Considérations physiologiques sur la transfusion du sang

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école impériale vétérinaire de toulouse






CONSIDÉRATIONS PHYSIOLOGIQUES

SUR LA



TRANSFUSION DU SANG


La vie n’est pas anéantie immédiatement par les hémorrhagies mêmes les plus intenses ; on peut rappeler cette vie près de s’éteindre en rendant du sang en nature.


par
Albin William Jean-Marie DUBOURG
médecin-vétérinaire
Né à Mas-d’Agenais (Lot-et-Garonne).



THÈSE POUR LE DIPLÔME DE MÉDECIN-VÉTÉRINAIRE
Présentée et soutenue le 20 juillet 1870



TOULOUSE
IMPRIMERIE J. PRADEL ET BLANC
rue des gestes, 6.

1870
ÉCOLES IMPÉRIALES VÉTÉRINAIRES



Inspecteur général.
M. H. BOULEY, O. ❄, Membre de l’Institut de France, de l’Académie de Médecine, etc.



ÉCOLE DE TOULOUSE



Directeur.

M. LAVOCAT ❄, membre de l’Académie des Sciences de Toulouse, etc.

Professeurs.

MM. LAVOCAT ❄. Physiologie et tératologie.
Anatomie des régions chirurgicales.
LAFOSSE ❄. . Pathologie médicale et maladies parasitaires.
Police sanitaire.
Jurisprudemce
Clinique et consultations.
LARROQUE. . Physique.
Chimie.
Pharmacie et Matière médicale.
Toxicologie et Médecine légale.
GOURDON. . . Hygiène générale et Agriculture.
Hygiène appliquée ou Zootechnie.
Botanique.
SERRES. . . . Pathologie et Thérapeutique générale.
Pathologie chirurgicale.
Manuel opératoire et Maréchalerie.
Direction des Exercices pratiques.
ARLOING. . . Anatomie générale.
Anatomie descriptive.
Extérieur des animaux domestiques.
Zoologie.

Chefs de Service.
 
MAURI. . . . Anatomie, Physiologie et Extérieur.
BIDAUD. . . . Physique, Chimie et Pharmacie.
N. . . . . . . . Clinique et Chirurgie.


JURY D’EXAMEN



MM. BOULEY, O ❄, Inspecteur-général.
LAVOCAT ❄, Directeur.
LAFOSSE ❄, Professeurs.
LARROQUE,
GOURDON,
SERRES,
ARLOING,
Mauri, Chefs de Service.
Bidaud,


PROGRAMME D’EXAMEN



INSTRUCTION MINISTÉRIELLE
du 12 octobre 1866.



THÉORIE Épreuves écrites Dissertation sur une question de Pathologie spéciale dans ses rapports avec la Jurisprudence et la Police sanitaire, en la forme soit d’un procès-verbal, soit d’un rapport judiciaire, ou à l’autorité administrative ;
Dissertation sur une question complexe d’Anatomie et de Physiologie.
Épreuves orales Pathologie médicale spéciale ;
Pathologie générale ;
Pathologie chirurgicale ;
Maréchalerie, Chirurgie ;
Thérapeutique, Posologie, Toxicologie, Médecine légale ;
Police sanitaire et Jurisprudence ;
Agriculture, Hygiène, Zootechnie.
PRATIQUE Épreuves pratiques Opérations chirurgicales et Ferrure ;
Examen clinique d’un animal malade ;
Examen extérieur de l’animal en vente ;
Analyses chimiques ;
Pharmacie pratique ;
Examen pratique de Botanique médicale et fourragère.
À la mémoire de mon Grand-Père paternel et de mon Oncle GISCOS.




À MON PÈRE, À MA MÈRE.




À MON FRÈRE, À MA SŒUR.




à tous mes parents




à mes amis.

À mon ami Calixte-Prosper CHAMPETIER,
faible gage d’amitié.
CONSIDÉRATIONS PHYSIOLOGIQUES
sur la
TRANSFUSION DU SANG

La vie n’est pas anéantie immédiatement par les hémorrhagies même les plus intenses ; on peut rappeler cette vie près de s’éteindre en rendant du sang en nature.


La transfusion du sang (transfundere, transvaser, verser d’un vase dans un autre) est une opération qui consiste à faire passer du corps d’un animal sain, une certaine quantité de sang dans le corps d’un animal de même espèce.


I

historique


De tout temps, on a eu l’idée de transvaser le sang d’un organisme dans un autre. Ovide en parle dans ses Métamorphoses, lib. viii ; et Lamartinière nous affirme que la transfusion du sang était connue des anciens. Pour les modernes, la connaissance de cette opération remonte au xviie siècle ; elle aurait été préconisée par Libavius, chimiste Allemand. Richard Lower la pratiqua en 1665 sur le chien. Pendant que Major expérimentait en Allemagne, Denis de concert avec d’Emmerets, à Paris, tentaient cette opération sur l’homme. La hardiesse de ces deux médecins eut un grand retentissement en France. Les résultats fâcheux qu’ils obtinrent leur attirèrent de violentes attaques de la part des sociétés savantes ; G. Lamy considérait cette opération comme meurtrière ; Pérault et Lamartinière lançaient des pamphlets contre eux et les tournaient en ridicule. Un arrêt du Parlement, en date du 17 avril 1668, défendit qu’on pratiquât cette opération sur l’homme, jusqu’à ce qu’elle eût reçu la sanction de l’Académie de Médecine. La mort du baron Bon, à Paris, et d’un phthisique à Rome, fut une des causes principales pour lesquelles la docte compagnie refusa de donner son assentiment.

Pendant qu’en France on s’occupait d’étouffer cette innovation, Riva et Manfredi faisaient tous leurs efforts pour la répandre en Italie.

Jusqu’en 1818, la transfusion du sang était complètement tombée dans l’oubli. C’est à cette époque qu’un physiologiste anglais, Blundell, se livra à des expériences sur des animaux ; il publia le résultat de ses observations en 1825. Grâce à ses travaux, ainsi qu’à ceux de Prévost et Dumas, de Dieffenbach et de quelques autres médecins physiologistes, la transfusion du sang occupe aujourd’hui un rang assez important dans la thérapeutique. Elle n’est pas destinée, bien certainement, comme l’avaient cru de prime abord quelques médecins, à guérir toutes les maladies, ou à prolonger la vie indéfiniment ; mais, dans les deux médecines, en médecine humaine comme en médecine vétérinaire, elle peut rendre de grands services dans des cas désespérés. Les résultats qu’on a obtenus dans ces dernières années, nous prouvent que c’est à tort qu’on l’avait placée au rang des opérations inutiles. Les études chimiques et microscopiques du sang, qui ont été faites depuis quelque temps, sont sans doute la cause des résultats heureux qu’ont obtenu un grand nombre de chirurgiens.


II

le sang jouit de propriétés vivifiantes.


A. Si on injecte dans les veines d’un animal exangue, une certaine quantité de sang pris sur un sujet de même espèce que lui, on voit cette sorte de cadavre recouvrer peu à peu ses facultés qui semblaient éteintes. Ce retour à la vie, s’annonce par de profonds soupirs ; des mouvements alternatifs de dilatation et de resserrement de la pupille ; par la sortie involontaire des excréments et des urines, et quelquefois par des vomissements. Ce sont là les phénomènes presque constants que Dieffenbach a observés.

B. Brown-Séquard est parvenu à rétablir la contractilité musculaire, alors même que la rigidité cadavérique s’était produite. Pour cela, il lia l’aorte ventrale à un chien ; le train postérieur se paralysa bientôt, se refroidit ; les muscles des membres thoraciques étaient tendus, et toute la région comprise au-delà de la ligature était froide. Aussitôt que la circulation fut rétablie, le train postérieur revint à l’état physiologique. Cette expérience nous prouve non seulement que le sang jouit de propriétés vivifiantes, mais encore que la contractilité musculaire est entièrement soumise à l’action du fluide nourricier ; du reste, Flourens a, depuis longtemps, mis hors de doute son indépendance avec les nerfs moteurs.

C. Le même physiologiste anglais a pris la tête d’un chien qu’il venait de décapiter ; au bout de huit ou dix minutes, c’est-à-dire, après que toute excitabilité avait disparu dans la masse encéphalique, il a injecté du sang défibriné et oxygéné par les jugulaires et les vertébrales ; aussitôt l’injection faite, il a constaté que les muscles des yeux et de la face se contractaient. Il a répété la même expérience sur un membre pris sur un sujet, alors que la rigidité cadavérique s’était produite : il est parvenu à rétablir la contractilité musculaire.

À quoi est due la production de ces phénomènes, si ce n’est à la présence d’une certaine quantité de sang jouissant encore de ses propriétés vivifiantes ?

Legallois a prétendu, lui, qu’on pourrait entretenir la vie indéfiniment, si on avait une source qui pût fournir assez de sang artériel pour que l’injection fût continue. Mais ces manifestations de vie sur les cadavres, ne sont que des effets d’excitabilité ; et cette force inconnue, qui conserve la matière animale, en tant que matière vivante, ne se compose pas, elle est cohérente à l’animal. On ne peut qu’aider un sujet affaibli à réparer ses pertes ; mais, dès que la mort réelle a frappé sa victime, plus de revivification, qui serait alors une résurrection. Il n’y a plus qu’une simple excitation qui cesse de se produire lorsque la fermentation putride commence.


III

principe vivifiant du sang. — propriétés physiologiques du sang veineux et du sang artériel.


La composition du sang est très complexe ; pour l’intelligence du sujet, il suffit de savoir qu’il contient de la fibrine, des globules, de l’eau et des matières extractives. Faut-il injecter du sang avec tous ses éléments, pour obtenir le résultat qu’on se propose, ou est-il dans la composition du fluide nutritif, un des éléments qui jouisse de propriétés vivifiantes ? — Les globules seuls sont doués de cette propriété.

a. Propriétés négatives du sérum. — Magendie, voulant apprécier les proportions respectives du caillot et du sérum, pratiqua à un chien une saignée de huit onces, et injecta à la place une demi-livre d’eau. Le surlendemain, il répéta la même opération, et il continua ainsi de deux jours en deux jours, jusqu’au dixième jour. Le chien alors était devenu très faible, et pouvait à peine se remuer. Magendie avait remarqué dans le cours de ses expériences, que la quantité de sérum allait toujours croissant, tandis que les forces du sujet allaient toujours en s’affaiblissant. Cette expérience tend donc à nous prouver que ce n’est pas le sérum qui est la partie importante pour l’exercice des fonctions animales.

Une expérience plus concluante encore a mis hors de doute les propriétés négatives du sérum. On a pratiqué une saignée à un chien, et on lui a retiré tout son fluide nutritif. On a injecté dans ses veines une quantité d’eau tiède, égale à celle du sang qu’il avait perdu ; une faible excitation s’est produite, et l’animal n’a pas tardé à mourir. On a répété la même expérience sur un autre chien ; seulement, l’eau a été remplacée par du sérum. Les résultats obtenus furent les mêmes que la première fois. Le sérum est donc une partie inerte du sang, ne jouissant d’aucune propriété vitale ; il agit seulement comme dissolvant, et comme véhicule des matières solides.

b. Propriétés négatives de la fibrine. — La fibrine n’est pas non plus le principe vivifiant du sang ; elle a été considérée, au contraire, comme un poison. Bischoff lui reprochait d’être la cause des insuccès qu’on obtenait, en transfusant du sang d’un animal à un autre animal d’espèce différente. Ce physiologiste introduisit du sang de poule défibriné dans les veines d’un chien ; il eut un plein succès : aucun des accidents qui se produisaient, alors que le sang n’était pas défibriné, ne se manifestèrent. Le même expérimentateur a observé que le sang, quoique défibriné, tout en n’agissant pas comme poison, n’était pas toujours apte à rappeler la vie chez des animaux d’espèce différente à celui qui l’avait fourni ; mais il a observé aussi, que les convulsions qui se produisaient avec le sang contenant tous ses éléments, ne se manifestaient pas. Il a conclu de là, que la fibrine jouissait de propriétés toxiques, dues à l’existence d’un principe immatériel, qui était cause aussi de sa fluidité dans le sang en circulation. Pourquoi créer un principe immatériel, pour expliquer, à la fois, l’action nuisible de la fibrine, et sa fluidité dans le sang ? Si cet élément est à l’état de dissolution dans le sérum, il le doit à la force vitale ; or, est-il logique d’admettre que cette force, qui fait que nous sentons, que nous nous mouvons, qui régit toutes les fonctions de nos organes, jouit de propriétés toxiques. La vie ne se manifeste-t-elle pas de la même manière chez tous les animaux ? Nous verrons plus tard les avantages qu’on a à injecter du sang défibriné, et combien cette substance est susceptible de perdre ses propriétés. Cherchons donc l’explication de cette espèce d’empoisonnement dans l’agent même qui l’a produit. Il est probable que la fibrine n’est pas identique chez tous les animaux, et l’on comprend que la fibrine propre aux mammifères, puisse agir d’une manière nuisible chez des animaux d’une autre classe et vice-versa. Ce même physiologiste a remarqué aussi que la fibrine du sang veineux jouissait de propriétés plus malfaisantes que celle du sang artériel.

La fibrine et les autres éléments tenus en suspension ou en dissolution dans le sérum, ne donnant que des résultats négatifs, c’est donc aux particules rouges, aux globules, que le sang doit ses propriétés vivifiantes. Les corpuscules hématiques existent dans les deux variétés de sang, et cependant, le sang veineux et le sang artériel, ne jouissent pas de propriétés physiologiques identiques.

c. Propriétés physiologiques du sang veineux et du sang artériel. — Bichat a substitué chez un chien, au sang rouge qui se rendait à une patte, du sang noir fourni par la jugulaire d’un autre chien. Il a remarqué que, dans tous les cas, le membre de l’animal était comme paralysé. Il a aussi injecté du sang veineux dans la carotide d’un animal de même espèce que celui qui avait fourni le fluide, il a vu aussitôt se manifester des symptômes d’étouffement, suivis d’un état de syncope et de mort. Ces accidents sont-ils dus à la fibrine ? — L’étude différentielle du sang veineux et du sang artériel nous éclairera sur ce point.


IV

étude comparative du sang veineux et du sang artériel : conséquences.


Deux variétés, de sang circulent dans le corps de l’animal : le sang noir ou veineux et le sang rouge ou artériel. Nous avons déjà dit que la fibrine du sang veineux jouissait de propriétés toxiques plus prononcées que celle du sang artériel. La chimie n’a encore décelé aucun principe délétère ; dans les deux variétés de fluide nourricier, on trouve les mêmes éléments ; les proportions dans lesquelles ils s’y trouvent varient fort peu. Le sang rouge est plus coagulable que le sang noir, il renferme un peu plus de fibrine ; mais si une phlegmasie se déclare sur un point de l’organisme, le sang noir renferme une plus grande quantité de ce principe immédiat que le sang artériel, et cependant il n’acquiert pas les propriétés du premier. Quant aux matières extractives, elles sont tantôt en quantité plus considérable dans le sang vermeil, tantôt la somme de ces mêmes matières y est moindre. On a cru que le sérum du sang artériel contenait plus de matières grasses et de matières extractives que le sang veineux. Nous avons déjà prouvé que le sérum était un simple agent physique ; inutile de nous y arrêter plus longtemps. La différence des dimensions des globules du sang noir et du sang rouge, n’est pas non plus une thèse soutenable. Il existe une harmonie parfaite entre les corpuscules hématiques et les capillaires, par contre, leurs dimensions doivent toujours être les mêmes ; Muller et d’autres micrographes ont prouvé combien cette opinion était peu fondée. Cherchons donc ailleurs l’explication des différences physiologiques que présentent les deux variétés de fluide. L’expérience a prouvé qu’elles étaient dues à la quantité d’oxygène ou d’acide carbonique qu’ils tiennent en dissolution. Le sang artériel est toujours le plus riche en oxygène, tandis que le sang veineux est chargé, au contraire, d’acide carbonique. Cette dernière variété de fluide nourricier, en arrivant au poumon se modifie : de noir qu’il était, il devient rouge, et en même temps il récupère ses propriétés vivifiantes. Cette transformation n’est que le résultat de l’oxydation des globules. Si on empêche l’air, au moyen d’un robinet adapté à la trachée, de pénétrer dans les poumons, ces modifications ne se font pas, et l’animal ne tarde pas à mourir. Un sujet ainsi asphyxié, peut-être ramené à la vie, en envoyant au cerveau, par les artères, du sang vermeil d’un autre animal de même espèce ; le sang transfusé de la sorte ne tarde pas à prendre tous les caractères du sang noir. Si on laisse un libre accès à l’air pour se rendre dans les poumons d’un animal chez lequel on aura transformé la masse totale du sang en sang veineux, par le moyen sus-indiqué, nous verrons bientôt le sang artériel apparaître et les fonctions se rétablir.

Le phosphate de soude, le nitre, le borate de soude peuvent communiquer au sang noir la couleur vermeille caractéristique du sang artériel ; mais ces composés ne lui communiquent jamais les propriétés physiologiques de ce dernier. Dans l’économie animale, la couleur vermeille est toujours un indice certain des propriétés vivifiantes du sang. Cette teinte peut varier d’intensité, suivant la température des contrées qu’on habite.

Nous pouvons tirer les conclusions suivantes de l’étude comparative du sang veineux et du sang artériel : 1° L’oxygène tenu en dissolution dans le sang est le seul principe vivifiant.

Le sang artériel étant chargé d’une quantité plus considérable d’oxygène, doit être préféré au sang veineux.

Les globules étant les porte oxygène, sont le seul élément actif du fluide nourricier.

Le sang veineux ne doit cependant pas être rejeté. La phlébotomie est une opération très simple, que tout le monde peut pratiquer ; et de plus, il est très facile d’arrêter l’hémorrhagie volontaire qu’on a provoquée. Le sang noir peut, au contact de l’air, acquérir les propriétés du sang artériel. Il serait superflu de rapporter ici les expériences faites à ce sujet, il suffit de noter le fait. La substitution de l’oxygène à l’acide carbonique, est un phénomène purement physique qui s’opère aussi bien à l’air libre, qu’au sein de l’organisme animal ; on peut hâter ce déplacement des deux gaz par le battage, opération qu’on pratique pour enlever la fibrine. Comme nous allons le voir, le sang perd très vite ses propriétés vivifiantes ; il serait imprudent, téméraire même, de le soumettre au battage pendant un temps assez long pour transformer la masse à injecter en sang vermeil. La saine physiologie veut que le sang veineux soit injecté par les veines. Chez nos animaux domestiques, la jugulaire est le vaisseau qu’on doit choisir de préférence. Le sang se rend alors directement dans le cœur droit, et de là dans le poumon, où il subit des modifications si importantes pour l’entretien de la vie. Si on injectait le sang veineux par les artères on aggraverait de beaucoup l’état du sujet déjà affaibli par une hémorrhagie ; avant d’être soumis à l’action de l’oxygène de l’air, le fluide nourricier aurait à parcourir un chemin plus ou moins long, pour se rendre au cœur droit, et de là dans le poumon, organe dans lequel s’opère l’hématose. À l’état anémique du sujet viendrait s’ajouter, dans les organes qu’il aurait traversés, l’action stupéfiante du sang veineux.

Le sang artériel peut indifféremment être injecté par les veines ou par les artères.

Injecté par les veines, il se rend du cœur droit dans les poumons, où il traverse les capillaires, sans éprouver aucune modification, et se rend au cœur gauche, qui doit le distribuer dans les autres parties du corps. Nous croyons même qu’il est préférable d’avoir recours à l’injection veineuse dans tous les cas ; le sang artériel introduit de la sorte dans le corps d’un animal exsangue, surtout par la jugulaire, vaisseau très rapproché de l’organe central de la circulation, va subitement apporter la vie à deux viscères essentiels, indispensables : le cœur et le poumon.


V

durée de la vitalité du sang.


Le sang ne conserve pas indéfiniment la propriété de rappeler à la vie un animal exsangue ; il serait difficile de préciser combien de temps après sa sortie de la veine il peut être employé : les expériences manquent à ce sujet ; nous n’avons pour nous guider que l’induction physiologique. Dieffenbach a bien essayé d’élucider cette question ; mais, il le dit lui-même, les résultats ont été si variés, qu’on ne peut pas, d’une manière certaine, se prononcer sur la durée de la vitalité du sang. Il paraît que cette vitalité commence à diminuer trois heures après la sortie du sang des vaisseaux, et que six heures après il est presque impropre à rétablir les fonctions vitales ; passé ce laps de temps, il peut encore produire quelques signes de vie, prolonger pour ainsi dire l’agonie de l’animal. M. Blundell a obtenu des résultats bien différents ; ce physiologiste nous assure avoir rappelé à la vie un animal, en injectant du sang qui avait été recueilli depuis vingt-quatre heures.

Nous sommes loin de mettre en doute les expériences de M. Blundell ; nous nous permettrons cependant de faire quelques commentaires. Le sang participe à la vie qu’il est chargé de porter à tous les organes. Ce qui le prouve, c’est qu’aussitôt après sa sortie de la veine, il change de propriétés physiques. Ce nouvel état sous lequel il se présente, n’est dû qu’à un effet cadavérique. La coagulation étant complète, les globules n’ont pas tout-à-fait perdu leurs propriétés vivifiantes ; mais, éloignés de la source de vie, ils ne peuvent tarder de passer à l’état de matière inerte, et alors ils ne jouissent plus que de propriétés excitantes, dues à l’oxygène dont ils sont chargés, qui se manifestent par une action réflexe sur les sujets sur lesquels on expérimente. Des expériences nombreuses doivent donc encore être faites, avant de pouvoir se prononcer sur la durée de la vitalité du sang.

Le sang desséché et redissous dans l’eau, n’a jamais produit une revivification complète ; il a produit sur les animaux exsangues une excitation générale, une amélioration apparente mais fictive, qui, dans tous les cas, a été suivie de mort. Ce résultat ne doit pas nous surprendre ; nous venons de voir que, d’après Dieffenbach, le sang, six heures après sa sortie de la veine, n’était plus apte à rétablir les fonctions vitales, et qu’alors il n’était plus qu’une sorte de cadavre. Pour que le sang desséché fût capable de rappeler à la vie un animal épuisé par une hémorrhagie, il faudrait qu’il renfermât la force vitale à l’état latent. Si cela était, le sujet qui l’a fourni, et qui en même temps lui a donné sa vitalité, conserverait aussi la force vitale à l’état latent ; si on pouvait la rendre sensible chez l’un, on pourrait aussi la faire développer chez l’autre, et, dés-lors, la question de l’immortalité serait résolue.

Ce serait à contre cœur que nous soutiendrions une thèse qui nous conduirait à comparer la vie à un fluide impondérable tel que le fluide électrique. Laissons donc de côté cette question si ardue, le problème est encore à résoudre ; constatons seulement que le fluide nourricier est capable de subir les effets cadavériques, et qu’alors ce n’est plus qu’une matière organique inerte.

Nous croyons avoir suffisamment prouvé que le sang jouit de propriétés vivifiantes très marquées ; l’étude comparative du sang veineux et du sang artériel nous a appris que le second devait être préféré au premier, et que les globules étaient le seul élément actif. Avant d’étudier les effets produits par la transfusion du sang d’un animal sur des animaux d’espèce différente, nous allons dire un mot sur les précautions à prendre pendant l’opération. Nous laissons aux chirurgiens le soin de nous apprendre quel est le procédé, l’appareil qui offre le plus de chances de succès.


VI

précautions à prendre pour la transfusion.


Dans les hémorrhagies, d’après les expériences de M. Viérordt, la mort n’est que la conséquence de la diminution des globules hématiques. Il est évident qu’une hémorrhagie très intense, à jet presque continu, occasionnera de plus grandes perturbations dans l’organisme qu’une hémorrhagie lente. Les données physiologiques nous conduisent du moins à cette conclusion. M. Soden a remarqué que chez des sujets dont les pertes de sang avaient été très rapides, l’opération avait toujours été infructueuse ; tandis que des sujets affaiblis par des hémorrhagies lentes avaient mieux résisté. On doit donc être assez circonspect avant d’entreprendre l’opération. — Il faut empêcher l’introduction de l’air dans les vaisseaux. Tout le monde connaît les accidents fâcheux qui en résultent, ce serait peine inutile de s’appesantir là-dessus. — Nous recommanderons aussi d’injecter le sang aussitôt après sa sortie de la veine, après l’avoir préalablement défibriné par le battage. Cette préparation à faire subir au sang n’est pas indispensable ; mais elle offre plus de chances de succès. Le battage, loin de détruire les globules sanguins, les met en contact plus direct avec l’air atmosphérique, et ils se chargent plus facilement d’oxygène qui est, comme nous le savons, le principe vivifiant. De plus, la fibrine une fois enlevée, on évite les accidents qu’occasionnerait la coagulation du sang dans l’appareil à injection ou dans les vaisseaux. La mort, due souvent à la formation de caillots qui entravent la circulation, n’est plus à redouter. C’est un accident de moins qu’on a à craindre. En pratiquant le battage, on atteint donc un double but. Cependant, si on employait du sang artériel et qu’on voulût injecter le fluide nourricier avec tous ses éléments, il serait bon, d’après nous, de mélanger au sang une solution alcaline jouissant de la propriété de conserver la fluidité du sang et qui fût sans action malfaisante sur l’organisme. C’est à dessein que nous faisons cette remarque exclusivement pour le sang rouge, puisque nous avons posé comme règle générale, que le sang veineux devait toujours être soumis au battage, afin de lui faire dissoudre une certaine quantité d’oxygène. — Une condition indispensable à remplir aussi, c’est de maintenir toujours le sang qu’on injecte à la température de 30 ou 40°, c’est-à-dire à une température se rapprochant le plus possible de celle qui règne dans l’organisme animal.

Voilà succinctement exposés les principes à observer avant de pratiquer la transfusion du sang. Il est cependant une condition essentielle à remplir, et que nous avons à dessein passée sous silence : le sang qu’on transfuse doit être pris sur un animal de même espèce que celui sur lequel on opère. Cette question, très importante, mérite une étude particulière.


VII

effets de la transfusion du sang d’un animal sur d’autres animaux d’espèce différente.


M. Blundell, MM. Prévost et Dumas ont fait à ce sujet une série d’expériences très intéressantes. M. Dieffenbach ne les trouvant pas assez concluantes, les a répétées plusieurs fois ; voici ce qu’il nous dit dans son compte-rendu : « Je n’ai jamais parfaitement réussi à ranimer un animal avec le sang d’animaux d’espèce différente. Des chiens furent cependant quelquefois tirés de leur état de mort apparente, par la transfusion médiate de sang de brebis ou d’homme ; mais la plupart d’entre eux périrent très promptement au milieu de convulsions violentes, surtout lorsque j’avais employé du sang humain. Aucun de ces animaux ne survécut au sixième jour. D’autres expérimentateurs cependant paraissent avoir été plus heureux que moi. M. Blundell, entre autres, assure qu’il a rappelé un chien à la vie en lui infusant du sang pris sur un homme, et que l’animal survécut parfaitement à cette expérience. Quant à moi, malgré toutes les précautions imaginables, j’ai constamment échoué »[1].

Nous ferons remarquer en passant, que M. Blundell a toujours obtenu des résultats plus satisfaisants que tous les autres expérimentateurs. Le doit-il à l’influence du climat britannique, ou à son modus faciendi ?

Nous devons toujours ajouter foi à ce que nous disent les disciples de la science ; bien certainement, nous ne le pensons pas du moins, ils ne nous ont jamais transmis des résultats qu’ils n’avaient pas obtenus. Mais, enorgueillis par leurs découvertes, n’ont-ils pas pu quelquefois les exagérer ? — Il nous est permis de nous prononcer pour l’affirmative, sans craindre de les blesser. Cette observation, tout-à-fait en dehors du sujet, et qui dans la circonstance nous paraît très juste, sera nous le pensons, accueillie avec bienveillance.

a. Sang humain injecté dans un chat. — Nous allons rapporter les résultats obtenus en transfusant du sang d’un animal sur des animaux d’espèce différente. Du sang humain fut injecté par Dieffenbach dans les veines d’un chat ; l’opération fut pratiquée dans d’excellentes conditions. Après l’injection de trois gros de sang, le chat commença à pousser des cris plaintifs, très forts, des soupirs profonds et répétés ; la respiration et la circulation étaient accélérées ; à mesure que la quantité de sang injecté augmentait, la gêne de la respiration devenait plus grande, et l’animal mourut pendant l’introduction du deuxième gros, après avoir fait quelques mouvements violents mais non convulsifs. À l’autopsie, on trouva que presque tous les organes étaient gorgés de sang noir et coagulé : principalement les reins, le foie, la rate et les cavités droites du cœur. Le cerveau et le cervelet étaient aussi injectés, et à la base du crâne on remarquait une extravasation de sang d’un demi-pouce environ de diamètre. Cet épanchement devait sans doute être dû à la rupture des capillaires. Il est probable qu’on aurait pu le constater dans d’autres organes.

b. Sang de bœuf injectédans un mouton. — Quarante onces de sang de bœuf furent injectées dans la jugulaire d’un mouton, sans avoir pratiqué au préalable une saignée sur ce dernier. L’opération fut pratiquée en quatre reprises différentes ; l’expérience terminée le mouton portait la tête basse, la marche était lente ; mais il ne semblait éprouver aucune souffrance. On le sacrifia quelques heures après, et on ne trouva qu’une très grande réplétion des cavités du cœur et des vaisseaux sanguins.

À des chiens. — Après avoir enlevé environ 500 grammes de sang sur un carlin, on a injecté une once et demie de sang de bœuf, resté à l’air pendant quarante heures. La respiration et la circulation s’accélérèrent, et peu à peu elles reprirent leur rhythme normal. L’animal poussa quelques gémissements, les pupilles se dilatèrent, et l’opération terminée il semblait devoir succomber à une mort prochaine. Après trois heures, son état s’était amélioré ; au bout de quelques jours, il était complètement rétabli. Le même sujet servit à répéter la même expérience ; seulement, on ne lui enleva qu’une once et demie de sang, et on lui injecta du sang de bœuf tué depuis vingt-quatre heures. Les accidents furent les mêmes ; ils furent plus violents, et vers la fin de l’expérience, l’animal tombé, dans une sorte de stupeur, gardait toutes les positions qu’on lui faisait prendre. Il resta dans cet état pendant près de huit heures, et le lendemain il fut trouvé mort. L’autopsie fit voir que les vaisseaux du cerveau et les cavités droites du cœur étaient distendues par du sang noir et coagulé.

Une troisième expérience fut répétée chez un chien jeune et vigoureux ; on lui enleva par la jugulaire une livre et demie de sang, et on lui injecta en quatre reprises différentes et à un intervalle de deux minutes, 16 grammes de sang de bœuf conservé à l’air depuis vingt-quatre heures. L’opération terminée, l’animal resta étendu sans mouvement ; quelques instants après, il rendit une assez grande quantité d’urine limpide et presque inodore, et les signes de vie devinrent un peu plus prononcés ; il releva la tête, son état général semblait s’être bien amélioré ; six heures après, il succomba.

c. Sang de lapin, de cochon et de veau injecté au chat. — Dieffenbach a aussi injecté du sang de lapin dans un chat ; une seconde après l’opération, il put remarquer que la respiration était accélérée, l’animal poussait des cris plaintifs, et était en proie à de violentes convulsions. Au bout d’une minute, calme parfait, qui dura quinze secondes. Puis l’animal se mit à ramper en se servant des pattes de devant. À la fin de la douzième minute, tremblement violent de tous les membres, auquel succéda un très grand accablement général. Pendant trois jours, l’animal fut sans appétit, le ventre était tuméfié et la chaleur animale avait sensiblement diminué. Il succomba le quatrième jour. À l’ouverture du cadavre, on constata que tous les organes intérieurs étaient pâles et friables, que le canal intestinal, distendu par des gaz, avait sa membrane interne très pâle ; le cerveau et le cervelet étaient aussi très pâles, et le cœur ne contenait que quelques gouttes de sang brunâtre.

Du sang de cochon, injecté dans les vaisseaux de deux chats, a produit des désordres très graves, qui semblaient annoncer une mort prochaine ; une demi-heure après que l’injection a été pratiquée, sont survenus des vomissements et des évacuations alvines très abondantes. Six heures après, fièvre très intense ; le lendemain, cessation de tous les accidents et rétablissement progressif. Chez un chien, les résultats furent à peu près les mêmes.

« Une once de sang environ fut tirée de la jugulaire d’un jeune chat, et on injecta en place la même quantité de sang de veau, tenu à l’air pendant vingt-quatre heures, mais passé à travers un linge et convenablement chauffé. L’injection fut poussée du côté du cœur ; aussitôt, respiration très pénible, cris, faiblesse extrême et syncope profonde. Un scrupule[2] du même sang fut alors poussé dans la veine, du côté du cerveau ; au même moment, l’animal sortit de son état de mort apparente, se roula à terre, et, au bout de quelques instants, parut avoir cessé de vivre. On ouvrit alors le ventre et la poitrine ; le cœur se contractait lentement et faiblement. On fit passer ensuite un demi-scrupule du même sang dans la veine iliaque en poussant l’injection vers le coeur, qui commença aussitôt à présenter des mouvements plus forts, en même temps que la circulation devint plus active. Le même phénomène se manifesta à la suite de l’injection d’une même quantité de sang, faite dans l’aorte ascendante et poussée vers le cœur ; mais, au bout de quelques instants, tous les signes de vie s’éteignirent. »

La série d’expériences que nous venons de citer, appartiennent toutes à M. Dieffenbach ; ce physiologiste en a tiré les conclusions suivantes :

« 1° Le sang conservé pendant quelque temps et tenu liquide par l’agitation, puis passé à travers un linge et injecté dans les veines d’un animal d’espèce différente, est promptement mortel ;

2° Une forte saignée, portée jusqu’à la syncope, peut diminuer l’influence nuisible d’un sang étranger et dépouillé de sa vitalité par un contact prolongé avec l’atmosphère.

3° L’injection d’une certaine quantité de sang étranger qui est resté très longtemps exposé à l’air, et qui, sans une saignée préalable, serait suffisante pour tuer un animal, ne produit pas ce résultat, lorsqu’on commence par soustraire à l’animal une quantité considérable de son propre sang. »[3]

MM Dumas et Prévost ont injecté du sang de vache et de mouton au lapin ; ils ont eu d’abord un rétablissement incomplet, suivi bientôt après de mort. Blundell n’a pas été plus heureux, lorsqu’il a remplacé le sang d’un chien par du sang humain. Enfin, Schell dit avoir remplacé le sang d’un chien par celui d’un cheval ; la mort fut le résultat définitif de cette expérience. On a écrit que lorsque le volume du sang étranger était peu considérable, relativement à celui qui restait dans les vaisseaux du patient, il n’y avait jamais d’accidents graves ; c’est ainsi qu’on a cherché à expliquer les résultats favorables que disait avoir obtenus Denis, en injectant du sang d’agneau à l’homme.

On a remarqué aussi que, dans tous les cas, quelle que fût la quantité de sang injecté, la mort était la conséquence funeste de l’introduction du sang d’oiseau dans le système circulatoire d’un mammifère. Magendie a cherché, chez un chien, les globules du sang d’oiseau, il n’a pu les constater ; il n’a même pas trouvé de traces d’inflammation indiquant la rupture des capillaires, ce qui aurait justifié leur disparition. On est forcé d’admettre qu’ils avaient été détruits.


VIII

causes des insuccès.


Chez les mammifères, les globules du sang sont sphériques, excepté chez les chameaux et les lamas. Le diamètre de ces globules, varie chez tous les animaux d’espèce différente ; d’après les expériences de MM. Prévost et Dumas, l’homme, le chien, le lapin, le cochon, auraient des globules dont le diamètre serait de de millimètre ; chez l’âne, ils sont de  ; chez le chat de  ; chez le mouton, le cheval, le mulet et le boeuf, de . Le diamètre des capillaires se trouve en rapport avec celui des globules hématiques, auxquels ils doivent livrer passage ; il est évident que si on injecte, dans un animal, du sang pris sur un sujet dont le diamètre des globules sera plus considérable que ceux du patient, la circulation sera entravée, les capillaires ne pourront plus donner un libre débouché au sang. Ce fluide arrivant avec une certaine force, rompra les parois des vasa capillaria, il y aura un épanchement sanguin dans tous les tissus des différents organes, qui sera bientôt suivi de mort.

Dans les expériences de M. Dieffenbach, nous avons vu qu’un mouton n’avait nullement été incommodé par l’injection du sang de bœuf. Le tableau qu’ont dressé MM. Prévost et Dumas ne nous apprend-t-il pas que ces deux espèces d’animaux, quoique différant beaucoup par la taille, ont des globules de mêmes dimensions ! Nous ne devons plus être étonné alors du résultat satisfaisant qu’on a obtenu. Le sang de bœuf a produit une fois seulement la revivification complète sur un chien, et deux fois il a occasionné la mort. Remarquons que le sujet qui a été rappelé à la vie a reçu du sang qui était resté exposé à l’air pendant quarante heures, et que ce temps a été suffisant pour apporter une modification dans le diamètre des globules et dans leur consistance. Ce qui nous le prouve, c’est que le sang injecté, qui était dépourvu de vie, n’a pas produit une revivification immédiate. Le sujet épuisé par la perte de 500 grammes de son sang n’était pas exsangue, et dès-lors, le nouveau fluide qu’on introduisait dans l’organisme, n’agissait plus que comme véhicule des quelques globules qui restaient ; trois heures après l’injection seulement, le patient fut sensiblement mieux. Ce temps n’a-t-il pas été suffisant pour donner lieu à la formation d’une certaine quantité de globules ? — Le sang étranger, qui n’était plus qu’un liquide inerte, aurait été éliminé avec les sécrétions. L’expérience, répétée sur le même sujet, mais avec du sang extrait de la veine du bœuf, seulement depuis vingt-quatre heures, a occasionné la mort. Ces deux faits, qui se contredisent l’un l’autre, nous prouvent une fois de plus que quarante heures suffisent pour apporter des modifications, soit dans le volume, soit dans la consistance des globules. Tous les autres cas ont été suivis de mort.

Concluons donc, que pour obtenir un vrai succès, il faut injecter du sang pris sur un animal dont les dimensions des globules soient les mêmes que ceux du sang du sujet sur lequel on opère. M. Delafond nous dit que celui qui fournit le sang, doit être à un degré de parenté zoologique le plus rapproché possible de celui qui le reçoit ; il cite à l’appui, les résultats qu’il a obtenus en injectant du sang de cheval dans l’âne. Les globules hématiques du cheval sont plus petits que ceux de l’âne, et il reste à savoir si la contre expérience justifierait cette proposition d’une manière générale. L’induction physiologique nous fait pencher pour la négative.

Lorsque dans la pratique on est obligé de recourir à la transfusion du sang, pour éviter de graves mécomptes, on doit toujours prendre le fluide à injecter sur un animal de même espèce que celui qui nécessite l’opération, et on doit opérer aussitôt après la sortie du sang des vaisseaux. En observant ces deux principes, on a une double chance de succès.


IX

quantité de sang à injecter.


Il est difficile de dire exactement quelle est la quantité de sang qu’on doit injecter. En thèse générale, on peut admettre que la mort survient, lorsque l’animal a perdu les trois quarts ou les sept huitièmes de la masse de son sang ; quoiqu’elle puisse avoir lieu après une perte d’un quart ou d’un huitième, cas qui sont du reste assez rares. Il est facile d’apprécier approximativement la perte du sang subie par le malade, et on peut juger alors de la quantité qu’on doit injecter. Le quart ou les deux cinquièmes de la quantité de fluide perdu, peuvent atteindre le but qu’on se propose. En injectant du sang dans les veines d’un animal affaibli par une hémorrhagie, on ne veut pas obtenir une cure subite, instantanée ; il s’agit d’empêcher le malade de mourir, de réparer ses forces, ou mieux de lui procurer les moyens de les réparer graduellement lui-même. C’est ce qu’on fait en n’injectant que la quantité de sang nécessaire, pour produire une excitation vitale, capable d’entretenir les fonctions des différents organes rémunérateurs.

Si la quantité de sang injecté était trop considérable, l’action produite sur le système nerveux donnerait lieu à de violentes convulsions, qui pourraient être suivies de mort. Il ne faut pas non plus, pour le même motif, pousser l’injection avec trop de force. Nous ne partageons donc pas les idées de M. Soden, qui dit de ne pas craindre d’injecter trop de sang, les dangers ayant été exagérés.

Dans l’exposé que nous venons de faire des effets produits par l’injection du sang d’animaux sur des animaux d’espèce différente, nous semblons n’avoir tenu aucun compte du sérum, les globules seuls ont fixé notre attention. Nous ne reconnaissons, en effet, aucune propriété vivifiante aux autres éléments du sang. Le rôle principal de la partie liquide du sang, et le seul qu’il soit appelé à remplir, c’est de fournir les matériaux nécessaires à la nutrition, elle constitue le fluide nourricier ; les globules, à proprement parler, n’en font pas partie, ils président à la nutrition, ils commandent à la lymphe plastique.


CONCLUSIONS.


Comme nous venons de le voir, la théorie nous conduit à d’excellents résultats. Il ne faut cependant se décider à pratiquer la transfusion du sang, que dans des cas désespérés ; car c’est une opération difficile et dangereuse. Les conditions essentielles à remplir, pour avoir le plus de chance de succès sont :

1° D’employer du sang d’un animal de même espèce que celui sur lequel on opère ;

2° D’employer du sang artériel défibriné à une température de 30 ou 40°.

Nous ne rappellerons pas les autres précautions à prendre, ce serait tomber dans des redites inutiles. Cependant, pour des motifs que nous avons exposés, nous ajouterons, que nous choisirions de préférence la veine jugulaire, à tous les autres vaisseaux, pour pratiquer l’injection.

Telles sont les quelques considérations que nous avions à présenter sur la transfusion du sang. Nous serions heureux de voir cette opération occuper une place beaucoup plus importante dans la thérapeutique chirurgicale ; et nous serions bien plus heureux encore si, suivant le conseil et l’exemple de nos maîtres, nous y contribuions pour une faible part.

A. D.


  1. Archives de Médecine, t. XXII.
  2. Le scrupule vaut 24 grains = 1 gr. 30.
  3. Loc. cit.