Considérations sur … la Révolution Française/Troisième partie/XXIV

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CHAPITRE XXIV.

De l’introduction du gouvernement militaire en France, par
la journée du 18 fructidor
.

AUCUNE époque de la révolution n’a été plus désastreuse que celle qui a substitué le régime militaire à l’espoir justement fondé d’un gouvernement représentatif. J’anticipe toutefois sur les événemens, car le gouvernement d’un chef militaire ne fut point encore proclamé, au moment où le directoire envoya des grenadiers dans les deux chambres ; seulement cet acte tyrannique, dont des soldats furent les agens, prépara les voies à la révolution opérée deux ans après par le général Bonaparte lui-même ; et il parut simple alors qu’un chef militaire adoptât une mesure que des magistrats s’étoient permise.

Les directeurs ne se doutoient guère cependant des suites inévitables du parti qu’ils prenoient. Leur situation étoit périlleuse ; ils avoient, ainsi que j’ai tâché de le montrer, trop de pouvoir arbitraire, et trop peu de pouvoir légal. On leur avoit donné tous les moyens de persécuter qui excitent la haine, mais aucun des droits constitutionnels avec lesquels ils auroient pu se défendre. Au moment où le second tiers des chambres fut renouvelé par l’élection de 1797, l’esprit public devint une seconde fois impatient d’écarter les conventionnels des affaires ; mais une seconde fois aussi, au lieu d’attendre une année pendant laquelle la majorité du directoire devoit changer, et le dernier tiers des chambres se renouveler, la vivacité françoise porta les ennemis du gouvernement à vouloir le renverser sans nul délai. L’opposition au directoire ne fut pas d’abord formée par des royalistes purs ; mais ils s’y mêlèrent par degrés. D’ailleurs, dans les dissensions civiles les hommes finissent toujours par prendre les opinions dont on les accuse, et le parti qui attaquoit le directoire étoit ainsi forcément poussé vers la contre-révolution.

On vit s’agiter de toutes parts un esprit de réaction intolérable ; à Lyon, à Marseille, on assassinoit des hommes, il est vrai, très-coupables, mais on les assassinoit. Les journaux proclamoient chaque jour la vengeance, en s’armant de la calomnie, en annonçant ouvertement la contre-révolution. Il y avoit dans l’intérieur des deux conseils, comme au dehors, un parti très-décidé à ramener l’ancien régime, et le général Pichegru en étoit un des principaux instruments.

Le directoire, en tant que conservateur de sa propre existence politique, avoit de grandes raisons de se mettre en défense ; mais comment le pouvoit-il ? Les défauts de la constitution, que M. Necker avoit si bien signalés, rendoient très-difficile au gouvernement de résister légalement aux attaques des conseils. Celui des anciens inclinoit à défendre les directeurs, seulement parce qu’il tenoit, quoique bien imparfaitement, la place d’une chambre des pairs ; mais, comme les députés de ce conseil n’étoient point nommés à vie, ils avoient peur de se dépopulariser en soutenant des magistrats repoussés par l’opinion publique. Si le gouvernement avoit eu le droit de dissoudre les cinq-cents, la simple menace d’user de cette prérogative auroit suffi pour les contenir. Enfin si le pouvoir exécutif avoit pu opposer un veto même suspensif, aux décrets des conseils, il se seroit contenté des moyens dont la loi l’eût armé pour se maintenir. Mais ces mêmes magistrats, dont l’autorité étoit si bornée, avoient une grande force comme faction révolutionnaire ; et ils n’étoient pas assez scrupuleux pour se laisser battre selon les règles de l’escrime constitutionnelle, quand ils n’avoient qu’à recourir à la force pour se débarrasser de leurs adversaires. On vit, dans cette occasion, ce qu’on verra toujours, l’intérêt personnel de quelques individus renverser les barrières de la loi, si ces barrières ne sont pas construites de manière à se maintenir par elles-mêmes.

Deux directeurs, Barthélémy et Carnot, étoient du parti des conseils représentatifs. Certainement on ne pouvoit soupçonner Carnot de souhaiter le retour de l’ancien régime ; mais il ne vouloit pas, ce qui lui fait honneur, adopter des moyens illégaux pour repousser l’attaque du pouvoir législatif. La majorité du directoire, Rewbell, Barras et Lareveillère, hésitèrent quelque temps entre deux auxiliaires dont ils pouvoient également disposer : le parti jacobin, et l’armée. Ils eurent peur, avec raison, du premier ; c’étoit une arme bien redoutable encore que les terroristes, et celui qui s’en servoit pouvoit être terrassé par elle. Les directeurs crurent donc qu’il valoit mieux faire venir des adresses des armées, et demander au général Bonaparte, celui de tous les commandans en chef qui se prononçoit alors le plus fortement contre les conseils, d’envoyer un de ses généraux de brigade à Paris pour être aux ordres du directoire. Bonaparte choisit le général Augereau ; c’étoit un homme très-décidé dans l’action, et peu capable de raisonnement, ce qui le rendoit un excellent instrument du despotisme, pourvu que ce despotisme s’intitulât révolution.

Par un contraste singulier, le parti royaliste des deux conseils invoquoit les principes républicains, la liberté de la presse, celle des suffrages, toutes les libertés enfin, surtout celle de renverser le directoire. Le parti populaire, au contraire, se fondoit toujours sur les circonstances, et défendoit les mesures révolutionnaires qui servoient de garantie momentanée au gouvernement. Les républicains se voyoient contraints à désavouer leurs propres principes, parce qu’on les tournoit contre eux ; et les royalistes empruntoient les armes des républicains pour attaquer la république. Cette bizarre combinaison des armes troquées dans le combat s’est représentée dans d’autres circonstances. Toutes les minorités invoquent la justice, et la justice c’est la liberté. L’on ne peut juger un parti que par la doctrine qu’il professe quand il est le plus fort. Néanmoins, quand le directoire prit la funeste résolution d’envoyer des grenadiers saisir les législateurs sur leurs bancs, il n’avoit même déjà plus besoin du mal qu’il se déterminoit à faire. Le changement de ministère et les adresses des armées suffisoient pour contenir le parti royaliste, et le directoire se perdit en poussant trop loin son triomphe ; car il étoit si contraire à l’esprit d’une république, de faire agir des soldats contre les représentans du peuple, qu’on devoit ainsi la tuer, tout en voulant la sauver. La veille du jour funeste, chacun savoit qu’un grand coup alloit être frappé ; car, en France, on conspire toujours sur la place publique, ou plutôt on ne conspire pas ; on s’excite les uns les autres, et qui sait écouter ce qu’on dit saura d’avance ce qu’on va faire.

Le soir qui précéda l’entrée du général Augereau dans les conseils, la frayeur étoit telle, que la plupart des personnes connues quittèrent leurs maisons dans la crainte d’y être arrêtées. Un de mes amis me fit trouver un asile dans une petite chambre, dont la vue donnoit sur le pont Louis XVl. J’y passai la nuit à regarder les préparatifs de la terrible scène qui devoit avoir lieu dans peu d’heures ; on ne voyoit dans les rues que des soldats, tous les citoyens étoient renfermés chez eux. Les canons qu’on amenoit autour du palais où se rassembloit le corps législatif, rouloient sur le pavé ; mais hors ce bruit, tout étoit silence. On n’apercevoit nulle part un rassemblement hostile, et l’on ne savoit contre qui tous ces moyens étoient dirigés. La liberté fut la seule puissance vaincue dans cette malheureuse lutte ; on eût dit qu’on la voyoit s’enfuir comme une ombre à l’approche du jour qui alloit éclairer sa perte.

On apprit le matin que le général Augereau avoit conduit ses bataillons dans le conseil des cinq-cents, et qu’il y avoit arrêté plusieurs des députés qui s’y trouvoient réunis en comité, et que présidoit alors le général Pichegru. On s’étonne du peu de respect que les soldats témoignèrent pour un général qui les avoit souvent conduits à la victoire ; mais on étoit parvenu à le désigner comme un contre-révolutionnaire, et ce nom exerce en France une sorte de puissance magique, quand l’opinion est en liberté. D’ailleurs, le général Pichegru n’avoit aucun moyen de faire effet sur l’imagination : c’étoit un homme fort honnête, mais sans physionomie, ni dans ses traits, ni dans ses paroles ; le souvenir de ses victoires ne tenoit pas sur lui, parce que rien ne les annonçoit dans sa façon d’être. On a souvent répandu le bruit qu’il avoit été guidé par les conseils d’un autre à la guerre ; je ne sais ce qui en était, mais cela pouvoit se croire, parce que son regard et son entretien étoient si ternes, qu’ils ne donnoient pas l’idée qu’il fut propre à devenir le chef d’aucune entreprise. Néanmoins son courage et sa persévérance politique ont, depuis, mérité l’intérêt autant que son malheur.

Quelques membres du conseil des anciens, ayant à leur tête l’intrépide et généreux vieillard Dupont de Nemours et le respectable Barbé-Marbois, se rendirent à pied à la salle de leurs séances, ayant à leur tête Laffon-Ladebat, alors président ; et, après avoir constaté que l’entrée du conseil leur étoit interdite par les troupes, ils revinrent de même, passant au milieu des soldats alignés, sans que le peuple qui les regardoit comprît qu’il s’agissoit de ses représentans opprimés par la force armée. La crainte de la contre-révolution avoit malheureusement désorganisé l’esprit public : on ne savoit où saisir la cause de la liberté, entre ceux qui la déshonoroient et ceux qu’on accusoit de la haïr. On condamna les hommes les plus honorables, Barbé-Marbois, Tronçon-Ducoudray, Camille Jordan, etc., à la déportation outre-mer. Des mesures atroces suivirent cette première violation de toute justice. La dette publique fut réduite de deux tiers, et l’on appela cette opération, la mobiliser ; tant les François sont habiles à trouver des mots qui semblent doux pour les actions les plus dures ! Les prêtres et les nobles furent proscrits de nouveau avec une impitoyable barbarie. On abolit la liberté de la presse, car elle est inconciliable avec l’exercice du pouvoir arbitraire. L’invasion de la Suisse, le projet insensé d’une descente en Angleterre, éloignèrent tout espoir de paix avec l’Europe. On évoqua l’esprit révolutionnaire, mais il reparut sans l’enthousiasme qui l’avoit jadis animé ; et, comme l’autorité civile ne s’appuyoit point sur la justice, sur la magnanimité, enfin, sur aucune des grandes qualités qui doivent la caractériser, l’ardeur patriotique se tourna vers la gloire militaire, qui du moins alors pouvoit satisfaire l’imagination.