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Conseils à un jeune homme pauvre qui vient faire de la littérature à Paris/II

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II

LA QUESTION D’ARGENT


L’argent ! Tel est le problème quotidien et inexorable qui se posera d’abord à toi.

Tu t’apercevras vite qu’à Paris, plus qu’ailleurs, les hommes sont divisés en deux catégories : ceux qui ont de l’argent et ceux qui n’en ont pas.

Dans l’œil de ton interlocuteur, tu liras cette question : Comment vivez-vous ? De quelle somme disposez-vous par mois ?

L’argent est en apparence bien caché dans la poche du gilet, dans le portefeuille. Et pourtant on le voit. La qualité de la cravate, la finesse du parapluie, la forme du chapeau parlent de lui, disent qu’il est là avec sa grande puissance. Mais si ta main porte un gant troué, cache-la bien dans ta poche. Par le petit trou du gant s’enfuirait toute l’illusion de la richesse.

L’homme riche se reconnaît aussi à l’assurance. Il ose s’impatienter bruyamment dans les restaurants si on ne le sert pas assez vite. Il ose entrer dans un magasin, examiner mille objets et s’en aller sans en avoir acheté un seul, tandis que l’homme pauvre au contraire préfère prendre et payer un livre dont il n’a pas besoin, un chapeau qui ne lui va pas, plutôt que d’être jugé pauvre par l’œil sévère du marchand. L’homme riche ose donner un pourboire de deux sous à un cocher, en prétextant qu’il n’a justement pas de monnaie pour lui donner davantage, insoucieux de l’injure et du mépris du cocher, parce qu’il est riche.

Quand tu comparaîtras devant un concierge, un jour de pluie, la boue de tes souliers ne sera considérée comme un danger pour l’escalier que si tu as l’air timide et minable. La boue du riche ne tache pas. Dans le métropolitain, quand tu monteras en première avec un billet de seconde, l’employé, pour te réclamer dix centimes sera insolent, si tu sembles pauvre, obséquieux si ton aspect est élégant. Le riche est censé ne jamais duper.

Il faut donc que tu paraisses avoir de l’argent, de même que si l’on veut conserver un ami, il faut paraître heureux, simuler la joie.

Pour cela, utilise ton argent avec sagesse, bien plus pour le superflu que pour le nécessaire.

Ce n’est pas pour tes plaisirs que tu auras besoin d’argent. Après t’être étonné de la difficulté que l’on a à se procurer le moindre billet de théâtre et avoir admiré en secret ces innombrables gens qui disent « avoir leurs entrées partout », tu verras vite qu’en somme à Paris les plaisirs sont gratuits pour un jeune homme intelligent, parce qu’au lieu d’être la satisfaction de désirs immédiats ils sont faits du sentiment que l’individu progresse et s’agrandit.

Les omnibus, le métropolitain, les consommations que tu prendras à côté des grands poètes des cafés constitueront presque toutes tes dépenses. Les modestes ressources dont tu disposes disparaîtront bien vite par la lente usure des petites sommes. N’hésite pas à manger mal dans des endroits obscurs et parmi des humbles, car les œufs et les légumes sont bons partout et ce superflu, qu’est un fiacre, si tu l’offres à propos, peut avoir une portée infinie sur l’ensemble de ta vie.

Arrange-toi pour que tu n’aies pas sensiblement moins d’argent à la fin du mois qu’au commencement. Sans doute un de tes amis, étudiant ou écrivain, se flattera de manger en trois jours la pension de sa famille. C’est un prestige très grand qui tient à la fois de la splendeur des orgies et de l’attrait de la générosité. Ne t’y laisse pas prendre. Cet ami a certainement un oncle très riche auquel il peut écrire, ou bien il ment : il n’a reçu aucune pension et il n’a, par conséquent, aucune peine à ne pas avoir d’argent. Tu serais forcé de porter ta montre au Mont-de-piété et l’on ne peut se passer d’une montre à cause de l’exactitude aux rendez-vous qui est indispensable. De plus tu négligerais de la retirer, et ainsi tu serais volé, n’ayant eu que le quart de sa valeur.

À la dernière extrémité, vends plutôt les livres que tu possèdes. Mais s’ils t’ont été offerts par quelque grand homme désireux de popularité parmi la jeunesse, gratte avec soin et habileté la dédicace.

Au café, ne permets jamais à un plus pauvre que toi de payer les consommations. Mais, si tu peux, laisse ce soin à un plus riche.

Aie toujours sur toi un sou neuf et même fais-le reluire chaque matin avant de sortir. Car avec ce sou neuf que tu tireras tardivement de ta poche, tu peux faire le geste de payer en laissant croire à la présence d’un louis.

Tu n’es pas l’obligé de celui qui t’invite à déjeuner. Le sentiment de sa générosité, le plaisir de ta conversation ont largement dédommagé ton hôte des quelques francs qu’il a dépensés pour toi. Évite le mouvement spontané qui te poussera à louer le choix et l’abondance inusitée des mets. Il te sera ainsi épargné un fin sourire sur le visage de ton interlocuteur.

Sache-le bien : Il n’y a pas de question d’argent pour qui méprise l’argent. Si tu as un ami millionnaire, ne sois pas, vis-à-vis de lui, arrogant comme certains orgueilleux, flatteur comme un parasite. Sois son égal, exactement comme si la formidable différence de la richesse n’existait pas.