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Conquête de la Mer

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Conquête de la Mer
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 31 (p. 91-117).
CONQUÊTE
DE LA MER

I. — LE HARPON.

« Le marin qui arrive en vue du Groenland n’a, dit naïvement John Ross, aucun plaisir à voir cette terre. » Je le crois bien. C’est d’abord une côte de fer, d’aspect impitoyable, où le noir granit escarpé ne garde pas même la neige ; partout ailleurs des glaces, point de végétation. Cette terre désolée, qui nous cache le pôle, semble un pays de mort et de famine.

Pendant le temps très court où l’eau n’est pas gelée, on pourrait vivre encore ; mais elle l’est neuf mois sur douze. Tout ce temps-là, que faire ? et que manger ? On ne peut guère chercher. La nuit dure plusieurs mois, et parfois si profonde, que Kane, entouré de ses chiens, ne les retrouvait qu’à leur souffle, à leur haleine humide. Dans cette longue obscurité, sur cette terre désespérée, stérile, vêtue d’impénétrables glaces, errent cependant deux solitaires qui s’obstinent à vivre là, dans l’horreur d’un monde impossible. L’un d’eux est l’ours pêcheur, âpre rôdeur sous sa riche fourrure et dans sa graisse épaisse, qui lui permet des intervalles de jeûne. L’autre figure bizarre, fait à distance l’effet d’un poisson dressé sur la queue, poisson mal conformé et gauche, à longues nageoires pendantes : ce faux poisson, c’est l’homme. Ils se flairent et se cherchent, ils ont faim l’un de l’autre. L’ours fuit parfois pourtant, décline le combat, croyant l’autre encore plus féroce et plus cruellement affamé.

L’homme qui a faim est terrible. Armé d’une simple arête de poisson, il poursuit cette bête énorme ; mais il aurait péri cent fois, s’il n’avait eu à manger que ce redoutable, compagnon. Il ne vécut que par un crime. La terre ne donnant rien, il chercha vers la mer, et comme elle était close, il ne trouva à tuer que son ami le phoque. En lui, il trouvait concentrée la graisse de la mer, l’huile, sans laquelle il serait mort de froid encore plus que de faim.

Le rêve du Groenlandais, c’est, à sa mort, de passer dans la lune, où il y aura du bois de chauffage, le feu, la lumière du foyer. L’huile ici-bas tient lieu de tout cela. Bue à flots, elle le réchauffe : grand contraste entre l’homme et les amphibies somnolens, qui, même en ce climat, savent vivre sans grandes souffrances. L’œil doux du phoque l’indique assez. Nourrisson de la mer, il est toujours en rapport avec elle. Il y reste des interstices où l’excellent nageur sait se pourvoir. Tout lourd qu’on le croirait, il monte adroitement sur un glaçon et se fait voiturer. Épaisse de mollusques, grasse d’atomes animés, l’eau nourrit richement le poisson pour l’usage du phoque, qui, bien repu, s’endort sur son rocher d’un lourd sommeil que rien ne rompt.

La vie de l’homme est toute contraire. Il semble être là malgré Dieu, maudit, et tout lui fait la guerre. Sur les photographies que nous avons de l’Esquimau, on lit sa destinée terrible dans la fixité du regard, dans son œil dur et noir, sombre comme la nuit. Il semble pétrifié d’une vision, du spectacle habituel d’un infini lugubre, Cette nature de terreur éternelle a couvert d’un masque d’airain sa forte intelligence, rapide cependant et pleine d’expédiens dans une vie de dangers imprévus.

Qu’aurait-il fait ? Sa famille avait faim et ses enfans criaient ; sa femme, enceinte, grelottait sur la neige. Le vent du pôle leur jetait infatigablement ce déluge de givre, ce tourbillon de fines flèches qui piquent et entrent, hébètent, font perdre la voix et le sens. La mer fermée, plus de poisson. Mais le phoque était là. Et que de poissons dans un phoque, quelle richesse d’huile accumulée ! Il était là endormi, sans défense. Même éveillé, il ne fuit guère. Il se laisse approcher, toucher. Il faut le battre, si on veut l’éloigner. Ceux qu’on prend jeunes, on a beau les rejeter à la mer, ils vous suivent obstinément. Une telle facilité dut troubler l’homme et le faire hésiter, combattre la tentation. Enfin le froid vainquit, et il fit cet assassinat. Dès lors il fut riche et vécut.

La chair nourrit ces affamés. L’huile, absorbée à flots, les réchauffa. Les os servirent à mille usages domestiques. Des fibres on fit des cordes et des filets. La peau du phoque, coupée à la taille de la femme, la couvrit frissonnante. Même habit pour les deux, sauf la pointe un peu basse qu’elle allonge, plus un petit ruban de cuir rouge qu’elle met galamment en bordure pour plaire et pour être aimée. Mais ce qui fut bien plus utile, c’est qu’industrieusement, de peaux cousues, ils firent la machine légère, forte pourtant, où cet homme intrépide ose monter, et qu’il nomme une barque : misérable petit véhicule long, mince, et qui ne pèse rien. Il est très strictement fermé, sauf un trou où le rameur se met, serrant la peau à sa ceinture, On gagerait toujours que cela va chavirer… Mais point. Il file comme une flèche sur le dos de la vague, disparaît, reparaît, dans les remous durs, saccadés, que font les glaces autour, entre les montagnes flottantes.

Homme et canot, c’est un. Le tout est un poisson artificiel ; mais qu’il est inférieur au vrai ! Il n’a pas l’appareil, la vessie natatoire qui soutient l’autre, le fait à volonté lourd ou léger. Il n’a pas l’huile qui, plus légère que l’eau, veut toujours surnager et remonter ; à la surface. Il n’a pas surtout ce qui fait, chez le vrai poisson, la Vigueur du mouvement, sa vive contraction de l’épine dorsale pour frapper de forts coups de queue. Ce qu’il imite seulement, faiblement, ce sont les nageoires. Ses rames, qui ne sont pas serrées au corps, mais mues au loin par un long bras, sont bien molles en comparaison, et bien promptes à se fatiguer ; Qui répare tout cela ? La terrible énergie de l’homme, et sous ce masque fixe, sa vive raison, qui par éclairs décide, invente et trouve de minute en minute, remédie sans cesse aux périls de cette peau flottante qui seule le défend de la mort.

Très souvent on ne peut passer ; on trouve une barre de glace. Alors les rôles changent : la barque portait l’homme, et maintenant il porte la barque, la prend sur son épaule, traverse la glace craquante et se remet à flot plus loin. Parfois des monts flottans, venant à sa rencontre, n’offrent entre eux que d’étroits corridors qui s’ouvrent, se ferment tout à coup. Il peut y disparaître, s’ensevelir vivant. Il peut, de moment en moment, voir les deux murs bleuâtres s’approchant peser sur sa barque, sur lui, d’une si épouvantable pression qu’il en soit aminci jusqu’à l’épaisseur d’un cheveu. Un grand navire eut cette destinée. Il fut coupé en deux, les deux moitiés écrasées, aplaties.

Ils assurent que leurs pères ont péché la baleine. Moins misérables alors, leur terre étant moins froide, ils s’ingéniaient mieux, avaient du fer sans doute ; peut-être il leur venait de Norvège ou d’Islande. Les baleines ont toujours surabondé aux mers du Groënland : grand objet de concupiscence pour ceux dont l’huile est le premier besoin ! Le poisson la donne par gouttes, le phoque par flots, la baleine en montagne.

Ce fut un homme, celui qui le premier tenta un pareil coup, qui, mal monté, mal armé, et la mer grondant sous ses pieds, dans les ténèbres, dans les glaces, seul à seul, joignit le colosse ; — celui qui se fia tellement à sa force et à son courage, à la vigueur du bras, à la raideur du coup, à la pesanteur du harpon ; — celui qui crut qu’il percerait et la peau et le mur de lard, la chair épaisse ; — celui qui crut qu’à son réveil terrible, dans la tempête que le blessé fait de ses sauts et de ses coups de queue, il n’allait pas l’engouffrer avec lui. Comble d’audace ! il ajoutait un câble à son harpon pour poursuivre sa proie, bravait l’effroyable secousse, sans songer que la bête pouvait descendre brusquement, s’enfuir en profondeur, plonger la tête en bas.

Il y a un bien autre danger : c’est qu’au lieu de la baleine, on ne trouve à sa place l’ennemi de la baleine, la terreur de la mer, le cachalot. Il n’est pas grand, n’a guère que soixante ou quatre-vingts pieds. Sa tête, à elle seule, fait le tiers, vingt ou vingt-cinq. Dans ce cas, malheur au pêcheur ! c’est lui qui devient le poisson, il est la proie du monstre. Celui-ci a quarante-huit dents énormes et d’horribles mâchoires, à tout dévorer, homme et barque. Il semble ivre de sang ; sa rage aveugle épouvante tous les cétacés, qui fuient en mugissant, s’échouent même au rivage, se cachent dans le sable ou la boue. Mort même, ils le redoutent, n’osent approcher de son cadavre. La plus sauvage espèce de cachalot est l’ourque ou le physeter des anciens, tellement craint des Islandais qu’ils n’osaient le nommer en mer de peur qu’il n’entendît et n’arrivât. Ils croyaient au contraire qu’une espèce de baleine, la jubarte, les aimait, les protégeait, et provoquait le monstre afin de les sauver.

Plusieurs disent que les premiers qui affrontèrent une si effrayante aventure devaient être exaltés, excentriques et cerveaux brûlés. La chose, selon eux, n’aurait pas commencé par les sages hommes du Nord, mais par nos Basques, les héros du vertige. Marcheurs terribles, chasseurs du Mont-Perdu et pêcheurs effrénés, ils couraient en batelet leur mer capricieuse, le golfe ou gouffre de Gascogne. Ils y péchaient le thon ; ils y virent jouer des baleines et se mirent à courir après, comme ils s’acharnent après l’izard dans les fondrières, les abîmes, les plus affreux casse-cous. Cet énorme gibier, énormément tentant pour sa grosseur, pour la chance et pour le péril, ils le chassèrent à mort et n’importe où, quelque part qu’il les conduisît. Sans s’en apercevoir, ils poussaient jusqu’au pôle. Là, le pauvre colosse croyait en être quitte, et, ne supposant pas sans doute qu’on pût être si fou, il dormait tranquillement, quand nos étourdis héroïques approchaient sans souffler. Serrant sa ceinture rouge, le plus fort, le plus leste s’élançait de la barque, et sur ce dos immense, sans souci de sa vie, d’un han ! enfonçait le harpon.


II. — DECOUVERTE DES TROIS OCEANS.

Qui a ouvert aux hommes la grande navigation ? qui révéla la mer, en marqua les zones et les voies ? enfin qui découvrit le globe ? La baleine et le baleinier : tout cela bien avant Colomb et les fameux chercheurs d’or qui eurent toute la gloire, retrouvant à grand bruit ce qu’avaient trouvé les pêcheurs.

La traversée de l’Océan, que l’on célébra tant au XVe siècle, s’était faite souvent par le passage étroit d’Islande en Groenland, et même par le large, car les Basques allaient à Terre-Neuve. Le moindre danger était la traversée pour des gens qui cherchaient au bout du monde ce suprême danger, le duel avec la baleine. S’en aller dans les mers du Nord, se prendre corps à corps avec la montagne vivante, en pleine nuit, et on peut dire en plein naufrage, le pied sur elle et le gouffre dessous, ceux qui faisaient cela étaient assez trempés de cœur pour prendre en grande insouciance les événemens ordinaires de la mer. Noble guerre, grande école de courage, cette pêche n’était pas comme aujourd’hui un carnage facile qui se fait prudemment de loin avec une machine : on frappait de sa main, on risquait vie pour vie. On tuait peu de baleines, mais on gagnait infiniment en habileté maritime, en patience, en sagacité, en intrépidité. On rapportait moins d’huile et plus de gloire.

Chaque nation se montrait là dans son génie particulier. On la reconnaissait à ses allures. Il y a cent formes de courage, et leurs variétés graduées étaient comme une gamme héroïque : — au nord, les Scandinaves, les races rousses (de Norvège en Flandre), leur sanguine fureur ; — au midi, l’élan basque et la folie lucide qui les guida si bien autour du monde ; — au centre, la fermeté bretonne, muette et patiente, mais à l’heure du danger d’une excentricité sublime ; — enfin la sagesse normande, armée de l’association et de toute prévoyance, courage calculé, bravant tout, mais pour le succès. Telle était la beauté de l’homme dans cette manifestation souveraine, du courage humain.

On doit beaucoup à la baleine : sans elle, les pêcheurs se seraient tenus à la côte, car presque tout poisson est riverain ; c’est elle qui les émancipa, et les mena partout. Ils allèrent, entraînés, au large, et, de proche en proche, si loin, qu’en la suivant toujours ils se trouvèrent avoir passé, à leur insu, d’un monde à l’autre. Il y avait moins de glace alors, et ils assurent avoir touché le pôle (à sept lieues seulement de distance). Le Groenland ne les séduisit pas : ce n’est pas la terre qu’ils cherchaient, mais la mer seulement et les routes de la baleine. L’Océan est son gîte, et elle s’y promène, en large surtout. Chaque espèce habite de préférence une certaine latitude, une zone d’eau plus ou moins froide. Voilà ce qui traça les grandes divisions de l’Atlantique.

La populace des baleines inférieures, qui ont une nageoire sur le dos (baléinoptères), se trouve au plus chaud et au plus froid, sous la ligne et aux mers polaires. Dans la grande région intermédiaire, le cachalot féroce incline au sud, dévaste les eaux tièdes. Au contraire, la baleine franche les craint, ou les craignait plutôt, car elle est si rare aujourd’hui ! Nourrie spécialement de mollusques et autres vies élémentaires, elle les cherchait dans les eaux tempérées, un peu au nord. Jamais on ne la trouvait dans le chaud courant du midi ; c’est ce qui fit remarquer le courant, et amena cette découverte essentielle de la vraie voie d’Amérique en Europe. D’Europe en Amérique, on est poussé par les vents alizés.

Si la baleine franche a horreur des eaux chaudes et ne peut passer l’équateur, elle ne peut tourner l’Amérique. Comment donc se fait-il qu’une baleine blessée de notre côté dans l’Atlantique se retrouve parfois de l’autre, entre l’Amérique et l’Asie ? C’est qu’un passage existe au nord : seconde découverte, vive lueur jetée sur la forme du globe et la géographie des mers.

De proche en proche, la baleine nous a menés partout. Rare aujourd’hui, elle nous fait fouiller les deux pôles, du dernier coin du Pacifique au détroit de Behring, et l’infini des eaux antarctiques. Il est même, une région énorme qu’aucun vaisseau d’état ni de commerce ne traverse jamais, à quelques degrés au-delà des pointes d’Amérique et d’Afrique. Nul n’y va que les baleiniers.

Si l’on avait voulu, on eût fait bien plus tôt les grandes découvertes du XVe siècle. Il fallait s’adresser aux rôdeurs de la mer, aux Basques, aux Islandais ou Norvégiens, à nos Normands. Pour des raisons diverses, on s’en défiait. Les Portugais ne voulaient employer que des hommes à eux, et de l’école qu’ils avaient formée. Ils craignaient nos Normands, qu’ils chassaient et dépossédaient de la côte d’Afrique. D’autre part, les rois de Castille tinrent toujours pour suspects leurs sujets les Basques, qui, par leurs privilèges, étaient comme une république, et de plus passaient pour des têtes dangereuses, indomptables. C’est ce qui fît manquer à ces princes plus d’une entreprise. Ne parlons que d’une seule, l’invincible Armada. Philippe II, qui avait deux vieux amiraux basques, la fit commander par un Castillan. On agit contre leur avis : de là le grand désastre.

Une maladie terrible avait éclaté au XVe siècle, la faim, la soif de l’or, le besoin absolu de l’or. Peuples et rois, tous pleuraient pour l’or. Il n’y avait plus aucun moyen d’équilibrer les dépenses et les recettes. Fausse monnaie, cruels procès et guerres atroces, on employait tout ; mais point d’or. Les alchimistes en promettaient, et on allait en faire dans peu ; mais il fallait attendre. Le fisc, comme un lion furieux de faim, mangeait des Juifs, mangeait des Maures, et de cette riche nourriture il ne lui restait rien aux dents. Les peuples étaient de même. Maigres et sucés jusqu’à l’os, ils demandaient, imploraient un miracle qui ferait venir l’or du ciel.

On connaît le très beau conte de Sindbad dans les Mille et Une Nuits, son début, d’histoire éternelle, qui se renouvelle toujours. Le pauvre travailleur Hindbad, le dos chargé de bois, entend de la rue les concerts, les galas qui se font au palais de Sindbad, le grand voyageur enrichi. Il se compare, envie ; l’autre lui raconte tout ce qu’il a souffert pour conquérir de l’or. Hindbad est effrayé du récit. L’effet total du conte est d’exagérer les périls, mais aussi les profits de cette grande loterie des voyages, et de décourager le travail sédentaire.

La légende qui, au XVe siècle, brouillait toutes les cervelles, c’était un réchauffé de la fable des Hespérides, un Eldorado, terre de l’or, qu’on plaçait dans les Indes, et qu’on soupçonnait être le paradis terrestre, subsistant toujours ici-bas. Il ne s’agissait que de le trouver. On n’avait garde de le chercher au nord ; voilà pourquoi on fit si peu d’usage de la découverte de Terre-Neuve et du Groenland. Au midi, au contraire, on avait déjà trouvé en Afrique de la poudre d’or ; cela encourageait. Les rêveurs et les érudits d’un siècle pédantesque entassaient, commentaient les textes, et la découverte, peu difficile d’elle-même, le devenait à force de lectures, de réflexions, d’utopies chimériques. Cette terre de l’or était-elle, n’était-elle pas le paradis ? Était-elle à nos antipodes, et avions-nous des antipodes ?… A ce mot, les docteurs, les robes noires, arrêtaient les savans, leur rappelaient que là-dessus la doctrine de l’église était formelle, l’hérésie des antipodes ayant été expressément condamnée. Voilà une grave difficulté ! On était arrêté court.

Pourquoi l’Amérique, déjà découverte, se trouva-t-elle encore si difficile à découvrir ? C’est qu’on désirait à la fois et qu’on craignait de la trouver.

Le savant libraire italien Colomb était bien sûr de son affaire. Il avait été en Islande recueillir les traditions, et d’autre part les Basques lui disaient tout ce qu’ils savaient de Terre-Neuve. Un Galicien y avait été jeté et y avait habité. Colomb prit pour associés des pilotes établis en Andalousie, les Pinzone, qu’on croit être identiques aux Pinçon de Dieppe.

Ce dernier point est vraisemblable. Nos Normands et les Basques, sujets de la Castille, étaient en intime rapport. Ce sont ceux-ci, nommés Castillans, qui, sous le Normand Béthencourt, firent la célèbre expédition des Canaries. Nos rois donnèrent des privilèges aux Castillans établis à Honfleur et à Dieppe ; les Dieppois avaient, de leur coté, des comptoirs à Séville. Il n’est pas sûr qu’un Dieppois ait trouvé l’Amérique quatre ans avant Colomb, mais il est presque sûr que ces Pinzone d’Andalousie étaient des armateurs normands.

Ni Basques, ni Normands, n’auraient pu, en leur propre nom, se faire autoriser par la Castille. Il fallut un Italien habile et éloquent, un Génois obstiné, qui poursuivît quinze ans la chose, qui trouvât le moment unique, saisît l’occasion, sût lever le scrupule. Le moment fut celui où la ruine des Maures coûta si cher à la Castille, où l’on criait de plus en plus : « De l’or ! » Le moment fut celui où l’Espagne victorieuse frémissait de sa guerre de croisade et d’inquisition. L’Italien saisit ce levier, fut plus dévot que les dévots ; il agit par l’église même : on fit scrupule à Isabelle de laisser tant de nations païennes dans les ombres de la mort. On lui démontra clairement que découvrir la terre de l’or, c’était se mettre à même d’exterminer le Turc et reprendre Jérusalem.

On sait que, sur trois vaisseaux, les Pinçon en fournirent deux et les menèrent eux-mêmes. Ils allèrent en avant. L’un d’eux, il est vrai, se trompa ; mais les autres, François Pinçon et son jeune frère Vincent, pilote du vaisseau la Nina, firent signe à Colomb qu’ils devaient le suivre au sud-ouest (12 octobre 1492). Colomb, qui allait droit à l’ouest, eût rencontré dans sa plus grande force le courant chaud qui va des Antilles à l’Europe. Il n’aurait traversé ce mur liquide qu’avec grande difficulté. Il eût péri ou navigué si lentement que son équipage se fût révolté. Au contraire, les Pinçon, qui peut-être avaient là-dessus des traditions, naviguèrent comme s’ils avaient connaissance de ce courant ; ils ne l’affrontèrent pas à sa sortie, mais, déclinant au sud, ils passèrent sans peine, et abordèrent au lieu même où les vents alizés poussent les eaux d’Afrique en Amérique, aux parages d’Haïti. Ceci est constaté par le journal même de Colomb, qui franchement avoue que les Pinçon le dirigèrent.

Qui vit le premier l’Amérique ? Un matelot des Pinçon, si l’on en croit l’enquête royale de 1513.

Il semblait d’après tout cela qu’une forte part du gain et de la gloire eût dû leur revenir. Ils plaidèrent ; mais le roi jugea en faveur de Colomb. Pourquoi ? Parce que vraisemblablement les Pinçon étaient des Normands, et que l’Espagne aima mieux reconnaître le droit d’un Génois sans consistance et sans patrie que celui des Français, de la grande nation rivale, des sujets de Louis XII et de François Ier, qui un jour auraient pu transférer ce droit à leurs maîtres. Un des Pinçon mourut de désespoir.

Au fait, qui avait levé le grand obstacle des répugnances religieuses, fait décider l’expédition avec tant d’éloquence, d’adressé et de persévérance ? Colomb, le seul Colomb. Il était le vrai créateur de l’entreprise, et il en fut aussi l’exécuteur très héroïque. Il mérite la gloire qu’il garde dans la postérité.

Je crois pourtant, comme M. Jules, de Blosseville (un noble cœur, bon juge des grandes choses), je crois qu’il n’y eut réellement de difficile en ces découvertes que le tour du mondes l’entreprise de Magellan et de son pilote, le Basque Sébastien del Cano. Le plus brillant, le plus facile, avait été la traversée de l’Atlantique sous le souffle des vents alizés, la rencontre de l’Amérique, dès longtemps découverte au nord. les Portugais firent une chose bien moins extraordinaire encore en mettant tout un siècle à découvrir la côte occidentale de l’Afrique. Nos Normands, en peu de temps, en avaient trouvé la moitié. Malgré ce qu’on a dit de l’école de Lisbonne et de la louable persévérance du prince Henri, qui la créa, le Vénitien Cadamosto témoigne dans sa relation du peu d’habileté des pilotes portugais. Dès qu’ils en eurent un vraiment hardi et de génie, Barthélémy Diaz, qui doubla le Cap, ils le remplacèrent par Gama, un grand seigneur de la maison du roi, homme de guerre surtout. Ils étaient plus préoccupés de conquêtes à faire et de trésors à prendre que de découvertes proprement dites. Gama fut admirable de courage, mais il ne fut que trop fidèle aux ordres qu’il avait de ne souffrir personne dans les mêmes mers. Un vaisseau de pèlerins de La Mecque, tout chargé de familles, qu’il égorgea sans pitié, exaspéra les haines, augmenta dans tout l’Orient l’horreur du nom chrétien, ferma de plus en plus l’Asie.

Est-il vrai que Magellan ait vu le Pacifique marqué d’avance sur un globe par l’Allemand Behaim ? Non ; ce globe qu’on a ne le montre pas. Aurait-il vu chez son maître, le roi de Portugal, une carte qui l’indiquait ? On l’a dit, non prouvé. Il est bien plus probable que les aventuriers qui déjà, depuis une vingtaine d’années, couraient le continent américain avaient vu, de leurs yeux vu le Pacifique. Ce bruit qui circulait s’accordait à merveille avec l’idée (que donnait le calcul) d’un tel contre-poids, nécessaire à l’hémisphère que nous habitons et à l’équilibre du globe.

Il n’y a pas de vie plus terrible que celle de Magellan : combats, navigations lointaines, fuites et procès, naufrages, assassinat manqué, enfin la mort chez les barbares. Il se bat en Afrique, il se bat dans les Indes ; il se marie chez les Malais, si braves et si féroces. Lui-même semble avoir été tel. Dans son long séjour en Asie, il recueille toutes les lumières, prépare sa grande expédition, sa tentative d’aller par l’Amérique aux îles mêmes des épices, aux Moluques. Les prenant à la source, on était sûr de les avoir à meilleur prix qu’en les tirant de l’occident de l’Inde. L’entreprise, dans son idée originaire, fut ainsi toute commerciale. Un rabais sur le poivre fut l’inspiration primitive du voyage le plus héroïque qu’on ait fait sur cette planète.

L’esprit de cour, l’intrigue, dominaient tout alors en Portugal. Magellan, maltraité, passa en Espagne, et magnifiquement Charles-Quint lui donna cinq vaisseaux ; mais il n’osa se fier tout à fait au transfuge portugais, il lui imposa un associé castillan. Magellan partit entre deux dangers, la malveillance castillane et la vengeance portugaise, qui le cherchait pour l’assassiner. Il eut bientôt une révolte sur sa flotte, et déploya un terrible héroïsme, indomptable et barbare. Il mit aux fers l’associé, se fit seul chef. Il fit poignarder, égorger, écorcher les récalcitrans. À travers tout cela, naufrage, et des vaisseaux perdus ! Personne ne voulait plus le suivre, quand on vit l’effrayant aspect de la pointe de l’Amérique, la désolée Terre de Feu et le funèbre cap Forward. Cette contrée arrachée du continent par de violentes convulsions, par la furieuse ébullition de mille volcans, semble une tourmente de granit. Boursouflée, crevassée par un refroidissement subit, elle fait horreur. Ce sont des pics aigus, des clochers excentriques, d’affreuses et noires mamelles, des dents atroces à trois pointes, et toute cette masse de lave, de basalte, de fontes de feu, est coiffée de neige lugubre.

Tous en avaient assez. Il dit : « Plus loin ! » Il chercha, il tourna, il se démêla de cent îles, entra dans une mer sans bornes, ce jour-là pacifique, et qui en a gardé le nom. Il périt dans les Philippines, quatre vaisseaux périrent : le seul qui resta, la Victoire, à la fin n’eut plus que treize hommes ; mais il avait son grand pilote, l’intrépide et l’indestructible, le Basque Sébastien, qui revint seul ainsi (1521), ayant le premier des mortels fait le tour du monde.

Rien de plus grand. Le globe était sûr désormais de sa sphéricité. Cette merveille physique de l’eau uniformément étendue sur une boule où elle adhère sans s’écarter, ce miracle était démontré ; le Pacifique enfin était connu, le grand et mystérieux laboratoire où, loin de nos yeux, la nature travaille profondément la vie, nous élabore des mondes, des continens nouveaux !… Révélation d’immense portée, non matérielle seulement, mais morale, qui centuplait l’audace de l’homme et le lançait dans un autre voyage, sur le libre océan des sciences, dans l’effort (téméraire, fécond) de faire le tour de l’infini !


III. — DECOUVERTE DES MERS POLAIRES.

Le plus tentant pour l’homme, c’est l’inutile et l’impossible. De toutes les entreprises maritimes, celle où il a mis le plus de persévérance, c’est la découverte d’un passage au nord de l’Amérique pour aller tout droit d’Europe en Asie. Le plus simple bon sens eût fait juger d’avance que, si ce passage existait, dans une latitude si froide, dans la zone hérissée des glaces, il ne servirait point, que personne n’y voudrait passer.

Notez que cette région n’a point la platitude des côtes sibériques, où l’on glisse en traîneau ; c’est une montagne de mille lieues, horriblement accidentée, avec de profondes coupures, des mers qui dégèlent un moment pour regeler, des corridors de glaces qui changent tous les ans, s’ouvrent et se referment sur vous. Il a été trouvé, ce passage, par un homme qui, engagé très loin et ne pouvant plus reculer, s’est jeté en avant et a passé [1]. On sait maintenant ce que c’est. Voilà les imaginations calmées, et personne n’en a plus envie.

Quand j’ai dit l’inutile, je l’ai dit pour le but qu’on s’était proposé d’atteindre, une voie commerciale ; mais, en suivant cette folie, on a trouvé maintes choses nullement folles, très-utiles pour la science, pour la géographie, la météorologie, l’étude du magnétisme de la terre.

Que voulait-on dès l’origine ? S’ouvrir un court chemin au pays de l’or, aux Indes orientales. L’Angleterre et d’autres états, jaloux de l’Espagne et du Portugal, comptaient les surprendre par là au cœur de leur lointain empire, au sanctuaire de la richesse. Au temps d’Elisabeth, des chercheurs, ayant trouvé ou cru trouver quelques parcelles d’or au Groenland, exploitèrent la vieille légende du nord, le trésor caché sous le pôle, les masses d’or gardées par les gnomes, et les têtes se prirent. Sur un espoir si raisonnable, une grande flotte de seize vaisseaux fut envoyée, emmenant comme volontaires les fils des plus nobles familles. On se disputa à qui partirait pour cet Eldorado polaire. Ce qu’on trouva, ce fut la mort, la faim, des murs de glaces. Cet échec n’y fit rien. Pendant plus de trois siècles, avec une persévérance étonnante, les acharnent. C’est une succession de martyrs. Cabot, le premier, n’est sauvé que par la révolte de son équipage, qui l’empêche d’aller plus loin. Brenz meurt de froid, et Willoughby de faim. Cortereal périt corps et biens. Hudson est jeté par les siens, sans vivres, sans voiles, dans une chaloupe, et l’on ne sait ce qu’il devient. Behring, en trouvant le détroit qui sépare l’Amérique de l’Asie, périt de fatigue, de froid, de misère, dans une île déserte. De nos jours, Franklin est perdu dans les glaces ; on ne le retrouve que mort, ayant, lui et les siens, subi la nécessité terrible d’en venir à la dernière ressource (de se manger les uns les autres) !

Tout ce qui peut décourager les hommes se trouve réuni dès l’entrée de ces navigations du nord. Bien avant le cercle polaire, un froid brouillard pèse sur la mer, vous morfond, vous couvre de givre. Les cordages se raidissent, les voiles s’immobilisent ; le pont est glissant de verglas, la manœuvre difficile. Les écueils mouvans qu’il faut craindre se distinguent à peine. Au haut du mât, dans sa logette chargée de frimas, le veilleur (vraie stalactite vivante) signale de moment en moment l’approche d’un nouvel ennemi, d’un blanc fantôme gigantesque, qui souvent a deux cents, trois cents pieds au-dessus de l’eau. Mais cette procession lugubre qui annonce le monde des glaces, ce combat pour les éviter, donnent plutôt envie d’aller plus loin. Il y a dans l’inconnu du pôle je ne sais quel attrait d’horreur sublime, de souffrance héroïque. Ceux qui, sans tenter le passage, ont seulement été au nord et contemplé le Spitzberg en gardent l’esprit frappé. Cette masse de pics, de chaînes, de précipices, qui porte à quatre mille cinq cents pieds son front de cristaux, est comme une apparition dans la sombre mer. Ses glaciers, sur les neiges mates, se détachent en vives lueurs, vertes, bleues, pourpres, en étincelles, en pierreries, qui lut font un éblouissant diadème.

Pendant la nuit de plusieurs mois, l’aurore boréale éclate à chaque instant dans les splendeurs bizarres d’une illumination sinistre : vastes et effrayans incendies qui remplissent tout l’horizon, éruption de jets magnifiques ; un fantastique Etna, inondant de lave illusoire la scène de l’éternel hiver !

Tout est prisme dans une atmosphère de particules glacées, où l’air n’est que miroirs et petits cristaux : de là de surprenans mirages. Nombre d’objets, vus à l’envers pour un moment, apparaissent la tête en bas. Les couches d’air qui produisent ces effets sont en révolution constante : ce qui devient plus léger monte à son tour et change tout. La moindre variation de température abaisse, élève, incline le miroir ; l’image se confond avec l’objet, puis s’en sépare, se disperse ; une autre image redressée monte au-dessus, une troisième apparaît, pâle, affaiblie, de nouveau renversée [2]. C’est le monde de l’illusion. Si vous aimez les songes, si, rêvant éveillé, vous vous plaisez à suivre la mobile improvisation et le jeu des nuages, allez au nord : tout cela se retrouve réel, et non moins fugitif, dans la flotte des glaces mouvantes. Sur le chemin, elles donnent ce spectacle. Elles singent toutes les architectures. Voici du grec classique, des portiques et des colonnades. Des obélisques égyptiens apparaissent, des aiguilles qui pointent au ciel, appuyées d’aiguillés tombées. Puis voici des montagnes, Ossa sur Pélion, la cité des géans, qui, régularisée, vous donne des murs cyclopéens, des tables et dolmens druidiques. Dessous s’enfoncent des grottes sombres. Tout cela caduc ; tout, aux frissons du vent, ondule et croule. On n’y prend pas plaisir, parce que rien ne s’assoit ; A chaque instant, dans ce monde à l’envers, la loi de pesanteur n’est rien : le faible, le léger portent le fort ; c’est, ce semble, un art insensé, un gigantesque jeu d’enfant qui menace et peut écraser.

Il arrive parfois un incident terrible. À travers la grande flotte qui lentement descend du nord, vient brusquement du sud un géant à base profonde, qui, enfonçant de six, de sept cents pieds sous la mer, est violemment poussé par les courans d’en bas. Il écarte ou renverse tout ; il aborde, il arrive à la plaine de glaces, mais il n’est pas embarrassé. « La banquise, disait, en 1826, le navigateur Duncan, fut brisée en une minute sur un espace de plusieurs, milles. Elle craqua, tonna, comme cent pièces de canon ; ce fut comme un tremblement de terre. La montagne courut près de nous ; tout fut comblé, entre elle et nous, de blocs brisés. Nous périssions ; mais elle passa, rapidement emportée au-nord-est. »

C’est en 1818, après la guerre européenne, qu’on reprit cette guerre contre la nature, la recherche du grand passage. Elle s’ouvrit par un grave et singulier événement. Le brave capitaine John Ross, envoyé avec deux vaisseaux dans la baie de Baffin, fut dupe des fantasmagories de ce monde des songes. Il vit distinctement une terre qui n’existait pas, soutint qu’on ne pouvait passer. Au retour on l’accable, on lui dit qu’il n’a pas osé ; on lui refuse même de prendre sa revanche et de rétablir son honneur. Un marchand de liqueurs de Londres se piqua de faire plus que l’empire britannique ; il lui donna cinq cent mille francs, et Ross retourna, déterminé à passer ou à mourir : ni l’un ni l’autre ne lui fut accordé ; mais il resta, je ne sais combien d’hivers ; ignoré, oublié, dans les solitudes. Il ne fut ramené que par des baleiniers, qui, trouvant ce sauvage, lui demandèrent si jadis il n’avait pas rencontré par hasard feu le capitaine John Ross. Son lieutenant Parry, qui s’était cru sûr de passer, fit quatre fois quatre efforts obstinés, tantôt par la baie de Baffin et l’ouest, tantôt par le Spitzberg et le nord. Il fit des découvertes, s’avança hardiment avec un traîneau-barque, qui tour à tour flottait ou passait les glaçons ; mais ceux-ci, invariables dans leur route du sud, l’emportaient toujours en arrière. Il ne passa pas plus que Ross.

En 1832, un courageux jeune homme, un Français, Jules de Blosseville, voulut que cette gloire appartînt à la France. Il y mit sa vie, son argent ; il paya pour périr. Il ne put même avoir un vaisseau de son choix : on lui donna la Lilloise, qui fit eau le jour même du départ [3]. Il la raccommoda à ses frais, pour quarante mille francs. Dans ce hasardeux véhicule, il voulait attaquer le Groenland oriental. Selon toute apparence, il n’y arriva même pas.

Les expéditions des Anglais étaient tout autrement préparées, — avec grande prudence, grande dépense, — mais ne réussissaient guère mieux. En 1845, l’infortuné Franklin se perdit dans les glaces. Douze années durant, on le chercha. L’Angleterre y montra une honorable obstination. Tous y aidèrent. Des Américains, des Français y ont péri. Les pics, les caps de la région désolée, â côté du nom de Franklin, gardent celui de notre Bellot et des autres, qui se dévouèrent à sauver un Anglais. De son côté, John Ross avait offert de diriger les nôtres dans la recherche de Blosseville, d’organiser l’expédition. Le sombre Groenland est paré de tels souvenirs, et le désert n’est plus désert, lorsque l’on y retrouve ces noms qui y témoignent de la fraternité humaine.

Lady Franklin fut admirable de foi. Jamais elle ne voulut se croire veuve. Elle sollicita incessamment de nouvelles expéditions. Elle jura qu’il vivait encore, et elle le persuada si bien que, sept années après qu’il fut perdu, on le nomma contre-amiral. Elle avait raison, il vivait. En 1850, les Esquimaux le virent, disent-ils, avec une soixantaine d’hommes. Bientôt ils ne furent plus que trente, ne purent plus marcher ni chasser. Il leur fallut manger ceux qui mouraient. Si l’on eût écouté lady Franklin, on l’aurait retrouvé, car elle disait (et le bon sens disait) qu’il fallait le chercher au sud, qu’un homme, dans cette situation désespérée, n’irait pas l’aggraver en marchant vers le nord ; L’amirauté, qui probablement s’inquiétait bien moins de Franklin que du fameux passage, poussait toujours ses envoyés au nord. La pauvre femme désolée finit par faire elle-même ce qu’on ne voulait pas faire. Elle arma à grands frais un vaisseau pour le sud ; mais il était trop tard. On trouva les os de Franklin.

Pendant ce temps, des voyages plus longs et néanmoins plus heureux furent faits vers le pôle antarctique. Là, ce n’est pas ce mélange de terre, de mer, de glaces et de dégels tempétueux qui font l’horreur du Groenland. C’est une grande mer sans bornes, de lame forte et violente : une immense glacière, bien plus étendue que la nôtre ; peu de terre ; la plupart de celles qu’on a vues ou cru voir laissent toujours ce doute, si leurs changeans rivages ne seraient pas une simple ligne de glaces continues et accumulées. Tout varie selon les hivers. Morel en 1820, Weddell en 1824, Balleny en 1839, trouvèrent une échancrure et pénétrèrent dans une mer libre que plusieurs n’ont pu retrouver.

Le Français Kerguelen et l’Anglais James Ross ont eu des résultats certains, trouvé des terres incontestables. Le premier, en 1771, découvrit la grande île de Kerguelen, que les Anglais appellent la Désolation. Longue de deux cents lieues, elle a d’excellens ports, et malgré le climat une assez riche vie animale de phoques, d’oiseaux, qui peuvent approvisionner un vaisseau. Cette glorieuse découverte, que Louis XVI à son avènement récompensa d’un grade, fut la perte de Kerguelen. On lui forgea des crimes. La furieuse rivalité des nobles officiers d’alors l’accabla. Ses jaloux servirent de témoins contre lui. C’est d’un cachot de six pieds carrés qu’il data le récit de sa découverte (1782). En 1838, la France, l’Angleterre et l’Amérique firent toutes trois une expédition dans l’intérêt des sciences. L’illustre Duperrey avait ouvert la voie des observations magnétiques. On eût voulu les continuer sous le pôle même. Les Anglais chargèrent de cette étude une expédition confiée à James Ross, neveu, élève et lieutenant de John Ross. Ce fut un armement modèle, où tout fut calculé, choisi, prévu. James revint sans avoir perdu un seul homme ni eu même un malade.

L’Américain Wilkes et le Français Dumont d’Urville n’étaient nullement armés ainsi. Les dangers et les maladies furent terribles pour eux. Plus heureux, James Ross, tournant le cercle arctique, entra dans les glaces et trouva une terre réelle. Il avoue avec une remarquable modestie qu’il dut ce succès uniquement au soin admirable avec lequel on avait préparé ses vaisseaux. L'Erèbe et la Terreur, de leurs fortes machines, de leur scie, de leur proue, de leur poitrail de fer, ouvrirent la ceinture de glaces, naviguèrent à travers la croûte grinçante, et au-delà trouvèrent une mer libre, avec des phoques, des oiseaux, des baleines. Un volcan de douze mille pieds, aussi haut que l’Etna, jetait des flammes. — Nulle végétation, nul abord ; un granit escarpé où la neige ne tient même pas. C’est la terre, point de doute ; l’Etna du pôle qu’on a nommé Erèbe, avec sa colonne de feu, reste là pour le témoigner. — Donc un noyau terrestre centralise la glace antarctique (1841).

Pour revenir à notre pôle arctique, les mois d’avril et mai 1853 sont pour lui une grande date. En avril, on trouva le passage cherché pendant trois cents ans. On dut la chose à un heureux coup de désespoir. Le capitaine Maclure, entré par le détroit de Behring, enfermé dans les glaces, affamé, au bout de deux ans ne pouvant retourner, se hasarda à marcher en avant. Il ne fit que quarante milles, et trouva dans la mer de l’est des vaisseaux anglais. Sa hardiesse le sauva, et la grande découverte fut enfin consommée.

Au même moment, mai 1853, partit une expédition de New-York pour l’extrême nord. Un jeune marin, Elischa Kent Kane, qui n’avait pas trente ans, et qui avait déjà couru toute la terre, venait de lancer une idée, hasardée, mais très-belle, qui piquait vivement l’ambition américaine. De même que Wilkes avait promis de découvrir un monde, Kane s’engageait à trouver une mer, une mer libre sous le pôle. Tandis que les Anglais, dans leur routine, cherchaient d’est en ouest, Kane allait monter droit au nord et prendre possession de ce bassin inexploré. Les imaginations furent saisies. Un armateur de New-York, M. Grinnell, donna généreusement deux vaisseaux. Les sociétés savantes aidèrent, ainsi que tout le public. Les dames, de leurs mains, travaillaient aux préparatifs avec un zèle religieux. Les équipages choisis, formés de volontaires, jurèrent trois choses : obéissance, abstinence de liqueurs et de tout langage profane. Une première expédition, qui manqua, ne découragea pas M. Grinnell ni le public américain. Une seconde fut organisée avec le secours de certaines sociétés de Londres qui avaient en vue ou la propagation biblique ou une dernière recherche de Franklin.

Peu de voyages sont plus intéressans. On s’explique à merveille l’ascendant que le jeune Kane avait exercé. Chaque ligne est marquée de sa force, de sa vivacité brillante, et d’un merveilleux en avant ! Il sait tout, il est sûr de tout. Ardent, mais d’esprit positif, il ne mollira pas, on le sent, devant les obstacles. Il ira loin, aussi loin qu’on peut aller. Le combat est curieux entre un tel caractère et l’impitoyable lenteur de la nature du nord, remparée d’obstacles invincibles. À peine est-il parti qu’il est déjà pris par l’hiver, forcé d’hiverner six mois sous les glaces ; au printemps même, un froid de 70 degrés ! A l’approche du second hiver, au 28 août, il est abandonné ; il ne lui reste que huit hommes sur dix-sept. Moins il a d’hommes et de ressources, plus il est âpre et dur, voulant, dit-il, se faire mieux respecter. Ses bons amis les Esquimaux, qui aident à le nourrir, et dont il est même forcé de prendre quelques petits objets, se sont accommodés chez lui de trois vases de cuivre. En retour, il leur prend deux femmes : châtiment excessif, sauvage ! Entre huit matelots qui lui sont restés à grand’peine, et dans un relâchement forcé de la discipline, il n’était guère prudent d’amener là ces pauvres créatures. Elles étaient mariées, « Sivu, femme de Metek, et Aningna, femme de Marsinga. » Elles restent cinq jours à pleurer. Kane s’efforce d’en rire et de nous en faire rire. « Elles pleuraient, dit-il, et chantaient des lamentations, mais ne perdaient pas l’appétit. » Les maris, les parens, arrivent avec les objets réclamés et prennent tout en douceur, comme des hommes intelligens, qui n’ont d’armes que des arêtes de poissons contre des revolvers. Ils souscrivent à tout, promettent amitié, alliance ; mais quelques jours après ils ont fui, disparu, dans quels sentimens d’amitié.., on le devine. Ils diront sur leur route aux peuplades errantes combien il faut fuir l’homme blanc. Voilà comme on se ferme un monde !

La suite est bien lugubre. Si cruelles sont les misères, que les uns meurent, les autres veulent retourner. Kane ne lâche pas prise : il a promis une mer, il faut qu’il en trouve une. Complots, désertions, trahisons, tout ajoute à l’horreur de la situation. Au troisième hivernage, sans vivres, sans chauffage, il serait mort si d’autres Esquimaux ne l’eussent nourri de leur pêche : lui, il chassait pour eux. Pendant ce temps, quelques-uns de ses hommes, envoyés en expédition, ont la bonne fortune de voir la mer dont il a tant besoin. Ils rapportent du moins qu’ils ont aperçu une grande étendue d’eau libre et non gelée, et autour des oiseaux, qui semblaient s’abriter dans ce climat moins rude. C’est tout ce qu’il fallait pour revenir. Kane, sauvé par les Esquimaux, qui n’abusèrent pas de leur nombre, ni de son extrême misère, leur laisse son vaisseau dans les glaces. Faible, épuisé, il réussit encore, par un voyage de quatre-vingt-deux jours, à revenir au sud ; mais c’est pour y mourir. Ce jeune homme intrépide, qui approcha du pôle plus près qu’aucun mortel, emporta la couronne que les sociétés savantes de la France ont mise à son tombeau, le grand prix de géographie.

Dans ce récit, où il y a tant de choses terribles, il y en a une touchante ; elle donne la mesure des souffrances excessives d’un tel voyage : c’est la mort de ses chiens. Il en avait de Terre-Neuve, admirables ; il avait des chiens esquimaux : c’étaient ses compagnons plus qu’aucun homme. Dans ses longs hivernages, des nuits de tant de mois, ils veillaient autour du vaisseau. Sortant dans les ténèbres épaisses, il rencontrait le souffle tiède de ces bonnes bêtes, qui venaient réchauffer ses mains. Les terre-neuve d’abord furent malades : il l’attribuait à la privation de lumière ; quand on leur montrait des lanternes, ils allaient mieux. Peu à peu, une mélancolie étrange les gagna, ils devinrent fous. Les chiens esquimaux les suivirent : il n’y eut pas jusqu’à sa chienne Flora, la plus sage, la plus réfléchie, qui ne délirât comme les autres et qui ne succombât. C’est le seul point, je crois, dans son âpre récit, où ce ferme cœur semble ému.


IV. — LA GUERRE AUX RACES DE LA MER.

En revenant sur tout ce qui précède et sur toute l’histoire des voyages, on a deux sentimens contraires : — l’admiration de l’audace, du génie, avec lesquels l’homme a conquis les mers, maîtrisé sa planète ; — retournement de le voir si inhabile en ce qui touche l’homme, de voir que, pour la conquête des choses, il n’a su faire nul emploi des personnes, que partout le navigateur est venu en ennemi, a brisé les jeunes peuples, qui, ménagés, eussent été, chacun dans son petit monde, l’instrument spécial pour le mettre en valeur.

Voilà l’homme en présence du globe qu’il vient de découvrir : il est là comme un musicien novice devant un orgue immense, dont à peine il tire quelques notes. Sortant du moyen âge, après tant de théologie et de philosophie, il s’est trouvé barbare. De l’instrument sacré, il n’a su que casser les touches.

Les chercheurs d’or ont commencé, comme on a vu, ne voulant qu’or, rien de plus, brisant l’homme. Colomb, le meilleur de tous, dans son propre journal, montre cela avec une naïveté terrible, qui d’avance fait frémir de ce que feront ses successeurs. Dès qu’il touche Haïti : « Où est l’or ? et qui a de l’or ? » ce sont ses premiers mots. Les naturels en souriaient, étaient étonnés de cette faim d’or ; ils lui promettaient d’en chercher, ils s’ôtaient leurs propres anneaux pour satisfaire plus tôt ce pressant appétit.

Il nous fait un touchant portrait de cette race infortunée, de sa beauté, de sa bonté, de son attendrissante confiance. Avec tout cela, le Génois a sa mission de féroce avarice, ses dures habitudes d’esprit. Les guerres turques, les galères atroces et leurs forçats, les ventes d’hommes, c’était la vie commune. La vue de ce jeune monde désarmé, ces pauvres corps tout nus d’enfans, de femmes innocentes et charmantes, tout cela ne lui inspire qu’une pensée tristement mercantile : c’est qu’on pourrait les faire esclaves. Il ne veut pourtant pas qu’on les enlève, « car ils appartiennent au roi et à la reine ; » mais il dit ces sombres paroles, bien significatives : « Ils sont craintifs et faits pour obéir. Ils feront tous les travaux qu’on leur commandera. Mille d’entre eux fuient devant trois des nôtres. Si vos altesses m’ordonnaient de les emmener ou de les asservir ici, rien ne s’y opposerait ; il suffirait de cinquante hommes (14 octobre et 16 décembre 1492). »

Tout à l’heure reviendra d’Europe l’arrêt général de ce peuple. Ils sont les serfs de l’or, tous employés à le chercher, tous soumis aux travaux forcés. Lui-même nous apprend que, douze ans après, les six septièmes de la population ont disparu, et Herrera ajoute qu’en vingt-cinq ans elle tomba d’un million d’âmes à quatorze mille.

Ce qui suit, on le sait. Le mineur, le planteur, exterminèrent un monde, le repeuplant sans cesse aux dépens du sang noir. Et qu’est-il arrivé ? Le noir seul a vécu et vit dans les terres basses et chaudes, immensément fécondes. L’Amérique lui restera. L’Europe a fait précisément l’envers de ce qu’elle a voulu. Son impuissance coloniale a éclaté partout. L’aventurier français n’a pas vécu ; il venait sans famille, et apportait ses vices, fondait dans la masse barbare, au lieu de la civiliser. L’Anglais, sauf deux pays tempérés où il a passé en masse, ne vit pas davantage au-delà des mers ; l’Inde ne saura pas dans un siècle qu’il y vécut. Le missionnaire protestant, catholique, a-t-il eu quelque influence ? a-t-il fait un chrétien ? « Pas un, » me disait Bumouf, si bien informé. Il y a entre eux et nous trente siècles, trente religions. Si l’on veut forcer leur cerveau, il advient ce que M. de Humboldt observa dans les villages américains qu’on appelle encore les missions : ayant perdu la sève indigène sans rien prendre de nous, vivans de corps et morts d’esprit, stériles, inutiles à jamais, ils restent de grands enfans, hébétés, idiots.

Nos voyages de savans, qui font tant d’honneur aux modernes, le contact de l’Europe civilisée qui va partout, ont-ils profité aux sauvages ? Je ne le vois pas. Pendant que les races héroïques de l’Amérique du Nord périssent de faim et de misère, les races molles et douces de l’Océanie fondent, à la honte de nos navigateurs, qui là, au bout du monde, jettent le masque de décence, ne se contraignent plus : populations amiables et faibles, où Bougainville trouva l’excès de l’abandon, où les marchands apôtres de l’Angleterre gagnent de l’argent et peu d’âmes ; elles s’écoulent, misérablement dévorées de nos vices, de nos maladies.

La longue côte de Sibérie avait naguère des habitans. Sous ce climat si dur, des nomades vivaient, chassant les animaux à fourrures précieuses qui les nourrissaient et les couvraient ; La police russe les a forcés de se fixer et de se faire agriculteurs là où la culture est impossible. Donc ils meurent, et plus d’hommes ! D’autre part, le commerce, insatiable et imprévoyant, n’épargnant pas la bête à ses saisons d’amour, l’a également exterminée. Solitude aujourd’hui, parfaite solitude, sur une côte de mille lieues de long ! Que le vent siffle, que la mer gèle, que l’aurore boréale transfigure la longue nuit : la nature aujourd’hui n’a plus de témoin qu’elle-même.

Le premier soin dans les voyages arctiques du Groenland aurait dû être de former à tout prix une bonne amitié avec les Esquimaux, d’adoucir leurs misères, d’adopter leurs enfans, d’en élever en Europe, de faire au milieu d’eux des colonies, des écoles de découvreurs. On voit dans John Ross et partout qu’ils sont intelligens, et très vite acceptent les arts de l’Europe. Des mariages se seraient faits entre leurs filles et nos marins ; une population mixte serait née, à laquelle ce continent du nord aurait appartenu. C’était le vrai moyen de trouver aisément, de régulariser le passage qu’on désirait tant. Il y fallait trente ans ; on en a mis trois cents, et il se trouve qu’on n’a rien fait, parce qu’en effrayant ces pauvres sauvages qui vont au nord et meurent, on a brisé définitivement l'homme du lieu et le génie du lieu ! Qu’importe d’avoir vu ce désert, s’il devient à jamais inhabitable et impossible ?

On peut juger que si l’homme a ainsi traité l’homme, il n’a pas été plus clément ni meilleur pour les animaux. Des espèces les plus douces, il a fait d’horribles carnages, les a ensauvagées et barbarisées pour toujours. Les anciennes relations s’accordent à dire qu’à nos premières approches ils ne montraient que confiance et curiosité sympathique. On passait à travers les familles paisibles des lamantins et des phoques, qui laissaient approcher. Les pingouins, les manchots suivaient le voyageur, profitaient du foyer, et la nuit venaient se glisser sous l’habit des matelots.

Nos pères supposaient volontiers, et non sans vraisemblance, que les animaux sentent comme nous. Les Flamands attiraient l’alose par un bruit de clochettes, Quand on faisait de la musique sur les barques, on ne manquait pas de voir venir la baleine ; la jubarte spécialement se plaisait avec les hommes, venait tout autour jouer et folâtrer.

Ce que les animaux avaient de meilleur, et ce qu’on a presque détruit à force de persécutions, c’était le mariage. Isolés, fugitifs, ils n’ont que l’amour passager, sont tombés à l’état d’un misérable célibat, qui de plus en plus est stérile… Ne riez pas ! Le mariage fixe, réel, c’est la vie de nature qui se trouvait presque chez tous. Le mariage monogamique fidèle et jusqu’à la mort existe chez le chevreuil, chez la pie, le pigeon, l'inséparable (espèce de joli perroquet), chez le courageux kamichi, etc. Pour les autres oiseaux, il dure au moins jusqu’à ce que les petits soient élevés ; la famille est alors forcée de se séparer par le besoin qu’elle a d’étendre le rayon où elle cherche sa nourriture. Le lièvre dans sa vie agitée, la chauve-souris dans ses ténèbres, sont très tendres pour la famille. Il n’est pas jusqu’aux crustacés, aux poulpes, qui ne s’aiment et ne se défendent, la femelle prise, le mâle se précipite et se fait prendre.

Combien plus l’amour, la famille, le mariage au sens propre, existent-ils chez les doux amphibies ! Leur lenteur, leur vie sédentaire, favorisent l’union fixe, Chez le morse (éléphant marin), cet animal énorme et de figure bizarre, l’amour est intrépide ; le mari se fait tuer pour la femme, elle pour l’enfant. Mais ce qui est unique, ce qu’on ne retrouve nulle part, même chez les plus hauts animaux, c’est que le petit, déjà sauvé et caché par la mère, la voyant combattre pour lui, accourt pour la défendre, et d’un cœur admirable vient combattre et mourir pour elle. Chez l’otarie, autre amphibie, Steller vit une scène étrange, une scène de ménage absolument humaine. Une femelle s’était laissé voler son petit. Le mari, furieux, la battait, Elle rampait devant lui, le baisait, pleurait à chaudes larmes. « Sa poitrine était inondée. »

Les baleines, qui n’ont pas la vie fixe de ces amphibies, dans leurs courses errantes, à travers l’Océan, vont cependant volontiers deux à deux, Duhamel et Lacépède disent qu’en 1723 deux baleines qu’on rencontra ainsi ayant été blessées, aucune ne voulut quitter l’autre. Quand l’une fut tuée, l’autre se jeta sur son corps avec d’épouvantables mugissemens.

S’il était dans le monde un être qu’on dût ménager, c’était la baleine franche, admirable trésor, où la nature a entassé tant de richesses : être de plus inoffensif, qui ne fait la guerre à personne, et ne se nourrit point des espèces qui nous alimentent. Sauf sa queue redoutable, elle n’a nulle arme, nulle défense, et elle a tant d’ennemis ! Tout le monde est hardi contre elle. Nombre d’espèces s’établissent sur elle et vivent d’elle, jusqu’à ronger sa langue. Le narval, armé de perçantes défenses, les lui enfonce dans la chair. Des dauphins sautent et la mordent, et le requin, au vol, d’un coup de scie, lui arrache un lambeau sanglant.

Deux êtres aveuglés et féroces s’attaquent à l’avenir, font lâchement la guerre aux femelles pleines : c’est le cachalot, et c’est l’homme. L’horrible cachalot, où la tête est le tiers du corps, où tout est dents, mâchoires, de ses quarante-huit dents la mord au ventre, lui mange son petit dans le corps. Hurlante de douleur, il la mange elle-même. L’homme la fait souffrir plus longtemps : il la saigne, lui fait, coup sur coup, de cruelles blessures. Lente à mourir, dans sa longue agonie elle tressaille, elle a des retours terribles de force et de douleur. Elle est morte, et sa queue, comme galvanisée, frémit d’un mouvement redoutable. Ils vibrent, ces pauvres bras, naguère chauds d’amour maternel ; ils semblent vivre encore et chercher encore le petit.

On ne peut se représenter ce que fut cette guerre il y a cent ans ou deux cents ans, lorsque les baleines abondaient, naviguaient par familles, lorsque des peuples d’amphibies couvraient tous les rivages. On faisait des massacres immenses, des effusions de sang telles qu’on n’en vit jamais dans les plus grandes batailles. On tuait en un jour quinze ou vingt baleines et quinze cents éléphans marins, — c’est-à-dire qu’on tuait pour tuer, car comment profiter de cet abatis de colosses dont un seul a tant d’huile et tant de sang ? Que voulait-on dans ce sanglant déluge ? Rougir la terre ? souiller la mer ?

On voulait le plaisir des tyrans, des bourreaux, frapper, sévir, jouir de sa force et de sa fureur, savourer la douleur, la mort. Souvent on s’amusait à martyriser, désespérer, faire mourir lentement des animaux trop lourds ou trop doux pour se revenger. Péron vit un matelot qui s’acharnait ainsi sur la femelle d’un phoque, elle pleurait comme une femme, gémissait, et chaque fois qu’elle ouvrait sa bouche sanglante, le matelot la frappait d’un gros aviron et lui cassait les dents. — Aux nouvelles Shetlands du sud, dit Dumont d’Urville, les Anglais et les Américains ont exterminé les phoques en quatre ans. Par une fureur aveugle, ils égorgeaient les nouveau-nés, tuaient les femelles pleines. Souvent ils tuent pour la peau seule, et perdent des quantités énormes d’huile dont on eût profité.

Ces carnages sont une école détestable de férocité qui déprave horriblement l’homme. Les plus hideux instincts éclatent dans cette ivresse de bouchers. Honte de la nature ! on voit alors en tous (même à l’occasion dans les plus délicates personnes), on voit quelque chose surgir d’inattendu, d’horrible. Chez un aimable peuple, au plus charmant rivage, il se fait une étrange fête. On réunit jusqu’à cinq ou six cents thons pour les égorger en un jour ! Dans une enceinte de barques, le vaste filet, la madrague divisée en plusieurs chambres, soulevée par des cabestans, les fait peu à peu arriver en haut, dans la chambre de mort. Autour, deux cents hommes cuivrés, avec des harpons, des crochets, attendent. De vingt lieues à la ronde arrivent le beau monde, les jolies femmes et leurs amans. Elles se mettent au bord et au plus près pour bien voir la tuerie, parent l’enceinte d’un cercle charmant. Le signal est donné, on frappe. Ces poissons, qu’on dirait des hommes, bondissent, piqués, percés, tranchés, rougissant l’eau de plus en plus. Leur agitation douloureuse et la furie de leurs bourreaux, la mer qui n’est plus mer, mais je ne sais quoi d’écumant qui vit et fume, tout cela porte à la tête, et tous délirent. Ceux qui venaient pour regarder agissent, ils trépignent, ils crient, ils trouvent qu’on tue lentement. Enfin on circonscrit l’espace ; la masse fourmillante des blessés, des morts, des mourans, se concentre dans un seul point : sauts convulsifs, coups furieux ! L’eau jaillit, et la rosée rouge !… Et cela comble l’ivresse : on s’oublie. La plus douce est éblouie, emportée du vertige. Tout fini, elle soupire épuisée, et dit : « Quoi ! c’est tout !… »


V. — LE DROIT DE LA MER.

Un écrivain populaire qui donne à tout ce qu’il touche un caractère de simplicité lumineuse et saisissante, M. Eugène Noël, a dit : « On peut faire de l’Océan une fabrique immense de vivres, un laboratoire de subsistances plus productif que la terre même, fertiliser tout, mers, fleuves, rivières, étangs. On ne cultivait que la terre ; voici venir l’art de cultiver les eaux… Entendez-vous, nations ? »

Plus productif que la terre ? Comment cela ? M. Baude l’explique très bien dans un important travail sur la pêche que la Revue publiera : c’est que le poisson est, entre tous les êtres, susceptible de prendre, avec une nourriture minime, le plus énorme accroissement. Pour l’entretenir seulement, il ne faut rien ou presque rien. Rondelet raconte qu’une carpe qu’il garda trois ans dans une bouteille d’eau, sans lui donner à manger, grossit cependant de telle sorte qu’elle n’aurait pu être tirée de la bouteille. Le saumon, pendant le séjour de deux mois qu’il fait dans l’eau douce, s’abstient presque de nourriture, et pourtant ne dépérit pas, Son séjour dans les eaux salées lui donne en moyenne (accroissement prodigieux !) six livres de chair. Cela ne ressemble guère au lent et coûteux progrès de nos animaux terrestres. Si l’on mettait en un tas ce que mange pour s’engraisser un bœuf ou seulement un porc, on serait effrayé de voir la montagne de nourriture qu’ils consomment pour en venir là.

Aussi celui de tous les peuples où la question de subsistance a été la plus menaçante, le peuple chinois, si prolifique, si nombreux, avec ses trois cent millions d’hommes, s’est adressé directement à cette grande puissance de génération, la plus riche manufacture de vie nourrissante. Sur tout le cours de ses grands fleuves, de prodigieuses multitudes ont cherché dans l’eau une alimentation plus régulière que celle de la culture des plantes. L’agriculteur tremble toujours ; un coup de vent, une gelée, le moindre accident lui enlève tout et le frappe de famine. Au contraire, la moisson vivante qui pousse invariablement nourrit au fond de ces fleuves les innombrables familles qui les couvrent de leurs barques, et qui, sûres de leurs poissons, fourmillent et multiplient de même.

En mai, sur le fleuve central de l’empire, se fait un commerce immense de frai de poisson, que des marchands viennent acheter pour le revendre partout à ceux qui veulent déposer dans leurs viviers domestiques l’élément de fécondation, Chacun a ainsi sa réserve, qu’il nourrit tout bonnement avec les débris du ménage. Les Romains agissaient de même, ils poussaient l’art de l’acclimatation jusqu’à faire éclore dans l’eau douce les œufs des poissons de mer. La fécondation artificielle, trouvée au dernier siècle par Jacobi en Allemagne, pratiquée au nôtre en Angleterre avec le plus fructueux succès, a été réinventée chez nous vers 1840 par un pêcheur de la Bresse, Remy, et c’est depuis ce temps que la pisciculture est devenue populaire et en France et en Europe. Entre les mains de nos savans, cette pratique est devenue une science. On a connu, entre autres choses, les relations régulières de la mer et de l’eau douce, je veux dire les habitudes de certains poissons de mer qui viennent dans nos rivières à certaines saisons. L’anguille, quel qu’en soit le berceau, dès qu’elle a seulement acquis la grosseur d’une épingle, s’empresse de remonter la Seine en tel nombre et d’un tel torrent que le fleuve s’en trouve blanchi. Ce trésor, qui, ménagé, donnerait des milliards de poissons pesant chacun plusieurs livres, est indignement dévasté. On vend par baquets, à vil prix, ces germes si précieux. — Le saumon n’est pas moins fidèle ; il revient invariablement de la mer à la rivière où il a pris naissance. Ceux qu’on a marqués d’un signe se représentent sans qu’aucun presque manque à l’appel. Leur amour du fleuve natal est tel que, s’il est coupé par des barrages, des cascades même, ils s’élancent et font de mortels efforts pour y remonter.


La mer, qui commença la vie sur ce globe, en serait encore la bienfaisante nourrice, si l’homme savait seulement respecter l’ordre qui y règne, et s’abstenait de le troubler. Il ne doit pas oublier qu’elle a sa vie propre et sacrée, ses fonctions tout indépendantes pour le salut de la planète. Elle contribue puissamment à en créer l’harmonie, à en assurer la conservation, la salubrité. Tout cela se faisait, pendant des millions de siècles peut-être, avant la naissance de l’homme. On se passait à merveille de lui et de sa sagesse. Ses aînés, enfans de la mer, accomplissaient entre eux parfaitement la circulation de substance, les échanges, les successions de vie, qui sont le mouvement rapide de purification constante. Que peut-il à ce mouvement, continué si loin de lui, dans ce monde obscur et profond ? Peu en bien, davantage en mal. La destruction de telle espèce peut être une atteinte fâcheuse à l’ordre, à l’harmonie du tout. Qu’il prélève une moisson raisonnable sur celles qui pullulent surabondamment, à la bonne heure ; qu’il vive sur des individus, mais qu’il conserve les espèces : dans chacune, il doit respecter le rôle, que toutes elles jouent, de fonctionnaires de la nature.

Nous avons déjà traversé deux âges de barbarie. Au premier, on dit, comme Homère : « La mer stérile, » On ne la traverse que pour chercher au-delà des trésors fabuleux ou follement exagérés. — Au second, on aperçut que la richesse de la mer est surtout en elle-même, et l’on mit la main dessus, mais de manière aveugle, brutale, violente. — A la haine de la nature, qu’eut le moyen âge, s’est ajoutée l’âpreté mercantile, industrielle, armée de machines terribles, qui tuent de loin, tuent sans péril, tuent en masse. À chaque progrès dans l’art, progrès de barbarie féroce, progrès dans l’extermination. Exemple : le harpon lancé par une machine foudroyante. Exemple : la drague, le filet destructeur employé dès 1700, filet qui traîne immense et lourd, et moissonne jusqu’à l’espérance, a balayé le fond de l’Océan. On nous le défendait ; mais l’étranger venait et draguait sous nos yeux. Des espèces s’enfuirent de la Manche, passèrent vers la Gironde ; d’autres ont défailli pour toujours. Il en sera de même d’un poisson excellent, magnifique, le maquereau, qu’on poursuit en toute saison. La prodigieuse génération de la morue ne la garantit pas : elle diminue même à Terre-Neuve, peut-être s’exile-t-elle vers des solitudes inconnues.

Il faut que les grandes nations s’entendent pour substituer à cet état sauvage un état de civilisation où l’homme plus réfléchi ne gaspille plus ses biens, ne se nuise plus à lui-même. Il faut que la France, l’Angleterre, les États-Unis, proposent aux autres nations et les décident à promulguer toutes ensemble un droit de la mer. Les vieux règlemens spéciaux des pêches riveraines ne peuvent plus servir à rien dans la navigation moderne. Il faut un code commun des nations applicable à toutes les mers, un code qui régularise non-seulement les rapports de l’homme à l’homme, mais ceux de l’homme aux animaux.

Ce qu’il se doit, ce qu’il leur doit, c’est de ne plus faire de la pêche une chasse aveugle, barbare, où l’on tue plus qu’on ne peut prendre, où le pêcheur immole sans profit le petit être qui, dans un an, l’aurait richement nourri, et qui, par la mort d’un seul, l’eût dispensé de donner la mort à une foule d’autres. — Ce que l’homme se doit et leur doit, c’est de ne pas prodiguer sans cause la mort et la douleur. Les Hollandais et les Anglais ont l’attention de tuer immédiatement le hareng. Les Français, plus négligens, le jettent dans la barque et l’entassent, le laissent mourir d’asphyxie. Cette longue agonie l’altère, lui ôte de son goût, de sa fermeté. Il est macéré de douleur, il lui advient ce qu’on observe dans les bestiaux qui meurent de maladie. Pour la morue, nos pêcheurs la découpent au moment où elle est prise : celle qui tombe la nuit aux filets, et qui a de longues heures d’efforts, d’agonie désespérée, ne vaut rien en comparaison de celle qu’on tue du premier coup [4].

Sur terre, les temps de la chasse sont réglés ; ceux de la pêche doivent l’être également, en ayant égard aux saisons où se reproduit chaque espèce. On doit aménager la pêche, comme la coupe des bois, en laissant à la production le temps de se réparer. — Les petits, les femelles pleines, doivent être respectés, spécialement dans les espèces qui ne sont pas surabondantes, spécialement chez les êtres supérieurs et moins prolifiques, les cétacés, les amphibies.

Nous sommes forcés de tuer : nos dents, notre estomac, démontrent que c’est notre fatalité d’avoir besoin de la mort. Nous devons compenser cela en multipliant la vie. Sur terre, nous faisons multiplier nombre d’êtres qui ne naîtraient pas, seraient moins féconds, périraient jeunes, dévorés des bêtes féroces. C’est un quasi-droit que nous avons sur eux. Dans les eaux, il y a encore plus de jeunes vies annulées : en les défendant, en les propageant et les rendant très nombreuses, nous nous créons un droit de vivre du trop-plein. La génération est là susceptible d’être dirigée comme un élément, indéfiniment augmentée. L’homme en ce monde-là surtout apparaît comme le grand magicien, le puissant promoteur de l’amour et de la fécondité. Il est l’adversaire de la mort, car, s’il en profite lui-même, la part qu’il s’adjuge n’est rien en comparaison des torrens de vie qu’il peut créer à volonté.

Pour les espèces précieuses qui sont près de disparaître, surtout pour la baleine, l’animal le plus grand, la vie la plus riche de toute la création, il faut la paix absolue pour un demi-siècle. Elle réparera ses désastres ; n’étant plus poursuivie, elle reviendra dans son climat naturel, la zone tempérée ; elle y retrouvera son innocente vie de paître la prairie vivante, les petits êtres élémentaires. Replacée dans ses habitudes et dans son alimentation, elle refleurira, reprendra ses proportions gigantesques ; nous reverrons des baleines de deux cents, trois cents pieds de long. Que ses anciens rendez-vous d’amour soient sacrés ! Cela aidera beaucoup à la rendre de nouveau féconde. Jadis elle préférait une baie de la Californie ; pourquoi ne pas la lui laisser ? Elle n’irait plus chercher les glaces atroces du pôle, les misérables retraites où l’on va follement la troubler encore, de manière à rendre impossible l’amour dont on eût profité.

La paix pour la baleine franche, la paix pour les amphibies, les belles et précieuses espèces qui bientôt auraient disparu ! Il leur faut une longue paix, comme celle qui très sagement a été ordonnée en Suisse pour le bouquetin, bel animal qu’on avait traqué, et presque détruit ; on le croyait perdu même, et bientôt il a reparu.

Pour tous, amphibies et poissons, il faut une saison de repos, il faut une trêve de Dieu. La meilleure manière de les multiplier, c’est de les épargner au moment où ils se reproduisent, à l’heure où la nature accomplit en eux son œuvre de maternité. Il semble qu’eux-mêmes ils sachent qu’à ce moment ils sont sacrés : ils perdent leur timidité, ils montent à la lumière, ils approchent des rivages ; ils ont l’air de se croire sûrs de quelque protection. C’est l’apogée de leur beauté, de leur force. Leurs livrées brillantes, leur phosphorescence, indiquent le suprême rayonnement de la vie. En toute espèce qui n’est point menaçante par l’excès de la fécondité, il faut religieusement respecter ce moment. Qu’ils meurent après, à la bonne heure ! s’il faut les tuer, tuez-les ! mais que d’abord ils aient vécu. Toute vie innocente a droit au moment du bonheur, au moment où l’individu, quelque bas qu’il semble placé, dépasse son moi individuel, veut au-delà de lui-même, et de son désir obscur pénètre dans l’infini où il doit se perpétuer.

Que l’homme y coopère ! qu’il aide à la nature ! Il en sera béni de l’abîme aux étoiles. Il aura un regard de Dieu, s’il se fait avec lui promoteur de la vie, de la félicité, s’il distribue à tous la part que les plus petits même ont droit d’en avoir ici-bas.


J. MICHELET.

  1. . En 1853. Voyez la Revue du 15 novembre de la même année.
  2. ) Voyez d’excellens travaux de M. Laugel dans la Revue, 15 septembre 1855 et 15 février 1856.
  3. On trouvera dans la Revue de 1831, volume I, II, et de 1832, livraison du 15 janvier, quelques travaux de M. J. de Blosseville.
  4. Excellentes observations de M. Baude.