Considérations sur … la Révolution Française/Seconde partie/XIV

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Delaunay, Libraire (Tome Ipp. 364-369).
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CHAPITRE XIV.

De la suppression des titres de noblesse.

LE moins impopulaire des deux ordres privilégiés en France c’est peut-être encore le clergé ; car le principe moteur de la révolution étant l’égalité, la nation se sentoit moins blessée par les préjugés des prêtres que par les prétentions des nobles. Cependant rien n’est plus funeste, on ne sauroit trop le répéter, que l’influence politique des ecclésiastiques dans un état, tandis qu’une magistrature héréditaire, dont les souvenirs de la naissance fassent partie est un élément indispensable de toute monarchie limitée. Mais, la haine du peuple contre les gentilshommes ayant éclaté dès les premiers jours de la révolution, la minorité de la noblesse dans l’assemblée constituante auroit voulu détruire ce germe d’inimitié, et s’unir en tout à la nation. Un soir donc, dans un moment de fermentation un membre fit la proposition d’abolir tous les titres. Aucun noble du parti populaire ne pouvoit se refuser à J’appuyer, sans avoir l’air d’une vanité ridicule ; néanmoins il seroit fort à désirer que les titres, tels qu’ils existaient, n’eussent été supprimés qu’en étant remplacés par la pairie et par les distinctions qui émanent d’elle. Un grand publiciste anglais a dit, avec raison, que toutes les fois qu’il existe dans un pays un principe de vie quelconque, le législateur doit en tirer parti. En effet, comme rien n’est si difficile que de créer, il faut le plus souvent greffer une institution sur une autre.

L’assemblée constituante traitoit la France comme une colonie dans laquelle il n’y auroit point eu de passé ; mais, quand il y en a un, on ne peut empêcher qu’il n’oit son influence. La nation française étoit fatiguée de la noblesse de second ordre ; mais elle avait, mais elle aura toujours du respect pour les noms historiques. C’étoit de ce sentiment qu’il falloit se servir pour établir une chambre haute, et tâcher de faire tomber, par degrés, en désuétude, toutes ces dénominations de comtes et de marquis qui, lorsqu’elles ne s’attachent ni à des souvenirs ni à des fonctions politiques, ressemblent plutôt à des sobriquets qu’à des titres.

L’une des plus singulières propositions de ce jour fut celle de renoncer aux noms des terres que plusieurs familles portoient depuis des siècles, pour obliger à reprendre les noms patronymiques. Ainsi les Montmorency se seroient appelés Bouchard ; la Fayette, Mottié ; Mirabeau, Riquetti. C’étoit dépouiller la France de son histoire, et nul homme, quelque démocrate qu’il fût, ne vouloit ni ne devoit renoncer ainsi à la mémoire de ses aïeux. Le lendemain du jour où ce décret fut porté, les journalistes imprimèrent dans le récit des séances Riquetti l’aîné, au lieu du comte de Mirabeau ; il s’approcha furieux des écrivains qui assistoient à l’assemblée, et leur dit : Avec votre Riquetti vous avez désorienté l’Europe pendant trois jours. Ce mot encouragea chacun à reprendre le nom de son père ; il eut été difficile de l’empêcher sans une inquisition bien contraire aux principes de l’assemblée, car on ne doit pas cesser de rappeler qu’elle ne s’est jamais servie des moyens du despotisme pour établir la liberté.

M. Necker seul, dans le conseil d’état, proposa au roi de refuser sa sanction au décret qui anéantissoit la noblesse, sans établir le patriciat à sa place ; et, son opinion n’ayant pu prévaloir, il eut le courage de la publier. Le roi avoit résolu de sanctionner indistinctement tous les décrets de l’assemblée ; son système étoit de se faire considérer, à dater du 6 octobre, comme en état de captivité ; et ce fut seulement pour obéir à ses scrupules religieux qu’il ne voulut pas dans la suite apposer son nom aux décrets qui proscrivoient les prêtres soumis à la puissance du pape.

M. Necker, au contraire, désiroit que le roi fît un usage sincère et constant de sa prérogative ; il lui représentoit que, s’il reprenoit un jour toute sa puissance, il seroit toujours le maître de déclarer qu’il avoit été prisonnier depuis son arrivée à Paris ; mais que s’il ne la reprenoit pas, il perdroit de sa considération, et surtout de sa force dans la nation, en ne faisant pas usage de son veto pour arrêter les décrets inconsidérés de l’assemblée, décrets dont elle se repentoit souvent, dès que la fièvre de la popularité étoit apaisée. L’objet important pour la nation françoise, comme pour toutes les nations du monde, c’est que le mérite, les talens et les services puissent élever aux premiers rangs de l’État. Mais vouloir organiser la France d’après les principes de l’égalité abstraite, c’étoit se priver d’un ressort d’émulation si analogue au caractère des François, que Napoléon, qui s’en est saisi à sa manière, les a dominés surtout par là.

Le mémoire que M. Necker fit publier à l’époque de la suppression des titres, dans l’été de 1790, étoit terminé par les réflexions suivantes :

« En poursuivant dans les plus petits détails tous les signes de distinction, on court peut-être le risque d’égarer le peuple sur le véritable sens de ce mot égalité, qui ne peut jamais signifier, chez une nation civilisée et dans une société déjà subsistante, égalité de rang ou de propriété. La diversité des travaux et des fonctions, les différences de fortune et d’éducation, l’émulation, l’industrie, la gradation des talens et des connaissances, toutes ces disparités productrices du •< mouvement social entraînent inévitablement des inégalités extérieures ; et le seul but du législateur est, en imitation de la nature, de les réunir toutes vers un bonheur égal, quoique différent dans ses formes et dans ses développemens.

« Tout s’unit, tout s’enchaîne dans la vaste étendue des combinaisons sociales ; et souvent les genres de supériorité qui paroissent un abus aux premiers regards de la philosophie, sont essentiellement utiles pour servir de protection aux différentes lois de subordination, à ces lois qu’il est si nécessaire de défendre, et qu’on attaqueroit avec tant de moyens, si l’habitude et l’imagination cessoient jamais de leur servir d’appui. »

J’aurai, par la suite, l’occasion de faire remarquer que, dans les divers ouvrages publiés par M. Necker pendant l’espace de vingt ans, il a toujours annoncé d’avance les événemens qui ont eu lieu depuis ; tant la sagacité de son esprit étoit pénétrante ! Le règne du jacobinisme a eu pour cause principale l’enivrement sauvage d’un certain genre d’égalité ; il me semble que M. Necker signaloit ce danger, lorsqu’il écrivoit les observations que je viens de citer.