Considérations sur … la Révolution Française/Première partie/XII

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CHAPITRE XII.

Du rappel de M. Necker en 1788.

SI M. Necker, en sa qualité de ministre, avoit proposé la convocation des états généraux, on auroit pu l’accuser d’avoir trahi son devoir, puisqu’il est convenu, dans la doctrine d’un certain parti, que le pouvoir absolu des rois est une chose sacrée. Mais, quand l’opinion publique força la cour à renvoyer l’archevêque de Sens et à rappeler M. Necker, les états généraux étoient solennellement promis ; les nobles, le clergé et le parlement avoient sollicité cette promesse ; la nation l’avoit reçue ; et telle étoit la puissance de l’opinion universelle sur ce point, qu’aucune force militaire ni civile ne se seroit prêtée alors à la combattre. Je consigne cette assertion à l’histoire ; si elle diminue le mérite de M. Necker, en reconnoissant qu’il n’a pas donné les états généraux, elle place la responsabilité des événemens de la révolution là où elle doit être. Car se pouvoit-il qu’un homme tel que M. Necker vint proposer à un monarque vertueux, à Louis XVI, de rétracter sa parole ? et de quelle utilité auroit pu lui être un ministre dont l’ascendant consistoit dans sa popularité, si le premier acte de ce ministre eût été de conseiller au roi de manquer aux engagements qu’il avoit pris avec son peuple ?

Cette même aristocratie, qui trouve plus simple de calomnier un homme que de reconnaître la part qu’elle a prise elle-même au mouvement général ; cette aristocratie, dis-je, eût été la première indignée de la perfidie du ministre ; il n’auroit pu tirer aucun parti politique de la dégradation à laquelle il auroit consenti. Quand donc une chose n’est ni morale ni utile, quelle est l’espèce de fou, ou de prétendu sage, qui pourroit la conseiller ?

M. Necker, à l’époque où l’opinion publique le reporta au ministère, étoit plus effrayé qu’heureux de sa nomination. Il avoit amèrement regretté sa place, quand il la perdit en 1781, parce qu’il se croyoit alors certain de faire beaucoup de bien. Lorsqu’il apprit la mort de M. de Maurepas, il se reprocha comme une faute sa démission, donnée six mois auparavant, et j’ai toujours présentes à mon souvenir ses longues promenades à Saint-Ouen, dans lesquelles il répétoit souvent qu’il se dévoroit lui-même par ses réflexions et par ses scrupules. Tout entretien qui lui rappeloit son ministère, tout éloge sur ce sujet lui faisoit mal. Pendant les sept années qui s’écoulèrent entre son premier ministère et le second, il souffroit constamment du renversement de ses projets pour améliorer le sort de la France. Au moment où l’archevêque de Sens fut appelé au ministère, il fut encore affligé de n’avoir pas été nommé ; mais, lorsque je vins lui annoncer à Saint-Ouen, en 1788, qu’il alloit être ministre : Ah ! me dit-il, que ne m’a-t-on donné ces quinze mois de l’archevêque de Sens ! à présent, c’est trop tard !

M. Necker venoit de publier son ouvrage sur l’importance des opinions religieuses. En toute occasion, il a toujours attaqué les partis dans leur force ; la fierté de son âme l’inspiroit ainsi. C’étoit la première fois qu’un écrivain, assez éclairé pour être nommé philosophe, signaloit les dangers de l’esprit irréligieux du dix-huitième siècle ; et cet ouvrage avoit rempli l’âme de son auteur de pensées plus hautes que toutes celles qui naissent des intérêts de la terre, même les plus relevés. Aussi se rendit-il aux ordres du roi avec un sentiment de tristesse que je ne partageais certes pas ; il me dit, en voyant ma joie : « La fille d’un ministre n’a que du plaisir, elle jouit du reflet du pouvoir de son père ; mais le pouvoir lui-même, à présent surtout, est une responsabilité terrible. » Il n’avoit que trop raison ; mais dans la vivacité des premiers jours de la jeunesse, l’esprit, si l’on en a, peut faire parler comme une personne avancée dans la vie ; mais l’imagination n’est pas d’un jour plus âgée que nous.

En traversant le bois de Boulogne, la nuit, pour me rendre à Versailles, j’avais une peur horrible d’être attaquée par des voleurs ; car il me sembloit que tout le bonheur que me causoit l’élévation de mon père devoit être compensé par quelques accidents cruels. Les voleurs ne m’attaquèrent pas, mais la destinée ne justifia que trop mes craintes.

J’allai chez la reine, selon l’usage, le jour de la Saint-Louis ; la nièce de l’archevêque de Sens, disgracié le matin, faisoit sa cour en même temps que moi : la reine manifesta clairement, par sa manière de nous accueillir toutes les deux, qu’elle préféroit de beaucoup le ministre renvoyé à son successeur. Les courtisans ne firent pas de même ; car jamais tant de personnes ne s’offrirent pour me reconduire jusqu’à ma voiture. Toutefois la disposition de la reine fut alors un des grands obstacles que M. Necker rencontra dans sa carrière politique ; elle l’avoit protégé pendant son premier ministère ; mais, quoi qu’il fit pour lui plaire dans le second, elle le considéra toujours comme nommé par l’opinion publique et les princes dans les gouvernemens arbitraires s’accoutument malheureusement à regarder l’opinion comme leur ennemie.

Quand M. Necker fut nommé ministre il ne restoit que deux cent cinquante mille francs au trésor royal. Le lendemain les capitalistes lui apportèrent des secours considérables. Les fonds publics remontèrent de trente pour cent dans une matinée. Un tel effet produit sur le crédit public par la confiance en un homme n’a point d’exemple dans l’histoire. M. Necker obtint le rappel de tous les exilés, la délivrance de tous les prisonniers pour des opinions politiques, entre autres des douze gentilshommes bretons dont j’ai parlé précédemment. Enfin, il fit tout le bien de détail qui pouvoit dépendre d’un ministre ; mais déjà l’importance de la nation s’accroissoit, et celle des hommes en place diminuoit nécessairement en proportion.