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Conférence faite au Muséum National en présence de LL. MM. Impériales le 4 novembre 1884

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CONFÉRENCE

FAITE

AU MUSÉUM NATIONAL

en présence de

LL. MM. Impériales

LE 4 NOVEMBRE 1884

par le

Dr Ladisláu Netto
Directeur Général du Muséum National de Rio de Janeiro



RIO DE JANEIRO
Typ. e lith. de Machado & C., rua de Gonçalves Dias 28

1885


AU LECTEUR



Mon but en faisant cette conférence, honorée par la présence de LL. MM. Impériales et par celle d’un auditoire aussi nombreux qu’éclairé, était d’exposer au public brésilien mes recherches archéologiques imprimées dans le 6me volume des Archives du Muséum National.

La publication en langue française de cette même conférence est faite dans l’intention unique de donner un aperçu préalable de ces recherches, aux étrangers à qui ce volume sera bientôt envoyé.

Nul autre intérêt ne m’a conseillé cette exposition. Elle n’est donc qu’un résumé ou extrait condensé des nombreuses recherches publiées dans le dit volume de nos Archives.

C’est là son seul mérite et c’est en même temps la justification de son origine.


Rio de Janeiro, le 10 Février 1885.

Ladisláu Netto.

CONFÉRENCE

Archéologie Brésilienne



À la suite de l’Exposition Anthropologique du Brésil, inaugurée sous de si heureux auspices par le Muséum National, le 29 Juillet 1882, l’étude de l’archéologie brésilienne, à laquelle Hartt, ce savant si généralement regretté, a consacré une bonne partie de ses dernières années, semble s’élever rapidement au niveau assigné par les méthodes scientifiques modernes les plus sûres. Jusqu’alors, les idées dirigées par une inspiration nationale en ce qui concerne nos antiquités précolombiennes, n’avaient pas un caractère de véritable fixité, n’offraient pas une consistance suffisante en égard à la solidité atteinte chez d’autres peuples, par la plupart des bases de cette science toute moderne.

Il est vrai que dès 1867, poussé par les travaux de Louis Lartet qui, à cette époque, m’engageait à entreprendre des études comparées entre la céramique des proto-celtibères et la poterie primitive du Brésil, je me suis trouvé engagé et presque involontairement entrainé dans des es sais de ce genre. Je le faisais plutôt comme simple collectionneur de matériaux épars qu’à litre de chercheur expérimenté et sûr ; je le faisais, enfin, au nom et au profit du Muséum National, en m’aidant de la presse, grâce à laquelle cet établissement pourra revendiquer tôt ou tard la priorité des investigations de ce genre au Brésil.

À la faveur de ces simples appels à l’esprit national d’investigation et à mes constants efforts pour attirer l’attention publique sur les innombrables trésors enfouis au sein de la terre, il me fut facile de réunir une grande quantité d’antiquités précieuses pour mes premiers essais archéologiques. C’est ainsi que j’ai procédé jusqu’en 1870, ou je vins lire dans ce même Muséum, devant la Sociedade Vellosiana, un mémoire dont la base n’était pas des plus sures, bien qu’il me parût alors l’expression la plus rapprochée de la vérité. C’est que je me sentais l’esprit éclairé par les lueurs de ce génie des premiers habitants des Andes, dont les mound-builders de l’estuaire de l’Amazone me paraissaient être les descendants probables.

Un homme d’un mérité élevé, Domingos Ferreira Penna, que je crois avoir été le premier à révéler à la science les dépôts céramiques de l’île de Marajó, avait offert au Muséum, peu auparavant, les prémices de ses fouilles, me fournissant ainsi la base de mes débuts dans les recherches archéologiques. Ces vestiges d’une civilisation si antique qu’on n’aurait jamais pu en soupçonner l’existence, étaient des vases d’un style assez correct, et d’un modèle singulier quoique ressemblant à divers égards à ceux des Quichuas. Il n’y a rien donc d’étonnant qu’au premier abord mon imagination les ait revêtus de fantaisies, qui cependant pourraient bien être la réalité. Que de fois en découvrant les imperfections de nos premiers travaux, ne voudrions-nous pas pouvoir les vouer au néant !

Heureusement, dix ans d’un travail assidu, et l’acquisition d’une expérience bien utile, vinrent corriger les incertitudes de ces premiers essais.

En 1880, mes idées se trouvaient déjà très différentes de ce qu’elles avaient été. Charles Hartt commençait à avoir dès lors dans mon esprit une justification suffisante des réserves préméditées qu’il avait montrées à l’égard des questions ethnologiques de notre continent. Mais, soit par suite du caractère même de la nature humaine, soit pour toute autre raison, il ne m’était pas possible de me soumettre entièrement à la manière de voir si restreinte de beaucoup d’ethnologistes nord-américains. Ce qui ne me le permettait pas non plus, c’étaient les innombrables documents placés sous mes yeux, demandant la raison de leurs analogies et de leurs admirables ressemblances avec des antiquités d’autres peuples primitifs, sinon du vieux monde, du moins de notre continent. Je ne pouvais pas nier ces ressemblances, car elles sautent aux yeux, et il ne m’était pas encore possible de les faire ressortir assez pour en étayer mes recherches.

Ce fut sous l’influence de ces nouvelles idées et sous la pression de ces doutes, que j’entrepris d’organiser une Exposition Anthropologique, origine des travaux de la plupart desquels j’ai l’honneur de vous entretenir ici. Malgré ce nouvel ordre de restrictions, je me hasardai à cette tâche, d’autant plus risquée qu’elle était peu en harmonie avec l’indifférence de l’esprit public dans notre pays. Une entreprise de ce genre exige le secours des individus les plus influents et l’appui général, Elle n’a été, je l’avoue, ni en proportion de l’importance d’un effort aussi utile, ni en raison de l’élévation du patriotisme de nos concitoyens.

Toutefois, vous savez tous (et je suis le dernier qui puisse le dire) ce que fut cette fête scientifique, pour la splendeur de laquelle des hommes éclairés firent de si grands efforts. Leurs noms, applaudis par la presse nationale dans des articles au sujet de ce magnifique jubilé de la science, enrichiront bientôt la partie historique du catalogue de la même Exposition.

Ce fût une tâche dont on pourra prochainement se faire une idée par les documents que nous donnerons bientôt à la publicité. C’est à tous ces documents que se rapporte le sixième volume de la Revue du Muséum, entièrement consacré au souvenir de l’Exposition Anthropologique du Brésil.

La première partie de ce livre, dont vous avez sous les yeux quelques exemplaires, est occupée par les investigations ethnologiques de Charles Hartt ; beaucoup d’entre elles sont entièrement inédites, mais incomplètes et, pour ce motif, inférieures à ce qu’elles auraient été si la vie précieuse de l’illustre naturaliste n’eût été interrompue en même temps que la suite de travaux si utiles.

Hartt était doué d’un profond talent d’observation et d’une perception si prompte des difficultés des études linguistiques qu’aucun auteur ne le surpassa jamais, même parmi nous, dans cette branche des sciences ethnographiques américaines. Constatons aussi que les études du regretté géologue, sur la fabrication de la poterie de nos aborigènes, sont d’une clarté et d’une précision qu’on ne saurait dépasser.

Les observations de Charles Hartt, réunies par le dévouement de son élève et remplaçant au Muséum, M. Orville Derby, se terminent par une collection de légendes mythologiques, les plus remarquables de celles que l’on connait jusqu’à présent parmi les anciens habitants la vallée de l’Amazone.

Après ces travaux viennent les recherches de MM. Lacerda et Rodrigues Peixoto, ayant pour but l’observation cranéologique de nos indiens.

M. Lacerda compare les botocudos des sambaquis du sud avec ceux du Rio Doce et obtient des déductions qui rendent très curieuses les affinités des deux types, déjà très rapprochés entre eux, et avec l’homme dit de la « Lagôa Santa ».

M. Peixoto arrive à des conclusions plus étendues, desquelles on peut inférer qu’aucun type, parmi ceux que l’on a jusqu’à présent constatés au Brésil, ne présente les caractères essentiels d’une race complètement pure. Il semble, qu’un grand métissage se soit depuis longtemps établi au sein des populations sud-américaines ; les formes plastiques des races primordiales, facteurs de ce mélange, semblent avoir disparu dans une fusion générale.

C’est ainsi que se complique de plus en plus le problème dont le but est la caractérisation des peuples qui ont occupé cette partie du Nouveau Monde. Les travaux spéciaux de M. Rodrigues Peixoto sur cet objet occupent dans le sixième volume de nos Archives une place très importante, grâce à eux, le jeune naturaliste doit être regardé comme un investigateur consciencieux et perspicace.

Les noms de ces trois auteurs se recommandent d’eux-mêmes. Il me suffit donc de les mentionner pour qu’aussitôt vous vous sentiez pris du désir de connaitre la part de chacun de ces habiles naturalistes dans la publication dont il s’agit.

L’auteur de la dernière partie du volume ne saurait attendre de semblables avantages, puisque, toute autre raison à part, son travail occupe plus de la moitié de ce volume et comprend des sujets divers et des points nombreux livrés à la controverse.

Je crains donc de ne pas obtenir facilement l’indulgence d’aucun des partis sous lesquels se rangent les anthropologistes, et en particulier de ceux qui se vouent à l’étude de l’homme américain. C’est pourquoi je suis forcé de justifier avec plus d’insistence mes idées et d’expliquer plus longuement mes apparentes contradictions. Celles-ci sont dues au soin minutieux que j’ai mis à rédiger toutes mes remarques, en les soumettant toujours à la discussion des faits observés.

Toutes les questions d’anthropologie se résument, comme vous le savez, en deux problèmes essentiels. Le premier a pour but la détermination de la genèse humaine ; le second, qui se lie intimement au premier, consiste dans la discussion des hypothèses de monogénisme ou de polygénisme, par rapport aux lois de l’évolution dans l’échelle zoologique. Pour vous donner une idée de mon abstention à cet égard dans cette publication, il me suffit de dire qu’aucune de ces deux questions principales de l’anthropologie n’a été même de loin l’objectif de mes investigations.

Le doute de la pensée troublée par le fameux to be or not to be, l’angoisse d’un cerveau en lutte avec lui-même, dans les abimes de l’inconnu, voilà ce qui exprime le mieux l’état de l’esprit et du cœur de ceux qui s’appliquent à l’étude des anciens peuples de notre continent.

Il est vrai que j’ai rencontré de toutes parts des ressemblances manifestes et irréfutables entre nos antiquités et celles des autres peuples. Mais qui oserait pour cela désigner lequel des deux continents a été la métropole de l’autre ?

Avant tout et au dessus de tout, [je répète mes propres expressions dans ce livre], nous devons placer la vérité. À mon avis, en Amérique tout au moins, nous ne sommes pas en état de déterminer, tant que nous n’aurons pas de meilleures preuves, ce que l’on appelle des centres de création. Bien heureux si nous pouvions constater çà et là les points où les premiers hommes ont fait leur apparition. Cela deviendra possible à mesure que l’on découvrira des ossuaires ou des vestiges irrécusables du genre humain appartenant à la période quaternaire ou à toute autre époque si la science peut y rattacher, d’une façon authentique, les preuves qu’elle aura réunies.

Il faut maintenant que je vous donne une idée approximative de la division adoptée dans les travaux dont je vous présente ici le résumé. C’est pour cela que je dois suivre pas à pas les sujets en discussion dans l’ordre même ou ils se trouvent. Or, le premier de ces sujets, le premier dans l’ordre adopté et aussi par son importance, est le mound de Pacoval, colline sacrée en forme de tortue et véritable nécropole à laquelle la nation entière venait confier les dépouilles de ses morts. Nous avons exhumé bien des objets précieux de cette colline, formée artificiellement sur le bord du lac Arary dont je suppose qu’elle était une île, comme elle l’est encore lors des crues périodiques du grand fleuve. Il y avait là plusieurs centaines d’urnes funéraires, qui renfermaient non plus des os rongés par le temps, mais des milliers de fragments de poterie, richement ornés, d’innombrables petits vases, beaucoup d’idoles et de figures décoratives fort remarquables.

Tout ce trésor archéologique présentait des vestiges d’une culture intellectuelle bien supérieure à celle des habitants actuels de la même région. Quel peuple était-ce ? D’où venait-il ? À quelles nations anciennes ou modernes se rattachait-il ? À quelle époque, surtout, s’est-il fixé en ce lieu ou y a-t-il passé ?

J’ai tâché de ré pondre à chacune de ces questions et j’ai essayé de leur donner une solution plausible, acceptable Mais combien d’obstacles se sont présentés à mon esprit ! Que de fois n’ai-je trouvé pour répondre à des doutes immenses que des doutes plus grands encore ! Un des caractères les plus singuliers de l’esprit de ce peuple étrange consiste dans la représentation symbolique de la tête humaine dont la physionomie tend à reproduire les types divers de ses ancêtres et à retracer en même temps toute leur histoire.

Il est fort possible que cette hypothèse ne soit pas de nature à rallier tous les jugements, au moins autant qu’il le faudrait pour la faire accepter. Je ne l’avance donc que pour la mettre en discussion, en présence des nombreux types de têtes reproduites au commencement du deuxième chapitre.

Je m’y réfère dans le passage suivant : « Les témoignages que nous avons sous les yeux nous représentent le peuple constructeur des mounds de Marajó, soit comme une nation mélangée, formée de plusieurs peuples antiques, soit, plus probablement, comme un peuple qui a du effectuer un très long voyage sous des climats différents, à travers des tribus de physionomies et de costumes divers, que l’on voit figurés sur les idoles de terre cuite et sur les ornements anthropomorphes des vases des mounds de la grande île.

Ces urnes anthropomorphes paraissent reproduire les caractères et les qualités du défunt dont elles étaient l’éternel tombeau. Cet usage est absolument semblable à celui de tous les peuples anciens, non seulement d’Amérique, d’Asie et d’Égypte, mais aussi de l’Europe même, comme l’a démontré le professeur Virchow. Le point d’analogie qui ressort le mieux de ce que nous avons examiné jusqu’ici des antiquités de Marajó comparées avec les poteries du Pérou, du Mexique, du Mississipi, de l’Égypte et de l’Indo-Chine, c’est-à-dire de presque tous les pays où l’on a rencontré d’antiques objets en terre cuite, ce point commun, pour la céramique comparée, c’est l’urne anthropomorphe ou tout au moins anthropocéphale. On dirait que, par une convention universelle, toute urne funéraire, quelle qu’elle fut, devait représenter, en tout ou en partie, les caractères principaux de l’individu dont elle recevait la dépouille mortelle.

Mais nous n’avons pas besoin de recourir à la communication des sentiments et des pratiques d’un peuple chez d’autres peuples, en ce qui concerne les rites funéraires.

Le Ka Égyptien était pour les anciens habitants de la vallée du Nil un individu mort effectivement, mais qui ne laissait pas d’avoir quelques unes des attributions de la vie, comme s’il continuait à vivre en dehors de l’existence terrestre. C’était une individualité mystique et un peu mystérieuse qui participait du double état de la vie et de la mort, comme l’a bien compris Maspero. Or, ce que pensaient les Égyptiens avait, avec une plus ou moins grande élévation dans les idées, le même caractère psychologique parmi les autres peuples anciens.

De là d’innombrables difficultés pour tous les ethnologistes qui essaient d’expliquer, au moyen des migrations préhistoriques, les manifestations de croyances et de pratiques milliaires rencontrées sur des points qui sont parfois aux antipodes les uns des autres.

Il m’a fallu de nombreuses pages pour décrire et analyser une grande quantité de ces produits céramiques anciens, qui présentent plus au moins de rapport avec ceux des antiques nations des deux hémisphères. »

J’y signale les ressemblances les plus frappantes : la platycéphalie exagérée, observée sur les idoles de l’île de Pâques, les têtes en forme de capricorne de l’antique mythologie asiatique ou européenne et les petits vases destinés aux cérémonies religieuses et à l’alimentation supposée du défunt, ou ceux auxquels on attribuait des vertus provenant de substances surnaturelles dont on les remplissait. J’y fais ressortir également la figure de certaines idoles qui rappellent les têtes mitrées des sacrificateurs aztèques, si semblables à tant d’égards à celles des prètes siwaïtes, et j’appelle l’attention sur des figurines dont la difformité caractéristique fait penser aux polichinelles avec leur double excroissance thoracique et dorsale, type humain qui a toujours été pour l’ancien monde le symbole du sarcasme et de la satyre mordante.

Entre toutes les pratiques singulières révélées par les poteries de Marajó et en particulier du Pacoval, quelques analogies avec les mœurs d’autres peuples m’ont paru tellement remarquables qu’il m’a semblé utile d’en faire l’objet de considérations spéciales.

Ces analogies se retrouvent particulièrement dans quelques produits de la céramiques des mound-builders du Marajó, dans la gravure des vases anthropomorphes, portant des attributs du sexe féminin. Il est facile d’y reconnaître des dessins analogues à ceux des tatouages des chefs Maoris de la Nouvelle-Zélande. Une sorte de dualisme se manifeste dans les figures humaines et animales répresentées sur toute la poterie primitive de Marajó, dualisme qui se rattache intimement aux doctrines de Zend Avesta et de Zoroastre, et à la phallolâtrie dans toutes ses manifestations.

On y vénérait ces emblèmes de la fécondité de même que chez les peuples orientaux et spécialement chez les sectateurs de Siva on adorait le Lingam et l’Yoni, comme l’emblème de la plus pure essence divine et de la toute puissance du Créateur.

Quant aux urnes funéraires du sexe féminin, couvertes de simulacres de tatouage, je ne sais réellement ce que l’on en doit penser. Y aurait-il eu chez cette nation si particulièrement adonnée à l’art céramique une classe de femmes privilégiées, prêtresses de cet art ou bien n’y doit-on voir que des dessins décoratifs peut-être symboliques, et qu’elles seules savaient comprendre ?

Si cette caste existait, c’est-à-dire si le travail idéographique de la poterie du pays appartenait uniquement à des femmes, si elles étaient les écrivains de cette antique nation émigrée, je ne sais alors quel rôle devaient jouer les prêtres ou devins pagès dans la représentation figurative des légendes et de la chronologie de tout ce peuple.

« À ce qu’il me semble, ai-je dit, la poterie représentative ou symbolique monumentale devait être préparée sous les yeux des prêtres, espèces de scribes ou de chroniqueurs de la nation. Ils dirigeaient le travail épigraphique, fournissant, pour les figures symboliques, l’esquisse suivie par les potières, ou bien, surtout lorsqu’il s’agissait de figures peintes, ils prenaient eux-mêmes les instruments et donnaient la forme définitive aux caractères figuratifs. venus.

Si ce n’est pas de la sorte que l’on sculptait et peignait la partie conventionnelle, emblématique, de la poterie des anciens peuples de Marajó, nous sommes forcés d’attribuer cette décoration expressive aux femmes céramistes. Dans ce cas, il y aurait eu parmi elles plus qu’une caste artistique bien au fait des traditions séculaires de ses ancêtres, il y aurait eu une caste que ses connaissances élevaient au niveau des prêtres.

À défaut de témoignages suffisants pour élucider ce point, limitons-nous à admirer, par les précieuses antiquités découvertes jusqu’à ce jour, les artistes, qui, héroïnes anonymes d’un peuple ignoré, nous les ont léguées à travers un espace de temps qui se compte par siècles.

Aujourd’hui encore, parmi les descendants de ces femmes, persiste une supériorité artistique de leur sexe sur les hommes de la même race. La poterie, le tissage et tous leurs autres charmants travaux témoignent des dispositions artistiques de la femme américaine.

Nous sommes autorisés à croire que, si profonde que soit la dégénérescence de la race aborigène chez les individus du sexe masculin, la femme américaine, bien qu’elle participe à ce déclin moral du sexe fort, a pu garder des vestiges du niveau intellectuel auquel ses ascendants étaient parvenus.

Dans presque toutes les antiquités des mounds de Marajó, j’ai rencontré d’innombrables caractères communs aux produits céramiques des peuples les plus avancés de l’Amérique. Il y a donc dans ce parallélisme de développements intellectuels des entités qui se rapprochent plus étroitement entre elles, de même que deux genres, deux espèces et même deux frères peuvent se ressembler et s’harmoniser davantage au milieu de leur nombreuse famille. Or, parmi toutes ces nations du même âge ou plutôt de celles qu’une grande similarité rapproche le plus de nos mound-builders de l’Amazone, ce sont les mound-builders du Missouri qui à leur tour présentent des analogies frappantes avec les Caraïbes, les plus anciens des Antilles, et les Toltèques.

Selon toute probabilité, les mound-builders de l’Amazone provenaient de contrées éloignées dont ils avaient gardé quelques réminiscences, malgré les siècles écoulés et les vicissitudes sans nombre qu’ils durent subir avant d’atteindre le le terme de leur exode.

Ils avaient surtout conservé quelques unes des allures des peuples antiques du nord, peut-être des mound-builders du Mississipi ou probablement de leur descendants, les Toltèques.

Peu nombreux et doués d’une certaine culture intellectuelle, ils s’établirent sur divers points de l’île de Marajó, où ils se partagèrent naturellement en groupes de familles ou en tribus, et s’établirent dans les endroits dont la disposition topographique pouvait les mettre à l’abri des attaques des peuples hostiles. Les mounds qui existent encore aujourd’hui, sont presque tous construits de manière à dominer les lacs, les rivières et les plaines annuellement inondées.

C’est là une preuve éloquente de l’expérience qu’il fallut acquérir pour connaitre le pays, et aussi de la collectivité de forces auxquelles il fallut recourir pour ces constructions, ou, peut-être du temps énorme employé à les bâtir, de façon à les rendre propres au double but que nous leur reconnaissons : ensevelir les morts et veiller à la sûreté des vivants.

Quant au caractère ethnologique de la forme des urnes funéraires ou des objets fabriqués qu’elles contenaient, et que j’ai en grande partie analysés ou mentionnés, je crois devoir dire tout d’abord que toutes les urnes où l’on conservait des ossements de femmes ont toujours présenté, avec les fragmens pulvérisés de ces os, une singulière espèce de Folium vitis, actuellement connue dans l’archéologie brésilienne sous le nom de tanga ou babal Cet ornement appartenait exclusivement à la personne pour laquelle il avait été fabriqué, ce que l’on peut induire des dimensions et des différentes formes observées entre plusieurs dizaines de ces pièces que possède le Muséum National.

En outre, les dessins, qui ont pour base six ou huit patrons, généraux, sont si divers, et tant d’efforts ont été employés à les différencier, qu’il n’y en a pas deux parfaitement identiques dans toute la collection.

Ce qui est à noter et digne d’une mention toute particulière, c’est une gradation de ces ornements qui semble indiquer les classes nombreuses que ce peuple avait établies.

Les plus pauvres tangas, appartenant aux femmes les plus obscures de la tribu, celles de la plèbe en un mot, étaient simplement peintes en rouge. Les feuilles de vigne des Èves obscures de la grande île n’exigeaient pas tout le soin que l’on employait au moulage des autres. Elles se fabriquaient probablement sans mesure ni modèle, avec la négligence de l’à peu près, ce qui se reconnait par le manque de symétrie rigoureuse et plus encore par l’absence du relief observé dans les tangas aristocratiques.

Ces dernières sont aussi nombreuses que les autres et je n’hésite pas à les mentionner comme les produits les plus délicats de l’industrie de Marajó.

Ce sont des plaques triangulaires bombées ou mieux des triangles sphériques légèrement irréguliers à leur extrémité et dans leur courbure, autant qu’il le fallait pour qu’ils pussent s’adapter à l’organe auquel ils étaient destinés À chaque extrémité, il y a un trou qui fait reconnaître sans peine la manière dont on attachait ces ornements.

Je dis ornement, car c’était probablement le seul objet qui servît à couvrir la nudité des femmes. Mais quelle que fût la cause déterminante d’une semblable parure, il est certain qu’on y attachait la plus grande importance et qu’on y donnait la valeur d’un bijou précieux.

En vérité, ce que la peinture de la céramique de Marajó offre de plus délicat, on le trouve dans cette sorte de gracieux produits artistiques, qui réunissent à leur surface, dans les plus délicates miniatures, tout l’art décoratif des plus belles poteries de l’île.

La tanga pourtant, n’avait, d’après moi, ni la simple utilité d’un préservatif hygiénique, ni le rôle d’un voile de pudeur. On devait lui donner quelque noble signification qui ne pouvait manquer d’avoir une corrélation avec la phallolâtrie des habitants de Marajó, seul point de l’Amérique où nous voyions à la fois la tanga et le phallus sous tant de formes diverses. Néanmoins cette question touche à un terrain sur lequel je ne veux pas me hasarder. Il parait évident que si, à l’usage de la tanga, est attachée la tradition d’un culte ou l’observation d’un rite respecté par un peuple au milieu duquel nous voyons le phallus si souvent figuré, ce culte ne peut être que la phallolâtrie. Mais alors la tanga n’est rien moins que le divin triangle hindou, le trois fois sacré Yoni, source et principe du Lingam lui-même.

Je n’ai pas, on le voit bien, de base suffisante pour insister là dessus avec des éléments restreints, et ce n’est pas non plus dans l’esprit de ces recherches. Développer cette thèse, lui donner le caractère d’un principe justifié, la revêtir d’axiômes péremptoires, ce ne serait rien moins que rattacher directement les mound-builders de Marajó à la race hindoue, comme si aucun autre peuple ne s’était interposé entre eux, comme si d’un seul bond on avait franchi les milliers de lieues qui séparent le vieux sol de l’Indus et du Gange des plages de l’Amérique orientale.

Si la phallolâtrie existait au Marajó avec tout le développement et la complexité que nous avons fait ressortir dans les pages précédentes, il parait hors de doute que quelque vestige de ce culte eût dû se retrouver chez les anciens peuples du Mississipi, auxquels se rattachèrent autrefois les habitants de Marajó. Mais le phallus n’y a point été rencontré d’une manière positive avec le caractère d’idole ; et l’on n’a pas découvert non plus le moindre de ces ornements triangulaires dans aucune des fouilles pratiquées dans la vallée du grand affluent du golfe du Mexique. Ces arguments peuvent faire douter de l’authenticité de la phallolâtrie, avec les symboles du Lingam et de l’Yoni, dans le Marajó, et il est vrai de dire que l’on ne peut opposer à ce doute aucune objection péremptoire.

Laboremus, doit être pour longtemps encore la devise des investigateurs voués à l’étude des mouvements produits sur le sol américain pendant les longs siècles qui nous ont précédés. Ajoutons-y que le triangle sacré ou l’Yoni, qui touche de si près aux principes de la théogonie indienne, parait avoir été adoré par tous les peuples de l’ancien continent, se mêlant à toutes les religions et, ce qui nous semble le plus singulier, toujours voilé des attributs qui s’attachent aux mystères de la divinité suprême.

Nous n’avons pas besoin de prendre le bourdon du pèlerin pour aller chercher sur les plages lointaines de l’orient des preuves certaines de ce fait.

Qui ne connait l’esprit d’une divine et mystérieuse influence attribuée au Signum Salomonis, emblême lié à toutes les sciences occultes si cultivées au Moyen Age et, dans bien des centres peuplés et avancés de l’Europe, jusqu’à l’avant-dernier siècle !

Demandez à une vieille nourrice européenne de race indo-germanique à quoi sert le signe de Salomon en or ou en argent que porte à son cou le bel enfant dont elle est la gardienne soigneuse et vigilante, et elle vous répondra bien vite que ce bijou, emblême sacré et puissant talisman, est par sa propre vertu capable de conjurer tous les maux auxquels l’enfance est sujette. Or, ce talisman de tous les peuples et de toutes les phases de l’histoire humaine, sur lequel d’anciens écrivains disent que le savant fils du roi prophète, d’une imagination si brillante, avait écrit un de ses livres les plus curieux, n’est autre chose que le double Yoni, c’est-à-dire l’Yoni lui-même dans sa représentation dualisée, qui est l’expression la plus élevée de l’idée de la divinité chez les Indiens. Si nous montrons ainsi les phallolâtres faisant usage de l’Yoni, il ne serait pas surprenant que le culte de ce symbole se trouvât relié au phallus chez les habitants de Marajó, exactement comme dans l’Inde.

Toute la valeur d’un fait de cet ordre consisterait uniquement à pouvoir vérifier si c’est d’une façon consciente, ou mieux, si c’est par transmission ou non de la part de peuples aliénigiènes, que nos mound-builders ont pratiqué le culte de la phallolâtrie.

Mais atteindre un semblable desideratum ne serait rien moins qu’élucider un des points les plus obscurs et les plus intéressants de l’histoire primitive des nations américaines.

Or la trame de cette histoire est si compliquée qu’aucun fait ne peut nous apparaître avec le caractère de l’authenticité, qu’il ne nous arrive aussitôt une preuve contraire tout aussi authentique, s’opposant à toute déduction possible.

On dirait que pour chaque témoignage en apparence irréfutable, on peut trouver un argument contraire plus irréfutable encore, au point que plus nous nous efforçons de lever le voile des premiers âges de l’ethnogénie américaine, plus l’heure de la découverte parait s’éloigner.

Tel est et tel devait être la définition exacte du véritable état de l’ethnologie américaine, jusqu’à ce que de nouveaux documents vinssent nous donner un peu de lumière pour dissiper d’aussi épaisses ténèbres.

Je vous ai signalé de nombreuses ressemblances entre les traces laissées par les premiers amazoniens et les nations leurs contemporaines dans l’univers. Cependant, il faut le dire, aucune preuve incontestable ne vient démontrer l’origine commune des races qui ont peuplé primitivement les deux continents.

On vient d’annoncer que l’on a récemment exhumé à Rio Grande do Sul, d’une urne funéraire, deux perles en apparence phéniciennes, en tout semblables à celles qui ont été trouvées aux États-Unis. Morlet et Nilson, en ce pays et von Koseritz, à Rio Grande, affirment que ces objets sont des preuves absolues de la présence des hardis navigateurs phéniciens sur le sol américain. Pour moi je n’hésite pas à croire que ces perles sont de fabrication européenne. Il est vrai que sur les rivages de la Méditerranée ou sur ceux de l’Atlantique, partout où s’établirent des colonies phéniciennes, on trouve les perles caractéristiques de cette industrieuse nation, ou du moins des perles qui ont une plus ou moins grande ressemblance avec celles qui provenaient de Tyr ou de Sidon. Toutefois, Messieurs, ne nous faisons pas d’illusions. Les premier voyageurs ou conquérants qui vinrent sur le trace de Colomb dans les deux Amériques, et ceux qui se dirigeaient vers les mers de l’Inde savaient tous que les sauvages de ces deux régions, qu’ils croyaient alors appartenir au même continent, tenaient en haute estime tout ornement de verre polychrôme, produit d’une industrie qui avait fait d’immenses progrès dans le midi de l’Europe, et tout particulièrement à Venise. Or, rien n’est plus probable que l’introduction en Amérique de quelques unes de ces énormes et voyantes perles de modèle phénicien avec d’autres ornements de verre : c’étaient des moyens de séduction employés par les catéchistes ou des objets d’échange pour les négociants.

J’ai pu réunir sur les objets de poterie de Marajó, que possède le Muséum, un grand nombre de caractères symboliques, sculptés ou gravés, lesquels comparés avec beaucoup de types figuratifs ou idéographiques du Mexique, de la Chine, de l’Égypte ou de l’Inde, se montrent plus ou moins semblables à ceux-ci. Dans les tableaux exposés sous vos yeux, vous voyez reproduits bon nombre de ces signes, et, devant chacun d’eux les figures qui leur correspondent dans l’écriture idéographique ou hiéroglyphique des pays précités. Ou bien cela peut servir à de nouveaux et intéressants arguments en faveur de l’idée de l’immiscuité d’étrangers dans la période précolombienne, sur le sol américain, ou, au contraire, on peut y voir de nouvelles preuves de l’auto-évolution que soutiennent les polygénistes, et plus encore les défenseurs de l’autochtonisme américain. Ce qui est certain, c’est que de nouveaux jalons seront peut être plantés dans le champ de ces études à mesure que le matériel dont je ne donne ici qu’un léger aperçu sera mieux étudié.

Mais ces caractères symboliques tracés par les constructeurs des mounds de l’Amazone ne sont pas les seuls vestiges qu’ils aient laissés du système employé pour représenter leurs pensées et transmettre leur langage écrit. Parmi leurs antiquités, il y a un vase, insignifiant, petit plat de terre cuite, de nature vulgaire, trouvé dans le même mound de Pacoval et qui ne représente pas telle ou telle figure symbolique, mais un groupe synthétique complet, espèce de composition idéographique où l’on a voulu sans doute représenter la conquête d’un pays ou l’histoire d’une expédition.

En effet, on reconnait facilement sur ce vase l’intention qu’a eue l’artiste de représenter des forteresses, des palais, des pays habités, des déserts, des hommes, des animaux, des bateaux de l’eau, etc.

Mais qui oserait expliquer cette cryptographie ? J’en suis déjà à me repentir d’avoir hasardé quelques propositions à ce sujet dans des pages maintenant imprimés ! Les visions crées par la fantaisie de l’imagination ne m’ont-elles pas égaré ? N’ai-je pas été le jouet d’un mirage fascinateur ? Je le crains bien.

Cependant, tout me porte à croire que j’ai suivi la voie de la vérité. Il n’y a pas en douter ! L’artiste qui a dessiné les caractères que vous avez sous les yeux, dans la reproduction agrandie de ce vase, aussi bien que les hiérographes des bords du Nil, avait son plan établi ; il savait parfaitement ce qu’il allait représenter et, dans chaque objet figuré, on voit bien que ce n’est pas une production du hasard, mais le travail d’un esprit net, d’un individu habitué à cette espèce d’écriture hiéroglyphique.

Le dernier chapitre de nos investigations s’occupe des objets de pierre trouvés dans sépultures antiques dans les sambaquis de la côte et des îles et en général partout où vivaient les sauvages.

Les modèles de haches de pierre, sauf les échantillons fabriqués avec des roches plus rares, sont plus ou moins identiques à ceux qui ont été trouvés jusqu’à ce jour sur le globe entier ; on peut à peine y signaler de petites différences relatives à la façon dont s’emmanchait l’instrument.

En même temps que ces haches et aux mêmes lieux, nous trouvons d’autres outils taillés dans les roches les plus dures et partant de la plus haute valeur.

Les uns sont des pointes biconiques, employées au bout des flèches, peut-être pour la pêche dans les eaux peu profondes, ou pour la chasse à courte distance. D’autres sont des ornements pour les lèvres, nommés tembetas et encore aujourd’hui portés par les tribus de l’intérieur du Brésil.

Des sambaquis de la côte méridionale et, bien que moins souvent, des sambaquis du Nord et des antiques habitations de la vallée de l’Amazone, on a exhumé de nombreux zoolithes, lesquels par la cavité qu’ils présentent dans les flancs ou le ventre de l’animal figuré (poisson ou d’ordinaire oiseau) portent à croire qu’ils ont servi de vases pour des sacrifices ou plutôt de mortiers destinés à la préparation de substances parfumées, narcotiques ou médicamenteuses ; peut-être attribuait-on à ces vases quelque influence surnaturelle.

Les plus beaux et les plus artistiques de ces zoolithes ou mieux ceux dont la fabrication a dû présenter le plus de difficulté, comme celui qui se trouve au centre du trophée exposé ici, ont été trouvés dans les sambaquis du Sud, c’est-à-dire dans les amas de coquilles accumulés par le peuple qui, de tous les anciens aborigènes du Brésil, occupe le dernier degré de l’échelle anthropologique.

Que peut-on conclure de ce fait ? Que les hommes des sambaquis étaient les descendants dégénérés de nations très avancées, dont ils conservaient, comme les anciens peuples de l’orient dans leur exil, pour dernières reliques, les vases sacrés et les pénates, ou n’étaient-ils point plutôt des brigands anthropophages échappés des régions de l’occident après avoir enlevé ces trésors à des nations plus civilisées ?

Je laisse libre à de plus hardis le champ risqué des hypothèses, dans lesquelles je ne m’engage que lorsque j’y suis conduit par la voie naturelle de la discussion.

Si ces vases sacrés des sambaquis ont été apportés jusqu’au Sud du Brésil par des tribus émigrantes, il en est de même, je suppose, pour les amulettes zoomorphes, la plupart en stéatite, rencontrées sur les bords de l’Amazone et auxquelles on a voulu donner le nom d’idoles. Ces amulettes sont des figures pisciformes dont je connais trois exemplaires semblables, elles sont constituées par une dualité zoologique qui représente un organisme en domination sur l’autre, comme si l’on avait eu l’intention de figurer ainsi le symbole de la pêche, et nous savons que lorsque les indigènes allaient pêcher, ils avaient l’habitude de porter des zoolithes pisciformes sur leurs canots. Or, ces figures doubles représentent le dualisme auquel je me suis rapporté plus haut et n’ont jamais appartenu à l’archéologie brésilienne, mais bien aux antiquités de Catamarca, de la vallée supérieure du Magdalena et du lac de Nicaragua.

Quelle est de toutes ces nations, celle qui fut la souche des courants migratoires, dont la principale route a été l’Amazone ? De toutes ces régions, quelle est celle qui fut le point de départ de ces courants ? Ce sujet touche à des problèmes dont je me suis parfois occupé et auxquels ces investigations se rattachent par quelques points. L’un de ces problèmes a trait à l’origine de la néphrite, regardée par les indigènes du Nord du Brésil comme une roche divine et employée comme amulette contre certaines maladies.

Le Dr. Fischer, croyant qu’il n’existait pas de gisement de néphrite sur notre continent, a été conduit à admettre l’importation de cette roche en Amérique par des peuples émigrés des côtes asiatiques. Jusqu’à une certaine époque je partageai son avis, mais aujourd’hui tout me porte à croire que la néphrite est une roche également américaine, et peut-être aussi abondante dans la vallée de l’Amazone ou de l’Orénoque, que dans l’Amérique centrale où des amulettes ont été trouvées par centaines. À cela, il convient d’ajouter que des Indiens d’Alaska ont révélé à ce sujet un secret, certainement identique aux mystères qui voilent les croyances et usages théogoniques de l’Amazone et des Guyanes. On a su par ces indiens que la néphrite existe en effet, mais que le secret de ses gisements n’est connu que des pagés. Il s’agit donc d’obtenir des renseignements authentiques sur ces mystérieux gisements, et lorsqu’ils seront connus, il sera facile, par la constitution géologique des terrains où gît la néphrite d’Alaska, de découvrir ceux de l’Amérique Méridionale. S’il en est ainsi, nous verrons encore détruite une des bases sur lesquelles s’appuient ceux qui veulent justifier par des témoignages de plusieurs espèces, l’intervention de l’élément asiatique dans la population américaine. Il peut bien se faire que cet élément se soit mêlé, non pas une seule fois, mais à plusieurs reprises, dans le sang des peuples du vaste continent américain. Toutefois, il n’est donné à qui que ce soit de découvrir, sur les sables de la longue route des proscrits, les traces de leur passage, car le souffle des siècles les a fait disparaître.

La science dans son immense activité a pour but la sélection du travail le plus utile. Il y a des recherches pour lesquelles elle a l’oreille attentive et le regard scrutateur, mais, à l’image de ce philosophe figuré dans je ne sais quelle ancienne légende, elle garde l’index appliqué sur ses lèvres muettes, dans une attitude qui indique la crainte de ne pas bien exprimer la vérité.