Considérations sur … la Révolution Française/Quatième partie/X

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE X.

Résumé des principes de M. Necker, en matière de
gouvernement
.

ON a souvent dit que la religion étoit nécessaire au peuple ; et je crois facile de prouver que les hommes d’un rang élevé en ont plus besoin encore. Il en est de même de la morale dans ses rapports avec la politique. On n’a cessé de répéter qu’elle convenoit aux particuliers, et non aux nations : il est au contraire vrai que c’est aux gouvernemens surtout que les principes fixes sont applicables. L’existence de tel ou tel individu étant passagère, il arrive quelquefois qu’une mauvaise action lui sert pour un moment, dans une conjoncture où son intérêt personnel est compromis ; mais, les nations étant durables, elles ne sauroient s’affranchir des lois générales et permanentes de l’ordre intellectuel, sans marcher à leur perte. L’injustice qui peut servir à un homme, par exception, est toujours nuisible aux successions d’hommes dont le sort rentre forcément dans la règle universelle. Mais ce qui a donné quelque crédit à la maxime infernale qui place la politique au-dessus de la morale, c’est qu’on a confondu les chefs de l’état avec l’état lui-même : or, ces chefs ont souvent trouvé qu’il leur étoit plus commode et plus avantageux de se tirer à tout prix d’une difficulté présente, et ils ont mis en principe les mesures que leur égoïsme ou leur incapacité leur ont fait prendre. Un homme embarrassé dans ses affaires établiroit volontiers en théorie, que d’emprunter à usure est le meilleur système de finances qu’on puisse adopter. Or, l’immoralité en tout genre est aussi un emprunt à usure ; elle sauve pour le moment, et ruine plus tard.

M. Necker, pendant son premier ministère, n’étoit point en mesure de songer à l’établissement d’un gouvernement représentatif ; en proposant les administrations provinciales, il vouloit mettre une borne à la puissance des ministres, et donner de l’influence aux hommes éclairés et aux riches propriétaires de toutes les parties de la France. La première maxime de M. Necker, en fait de gouvernement, étoit d’éviter l’arbitraire, et de limiter l’action ministérielle dans tout ce qui n’est pas nécessaire au maintien de l’ordre. Un ministre qui veut tout faire, tout ordonner, et qui est jaloux du pouvoir comme d’une jouissance personnelle, convient aux cours, mais non aux nations. Un homme de génie, quand par hasard il se trouve à la tête des affaires publiques, doit travailler à se rendre inutile. Les bonnes institutions réalisent et maintiennent les hautes pensées qu’un individu, quel qu’il soit, ne peut mettre en œuvre que passagèrement.

À la haine de l’arbitraire, M. Necker joignoit un grand respect pour l’opinion, un profond intérêt pour cet être abstrait, mais réel, qu’on appelle le peuple, et qui n’a pas cessé d’être à plaindre, quoiqu’il se soit montré redoutable. Il croyoit nécessaire d’assurer à ce peuple des lumières et de l’aisance, deux bienfaits inséparables. Il ne vouloit point qu’on sacrifiât la nation aux castes privilégiées ; mais il étoit d’avis cependant qu’on transigeât avec les anciennes coutumes, à cause des nouvelles circonstances. Il croyoit à la nécessité des distinctions dans la société, afin de diminuer la rudesse du pouvoir par l’ascendant volontaire de la considération ; mais l’aristocratie, telle qu’il la concevoit, avoit pour but d’exciter l’émulation de tous les hommes de mérite.

M. Necker haïssoit les guerres d’ambition, apprécioit très-haut les ressources de la France, et croyoit qu’un tel pays, gouverné par la sagesse d’une véritable représentation nationale, et non par les intrigues des courtisans, n’avoit, au milieu de l’Europe, rien à désirer ni à craindre.

Quelque belle que fût la doctrine de M. Necker, dira-t-on, puisqu’il n’a pas réussi, elle n’étoit donc pas adaptée aux hommes tels qu’ils sont. Il se peut qu’un individu n’obtienne pas du ciel la faveur d’assister lui-même au triomphe des vérités qu’il proclame : mais en sont-elles moins pour cela des vérités ? Quoiqu’on ait jeté Galilée dans les prisons, les lois de la nature découvertes par lui n’ont-elles pas été depuis généralement reconnues ? La morale et la liberté sont aussi sûrement les seules bases du bonheur et de la dignité de l’espèce humaine, que le système de Galilée est la véritable théorie des mouvemens célestes.

Considérez la puissance de l’Angleterre : d’où lui vient-elle ? de ses vertus et de sa constitution. Supposez un moment que cette île, maintenant si prospère, fût privée tout à coup de ses lois, de son esprit public, de la liberté de la presse, et du parlement, qui tire sa force de la nation et lui rend la sienne à son tour : comme les champs seroient desséchés ! comme les ports deviendroient déserts ! Les agens des puissances absolues eux-mêmes, ne pouvant plus obtenir les subsides de ce pays sans crédit et sans patriotisme, regretteroient la liberté, qui, pendant si long-temps du moins, leur a prêté ses trésors.

Les malheurs de la révolution sont résultés de la résistance irréfléchie des privilégiés à ce que vouloient la raison et la force ; cette question est encore débattue après vingt-sept années. Les dangers de la lutte sont moins grands, parce que les partis sont plus affaiblis ; mais l’issue en seroit la même. M. Necker dédaignoit le machiavélisme dans la politique, la charlatanerie dans les finances, et l’arbitraire dans le gouvernement. Il pensoit que la suprême habileté consiste à mettre la société en harmonie avec les lois silencieuses, mais immuables, auxquelles la Divinité a soumis la nature humaine. On peut l’attaquer sur ce terrain, car il s’y placeroit encore s’il vivoit.

Il ne se targuoit point du genre de talens qu’il faut pour être un factieux ou un despote ; il avoit trop d’ordre dans l’esprit, et de paix dans l’âme, pour être propre à ces grandes irrégularités de la nature, qui dévorent le siècle et le pays dans lequel elles apparoissent. Mais, s’il fût né Anglois, je dis avec orgueil qu’aucun ministre ne l’eût jamais surpassé, car il étoit plus ami de la liberté que M. Pitt, plus austère que M. Fox, et non moins éloquent, non moins énergique, non moins pénétré de la dignité de l’état que lord Chatham. Ah ! que n’a-t-il pu, comme lui, prononcer ses dernières paroles dans le sénat de la patrie, au milieu d’une nation qui sait juger, qui sait être reconnoissante, et dont l’enthousiasme, loin d’être le présage de la servitude, est la récompense de la vertu !

Maintenant, retournons à l’examen du personnage politique le plus en contraste avec les principes que nous venons de retracer, et voyons si lui-même aussi, Bonaparte, ne doit pas servir à prouver la vérité de ces principes, qui seuls auroient pu le maintenir en puissance, et conserver la gloire du nom françois.