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Considérations nouvelles sur le Traité de paix d’Andrinople

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TURQUIE ET PERSE

CONSIDÉRATIONS NOUVELLES


SUR LE


TRAITÉ DE PAIX D’ANDRINOPLE,


ET SUBSIDIAIREMENT SUR LE TRAITÉ CONCLU


ENTRE LA RUSSIE ET LA PERSE
EN 1827.


i. Traité d’Andrinople.


À M. l’éditeur de la Revue des Deux Mondes.

Monsieur,

Le traité d’Andrinople a déjà été l’objet d’un grand nombre d’observations, de la part des personnes qui s’occupent de matières politiques. Les unes ont cru y reconnaître des preuves non équivoques de la feinte modération de la Russie ; les autres ont prétendu au contraire qu’elle n’avait pas su profiter de la victoire et n’avait trouvé dans la paix qu’un dédommagement peu proportionné aux énormes sacrifices de deux campagnes. Arrivé récemment du théâtre de la guerre en Europe et en Asie, je crois devoir vous soumettre à ce sujet quelques réflexions. Peut-être serviront-elles à jeter un jour nouveau sur les résultats réels du traité d’Andrinople.

Nous n’avons pas dans ce moment à rechercher les causes de la guerre entre la Russie et la Turquie ; de quelque côté qu’ait été le droit, la paix est conclue ; nous allons seulement en examiner les différens articles et nous tâcherons d’apprécier la modération qui les a dictés. Rappelons-nous toutefois que dans le manifeste publié pour annoncer les hostilités, l’empereur de Russie avait hautement proclamé qu’il renonçait d’avance à toute augmentation de territoire, mais que la Porte paierait les frais de la guerre.

Art. ii et iii. L’empereur rend à la Porte la Moldavie et la Valachie à l’exception des îles du Danube. Rien de plus sage que cette mesure. Les bâtimens qui naviguaient sur la mer noire, obligés pendant les temps contraires de se réfugier dans le Danube, étaient soumis à plusieurs vexations des autorités turques et devaient faire une quarantaine dont les frais étaient considérables. Les îles étaient d’ailleurs peu habitées et la petite portion de territoire que la Russie acquiert de ce côté présentait peu d’utilité à la Turquie ; cet accroissement était nécessaire au bien général de la navigation, à la sûreté des équipages et des cargaisons. Il ne faudrait pas croire cependant que la Russie ait fait un grand sacrifice en restituant la Valachie et la Moldavie ; ces contrées ont été dévastées par les guerres intestines et étrangères, et par le gouvernement des hospodars cent fois plus oppressif que celui des Turcs. La population y est rare et paresseuse, le sol enfin ne produit que ce que donnent abondamment la Bessarabie, la Crimée et les côtes de la mer d’Azof. Si la Russie eût gardé ces provinces, elle aurait excité la défiance des cabinets européens bien plus disposés à contester son accroissement en Europe qu’en Asie. La mesure la plus sage était de se retirer, dans un moment où il n’y avait que des maux à réparer, des secours à administrer. Mais les conquérans ont su conserver les moyens de rentrer en temps opportun, en faisant détruire les forteresses de la rive gauche du Danube et en empêchant les Mahométans de s’y établir. De cette sorte, les provinces seront gouvernées d’après les vues de la Russie, puisque l’ambassadeur de S. M. I. a sur elles le droit de protection, et que l’hospodar nommé à vie, ne craignant plus le contrôle de la Porte, qui n’a pas le droit de s’ingérer dans l’administration, devra être dévoué à la Russie et se bornera à payer à Sa Hautesse un modique tribut.

Art. iv. Frontières nouvelles de la Turquie d’Asie. Cet article est, de tous, le plus important, et celui qui devait exciter de vives discussions. Il y est dit que la Géorgie, l’Imirétie, la Mingrélie, le Guriel, et d’autres provinces du Caucase, ont été unis à perpétuité à l’empire de Russie ; et l’on se fonde sur cette assertion pour étendre les frontières de cette partie de son territoire. Or, il nous est impossible de ne pas nous récrier contre de pareils antécédens, qui ne tendent à rien moins qu’à légitimer toutes les usurpations. Commençons par la Géorgie. Le dernier roi de ce pays, czar Héraclius, prince chéri de ses sujets, réclame l’appui de l’impératrice Catherine pour se défendre contre les Persans ; un traité est fait entre les deux souverains ; mais bientôt les Russes se retirent, laissent Tiflis sans défense, et cette ville est saccagée par l’eunuque Aga-Mehemmed-Khan, chef de la dynastie actuellement régnante en Perse. Cependant l’infortuné Héraclius, loin de décliner la protection de ses alliés, se défend courageusement. Pour récompense de sa fidélité, on l’oblige à signer une abdication en faveur de l’autocrate russe. Sa famille, privée de son héritage, est forcée de se rendre à Pétersbourg, où on la traite avec égards, mais sans lui permettre de rentrer dans sa patrie. Un seul de ses fils, Iskender-Mirza, se réfugie en Perse, et combat pour ressaisir le sceptre, puis se borne à d’inutiles protestations. En vain il dit que l’on a profité de la faiblesse et des dangers de son père ; qu’une couronne ne peut s’aliéner par la volonté seule de celui qui la porte ; qu’il y a des lois divines qui empêchent de dépouiller les orphelins ; on lui répond en envoyant ses partisans en Sibérie, et la proscription devient le prix du dévoûment aux princes légitimes.

Mais si la possession de la Géorgie présente un caractère évident d’usurpation, l’Imirétie a vu ses princes traités encore avec moins de ménagemens. Là, le souverain a été forcé d’abdiquer et ses fils, ses successeurs, ont été réduits à mendier les secours de la Porte ottomane ; ils vivent dispersés dans l’Asie mineure.

Que dirons-nous de la Mingrélie et du Guriel ? Par quel traité, par quel acte même ces provinces appartiennent-elles à la Russie ? L’une et l’autre ont un souverain qui s’est à la vérité placé sous la protection russe, mais qui, pour cela, n’a dû devenir ni sujet ni subordonné. Si ces princes préféraient aujourd’hui la protection de la Porte à celle de la Russie, de quel droit les empêcherait-on de la demander ?

Passons aux autres provinces. On veut sans doute désigner sous ce titre le Schirvan, le Cheky et le Cara-bagh, conquis sur les Persans. Mais si nous rappelons le traité de Gulistan qui a consacré la conquête (1812), n’y est-il pas dit que ces provinces conserveront la forme de leur gouvernement et leurs gouverneurs ? Or, comment ces conditions ont-elles été gardées ? Le khan du Schirvan a été obligé de s’enfuir ; celui de Cheky a dû prendre le même parti. Quant au gouverneur du Cara-bagh, qui était peu disposé à suivre ces exemples, on lui adressa Madatof, Arménien de son pays, qui se chargea de lui inspirer assez de frayeur pour obtenir son départ. La mission réussit : Madatof devint général, prit le titre de prince, fut fait gouverneur du Cara-bagh, où il hérita des richesses du fugitif ; les autorités russes remplacèrent les autorités persanes, et les priviléges de ces pays mahométans, assurés par les traités, furent anéantis.

Telles sont les provinces réunies à perpétuité à l’empire de Russie ; tel a été le mode de leur réunion ; et pour nous, qui ne croyons pas que le fait remplace le droit, nous ne saurions ni l’approuver ni considérer les pays en question comme légitimement acquis à la Russie.

C’est pourtant après cette assertion que la Russie prétend que l’extension de ses frontières du côté de la Perse l’oblige à les reculer vers la Turquie. N’est-ce pas la politique de ce diplomate qui, voyant tous les intérêts de l’Europe sur une carte, arrondissait les grandes puissances en faisant disparaître les angles formés par les territoires enclavés dans les leurs ? Qu’ont de commun les provinces de la Perse et celles de la Turquie ? rien sans doute. L’ancienne limite passait sur de hautes chaînes de montagnes ; elle était fixe et précise ; un long usage avait appris à la connaître ; des quarantaines y étaient établies. Il eût été plus loyal de dire que les Arméniens sont nombreux dans les pays que l’on acquiert ; que l’on compte sur eux pour augmenter la population géorgienne ; que la grande ville d’Akhalszik vaut mieux que toute l’Imirétie, le Guriel et la Mingrélie ; que c’est pour cela que l’on s’en empare ; qu’enfin, on espère en s’y établissant, couper la route commerciale de Batoum. Alors on alléguerait les véritables motifs de la conquête, et l’on ne voilerait pas l’ambition sous de ridicules prétextes. De ce côté, la ville de Poti seule devait appartenir à la Russie parce qu’elle est peu importante et placée au milieu d’un état étranger.

Mais ce qui rend l’article iv plus remarquable, c’est d’avoir intercalé un passage qui ne paraissant qu’accessoire, renferme cependant la partie la plus essentielle du traité. Au nord de la frontière du Guriel, est-il dit, tout le pays appartient à la Russie ; au midi, il appartient à la Turquie. Les peuples au nord de cette limite sont, si je ne me trompe, les Abbazes, les Circassiens, les Tchitchenses, les Lesguis ; leur population peut s’élever à deux millions, et elle se trouvait placée sous la protection turque. Ces peuples étaient indépendans, reconnus comme tels par les traités. À la vérité ils faisaient des excursions contre les Russes, de même que les Russes en faisaient contre eux. C’était un inconvénient attaché à la possession. Mais ces attaques ne permettaient probablement pas de s’emparer en bloc de peuples indépendans, et cela, par un traité fait avec une puissance qui n’en avait qu’un droit de suzeraineté et non de souveraineté. Il est impossible de ne pas voir que ce seul article donne à la Russie un avantage qu’elle n’avait jamais acquis dans les guerres précédentes, soit avec les Turcs, soit avec les Persans ; jamais elle n’avait gagné plus de territoire ni plus de sujets. Où est donc la générosité ? à quoi se réduit cette assurance donnée par le manifeste impérial ?

Nous passerons les articles v et vi qui tendent à assurer l’exécution de conventions antérieures.

Art. vii. Protection due aux sujets russes et conventions commerciales. Les Européens qui habitent le Levant sont assujétis à une police particulière et dépendent des autorités de leur nation. Il aurait été dangereux de les laisser sous la juridiction de la Porte, à cause du peu de fixité des lois musulmanes et de leur mode d’administration. Chaque puissance qui a des intérêts en Turquie fait à part des conventions, des capitulations. Le droit qui résulte de ces capitulations n’est cependant pas sans inconvénient. Les ambassades et les consulats ne pouvant se constituer en autorités judiciaires, un meurtrier franc ne courrait d’autre risque que d’être renvoyé chargé de fers dans son pays, où on l’acquitterait faute de preuves matérielles ; il en est a peu près de même pour des délits moins graves. Ainsi, l’article n’a rien de nouveau, et ne donne pas aux Russes plus d’avantages qu’aux autres européens. Il aurait été juste cependant que la Russie déclarât qu’elle n’accorderait plus ses passeports à des étrangers ; qu’elle promît de ne plus prétendre protéger les bâtimens construits dans les états du Grand Seigneur et montés par des hommes connus comme ses sujets, et à ne pas couvrir de son pavillon les neufs dixièmes des vaisseaux appartenant aux rayas. Mais pourquoi se réserver le droit de guerre en cas de non-exécution de cet article ? Ignore-t-on que les officiers publics n’étant pas rétribués en Turquie, il est presque impossible d’y voyager sans essuyer des contestations qui se terminent par quelques pièces de monnaie. Si l’on voulait se réserver ce motif de guerre, la paix était inutile ; bientôt il faudra tirer l’épée du fourreau. Un autre inconvénient peut résulter de cette convention. On n’ignore pas combien les intérêts des sujets turcs sont mêlés avec ceux des Russes ; nous avons vu, lors de la révolution grecque, nombre de familles émigrer en Russie sous les yeux même du Divan qui ne pouvait s’y opposer. L’humanité a dû s’applaudir de cet événement ; mais si aujourd’hui un sujet turc conspirait contre son pays en faveur des Russes, n’est-il pas évident qu’il aurait toujours un refuge assuré à bord des vaisseaux moscovites, et n’est-ce pas une violation du droit des gens que d’empêcher la Porte d’administrer la justice et de punir chez elle des crimes d’état ?

Art. viii. Indemnités aux négocians. — 18 millions de fr. Les indemnités que devaient recevoir les sujets russes en 1806 ont sans doute été fixées et diffèrent de celles que l’on demande pour la conduite de la Porte dans ces derniers temps. La bataille de Navarin est donnée ; on arme en Russie ; on équipe dans les ports, dans les arsenaux. La Porte, dont on vient de brûler les vaisseaux, dont on menace la capitale, achète au taux de la place les grains qui se trouvent dans ses ports ; elle use d’un droit reconnu chez tous les peuples, et voilà qu’on lui demande des indemnités pour les Russes ! Pourquoi les Autrichiens, les Sardes, les Anglais n’en demanderaient-ils pas aussi ? Depuis quand les gouvernemens doivent-ils payer des contributions aux négocians dont ils ont dérangé les spéculations ? Avec ce principe, il n’est pas un négociant qui, lorsqu’une de ses expéditions aura manqué, n’ait recours contre les gouvernemens ; et cette somme de 18 millions est elle-même exagérée, tant à cause de la pauvreté de la Porte, que parce que, depuis plusieurs années, l’état du commerce n’était pas satisfaisant dans le midi de la Russie ; la plupart des négocians avaient fait faillite long-temps avant les discussions avec la Porte, et toutes les maisons restantes n’avaient pas entre elles un capital aussi considérable que l’indemnité que l’on réclame. D’après cet article, la Porte rendra les fonds qui ont été perdus, soit qu’elle ait elle-même causé les pertes, soit qu’on doive attribuer à des spéculations trop vastes et mal combinées.

Les autres articles ne sont que réglementaires.


ii. Traité de Turkmen-Tchaï.

Cet examen du traité d’Andrinople serait cependant incomplet, si nous ne parlions de celui qui a été conclu en 1827 à Turkmen-Tchaï, entre la Russie et la Perse. Nous avons voulu établir que la Russie, tout en affectant un langage modéré, finissait toujours par satisfaire son ambition, et cette vérité sera mieux démontrée encore, en observant sa conduite avec l’empire persan. Peu de personnes ont été placées de manière à obtenir des données exactes sur ce qui se passa alors dans cette partie de l’Orient. Les Persans ont été considérés comme d’injustes agresseurs, et l’Europe a applaudi au triomphe de leurs ennemis. Les faits démontreront toutefois que la justice était de leur côté et que ce ne furent pas eux qui commirent les premières hostilités.

Nous avons déjà dit que d’après le traité de Gulistan (1812), la Russie avait réuni à ses possessions les provinces persanes de Cheki, Schirvan et Cara-bagh. La frontière était fixée par la plus haute chaîne de montagnes, qui partant de Gumri, borde la province d’Érivan et vient rejoindre l’Araxe ; le fleuve continuait la limite jusqu’à la mer Caspienne. Quelque temps après, le général Iermoloff, vint comme ambassadeur près du roi de Perse ; les deux puissances étaient en état de paix ; les relations de commerce s’établissaient ; les pays mahométans étaient, d’après les traités, gouvernés par des chefs mahométans. Cette bonne intelligence ne fut pas de longue durée. L’administration russe si ignorante et si avide dans l’intérieur de l’empire, le fut bien davantage dans ces contrées éloignées ; elle voulut imposer, par la force, ses lois et ses usages ; elle ne fit aucun cas de la différence de religion, de mœurs et d’habitudes ; en vain quelques hauts employés s’efforçaient-ils parfois de ménager les habitans ; les inférieurs ne leur obéissaient pas ; le gouvernement n’était qu’une occupation militaire. La police s’immisçait dans tous ses actes, et on aurait peine à croire quelles vexations elle faisait supporter à ses nouveaux sujets. Delà des mécontentemens et des insurrections ; delà la fuite d’un grand nombre de mahométans qui se retirèrent soit en Perse, soit dans les montagnes du Caucase. Enfin les chefs persans eux-mêmes quittèrent leurs résidences. Peut-être une administration sévère était-elle indispensable avec des peuples accoutumés au pillage et à l’insubordination ; peut-être la Perse n’avait-elle tout-à-fait pas droit de prendre parti pour des provinces qu’elle avait cédées ; mais des griefs plus fondés lui furent bientôt donnés par la Russie. Le capitaine Mouravieff, je ne sais sous quel prétexte de commerce, fut envoyé chez les Turcmans, près du khan de Khiva, et il suffit de sa narration pour reconnaître que le but de sa mission n’était autre que d’engager ce souverain à déclarer la guerre aux Persans. La relation de son voyage fut publiée et présentée à l’Empereur. Or, quelle puissance de l’Europe n’aurait considéré une pareille expédition comme une attaque directe, comme un motif légitime de représailles ? Toutefois la Perse ne fit aucune observation ; mais à son tour elle chercha à établir des communications avec les Mahométans du Caucase ; ses communications ne furent pas aussi claires, aussi évidentes, et en cela elle respecta davantage le droit des gens.

Cependant des discussions s’étaient élevées entre les deux empires par rapport à des tribus, qui tantôt prétendaient appartenir à l’une des puissances, et tantôt à l’autre. Le prince royal Abbaz-Mirza, envoya pour s’entendre, l’un de ses officiers nommé Mirza-Massoud, homme distingué qui avait appris dans son pays à parler le français, et était passablement versé dans les mathématiques. On convint de nommer des commissaires afin de déterminer les limites d’une manière positive ; mais le négociateur ne partit pas de Tiflis sans avoir entendu le général russe lui dire dans une réunion publique, à haute voix et en français, de grossières injures sur son maître et le charger de les lui rapporter. Les gouverneurs limitrophes n’en usaient pas avec plus de civilité, et il serait curieux de lire la correspondance qu’eurent alors avec les Persans des hommes de rang et de distinction.

On voit quels étaient les élémens de discorde lorsque les conférences s’ouvrirent en 1823 sur la délimitation des frontières. Une ardeur inconcevable d’agrandissement s’empara des commissaires russes ; il n’y eut pas un champ, pas une monticule qui ne fut l’objet d’une contestation. Là, cependant, n’était aucune ville, aucun village habitable, mais quelques prairies servant aux nomades. Les Russes prétendaient occuper toutes les positions militaires et refouler les Persans dans la plaine ; ceux-ci défendaient le terrain pied à pied. Une politique généreuse ne pouvait certes conseiller d’arracher quelques arpens de terre à un royaume que l’on avait dépouillé de ses plus riches provinces ; mais ce qui dénote plus encore avec qu’elle mauvaise foi on agissait, c’est que des officiers, des ingénieurs anglais étant au service de la Perse, on ne voulut pas les admettre aux conférences, bien que l’on sût qu’aucun Persan n’était capable de faire les opérations nécessaires. Rien ne fut résolu, et l’on se sépara.

Le but de la Russie était de posséder un petit fort appelé Geuktché, situé près du lac de Sivas, à l’extrémité d’une longue vallée. Un grand nombre de soldats russes désertaient leurs drapeaux et s’enfuyaient en Perse où ils étaient bien accueillis, et le passage de Geuktché était le plus difficile à fermer aux fuyards. Ce point appartenait à la Perse ; on offrit vainement de l’échanger contre une partie des pâturages du Moghan, situés près de l’Araxe. Abbaz-Mirza avait été sur le point d’accepter le traité qu’on lui proposait ; mais il se ravisa plus tard et ne voulut rien terminer. Cependant le chargé d’affaires de Russie ne cessait de menacer la Perse, et le roi fut lui-même obligé de lui dire que s’il voulait partir il en était le maître. Enfin, le général Iermoloff, fatigué de tant de lenteurs, fit occuper par ses troupes la ville et le territoire de Geuktché. L’agression fut évidente ; on était entré à main armée sur le territoire persan ; on y restait malgré plusieurs sommations. Le roi, dès qu’il fut instruit de cet acte d’hostilité, envoya Mirza-Sadeq, un de ses moustouphis (secrétaires), vers l’empereur Alexandre pour demander justice ; arrêté à Tiflis, on ne lui permit pas de voir le souverain. Ce fut sur ces entrefaites que le cabinet de Pétersbourg nomma comme ambassadeur le prince Mentchikoff. On sait qu’elle fut, à son égard, la conduite des Persans ; ils le firent prisonnier et se précipitèrent sur les provinces russes. Alors la guerre fut commencée. Elle se termina en 1827 par l’addition à l’empire russe d’une nouvelle province persane, et par le tribut d’une somme d’argent exorbitante pour un pays pauvre et sans crédit public (80 millions de roubles).

Tel est l’exposé des événemens qui ont précédé le traité de 1827. Je n’ai omis qu’une clause peu importante et sur laquelle cependant la Russie insistait vivement : c’était l’établissement d’un consul à Recht, sur la mer Caspienne. Le roi répondait qu’il n’était pas assez puissant dans cette ville pour garantir la sécurité du consul, et qu’il ne donnerait son adhésion que lorsqu’il aurait établi son autorité dans la province rebelle dont elle est la capitale.

En commençant les hostilités, le cabinet moscovite ne négligea pas, suivant son usage, de publier un manifeste dans lequel il mettait tout le droit de son côté. Il disait que cette guerre était une guerre de religion, que les Persans avaient rompu les traités par la violation du territoire russe, par la détention du prince Mentchikoff, par la non-fixation des limites. Il ajoutait qu’il fallait châtier le roi de Perse et qu’il ne reconnaîtrait pas l’hérédité du prince royal, etc. Nous avons répondu à plusieurs de ses griefs ; voici le résumé de notre examen :

1o Les Russes et non les Persans violèrent les premiers le territoire étranger ; les plus grandes difficultés ont été suscitées par leur manque de bonne foi, par leurs mauvais procédés envers les Persans, par les manières hautaines et despotiques de leurs agens.

2o Les Persans n’ont pas fait une guerre de religion. Ils se sont servi de ce moyen comme les Russes s’en servent quand ils protègent les rayas de la Turquie.

3o Le cabinet russe, quels que fussent ses griefs contre la Perse, n’avait aucun droit de s’immiscer dans la succession à la couronne persane ; les droits d’hérédité depuis quelque temps ont été mieux gardés en Perse qu’en Russie, et c’était une conduite odieuse et immorale que d’oser rompre ce lien de légitimité qui seul empêche un royaume tout entier d’être la proie des discordes et des guerres civiles. Qu’eût dit la Russie, si la Perse avait prétendu reconnaître alors Constantin plutôt que Nicolas ?

4o Nous condamnons hautement la conduite des Persans envers le prince Mentchikoff ; mais la Russie devait-elle envoyer un ambassadeur au milieu de tant de symptômes de guerre ? Un gouvernement plus asiatique qu’européen ne devrait pas commettre de pareilles fautes, s’il ne veut pas que l’on croie qu’il cherchait lui-même de nouveaux motifs de plainte.

Nous n’avons rien à dire du traité qui termina cette guerre. Les Russes ont pris une province fertile ; ils ont intercepté la route commerciale entre la Turquie et la Perse. Devant naviguer seuls sur la mer Caspienne, ils en feront seuls le commerce. Mais ces avantages sont encore peu de chose pour le cabinet de Pétersbourg. Ce qu’il désire aujourd’hui, ce sont les provinces du Guilan et du Mazanderan, ainsi que la forteresse d’Asterabad. Toujours insatiable, il espère, n’en doutons pas, que les Persans ne paieront pas leur contribution de guerre, et alors il aura bientôt un prétexte légitime pour s’emparer de ces vastes contrées.

Agréez, etc.

Fontanier.


Paris, 15 janvier 1830.