Conquêtes et désastres des Anglais dans l’Asie centrale

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Conquêtes et désastres des Anglais dans l’Asie centrale
Revue des Deux MondesPériode initiale, 4eme série, tome 29 (pp. 1013-1026).


CONQUETES ET DESASTRES DES ANGLAIS


DANS L'ASIE CENTRALE.




L’Angleterre a trouvé son Moscou au cœur de l’Asie. C’est un des plus affreux désastres dont fasse mention l’histoire de sa domination dans les Indes. Son meilleur sang y a coulé ; ses plus glorieux enfans sont ensevelis dans les neiges du Caboul. Alexandre Burnes, le héros de l’Indus, est mort à trente-cinq ans, misérablement assassiné par un barbare ; le représentant anglais a été traîtreusement massacré au moment où il était sous la foi du droit des gens ; et toute une armée anglaise, cinq mille hommes, après avoir résisté pendant deux mois à quarante mille révoltés, sans vivres, sans feu, sans munitions, abandonnés au milieu des montagnes et des neiges, et ne pouvant attendre des secours qu’au printemps, ont été exterminés presque jusqu’au dernier en faisant une trouée désespérée au milieu de l’ennemi. L’Angleterre a perdu en un moment le fruit de trois années d’efforts, le prix de plusieurs centaines de millions ; le prestige de sa puissance a reçu un coup terrible qui retentira dans toute l’Asie, et, ce qu’il y a de plus désastreux pour elle, c’est qu’il faudra qu’elle recommence, au prix de nouveaux trésors et de nouvelles armées, l’œuvre ingrate et stérile de ses conquêtes au-delà de l’Indus. Les Anglais à Caboul, comme les Français à Moscou, s’étaient engagés au milieu de populations qui se refermaient silencieusement sur eux en attendant l’heure de les étouffer ; à Caboul comme à Moscou, la révolte a été soudaine, unanime, implacable, l’élan irrésistible de toute une nation se soulevant contre l’invasion étrangère ; et enfin, en dernier trait de similitude, c’est que l’ennemi que les Anglais étaient allés chercher au cœur de l’Asie centrale était le même que les Français allaient attaquer aux extrémités de l’Europe, c’était la Russie.

Il y a peu de jours encore, les représentans de la Russie et les ministres de l’Angleterre fraternisaient à Londres dans un banquet, et, pendant ce temps, les deux peuples continuaient, dans les vastes espaces de l’Asie centrale, cette lutte sourde, incessante, infatigable, qu’ils y ont engagée depuis des siècles et qui finira un jour par les y mettre face à face. C’est l’Afghanistan qui est le principal théâtre de cet antagonisme ; c’est la grande route de l’Inde, le chemin qu’ont pris tous les conquérans ; et ç’a toujours été pour la puissance anglaise une question de vie et de mort d’empêcher qu’aucune autre influence que la sienne prédominât dans cette partie de l’Asie centrale. Elle n’y a jamais cherché des conquêtes de territoire, elle n’est déjà que trop embarrassée de l’étendue de ses possessions indiennes ; quand, en 1838, elle se détermina à envoyer une expédition au-delà de l’Indus pour rétablir le schah Soudja sur le trône des Afghans, elle ne le fit qu’après que les intrigues de la Russie, en poussant la Perse sur l’Afghanistan, lui eurent enlevé toute alternative : car, ce qui rend l’influence russe d’autant plus difficile à saisir et à combattre, c’est que la Russie n’intervient jamais qu’indirectement, et qu’elle n’apparaît que sous les couleurs de la Perse, qui est sous sa main. Dès 1836, nous voyons M. Ellis, chargé d’affaires anglais à Téhéran, écrire à lord Palmerston : « J’ai la conviction bien arrêtée que le gouvernement anglais ne peut permettre l’extension de la monarchie persane dans la direction de l’Afghanistan, sans mettre en danger la tranquillité intérieure de l’Inde, cette extension amènerait l’influence russe au seuil même de notre empire ; et comme la Perse ne veut pas, ou n’ose pas entrer en alliance étroite avec la Grande-Bretagne, notre politique doit être de la considérer non plus comme un ouvrage avancé pour la défense de l’Inde, mais comme la première ligne d’où commencera l’attaque. »

Mais peut-être convient-il de donner un aperçu rapide de la situation du pays au moment où l’expédition anglaise en changea la face. Le fondateur de l’empire des Afghans, Ahmed-Schah, était mort en 1773, laissant sur le trône son fils, Timour-Schah, qui régna vingt ans, et mourut en 93. Ses trois fils, Mahmoud, Zehman et Soudja, se divisèrent, et, au milieu de leurs troubles domestiques, une tribu rivale, celle des Barukzis, se partagea la monarchie des Afghans. Des descendans de la famille légitime, un seul garda une portion de l’héritage paternel ; ce fut le fils de Mahmoud, Kamram, qui est aujourd’hui le souverain de Hérat, capitale du Khoraçan afghan. Les quatre villes royales de l’Afghanistan sont : Caboul, Candahar, Ghizni, Peschawer. Dost-Mohammed, le chef de la tribu usurpatrice des Barukzis, avait établi son autorité à Caboul ; un de ses frères était à Ghizni, et un autre à Candahar. Peschawer avait été distrait de la monarchie des Afghans, et était tombé sous la suzeraineté du fameux roi de Lahore, Runjet-Singh. Des trois descendans de la race légitime, un était mort, et les deux autres s’étaient réfugiés à Loudianah, chez les Anglais, qui leur faisaient une pension. Le premier, Zehman, était aveugle, son frère Mahmoud lui ayant fait crever les yeux ; le second, schah Soudja, après avoir eu des aventures inouies et tenté deux fois de reconquérir son royaume, s’occupait philosophiquement à écrire ses mémoires, quand les Anglais vinrent le prendre et le replacer sur son trône. Alexandre Burnes, l’homme du monde qui connaissait le mieux l’Asie, regardait les deux princes légitimes comme tout-à-fait incapables de relever la monarchie des Afghans. Il avait toujours conseillé au gouvernement de l’Inde de soutenir la cause de Dost-Mohammed, le conquérant de Caboul, et de l’aider à réunir sous sa domination toutes les principautés dispersées pour en faire une barrière entre l’Inde et la Russie. « Si nous pouvons, écrivait-il, rétablir l’union dans la famille des Barukzis, ce que je regarde comme très aisé, nous élèverons dans ce pays, au lieu d’états divisés et ouverts à toutes les intrigues, une barrière qui préservera nos possessions. » Dost-Mohammed passait en effet pour l’homme le plus habile et le plus brave soldat des Afghans ; peut-être ces qualités même ont-elles inquiété les Anglais ; toujours est-il qu’ils ont préféré se faire de lui un ennemi. Plusieurs causes, toutefois, tendaient déjà à jeter Dost-Mohammed dans les bras de la Russie. Peschawer, qui était un des apanages du royaume de Caboul, était aux mains de Runjet-Singh, l’allié fidèle de l’Angleterre, qui le resta jusqu’à sa mort. Fort de cette protection redoutée, le roi de Lahore se riait de toutes les tentatives de Dost-Mohammed pour recouvrer cette portion de ses états. De plus, Dost-Mohammed était l’ennemi mortel, l’ennemi de caste de Kamram, prince de Hérat, le seul descendant régnant de Timour, et Kamram était encore le protégé de l’Angleterre. Les destinées de l’Asie, et celles de l’Europe peut-être, se sont long-temps agitées et s’agiteront sans doute encore autour des murailles de cette ville ignorée. Hérat est située à environ cent cinquante lieues entre Ispahan et Caboul. Le schah de Perse prétend avoir des droits de suzeraineté sur l’Afghanistan, et, quand il les oublie, la Russie se charge de les lui rappeler. C’est ainsi qu’en 1836, nous voyons le schah commencer le siége de Hérat, et le continuer pendant plusieurs années au milieu des plus curieuses vicissitudes. C’est un officier russe qui dirige les opérations du siège, pendant qu’un lieutenant anglais, Eldred Pottinger, se jette dans la place et en dirige la défense. M. Mac-Neill, le représentant anglais à la cour de Perse, écrivait à son gouvernement le 1er août 1838 : « Si Hérat tombe, la Russie devient la maîtresse sans partage des destinées politiques et commerciales de l’Asie centrale ; car, l’Angleterre se trouvant rejetée jusqu’à l’Indus, Khiva et Bockara seront forcés de se soumettre si on les attaque, tandis que la Perse et l’Afghanistan seront déjà entièrement à la disposition de la Russie. »

En même temps, des agens russes déguisés parcouraient toutes les contrées de l’Asie, Balkh, Bockara, Caboul, Lahore, et l’Inde anglaise ; ils cherchaient à nouer des relations directes avec les indigènes, et lord Auckland gouverneur des Indes, écrivait au comité secret à Londres : « Je vous ai dit que je ne croyais pas à la stabilité de la domination persane dans les contrées afghanes ; mais il y a une marche ouverte aux agens de la Russie dans les efforts qu’ils font pour étendre l’influence de leur nation, et qu’ils paraissent devoir préférer à celle d’établir la domination directe de la Perse sur l’Afghanistan. On peut induire, de leur langage et de leurs démarches, qu’ils veulent, d’un côté paraître aider la Perse à établir sa suprématie générale sur tous les chefs afghans, et de l’autre protéger ces chefs contre toute attaque. Ceci peut bien servir les vues immédiates de la Perse, mais cela peut avoir aussi pour effet définitif, dans l’état d’anarchie de l’Afghanistan, de donner à la Russie l’arbitrage et le protectorat de tous les chefs de ces pays. Je n’ai pas besoin de dire que nous aurions le droit et l’intérêt le plus clairs à réclamer contre de pareils procédés, car la Russie ne peut avoir aucun motif légitime pour étendre ses relations politiques à l’Afghanistan, tandis que nous sommes nécessairement intéressés à la paix et à l’indépendance de ce pays par proximité et par position. »

Le gouvernement anglais réclamait en effet, mais le gouvernement russe niait ou désavouait ses agens, et continuait ses manœuvres. Cependant l’Angleterre eut bientôt des preuves positives à donner de l’intervention russe dans les affaires de l’Afghanistan. Dost-Mohammed, trouvant les Anglais fidèles à leur allié Runjet-Singh, et ne pouvant obtenir d’eux qu’ils achetassent son alliance au prix de la restitution de Peschawer, disait à Burnes : « Je n’ai plus d’espoir dans votre gouvernement, je serai obligé d’avoir recours à d’autres. Je le ferai pour sauver l’Afghanistan et pour mon propre honneur, et non par mauvais vouloir pour les Anglais. » Alors il adressa à l’empereur de Russie une lettre dans laquelle il lui disait : « Le gouvernement britannique me montre de mauvaises dispositions, et si votre impériale majesté voulait arranger les affaires dans le pays afghan et m’assister, elle ferait de moi son obligé. J’espère que votre majesté impériale me fera la faveur de me permettre d’être admis, comme les Persans, sous la protection du gouvernement russe. Je puis rendre, avec mes Afghans, des services utiles. » L’empereur de Russie répondit en promettant que, dès que le schah de Perse aurait pris Hérat, il enverrait de l’argent et des troupes à Dost-Mohammed contre Runjet-Singh, et qu’à son défaut, le gouvernement russe donnerait tous les secours nécessaires. Ce fut alors qu’un agent russe, appelé Vicowich, qui joue dans ces affaires un très grand rôle, et qui eut depuis une aventure très surprenante, arriva à Caboul, chez Dost-Mohammed, avec un envoyé persan. Alexandre Burnes y était déjà, et ces deux hommes, remarquables à juste titre, se trouvèrent en présence.

Ce ne fut pas sans répugnance et sans efforts que Dost-Mohammed se donna à la Russie. Il sentait que la force était, pour le moment du moins, du côté de l’Angleterre, que les Anglais seuls pouvaient l’aider à fonder et à maintenir une monarchie. L’influence de Burnes l’avait déterminé à faire une dernière tentative pour s’assurer l’amitié de l’Angleterre. Il avait même renoncé à sa haine héréditaire contre Kamram, et il disait à Burnes : J’oublierai la querelle de sang qu’il y a entre moi et Kamram, et j’irai avec mes meilleures troupes au secours de Hérat. Tout ce que je demande, c’est d’être garanti contre la colère de la Perse dont j’aurai refusé les offres, d’être protégé contre les agressions des Sikhs (Lahore) pendant mon absence, d’être reconnu par vous comme émir de Caboul, et de recevoir une subvention pour les troupes que j’emploierai à votre service. » Il ajoutait même qu’il ne parlerait pas jusqu’à nouvel ordre de la restitution de Peschawer. Burnes, se croyant sûr de l’appui de son gouvernement, avait tout promis. Dost-Mohammed voulait renvoyer l’agent russe Vicowich et l’envoyé persan sans les entendre, mais Burnes l’engagea à les recevoir et à prendre leurs dépêches. L’habile Anglais en prit des copies et les envoya à lord Auckland. Nous ne savons quelles furent les causes qui dirigèrent la conduite du gouverneur-général ; mais il paraît qu’il rompit toutes les négociations que Burnes avait conclues avec tant de peine et de succès, et lui enjoignit de déclarer à Dost-Mohammed qu’il avait agi sans instructions. La colère du chef afghan fut égale au découragement de Burnes, qui dut céder la place et la victoire aux agens de la Russie, et un traité fut signé entre les sirdars des Afghans et le schah de Perse, traité garanti par le comte Simonich, ministre russe à Tehéran, et qui établissait l’influence russe dans l’Afghanistan comme dans la Perse. Burnes ne se retira pas sans donner un dernier avertissement à son gouvernement, et il lui écrivit : « Quant à la Russie, ses manœuvres sont devenues si évidentes, que je présume qu’il faut qu’elle désavoue M. Vicowich et M. Goutte pour ses émissaires, ou qu’on la rende responsable de leurs démarches. Il ne me reste qu’à exprimer de nouveau ma conviction profonde, fondée sur une longue étude des évènemens de l’Asie centrale, que des conséquences de la nature la plus sérieuse sortiront inévitablement de ces démarches, si le gouvernement anglais n’y met pas l’opposition la plus prompte, la plus active et la plus décidée.

Ces sollicitations pressantes ne furent pas négligées. Le gouvernement anglais adressa directement des plaintes au cabinet de Saint-Pétersbourg, et ce furent sans aucun doute les copies faites par Burnes et envoyées à lord Auckland à Simlah, qui servirent de texte à la dépêche que le marquis de Clanricarde remit au gouvernement russe, et dans laquelle l’ambassadeur anglais, ne gardant plus aucun ménagement, disait :

« Le soussigné est chargé de déclarer au cabinet de Saint-Pétersbourg que le gouvernement britannique a entre les mains une copie du traité conclu entre la Perse et le souverain de la principauté de Candahar, qui fait partie de l’Afghanistan, traité dont l’accomplissement est garanti par le comte Simonich, et dont les stipulations blessent les intérêts de l’Angleterre. Ce traité attribue à la Russie le droit d’obliger la Perse à s’emparer de Hérat, et à remettre cette ville au prince de Candahar. Ce dernier réunira la principauté de Hérat à ses autres possessions, mais sous la condition de payer tribut à la Perse. Ce traité stipule aussi le droit de la Russie d’obliger la Perse à protéger le souverain de Candahar contre toute attaque, de quelque côté qu’elle puisse venir. A la vérité, cette stipulation ne fait aucune allusion formelle à l’Angleterre ; mais l’intention des diverses parties, figurant au traité, est évidente dans le projet primitif du traité, dont le cabinet britannique possède une copie. Dans cet original, les expressions sont moins circonspectes, et il est fait mention expresse de l’Angleterre comme d’une des puissances contre lesquelles la Russie, concurremment avec la Perse, doit soutenir les princes du Candahar.

« Le soussigné est encore chargé de déclarer qu’un agent russe, nommé Vicowich, qui souvent se donne le nom d’Omar-Bey, et qui annonce qu’il est attaché à l’état-major du commandant-général d’Orembourg, a porté des lettres de l’empereur de Russie et du comte Simonich au prince de Caboul. Des copies de ces lettres sont entre les mains du gouvernement britannique. Le comte Simonich a toujours gardé le plus profond silence sur la mission de cet agent avec le ministre anglais à Téhéran. Cette réserve aurait sans doute semblé inutile, si cet agent n’avait été chargé que de porter les lettres qui lui avaient été confiées, et si sa mission n’avait rien eu qui pût blesser les intérêts de l’Angleterre. Mais le gouvernement britannique a la preuve que le comte Simonich a annoncé au shah de Perse que cet agent russe devait conseiller au prince de Caboul de rechercher l’appui et le secours du gouvernement persan dans la lutte qu’il soutient contre le souverain de Lahore, Runjet-Singh ; et les rapports reçus par le cabinet anglais sur le langage qu’a tenu cet agent à Candahar et à Caboul, indiquent clairement que le but de ses efforts était de détourner les souverains des diverses principautés de l’Afghanistan de toute alliance avec l’Angleterre, et de les déterminer à mettre toute leur confiance dans la Perse et dans la Russie.

Si le gouvernement britannique pouvait avoir quelques doutes sur l’exactitude des rapports qu’il a reçus, tous ces doutes seraient dissipés par les propos malveillans que le comte Simonich a tenus, sur le gouvernement anglais, aux agens envoyés à la cour de Perse par le sultan de Caboul, propos sur lesquels ces agens ont adressé à leur maître un rapport spécial dont le gouvernement britannique a la copie entre les mains. »

La Russie eut l’air de battre en retraite ; elle désavoua tout, elle rappela le comte Simonich et refusa de ratifier la sanction qu’il avait donnée au traité ; elle décida le schah de Perse à lever le siège de Hérat, et enfin elle rappela son agent Vicowich. Cet homme était devenu compromettant, et un jour il se fit, dit-on, sauter la cervelle d’un coup de pistolet, après avoir eu soin de brûler ses papiers. Sa mort fut entourée d’un mystère qui est resté inexpliqué ; il en est qui la regardent comme une fable, et qui pensent qu’Omar-Bey n’a disparu que du monde politique.

Cependant, quoique la Russie parût céder sur tous les points et que lord Palmerston eût déclaré les explications de M. de Nesselrode parfaitement satisfaisantes, l’Angleterre continuait ses préparatifs. Sérieusement alarmée, elle avait résolu de frapper un grand coup et d’abattre la puissance menaçante de Dost-Mohammed. Le 26 juin 1838, un traité fut conclu entre lord Auckland, gouverneur-général des Indes, Runjet-Singh, roi de Lahore, et schah Soudja, un des princes légitimes pensionnés à Loudianah par lequel le gouvernement des Indes s’engageait à rétablir sur son trône ce fils de Timour. Dans la proclamation que lord Auckland publia alors, il disait que « la popularité du schah Soudja était prouvée par les meilleures autorités, et que, d’après les rapports des officiers qui avaient visité l’Afghanistan, la désunion et l’impopularité des chefs barukzis les rendaient incapables d’être jamais d’utiles alliés de l’Angleterre. » Le gouvernement de l’Inde s’abusait et abusait ses peuples. Tout au contraire, les officiers qui connaissaient l’Asie, tous sans exception, se prononçaient contre cette expédition aventureuse. Les hommes les plus expérimentés la condamnaient comme une grave et inutile imprudence, et le vieux duc de Wellington éleva dans le parlement sa voix prophétique et respectée pour déplorer l’égarement qui entraînait la puissance anglaise au-delà de l’Indus.

Malgré tous ces avertissements, le gouvernement de l’Inde commença cette campagne qui devait un jour porter des fruits si funestes pour l’Angleterre. Il eût été facile à l’armée expéditionnaire de prendre par les royaumes tributaires pour aller rejoindre le Punjab et son allié Runjet-Singh ; mais la compagnie des Indes avait encore un autre but en faisant une campagne pour rétablir schah Soudja sur son trône, c’était de s’assurer la possession du cours de l’Indus. L’infatigable Burnes, le premier Européen qui, au milieu de fatigues fabuleuses, avait pu remonter le cours de ce fleuve célèbre, Burnes avait fourni tous les plans nécessaires à l’expédition. Une division partie de Bombay alla prendre l’Indus à son embouchure. Il y eut là une première conquête à faire, celle du Sindy. Les Anglais prirent la capitale, Hyderabad, occupèrent Kouratchi, l’entrepôt du commerce avec l’intérieur de l’Asie, et conclurent avec les émirs du Sindy un traité qui abolissait les douanes sur l’Indus et établissait le paiement d’un tribut. Pendant ce temps, l’autre division de l’armée, partie du Bengale, avait remonté jusqu’au Punjab, et de là redescendait le Sutledge, en recevant sur son passage la soumission de tous les princes du pays, pour aller joindre l’autre division à Schikarpour, sur la limite du Sindy et de l’Afghanistan. En arrivant sur les bords de l’Indus à Kairpour, elle y trouva Burnes, qui avait déjà conclu un traité avec l’émir, et le 14 février 1839, elle passa l’Indus sur un pont de bateaux, à Buckur. Toute l’armée anglaise se trouva réunie à Schikarpour dans les premiers jours du mois de mars, et elle était déjà réduite de cinquante mille hommes à trente mille.

Les Anglais n’avaient pourtant rencontré jusqu’alors que peu de résistance la nature devait leur en offrir encore plus que les hommes. Quand ils s’engagèrent dans les montagnes et dans les gorges de Bolan, ils eurent à subir des fatigues inouïes. Cinq cents hommes auraient pu les anéantir sans qu’ils pussent résister ; les Barukzis avaient fait un appel au fanatisme religieux, mais la désunion régnait parmi eux, et ce fut ce qui sauva l’expédition. A Dadur, en-deçà des montagnes, le thermomètre marquait 102 degrés Fahrenheit, tandis que des ouragans de neige passaient sur la tête des soldats engagés dans les défilés. Au milieu de toutes ces fatigues, l’armée anglaise arriva cependant le 24 avril à Candahar, et le 8 mai, le schah Soudja y fut solennellement couronné. On sait que Candahar était une des villes royales des Afghans. Le roi mannequin avait suivi toute la campagne avec son indifférence habituelle ; on l’avait confié comme un dépôt précieux au principal corps d’armée, protégé par l’avant et par l’arrière-garde, et il était sous la surveillance spéciale de Mac-Naghten, l’envoyé de la compagnie, et le même qui vient d’être assassiné à Caboul par le fils de Dost-Mohammed.

A Candahar, l’armée anglaise s’était comptée ; elle n’avait plus que onze mille Européens. Cependant elle continua sa marche, et elle arriva le 21 juillet devant une autre des villes royales, Ghizni. La ville était forte et défendue par un des fils de Dost-Mohammed. Les Anglais minèrent et firent sauter les portes, et après un terrible assaut au sabre, au poignard et au pistolet, ils enlevèrent la place. Ce fait d’armes produisit une grande impression chez les Afghans. Dost-Mohammed résolut d’attendre des jours meilleurs ; il abandonna sa capitale, et se sauva du côté de la Perse. Schah Soudja entra dans Caboul le 7 août.

Ainsi fut achevée en quelques mois la conquête d’un vaste royaume par quelques milliers d’hommes. La témérité avec laquelle l’Angleterre avait étendu ses opérations si loin de sa base, ne pouvait être justifiée que par la nécessité ; elle parut l’être aussi par le succès. L’effet moral produit par la rapidité de la conquête fut immense. La race qui venait d’être vaincue et qui paraissait soumise, était d’une tout autre trempe que celles que les Anglais avaient eues à dompter jusqu’alors. La défense de Ghizni avait donné la mesure de son courage, et il avait été reconnu que les trois quarts des blessures avaient été faites à l’arme blanche. Toutes les populations de l’Asie centrale regardaient les Afghans comme les premiers de leur race, et leur chute les frappait toutes du même coup.

Nous avons vu la grandeur, nous allons voir la décadence.

Près de trois ans se sont écoulés depuis qu’une armée anglaise a replacé sur le trône de ses pères ce souverain imbécile. On l’appelait alors schah Soudja le désiré ; on disait que ses peuples opprimés ne soupiraient qu’après sa venue, et qu’une fois installé dans sa capitale, ses puissans auxiliaires pourraient l’abandonner sans crainte à l’amour de ses sujets. Ces illusions sont aujourd’hui détruites. Depuis trois ans, ce trône factice ne s’appuie que sur les baïonnettes anglaises ; le schah est toujours aussi méprisé de ses sujets ; la domination étrangère est toujours aussi abhorrée des indigènes. Le vieux Soudja a recommencé le cours de ses débauches et de ses tyrannies, et a fait le dégoût de ceux même, qui lui avaient rendu cette puissance dont il abuse. L’Angleterre y a épuisé ses troupes et ses trésors, et l’on peut dire de la domination des Anglais dans l’Afghanistan ce qu’un grand orateur disait de notre établissement en Afrique, que « les fruits n’apparaissent pas même en fleurs sur cet arbre arrosé de leur sang. »

Nous n’avons pas à raconter les vicissitudes de ce règne éphémère, et nous arriverons immédiatement aux évènemens plus graves qui viennent de s’accomplir. Les tribus indomptées de l’Afghanistan n’attendaient qu’un signal pour se soulever et commencer une guerre de religion, la plus sanglante de toutes ; elles surveillaient attentivement les troupes anglaises, imprudemment disséminées dans de nombreuses garnisons, à Caboul, à Candahar, à Ghizni, à Peschawer, à Jellalabad ; elles savaient que ces détachemens isolés pouvaient être facilement coupés, et qu’ils ne pouvaient recevoir de renforts de l’Inde avant le mois d’avril, à cause des neiges qui encombraient les passes des montagnes. Ce fut dans cette position critique que les Anglais commirent deux fautes qui ont été depuis chèrement payées. La première fut un acte de cruauté, et de cruauté inutile. Ce fut une de ces razzias dont la philantropie anglaise fait un crime aux Français dans l’Afrique, mais que la politique anglaise se permet sans scrupule en Asie. Un lieutenant Lynch, un des agens politiques dans le Caboul, faisant une promenade militaire dans le pays, passa devant un fort occupé par un des partisans du shah Soudja, l’allié de l’Angleterre, et le somma d’ouvrir ses portes. Le chef répondit qu’il irait lui-même le lendemain présenter sa soumission ; sur quoi le lieutenant anglais, irrité de ce délai, fit sauter le fort avec du canon, tua le chef, qui avait fait une résistance désespérée, et toute sa troupe, sauf quatre hommes. Ces hommes étaient d’une tribu puissante, celle des Ghilzis, et le correspondant anglais qui donne ces détails ajoute : « La tribu, forte de cinq mille hommes, se rassembla, et jura sur le Coran de venger le sang innocent de son peuple. On ne fit aucune tentative pour les apaiser, et on eut recours à la force. » Il paraît, en effet, que la révolte fut momentanément comprimée, mais pour éclater ensuite plus sanglante et plus cruelle que jamais.

La seconde faute des Anglais eut pour cause l’état d’épuisement de leur trésor. Le déficit de la compagnie des Indes s’agrandissait tellement, qu’il fallut songer à restreindre les dépenses, et, par une préférence très impolitique, M. Mac-Naghten commença par réduire de quarante mille roupies la subvention accordée aux chefs qui occupent les défilés des montagnes, et qui tiennent le passage ouvert entre Caboul et Jellalabad. Les réclamations des chefs furent traitées avec mépris, et aussitôt après l’insurrection s’organisa, les passages furent fermés, et toute communication fut coupée entre les troupes de l’expédition et l’Indoustan.

Le général Elphinstone, qui commandait à Caboul, de concert avec sir William Mac-Naghten, l’agent politique, détacha le général Sale avec sa brigade pour dégager les défilés et rétablir le passage du Khourd-Caboul. La brigade partit de Caboul le 12 octobre et entra dans le défilé le même jour, sans prévoir la résistance terrible qu’elle allait y rencontrer. Une fois engagés dans ces gorges impraticables, les Anglais ne pouvaient plus songer à retourner sur leurs pas ; pendant dix-huit jours, ils furent pour ainsi dire étranglés dans des défilés où chaque pas était disputé corps à corps ; dès le premier jour, le général Sale fut blessé et obligé d’abandonner son commandement, et le quart de la brigade fut exterminé. Du 12 octobre au 2 novembre, les troupes ne purent faire que quatre milles par jour, et arrivèrent enfin épuisées à Gundamuck, de l’autre côté de la gorge du Khourd-Caboul. Elles se reposèrent quelques jours, puis partirent pour Jellalabad, toujours harcelées par les tribus en insurrection. Entrées dans la ville, elles s’y trouvèrent enfermées avec des provisions pour trois jours. Leur position était désespérée, lorsqu’elles reçurent de Peschawer des secours inattendus et des vivres pour trois mois.

Ce fut alors, et au moment même où la garnison de Caboul était affaiblie par cette diversion, qu’une insurrection formidable éclata dans la capitale. Il paraît que les Anglais ignorèrent jusqu’à la fin l’existence de la conspiration. Des trente-deux agens politiques répandus dans le royaume, pas un n’en surprit la trace. Le malheureux Burnes était aveuglé par une confiance excessive dans les indigènes, et, le premier de tous, il écrivait au gouvernement de l’Inde que les chefs afghans étaient sincèrement ralliés au schah Soudja, et qu’on pouvait retirer les troupes anglaises des garnisons. M. Mac-Naghten envoyait aussi les rapports les plus confians, et s’apprêtait à quitter Caboul pour aller prendre le gouvernement de Bombay. Tous dormaient ; ils ne se réveillèrent qu’au milieu du massacre.

Le 2 novembre, jour des Morts, « jour qui sera mémorable dans nos annales afghanes, » dit une relation anglaise, une insurrection terrible éclata dans Caboul. Une troupe d’insurgés commença l’attaque en se jetant sur plusieurs officiers qui traversaient la ville. L’héroïque Alexandre Burnes fut la première victime ; il fut tué à bout portant, comme il montait à cheval, par un Arménien qui avait été à son service. Son frère, Charles Burnes, fut massacré à ses côtés ; un autre officier fut taillé en pièces sous les yeux même du schah Soudja. Toute la ville fut bientôt en armes, les bazars furent pillés, les maisons forcées et saccagées, et l’attaque fut si soudaine, que les insurgés prirent possession de la ville et des magasins d’approvisionnement, et forcèrent les Anglais à se réfugier dans la citadelle ou le Boula-Hissar. Le schah Soudja s’y enferma, tandis que l’envoyé anglais, sir William Mac-Naghten, se retranchait dans un camp situé à cinq milles de la ville, et que commandait le général Elphinstone. Les Anglais avaient environ cinq mille cinq cents hommes, et, ce qui prouve la gravité de l’insurrection, c’est que, pendant deux mois qu’elle a duré, les assiégés se sont tenus constamment sur la défensive, sans oser une seule fois sortir de leurs retranchemens.

Cependant toute la campagne était en armes ; les tribus se soulevaient de toutes parts et venaient joindre les insurgés de Caboul. Le général Nott, qui tenait Candahar avec une forte garnison, détacha trois régimens indigènes au secours de Caboul ; mais ils ne purent traverser les neiges, ils allèrent jusqu’auprès de Ghizni, et, n’ayant plus ni bêtes de somme ni provisions, retournèrent à Candahar, laissant Ghizni et Caboul sans espoir de secours jusqu’au printemps.

Le capitaine Woodburn, parti de Ghizni avec cent trente hommes, et harcelé sur sa route par les insurgés, s’était réfugié dans un fort. Assiégé par quatre ou cinq mille hommes, il fit une sortie avec deux divisions, l’une menée par lui, l’autre par un officier indigène, et se jeta dans la mêlée. Il fut taillé en pièces, et toute sa troupe exterminée ; l’autre division chercha à se frayer sa route jusqu’à Ghizni, mais il n’en échappa que cinq hommes pour raconter le sort de leurs compagnons.

Un autre officier anglais, le capitaine Ferris, assiégé avec deux cent cinquante hommes dans un misérable fort qu’il défendait depuis plusieurs jours contre trois ou quatre mille Afghans, et n’ayant plus que vingt-cinq cartouches, prit aussi la résolution de passer au travers de l’ennemi. Il avait avec lui sa femme et sa sœur. On attacha les deux dames en croupe derrière deux indigènes, elles furent placées au milieu du carré, et, après une affreuse mêlée, la petite troupe arriva jusqu’à un autre fort, d’où elle put gagner Peschawer avec des guides.

Ainsi, partout les Anglais étaient cernés, traqués comme des bêtes fauves. Dans Caboul, l’insurrection s’organisait ; on avait, dit-on, proclamé roi un fils de Zehman-Schah, le frère aveugle de schah Soudja. Les communications étaient coupées entre les Anglais du fort et les Anglais du camp retranché, la ville était entre les deux, et au pouvoir des Afghans. Les secours envoyés du Candahar avaient rétrogradé, la brigade du général Sale, qui était à Jellalabad, avait été rappelée, mais il était impossible qu’elle pût repasser le Khourd-Caboul sans y périr tout entière. Il n’y avait donc pas de secours à espérer avant le printemps, et les assiégés n’avaient plus de provisions.

Ce furent ces lugubres nouvelles que l’avant-dernier courrier de l’Inde apporta en Angleterre. Elles y jetèrent la consternation. Les plus sinistres rumeurs se répandaient ; le premier ministre les niait faiblement et avec tristesse dans le parlement, en préparant le pays aux plus tristes révélations. Et en effet, depuis long-temps la puissance anglaise n’avait reçu, dans aucune partie du monde, un coup aussi grave.

Les dernières nouvelles ont justifié toutes les craintes. Le meilleur sang de l’Angleterre avait encore coulé, et, depuis le 2 novembre jusqu’au 25 décembre, la révolte ne s’était pas ralentie un seul jour. Vingt-huit officiers anglais avaient été tués ou assassinés, et les vindicatifs Afghans continuaient à traquer impitoyablement leurs ennemis aux abois. Il y avait des combats tous les jours ; dix mille cadavres d’hommes et d’animaux infectaient l’air et ajoutaient aux horreurs du siége. Dans la citadelle, où se tenait le schah Soudja, affamé par ses fidèles sujets, il n’y avait bientôt plus ni vivres ni poudre. Dans le camp du général Elphinstone, les vivres étaient aussi rares. Le 25 novembre, Ackbar-Khan, le fils favori de Dost-Mohammed, était venu joindre les insurgés et organiser leurs plans d’attaque. Le 9 décembre, il ne restait plus, dit-on, de vivres que pour trois jours dans le camp, et, dans la citadelle, les assiégés vivaient depuis huit jours de viande de cheval.

Pris par la famine et par l’abandon, les Anglais demandèrent enfin à capituler. Le 25 décembre, jour de Noël, sir William Mac-Naghten se rendit auprès des chefs pour parlementer. Il avait avec lui quatre officiers et huit soldats. L’entrevue eut lieu sur un pont situé entre la ville et le camp. Ackbar-Khan y vint avec peu d’hommes ; mais on a su depuis qu’il avait mis seize cavaliers en embuscade. On ne sait pas encore bien exactement ce qui se passa dans cette entrevue, mais elle fut extrêmement vive. Les chefs afghans savaient que les assiégés étaient à leur merci, et ceux-ci avaient à maintenir leur dignité d’Européens et leur orgueil d’Anglais. Ils ne faillirent ni à l’une ni à l’autre. Ils étaient seuls, loin de tout secours, enfouis dans des solitudes fermées par les neiges, environnés par trente-cinq mille ennemis, affamés et abandonnés jusqu’au printemps, et cependant le brave et orgueileux Anglais, en entendant les conditions que lui faisaient ses vainqueurs, se leva, et s’écria avec colère : « Plutôt la mort que le déshonneur ! Nous mettons notre confiance dans le dieu des batailles, et en son nom nous défions nos ennemis ! » Comme l’envoyé se levait pour partir, le fils de Dost-Mohammed lui tira un coup de pistolet, et le manqua ; puis, d’un second coup au milieu de la poitrine, il le renversa mort. Un des officiers anglais tira son épée, et se jeta sur l’assassin ; mais il fut mis en pièces. Alors les cavaliers placés en embuscade se précipitèrent sur la malheureuse troupe ; les trois officiers furent pris, mais les soldats purent s’échapper et rentrer au camp où ils portèrent la nouvelle de la mort de sir William Mac-Naghten, Il paraît que son corps fut livré à des cruautés abominables. Les Afghans lui coupèrent la tête, la mirent au bout d’une pique avec les lunettes vertes que portait le malheureux envoyé anglais, enfoncèrent dans sa bouche des morceaux de son propre corps, et, après avoir promené triomphalement ce trophée sanglant, l’exposèrent sur une des portes de Caboul.

Après le meurtre de Burnes et de Mac-Naghten, le commandement échut au major Eldred Pottinger, le même qui s’était rendu célèbre par la défense de Hérat. Il paraît que les Anglais restèrent encore huit jours dans leur camp, mourant de faim et de froid. Le major Pottinger finit par conclure une convention avec Ackbar-Khan. On ne sait ce qui fut promis aux insurgés, mais il fallut leur laisser en otages six officiers qui furent tirés au sort. A ce prix, les Afghans s’engagèrent à ne pas inquiéter la retraite des Anglais, qui quittèrent ce lieu fatal le 5 janvier. Pour gagner Jellalabad, ils avaient à faire quatre-vingt-dix milles dans les neiges et les montagnes, et à traverser ces terribles gorges dans lesquelles le général Sale avait failli être englouti. II paraît qu’à dix-sept milles de Caboul il faut monter à la hauteur de onze cents pieds avant d’entrer dans le Khourd-Caboul. Là, il y a un défilé de six milles de longueur et de deux cents pas de largeur, et la route y passe vingt-trois fois la rivière qui donne son nom au passage. Tout le reste du chemin jusqu’à Jellalabad ; est une succession de montagnes et de rochers où quelques centaines d’hommes peuvent anéantir une armée. Ce fut dans cette voie fatale que s’engagea la malheureuse phalange anglaise. A peine fut-elle entrée dans les montagnes, qu’elle fut écrasée sans miséricorde par des ennemis presque invisibles. Les soldats n’avaient pas vingt cartouches, et il paraît qu’il y eut trois jours d’un affreux combat dans lequel il fallait charger à la baïonnette les rochers qui recélaient des ennemis invulnérables. Les femmes furent abandonnées, et une escorte d’Afghans les remmena à Caboul. Il y avait parmi elles quinze femmes d’officiers avec leur famille. On dit que la femme du capitaine Trevor avait avec elle sept beaux enfans anglais. Le général Elphinstone fut fait prisonnier : c’était un de ceux qui avaient été à Waterloo. Après la prise de leur chef, les soldats se débandèrent, se perdirent dans les rochers, et furent tués au couteau. Les restes de l’armée anglaise, de l’armée triomphante de l’Indus, furent égorgés comme des troupeaux ; et des cinq mille hommes qui avaient quitté Caboul, quelques-uns seulement parvinrent jusqu’à Jellalabad. Pendant ce temps, les troupes envoyées de l’Inde à leur secours, recueillant l’écho de leurs cris, attendaient en frémissant de l’autre côté des montagnes que le printemps leur ouvrît un passage à travers les neiges.

Les Anglais se souviendront de cette leçon. Ils n’ont pas encore vu dans l’Asie une révolte aussi soudaine, aussi unanime, aussi nationale. Pour la première fois, les Asiatiques se sont gardé leur foi ; il ne s’est pas rencontré un traître parmi eux. L’exécration de l’Angleterre, la haine du roi qu’elle leur avait donné, les ont ralliés en une seule nation. Dost-Mohammed est depuis deux ans prisonnier des Anglais à Loudianah. Il y a un fort parti dans les conseils de l’Inde qui voudrait le voir à la place de schah Soudja, et beaucoup pensent encore aujourd’hui que c’est le seul moyen de terminer la guerre. Mais l’Angleterre est condamnée à persévérer dans sa faute. Elle sait que sa force dans l’Asie ne repose que sur la terreur morale qu’elle impose aux peuples. Pour elle, reculer c’est périr. Elle a passé l’Indus ; si elle recule, sa retraite sera considérée comme une fuite. Malgré les solennels avertissemens de ses hommes les plus habiles, elle a jeté son épée hors de la portée de son bras ; il faut qu’elle aille la reprendre si elle ne veut pas se trouver désarmée. Nous devons donc nous attendre à la voir, au printemps prochain, recommencer la campagne du Caboul ; nous la verrons triompher sans doute, mais ses triomphes sont condamnés à la stérilité, et sa domination ne sera que celle de la peur. Les Anglais tireront-ils vengeance du désastre mémorable qu’ils viennent de subir ? Mettront-ils à exécution ce système de pacification qu’un des officiers de leur armée de l’Inde exprimait récemment avec une naïveté cruelle, en disant : « Je crois que la maxime vae victis est de toute nécessité dans l’Inde. Là, nous avons toujours frappé nos voisins beaucoup plus par la peur qu’ils ont de notre colère que par l’étendue de nos forces. La sévérité est non-seulement la politique la plus sage de la part des forts à l’usage des faibles ; c’est aussi la plus miséricordieuse, car, comme toute attaque contre notre pouvoir a toujours invariablement été une cause de meurtre et de vengeance et a toujours échoué, il est beaucoup plus humain de prévenir ce qui doit échouer que de le punir après la tentative. » Mais les Anglais auront beau ravager le Caboul, raser les villes et exterminer les populations, ils ne fonderont pas une domination stable dans le pays sans y tenir une armée d’occupation qui les ruinera. Les Afghans, instruits par l’expérience, n’attendent plus les Anglais en rase campagne. Ils s’enferment dans les montagnes avec leurs troupeaux, et ravagent eux-mêmes le pays pour affamer l’ennemi.

Les Anglais éprouvent aujourd’hui de tardifs et amers regrets de l’œuvre ingrate qu’ils ont commencée : leurs conquêtes au-delà de l’Indus sont un véritable boulet qu’ils traînent au pied ; mais tous les souverains indépendans de l’Inde ont l’œil fixé sur leurs mouvemens, ils les épient comme une proie, et attendent avec anxiété le moment où ils les verront faiblir. L’Inde proprement dite n’est exposée à aucune insurrection ; mais les princes indépendans qui l’enveloppent sur tous les points sont comme autant d’épées de Damoclès suspendues sur la tête de l’Angleterre. Jusqu’à présent, les Sickhs du Punjab, ou royaume de Lahore, n’ont pas remué, quoique l’influence anglaise ait considérablement diminué chez eux depuis la mort de Runjet-Singh. Cet homme extraordinaire, l’hôte et le protecteur du général Court, du général Ventura, et l’allié fidèle de l’Angleterre, est mort, comme on le sait, en 1839. Le vaste empire qu’il avait fondé est tombé en ruines quand la main puissante qui l’avait créé a cessé de le soutenir. Son fils, Kurruch-Singh, était tellement hostile à l’Angleterre, que lord Auckland envoyait contre lui vingt mille hommes quand il fut empoisonné, et son fils, Nao-Nihil-Singh, fut écrasé par une poutre en revenant des funérailles de son père. Il ne restait plus qu’un fils supposé de Runjet-Singh : l’intérêt de l’Angleterre était de le maintenir sur le trône et de s’en faire un ami, l’empire de Runjet se démembrait rapidement, les chefs se rendaient indépendans et levaient des armées particulières, et Shere-Singh demandait le secours de lord Auckland ; mais le Caboul et la Chine réclamaient toutes les forces de l’Inde. Cependant, comme la sécurité des Anglais dans le Caboul dépend de l’amitié du Punjaub, qui sert de passage, il est probable que le gouvernement de l’Inde interviendra.

Le Nepaul, qui est au nord-est de l’Inde et qui touche au Punjab et à la Chine, est incessamment en révolte. Les Anglais, après la dernière guerre qu’ils ont portée dans le pays, ont commis la faute de laisser debout toutes les forteresses : ils ont permis par un traité au souverain du Nepaul d’entretenir une armée de quinze mille hommes ; mais celui-ci en entretient trois qui servent par rotation, ce qui lui fait une armée de quarante-cinq mille hommes toujours prête pour l’invasion. Du côté du vaste empire des Birmans, le gouvernement de l’Inde est en alarme perpétuelle. On annonce toujours que l’empereur Tharavadie va descendre sur l’Inde avec des armées fabuleuses, et, il y a peu de mois encore, l’Angleterre préparait une expédition contre lui. Tous ces ennemis n’attendent qu’un signal pour éclater ; les Anglais vivent au milieu d’eux comme ces hommes qui vivent au milieu des bêtes féroces et, qui les domptent, dit-on, par la puissance et la fixité de leur regard. Toutefois ce n’est pas là qu’est le plus grand danger de l’Angleterre ; il est dans cette fatalité qui semble la condamner à s’étendre toujours. Elle s’épuise par une dilatation sans but et sans limites ; de même qu’au dedans elle succombe sous la production effrénée de son industrie, au dehors ses bras fléchissent sous le poids de ces conquêtes mortelles vers lesquelles elle est irrésistiblement entraînée.