient en suspens, elle aussi, la fortune de tant d’industries. Quand la laine se plaint, la soie rit, dit un calembour expressif, mais aujourd’hui, symptôme nouveau, la soie se plaint avec la laine, comme le coton, le vin, le blé… Lyon, le dernier rempart du libre-échange, est en pleine transformation et se divise : les tissus de soie pure demandent à être protégés.

En notre temps d’inventions continuelles, l’ancienneté d’une industrie est à la fois une force et une faiblesse. Lyon a conservé précieusement l’héritage d’une éducation séculaire, mais la noblesse a ses charges, et son industrie paie cher sa gloire et ses traditions ; elle est restée longtemps prisonnière d’un outillage ancien et n’a pu le renouveler que peu à peu ; on lui a reproché bien à la légère cette lenteur, sans penser que des milliers de vieux métiers appartenaient aux ouvriers qui tissaient à domicile. La réforme de l’outillage de la soierie devait entraîner à Lyon une sorte d’expropriation préalable : effectuée sans ménagemens, elle eût révolté la population et causé de grands maux. Les Lyonnais ont fait de leur mieux pour concilier les devoirs et les charges du passé avec les exigences du progrès : à la fois bienfaisans et hardis, inaccessibles au découragement, ils n’avaient pas néanmoins devant eux la table rase où Moscou a pu édifier de toutes pièces l’usine modèle, et malgré leur activité, leur énergie et leur talent, ils ne pouvaient empêcher leurs jeunes rivaux d’avoir sur eux les avantages de la jeunesse. Ils ont dû perdre du terrain sur certains points afin de se maintenir sur d’autres, envoyer teindre leurs soies de couleur en Allemagne, puis acheter en Suisse leurs machines et leurs métiers les plus perfectionnés ; mais à leur tour les soieries russes, allemandes, italiennes, suisses, américaines, sont menacées comme les nôtres par celles du Japon, en attendant celles de la Chine. J’ai sous les yeux des échantillons de soieries japonaises qu’un acheteur de goût douteux prendrait pour des tissus d’Europe. Les Japonais, en effet, dédaignent maintenant l’article oriental et s’appliquent à produire l’article de Paris : ils nous prennent nos métiers, nos inventions, nos contremaîtres et nos dessins. Un peintre de mes amis, à Paris, a reçu des offres significatives. Deux Japonais sont venus lui commander une série de panneaux décoratifs : « Pour quoi faire ? » a-t-il demandé. « Pour les imprimer sur nos tissus », lui répondirent les messagers.

Tisser en effet des étoffes européennes de coton, de laine ou de soie, employer même d’autres substances plus économiques et, comme les Indes, fabriquer des toiles de jute ou bien des nattes, ce n’est pas assez ; il faut que l’acheteur ait l’illusion d’une marchandise européenne. Et comment ne l’aurait-il pas ? Paris organise lui-même la contrefaçon. Nos étoffes sont encore sur le métier, que les dessins d’après lesquels on les fait pénètrent dans les ateliers de nos concurrens les plus proches. Ceux-ci n’ont pas d’efforts à faire : il existe un commerce qui consiste à les tenir au courant de toutes nos nouveautés ; c’est de notre main même qu’ils reçoivent, par abonnement, un service régulier d’échantillons, parmi lesquels ils ne choisissent, afin d’être sûrement d’accord avec le goût français, que les dessins acceptés par nos premières maisons, celles qui font la mode ; après quoi, suivant l’expression d’un Lyonnais, ils n’ont qu’à « fabriquer des kilomètres » de l’étoffe que nous nous sommes donné le mal de composer ; un léger changement, une feuille remplacée par un fruit, une arabesque modifiée, et la contrefaçon est mise en vente presque en même temps que l’original, qualité généralement inférieure, frais généraux moindres, prix plus bas, mais succès assuré. Le Japon, comme les Etats-Unis, ne manque pas de bénéficier de nos modèles, et on me signale l’envoi de ses premiers essais, des tissus de soie ordinaire, mouchoirs, doublures, foulards, et vendus en France même, à Avignon, à des prix dérisoires, 65 centimes le mètre. Si ces tissus peuvent à ce prix payer le cultivateur, l’industriel, le voyage, les intermédiaires, les droits, et laisser encore au commerçant un bénéfice, en venant se vendre jusqu’en France, à plus forte raison prendront-ils la place des nôtres sur des marchés neutres où le goût est peu exigeant et l’argent rare. Je pourrais mentionner en passant Limoges, que la concurrence, les tarifs douaniers, la machine menacent à la fois, ou encore Beauvais dont les fabricans ont eu la surprise de voir les imitations de leurs brosses figurer avec succès dans la section japonaise de l’Exposition de Chicago. Mais je dois abréger, et j’arrive à Bordeaux où l’effet de la concurrence est peut-être plus sensible encore que partout ailleurs. On connaît le déclin du port ; quant à la ville, si riante, si justement classée parmi les plus belles, ses hôtels du siècle dernier trahissent la gêne ; ils commencent à se délabrer, deviennent trop vastes pour notre temps ; on les divise en appartemens qui ne se louent pas, on y installe au rez-de-chaussée, à l’entresol, des échoppes, des estaminets, comme dans les palais de Venise. Pourquoi ? le prix des vins est avili. L’habitant de Bordeaux a été gâté, et son pays est plus atteint qu’aucun autre, parce qu’il a été plus heureux ; il n’a vécu que d’un seul produit, la vigne que le soleil mûrissait pour lui. Après le fléau du phylloxéra et l’application des tarifs douaniers qui s’élèvent de toutes parts, des maladies nouvelles, mildew, oïdium, black-rot, etc., semblent s’être acharnées à entraver la reconstitution de nos vignobles. Ces difficultés ayant presque partout coïncidé avec l’organisation d’un savant régime protecteur, les concurrences que nous savons se sont développées. J’ai parlé de celles des pays lointains, mais j’aurais dû commencer par l’Europe ; les Dardanelles même, la Syrie, la Tunisie, l’Algérie, comme la Grèce, l’Espagne, l’Italie, ont fait appel à nos contremaîtres et vendent leurs vins à la place des nôtres, même chez nous, où le goût s’est avili. Le public français d’ailleurs n’est pas, comme on pourrait le croire, le principal client de Bordeaux ; il met de l’eau dans son vin, c’est tout dire ; il se déshabitue des vins de luxe. Les bonnes caves deviennent rares ; elles appartiennent à l’époque familiale où l’on vivait moins vite et où l’on ne comptait pas comme aujourd’hui ; on n’en trouve plus que dans les restaurans ou dans des maisons d’exception. En sorte que les Bordelais ont contracté d’énormes charges pour reconstituer leurs vignobles, qui exigent des soins et des dépenses bien plus considérables que les anciens, et qui rapportent moitié moins. Leur vin a baissé de 400 à 150 francs la barrique ; souvent il ne paie plus ses frais. Tel propriétaire qui a dépensé 52 000 francs pour mener à bien sa récolte est heureux de la vendre 55 000 francs, de peur de la garder en cave. Et jusqu’à ce dénouement que de fatigues, d’inquiétudes, de risques, sous la menace des gelées, de la grêle, d’un retour de la maladie ! Si la chance lui est contraire, il lui faut vendre son domaine, mais à qui ? et à quel prix ? Là comme ailleurs la même loi s’impose ; l’avilissement du produit déprécie le travail de l’ouvrier, l’effort du patron, le capital, la terre, le pays. Exploités en grand, les vignobles ne peuvent supporter les frais d’une administration, ni même ceux qu’entraîne la présence d’un régisseur : tout intermédiaire devant disparaître entre le propriétaire et ses employés, l’acquéreur sera difficile à trouver ; il devra être énergique, capable, presque savant, riche, car plus on morcelle le vignoble, plus on multiplie les frais généraux ; des champs de blé, des prés peuvent se diviser ; on ne peut pas diviser les grands crus.

Le propriétaire obéré doit donc trop souvent renoncer à vendre et attendre, mais pendant ce temps les choses se gâtent de plus en plus. Déjà, depuis quelques années seulement, Bordeaux n’expédie presque plus ses vins en bouteilles dans l’Amérique du Sud ; on les fait venir en barriques, ce qui est une perte de plus pour notre main-d’œuvre, pour nos industries du verre, du bouchon, etc., et ce qui ouvre à Bordeaux, comme à Grenoble, à Marseille, au Havre et comme partout, les sombres perspectives du chômage. Mais les envois de barriques aussi diminuent : sur 3 000 à 4 000 barriques de vins importées par mois au Brésil, dans l’Etat de Sao Paulo, les vins français ne représentent plus que 250 à 300 barriques. Même déclin pour nos champagnes, cependant d’ordinaire mieux partagés : « Telle grande maison qui envoyait à Sao Paulo 40 à 50 caisses par mois n’en vend plus et à grand’peine que 3 à 4. » On donne la préférence sur nos crus de Bordeaux à d’autres vins plus chargés, aux vins d’Italie par exemple qui, supportant de larges additions d’eau, permettent à l’importateur de doubler sans bourse délier sa provision.

Concurrence ou contrefaçon, Bordeaux languit ; là comme ailleurs, nos jeunes gens, voyant l’avenir incertain, perdent leurs années les plus actives dans l’attente d’une fonction publique ; des commis étrangers arrivent travailler à leur place, puis retournent chez eux enrichir leur pays de nos méthodes, des secrets de notre réussite, des listes de nos cliens ; dans toute la France le nombre est considérable des Allemands, des Belges, des Anglais qui sont venus jusque dans nos petites villes utiliser nos richesses et nous donner la plus humiliante des leçons. Agriculteurs et industriels, nous élevons de plus en plus nos fils pour être rentiers ou fonctionnaires, sans nous demander, si toute la France fait ainsi, qui donc leur servira des rentes et des traitemens.

Mais, dira-t-on, que voulez-vous que Bordeaux fasse si ses vignes ne rapportent plus ? C’est toute sa richesse. Qu’elle fasse autre chose. Je connais de jeunes hommes énergiques qui s’y sont créé une place très belle en fondant des industries, des fabriques de conserves, profitant de ce que la sardine, elle aussi, est un produit exclusivement français. Que Bordeaux garde ses vins fins, qui resteront toujours supérieurs, mais qu’elle prenne son parti des progrès de la surproduction universelle. Le Bordelais n’est pas seul atteint en France ; il est des régions plus éprouvées qui n’ont pas été assez riches pour reconstituer leurs vignes et qui ont dû laisser pousser l’herbe à la place ; dans de beaux vignobles de l’Aveyron, les chèvres et les moutons broutent autour des ceps desséchés et vous verrez vendre au lieu de vin des petits fromages d’un sou.

Chacun son tour, m’objectent certains philosophes ; le sud-ouest a eu ses beaux jours, d’autres parties de la France auront les leurs. Je le souhaite ; et parmi les remèdes que j’énumérerai plus tard je citerai l’exemple de la Sologne devenue riche à force de volonté ; mais il ne faut, pas tomber dans l’erreur habituelle des ultra-protectionnistes et croire qu’une fraction de la France peut être impunément sacrifiée à d’autres ; l’intérêt national bien entendu proteste contre cette conception de l’égoïsme le plus étroit : de l’ouest à l’est, du nord au sud, toutes les portions de la France sont solidaires et aucun des intérêts du pays ne saurait être sacrifié sans que la communauté tout entière en souffre. Le midi appauvri cessera d’acheter, de voyager, de dépenser, se dépeuplera ; il ne fournira plus ses contingens d’hommes et d’impôts. Qu’on y songe, nous avons perdu déjà trop d’inappréciables ressources en perdant l’Alsace-Lorraine ; nous sommes en deuil non seulement d’hommes courageux, robustes, patriotes, mais de travailleurs patiens, durcis, industrieux qui contribuaient, ouvriers et patrons à l’envi, au développement de la prospérité française ; si le Bordelais dépérit, un malheur de plus s’abattra sur nous ; nous aurons encore un membre de moins, ou plutôt nous aurons un membre malade, alors qu’il nous faudra lutter plus que jamais.


NOS CHARGES, NOTRE ROUTINE

Brûlons des étapes et concluons. Chacun par ses observations personnelles pourra suppléer à tant de témoignages du dehors ou de l’intérieur que nous aurions encore à invoquer.

On ne pourra le contester, les produits de l’Europe perdent leur prix à mesure que se développent les ressources surabondantes du monde ; nous devrons travailler de plus en plus pour gagner de moins en moins. Nos charges toutefois diminueront-elles avec nos ressources ? Tout est là. Si elles diminuent, l’équilibre de nos forces se maintient ; mais si elles augmentent ? Depuis quelques années la France a senti le danger et de grands efforts tendent à ralentir la progression de ses dépenses qui n’atteignaient pas deux milliards en 1869, mais que dix ans plus tard la guerre avait doublées. Nous n’en sommes pas moins en présence d’une situation très inquiétante : j’ai dû renoncer à calculer à quel chiffre s’élève le capital de notre dette ; la France ne sait pas exactement ce qu’elle doit ! On peut dire approximativement, en comptant les dettes de l’État, des départemens, des communes, que nous ne devons pas loin de 40 milliards. Ce qui est certain toutefois c’est que le service annuel de notre dette nationale absorbe seul aujourd’hui plus d’un milliard, sur un budget de trois milliards 413 millions. Le chiffre de nos dépenses militaires tend à être aussi élevé. Plus de la moitié de l’énorme total de nos charges est improductive ; et — ce qui se passe de commentaires — nos dépenses ont doublé alors que notre population n’augmente pas ; elles pèsent donc d’autant plus lourdement sur chaque contribuable imposé pour deux. De là des mécomptes déjà menaçans, des déficits qui ont été considérables et qui ne peuvent manquer de se reproduire, en admettant qu’aucune complication ne nous oblige à contracter de nouveaux emprunts. Ces mécomptes seront d’autant plus difficiles à éviter que notre dette, de beaucoup la plus forte du monde, ne s’éteint pas ; elle se perpétue, augmente, et, si on excepte des tentatives récentes mais partielles de réaction, nous avons même renoncé à l’amortir. On la convertit ou on a recours à des expédiens ; l’Europe tout entière s’ingénie à trouver des moyens de payer le moins bien possible ses créanciers. En France nos conversions ne servent pas à diminuer le chiffre de notre passif ou à dégrever d’impôts le pays ; elles ont servi surtout à combler des déficits.

Aux charges financières de la France s’ajoutent des obligations de toutes sortes, depuis l’entretien des monumens de son passé jusqu’au paiement de ses dépenses de personnel : traitemens, pensions, etc. ; les pensions seules coûtent 232 millions ; elles atteindront 300 millions de francs par an. Nous sommes liés en outre par des engagemens que ne connaissent pas les peuples jeunes et qui nous paralysent, des monopoles innombrables, des contrats qui n’expirent qu’au siècle prochain. Des villes éclairées au gaz et traversées par des rivières au courant rapide n’auront pas le droit avant des années d’utiliser l’électricité.

Nos ressources étant affectées pour près des deux tiers au service de la dette, des pensions et de la défense, la France doit vivre avec un tiers seulement de son budget et nous nous trouvons ainsi en face de ressources qui diminuent et de dépenses presque irréductibles. On hésite à s’en rendre compte, et c’est pourquoi, à mesure que le rendement des impôts fléchit, on se raccroche à tous les systèmes et on promet aux contribuables des dégrèvemens qui risquent fort d’être illusoires. Nous nous obstinons à penser que les embarras présens sont momentanés et nous cherchons par suite à gagner du temps ; mais, en attendant, les dépenses courent et nous sommes obligés bon gré mal gré de tirer le plus possible de l’impôt. C’est toujours là qu’on aboutit et c’est par là, bien plus encore que par leurs avantages, c’est grâce à nos charges que nos rivaux nous battront ; car ces charges seront d’autant moins productives qu’elles seront plus lourdes. L’impôt excessif a pour correctif les fissures. Nous perdrons en coulage ce que nous demandons en trop au contribuable. Nous imposons par exemple la circulation des voyageurs et des marchandises, mais, en même temps, l’usage des permis gratuits se généralise ; les compagnies de chemins de fer en délivrent 7 millions par an, soit un coulage de bien des millions et une diminution sérieuse de recettes ; chacun s’ingénie à ne pas payer sa place, comme à éluder les taxes de la commune ou de l’Etat.

On conçoit que les contribuables ouvrent des fissures pour rattraper quelques parcelles des impôts anciens et nouveaux que leur réclame le fisc, quand on essaye seulement d’énumérer leurs charges, quand on pense que la terre, la maison, les meubles, les portes, les fenêtres, le magasin, le métier lui-même, l’instrument de travail, le chien, le cheval, la bicyclette, la voiture, le bateau, la personne, tout ce qui vit, tout ce qui produit, paie les impôts directs, argent, prestations, service ou taxe militaire. Les transactions, au lieu d’être encouragées, sont gênées ; les ventes immobilières, si admirablement simplifiées dans des pays neufs, font surgir chez nous une nuée de formalités qui entraînent des frais, des complications sans limites, et, par suite, des procès ; les frais de notre justice n’ont d’égales que ses lenteurs. La circulation des produits et celle des personnes est guettée, saisie, et non seulement les voyageurs paient jusqu’à des droits de voiture publique, mais l’agriculteur ne peut vendre, en France même, les fruits de son travail sans acquitter pour beaucoup d’entre eux des droits de douane intérieurs, droits de sortie et droits d’entrée, plus lourds encore que les impôts directs auxquels ils s’ajoutent. Tous nos voisins ont supprimé les droits d’octroi ; la France les conserve et les augmente. Alors que Bordeaux voit diminuer la clientèle de ses vins ordinaires, il lui faut payer pour les introduire à Paris un droit énorme. L’ouvrier de Paris doit doubler le prix de son vin ou de son cidre, s’il ne veut pas boire de l’eau-de-vie ; on le condamne à l’alcool et on ralentit du même coup l’expansion des récoltes de nos campagnes. Un paysanne peut pas expédier en ville une livre de viande ou de beurre, un poulet, un lapin, un œuf, sans être arrêté à l’octroi, comme au moyen âge, sans avoir à payer, en outre, des droits d’abri, ou de marché, de stationnement, de poids public, de nettoyage. Certaines villes, Saint-Étienne notamment, ont deux octrois, double ceinture. Nos campagnes ainsi voient se resserrer simultanément leur marché extérieur et leur marché intérieur ; et les consommateurs s’étonnent de leurs plaintes ; ils ne soupçonnent pas que des cultivateurs du centre de la France ont avantage à aller vendre leurs oies et leurs dindes à Londres plutôt qu’à Paris où leurs frais sont doubles, grâce à l’octroi, et atteignent 1 fr. 50, 2 francs, jusqu’à 4 francs par tête de volaille ; de même que nous avons intérêt à acheter nos œufs en Russie plutôt qu’à Toulouse, tant nos transports intérieurs sont lents, onéreux. En ne comptant que la charge des droits d’octroi, Paris impose à ses consommateurs et aux producteurs de la province un tribut annuel de 160 millions. Ajoutez cette somme et toutes celles que perçoivent les autres villes de France au total de nos impôts…

Ce qui aggrave la rigueur de ces taxes intérieures, municipales ou autres, c’est qu’elles ne diminuent pas à mesure que la concurrence avilit les cours ; elles restent, pour la plupart, fixées d’après les prix des temps prospères. Prenez la bougie ; elle a été frappée après la guerre d’un droit très fort, 30 centimes par kilogramme ; mais depuis lors sont survenus les progrès du gaz, de l’électricité, du pétrole et des essences ; la bougie a baissé de moitié, les fabriques ont disparu les unes après les autres ; celles qui subsistent paient toujours le droit de 30 centimes. Et de même pour nombre d’autres produits ; si le sucre coûte 15 centimes la livre à Batavia, 30 centimes à Londres, il coûte le double à Paris. L’industrie des soies artificielles, à peine née, est déjà menacée d’être chassée de France par les taxes intérieures dont sont frappées les matières premières qu’elle emploie et que produit notre agriculture : 450 francs de droits par 100 kilos de produits fabriqués !

La France est couverte de ces taxes de consommation disproportionnées avec la valeur actuelle des produits, qu’il s’agisse de l’alcool industriel, de la bougie, du vin, du sucre, du sel ou des allumettes ; c’est une poussière presque impalpable qui s’abat sur tous les habitans sans distinction, oisifs ou laborieux, riches ou pauvres, mais qui devient lourde en s’accumulant ; et l’étude de ces infiniment petits faits explique seule comment peu à peu la production française, si on ne lui vient pas en aide, finira par être mise hors de combat.

Si du moins nous avions l’espoir lointain de voir diminuer ces charges, mais que fait l’Europe ? Plus absorbée que jamais par ses querelles, ses préoccupations surannées, sa politique du congrès de Vienne, elle continue à se croire seule au monde et elle augmente ses armemens ; elle les augmentera de plus en plus. Le général Von der Goltz a démontré qu’elle devait les renouveler, les développer sans cesse, chacune des grandes puissances, y compris l’Angleterre, étant condamnée à pousser devant elle son rocher de Sisyphe et à finir par mettre en œuvre la totalité de ses forces militaires. L’Allemagne, l’Angleterre, la France demandent de nouveaux millions par centaines pour la réfection de leurs flottes plus vite démodées que construites ; nous avons besoin de 800 millions, près d’un milliard encore, pour la nôtre.

C’est une course fiévreuse de toute l’Europe vers l’abîme ; la faillite sera la seule issue de ces surenchères. La paix prolongée à ce prix ne peut aboutir qu’à la ruine. Mais la guerre serait plus fatale encore ; nos concurrens en profiteraient pour nous enlever nos derniers cliens ; et nos populations épuisées, sans travail, arriveraient à se déchirer dans des révolutions sans fin. La paix armée a cet avantage de faire vivre dans une large mesure l’industrie nationale ; elle égare son activité, mais au moins elle l’emploie. La guerre arrêtera tout, mettra tout en question depuis le trône des rois jusqu’à l’unité et l’indépendance des peuples ; et c’est bien pourquoi la crainte de la guerre tient l’Europe en suspens, immobilise ses armées dans « leurs casernes improductives. » Le danger d’un conflit est tel qu’il réduit les grandes puissances à l’inaction, les oblige à oublier même leur politique traditionnelle, et à s’abandonner aux circonstances de peur de leurs propres mouvemens. Elles désirent ardemment la paix et n’osent pas la faire respecter à leurs portes ; elles assistent impassibles aux massacres d’Arménie, à l’agonie des peuples malheureux qu’elles couvraient de leur protection et qui vainement les appellent à leur secours ; les Grecs se mettent à Constantinople sous la protection des États-Unis. L’Europe trop armée ressemble aux malades en qui l’instinct de conservation domine tout ; acculée devant l’apparente nécessité d’opter entre deux devoirs qui n’étaient pas inconciliables, la défense de la civilisation et le maintien de la paix, elle a tout sacrifié à la crainte de la guerre : cette abdication n’aura été qu’un signe de plus, mais un signe brutal de sa faiblesse ; elle aura cette double conséquence d’enhardir nos rivaux lointains et de grossir nos mécontentemens intérieurs.

Déjà des marques de lassitude apparaissent. Le Reichstag allemand refuse les crédits jugés indispensables pour la marine de l’Empire. Le parlement français n’imitera pas cet exemple ; la France mutilée doit être la dernière à marchander ses sacrifices, mais en même temps qu’elle paiera, elle exigera des soulagemens, des simplifications, des progrès, à défaut de dégrèvemens, pour pouvoir travailler en paix et résister à ses rivaux. Si la France devait rester plus longtemps stationnaire en face de ses concurrens, elle finirait par douter d’elle-même. Elle a sur eux un avantage inappréciable, parmi bien d’autres, l’amour passionné, désintéressé du travail, mais les meilleurs ouvriers se rebutent devant une entreprise condamnée d’avance à l’insuccès.

Ne laissez pas la France se rebuter, ou c’est alors que s’obscurcira notre horizon, ce qu’on appelle déjà « notre crépuscule » ; c’est alors qu’on pourra dire : « Une période de l’histoire touche à son terme, une autre s’annonce ; un jour est fini, la nuit monte ! » Trop de Français déjà se croisent les bras, et, las de lutter, ne demandent qu’à vivre tranquilles, sans risques. Des ouvriers en nombre trop grand sont sans travail ; l’argent se retire, se dissipe, se cache ou émigré. Tel propriétaire qui faisait vivre en France une population agricole sur ses terres les quitte pour aller chercher des récoltes doubles, produites à moitié prix aux colonies ; d’autres, et ils sont légion, retirent leurs fonds des entreprises industrielles et nationales pour les placer en valeurs étrangères ; après un temps d’arrêt dû à la guerre de 1870-1871, l’exode semble se précipiter aujourd’hui ; on estime qu’il nous a déjà enlevé 26 milliards pour les porter, suivant de variables courans, soit près de nous en Russie et en Italie, en Espagne, en Turquie, en Egypte, en Grèce, en Serbie, en Bulgarie, etc., soit au-delà des mers, au Honduras, à Haïti, au Venezuela, au Brésil, au Pérou, au Panama, à la République Argentine, au Chili, en Chine, au Transvaal. Dans nos plus petites villes la fuite des capitaux coïncide avec les progrès de la concurrence ; les plus modestes, au lieu d’amasser de quoi acquérir un champ comme autrefois, ou s’associer à quelque initiative locale, placent leur argent à la caisse d’épargne, rivale plutôt qu’auxiliaire de nos campagnes ; d’autres, pressés d’augmenter leur revenu, le compromettent à l’aventure, quand ils ne le perdent pas aux courses et dans la spéculation. L’épargne ainsi s’évapore, cesse de s’associer au travail ; l’union de ces deux forces qui assuraient noire prospérité se relâche ; elles se divisent et divorcent, alors qu’elles ne peuvent rien isolément.

Rarement nos capitaux prennent le chemin de nos colonies, où les attendent les mêmes complications, les mêmes entraves que dans la métropole ; et il en est ainsi pour nos ouvriers ou pour les ouvriers allemands et italiens : si on observe leur marche attentivement, on découvre qu’ils vont élire domicile dans les colonies des autres, celles où ils n’ont pas à craindre de se faire concurrence entre eux.

Les capitaux français expatriés reviendront sans doute, mais en attendant quel sera le sort des ouvriers ? La machine toujours en progrès leur prendra de plus en plus les meilleures places : elle travaille déjà presque toute seule, même en Europe, dans les minoteries par exemple, et ne comporte qu’un nombre infime de servans et de surveillans ; encore a-t-on déjà renversé les rôles et inventé des machines qui surveillent l’homme, contrôlent son travail de jour et de nuit. L’émigration des capitaux laissera donc l’ouvrier aux prises avec la machine et le chômage. On n’y songe pas assez ; rien n’est plus grave que la crise ouvrière qui se prépare. Il est vrai qu’à défaut des nôtres, des capitaux étrangers, anglais notamment, viennent en France ; mais ce n’est qu’un palliatif non sans danger, et le ralentissement de notre activité se trahit par le chiffre toujours croissant des chômeurs et des déclassés. Pour 1 100 places dont dispose la préfecture de la Seine 64 000 candidats se présentent, 63 000 malheureux sont évincés.

Les révolutions en France ont toujours eu pour cause déterminante le chômage : cette constatation devrait suffire à éveiller notre inquiétude. Faute d’emploi nos meilleures qualités tournent mal. Que voulez-vous attendre de notre jeunesse, si désireuse qu’elle soit d’être utile : elle n’a rien à faire ! La rareté des places et du travail encourage la débauche, le célibat, la stérilité ; on a déjà bien assez de peine à trouver un emploi si on est seul ; avec une femme c’est plus difficile, avec des enfans presque impossible. Les conditions modernes d’une production intermittente et fiévreuse nous exposent à passer sans transition de l’oisiveté prolongée au surmenage : elles appellent l’usage des stimulans et propagent l’alcoolisme, autre auxiliaire de nos rivaux. C’est à force de stimulans que l’Europe essaiera de soutenir la lutte contre ses concurrens. L’alcoolisme né avec le machinisme sera donc pour nous une autre cause d’infériorité qui s’aggravera rapide-mont. Non seulement on se marie moins et on a peu d’enfans, mais, parmi ceux qui naissent, on voit chaque jour augmenter le nombre des tuberculeux ou des alcooliques. Nous devons donc nous préparer à affronter les luttes économiques à venir avec des combattans dégénérés. L’impression des conseils de révision n’est pas douteuse : nous avons moins de résistance que naguère.

Nous sommes plus gâtés aussi ; nos jeunes gens sont mis en goût par les progrès de bien-être qui leur sont révélés dans le va-et-vient de la ville à la caserne et par les journaux ; chacun en veut sa part, et s’il ne l’a pas, se trouve à plaindre ; ces plaintes jadis sans écho mouraient d’elles-mêmes ; aujourd’hui elles se répercutent, et à côté de ceux qui les comprennent, il y a ceux qui, faute de mieux, font profession de les recueillir et les cultivent. Toutes nos misères ainsi seront avivées par l’absence de résignation, par la fièvre, le mécontentement, l’instabilité, les coups de tête : ainsi s’expliquent déjà certaines élections municipales ou autres, véritable expression de lassitude et du besoin d’un soulagement. Le bien-être est plus accessible mais les hommes ne sont pas heureux ; celles des familles qui sont encore restées nombreuses se désorganisent ; la concurrence éparpille les membres du foyer, les oppose parfois les uns aux autres ; elle déchaîne les forces brutales de l’humanité ; elle va jusqu’à mettre en conflit l’homme et la femme, le père et l’enfant, rivaux dans l’usine, l’un faisant baisser le salaire de l’autre ; elle substitue l’antagonisme à l’union.

Mais, dira-t-on, les mécontens émigreront, et leur départ compensera l’exode de nos capitaux ; et en effet certains peuples font tous leurs efforts pour attirer nos ouvriers, mais cette émigration nous affaiblira dans la même proportion qu’elle fortifiera nos rivaux ; bien plus, elle finira par nous isoler le jour où ces derniers, pouvant se suffire à eux-mêmes, ne voudront plus recevoir ce que certains d’entre eux appellent déjà l’écume, le rebut de l’Europe. Alors les mondes nouveaux redoutant la contagion de nos mécontentemens resserreront encore plus étroitement leur cercle et nous fermeront leurs portes, non seulement dans un intérêt économique, mais dans un intérêt politique, un intérêt de conservation.

Que faire donc, si nous ne pouvons gagner notre vie ni en France ni au loin ? Quel avenir attend nos enfans, nos ouvriers ? Que deviendra la foule des malheureux cherchant du travail ou des places, dans nos campagnes et dans nos villes, si la loi du plus fort règle le développement du monde et nous empêche de rien entreprendre qui ne soit aussitôt imité, dépassé ; si le progrès nous tient à la merci de surprises continuelles, dans l’incertitude démoralisante du lendemain ? Sommes-nous frappés d’une condamnation sans appel et n’avons-nous plus qu’à baisser la tête en retardant de notre mieux l’inexorable nivellement qui réduira les efforts du plus grand nombre d’entre nous à leur minimum de valeur ? Ne nous reste-t-il qu’à désespérer de nous-mêmes ?

Non, cette conclusion n’est pas la mienne ; je ne me suis pas complu misérablement à étaler le mal, j’ai voulu éveiller l’inquiétude, secouer notre indifférence, faire appel aux réserves morales et matérielles de notre énergie toujours vivante. Nous sommes arrivés à un des plus redoutables et des plus brusques tournans de notre histoire. L’heure est venue de jeter un cri d’alarme, mais d’arrêter aussi des résolutions. Dans une autre étude, j’énumérerai les ressources dont il ne tient qu’à nous de tirer parti ; je ne perdrai pas de vue non plus cette chance de salut qui est grande, à présent qu’il faut tout compter : les difficultés des autres, les difficultés de nos rivaux et leurs faiblesses. Nos richesses seraient supérieures aux leurs si elles étaient mieux exploitées ; je montrerai qu’elles dépérissent par notre faute, de même qu’elles pourraient triompher si nous voulions ! Si nous voulions, avec une éducation qui développe, au lieu de les étouffer, nos qualités nationales, qui ouvre à notre jeunesse, ardente et oisive des ambitions rénovatrices. Si nous voulions, avec un enseignement qui nous prépare à nos difficultés nouvelles ; avec des colonies moins servilement assimilées à la métropole et moins onéreuses ; des moyens de transport assouplis, auxiliaires et non plus rivaux de nos fleuves ; avec une réforme trop longtemps ajournée de notre administration anachronique ; avec des accords internationaux jugés chimériques, bien qu’ils soient aussi indispensables que nos conventions sanitaires et qui finiront par s’imposer, de même que l’atténuation des charges militaires de l’Europe ; avec une diplomatie non moins occupée de nos relations commerciales que des problèmes de la politique ou du protocole ; avec des lois d’assistance humaines et prudentes ; avec des changemens dans nos mœurs correspondant aux changemens du monde ; avec du bon sens enfin, et de la volonté, de la bonne volonté surtout !…

Dans la longue liste des remèdes que je passerai en revue, qu’on ne s’attende pas toutefois à trouver une panacée, un grand remède. Trop longtemps nous nous sommes payés de mots ; notre pays, comme beaucoup d’autres qui ont suivi son exemple, s’est bercé de l’espoir qu’il suffirait d’un régime douanier ou de quelque système nouveau pour le guérir ; il n’y a pas de système qui puisse résister aux envahissemens qui nous menacent ; nos efforts seuls y parviendront, à la condition que nous ayons vu le danger en face, et que nous n’ayons plus d’espoir qu’en notre énergie ; à la condition aussi de nous élever à la hauteur du péril, au-dessus des querelles d’écoles et de partis. Le libre-échange et la protection ont fait leurs preuves ; la protection n’a été qu’un palliatif, un moyen de gagner du temps et non un moyen de salut. Le bimétallisme n’est pas près de mettre d’accord les nations du monde ; et cet accord réalisé suffirait-il à relever le prix du travail européen ? Reste le collectivisme qui nous achèverait, s’il sortait jamais du domaine des plaintes et des rêves. Le remède est donc en nous-mêmes. La France n’est pas plus atteinte que ses voisins par la révolution économique ; elle a des ressources plus rares, plus variées ; rendons-lui ses moyens naturels de résistance, épargnons-lui des dépenses superflues de forces, des piétinemens, des complications qui l’épuisent ; changeons son hygiène, simplifions sa vie et elle retrouvera sa vigueur, ses succès. Nous la maintenons dans un état d’infériorité volontaire, et nous lui demandons de résister à la concurrence ! Aux efforts de nos rivaux nous n’opposons pas nos ressources, nous opposons des forces paralysées par l’excès de notre routine et de nos impôts.


D’ESTOURNELLES DE CONSTANT.


  1. Le Péril prochain, 1er avril 1896.