Considérations sur … la Révolution Française/Troisième partie/VIII

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CHAPITRE VIII.

Manifeste du duc de Brunswick.

ON a beaucoup dit que les termes dans lesquels le manifeste du duc de Brunswick étoit conçu ont été l’une des principales causes du soulèvement de la nation françoise contre les alliés en 1792. Je ne le crois pas : les deux premiers articles de ce manifeste contenoient ce que la plupart des écrits de ce genre, depuis la révolution, ont renfermé ; c’est-à-dire, que les puissances étrangères ne feroient point de conquête sur la France, et qu’elles ne vouloient point s’immiscer dans le gouvernement intérieur du pays. À ces deux promesses, qui sont rarement tenues, on ajoutoit, il est vrai, la menace de traiter en rebelles ceux des gardes nationaux qui seroient trouvés les armes à la main ; comme si, dans aucun cas, une nation pouvoit être coupable en défendant son territoire ! mais, quand même le manifeste eût été plus sagement rédigé, il n’auroit point affaibli alors l’esprit public des François. On sait bien que toute puissance armée désire la victoire, et ne demande pas mieux que de diminuer les obstacles qu’elle doit rencontrer pour l’obtenir. Aussi les proclamations des étrangers, adressées aux nations contre lesquelles ils combattent, se réduisent-elles toutes à dire : Ne nous résistez pas ; et la réponse des peuples fiers doit être : Nous vous résisterons.

Les amis de la liberté, dans cette circonstance, étoient, comme ils le seront toujours, opposés aux étrangers ; mais ils ne pouvoient pas se dissimuler non plus qu’on avoit mis le roi dans une situation qui le réduisoit à désirer le secours des coalisés. Quelles ressources pouvoit-il alors rester aux patriotes vertueux ?

M. de la Fayette fit proposer à la famille royale de venir se réfugier à Compiègne, dans son armée. C’étoit le parti le meilleur et le plus sûr ; mais les personnes qui avoient la confiance du roi et de la reine haïssoient M. de la Fayette autant que s’il eût été un jacobin forcené. Les aristocrates de ce temps-là aimoient mieux tout risquer pour obtenir le rétablissement de l’ancien régime, que d’accepter un secours efficace, à la condition d’adopter sincèrement les principes de la révolution, c’est-à-dire, le gouvernement représentatif. L’offre de M. de la Fayette fut donc refusée, et le roi se soumit au terrible hasard d’attendre à Paris les troupes allemandes.

Les royalistes, qui sont sujets à toute l’imprudence de l’espoir, se persuadèrent que les défaites des armées françoises feroient une telle peur au peuple de Paris, qu’il deviendroit doux et soumis dès qu’il les apprendroit. La grande erreur des hommes passionnés en politique, c’est d’attribuer tous les genres de vices et de bassesses à leurs adversaires. Il faut savoir apprécier à quelques égards ceux qu’on hait, et ceux même qu’on méprise ; car nul homme, et surtout nulle masse d’hommes, n’a jamais entièrement abdiqué tout sentiment moral. Ces jacobins furieux, capables alors de tous les forfaits, avoient pourtant de l’énergie ; et c’est à l’aide de cette qualité qu’ils ont triomphé de tant d’armées étrangères.