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Considérations sur le Judaïsme/Chapitre I

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Etablissement Acquarone (p. 9-16).


CHAPITRE I.

DE L’EXISTENCE DE DIEU


והיא שעמדה לאבותינו ולנו
C’est cette promesse divine qui nous a soutenus, nous et nos pères : Car ce n’est pas un seul ennemi qui s’est élevé contre nous pour nous exterminer : mais dans tous les siècles, de nouveaux persécuteurs surgissent pour nous anéantir et le Saint, Béni soit-il, nous sauve de leurs mains.
Haggadah


L’Histoire du peuple juif paraît tellement se complaire dans le « surnaturel » et le « miraculeux » que l’on éprouve le besoin, avant d’en aborder l’étude, d’être fixé sur un point capital : celui de l’existence de Dieu.

Certains philosophes ont cherché à nier qu’un Dieu souverainement sage et souverainement juste ait présidé à la formation de l’Univers. Ils ont préféré attribuer au « Hasard » les merveilles que nous admirons dans la Nature, et ils n’ont vu, dans la succession des événements, que le caprice de l’aveugle « Fatalité ».

Le simple bon sens suffit pour réfuter ces doctrines ridicules et désespérantes, car toute œuvre suppose une intelligence qui l’a conçue et une volonté qui l’a exécutée.

Il ne viendrait à l’idée de personne, devant un beau tableau, d’admettre que les couleurs se soient réunies et groupées d’elles-mêmes pour représenter, par exemple, un paysage avec ses détails, ses contours et sa perspective.

Il en est de même pour la création du monde. Quand nous voyons tous les savants de la terre incapables de créer, avec l’organisme mystérieux qui leur donne la vie, une simple feuille d’arbre, ou le brin d’herbe que nous foulons aux pieds, nous sommes bien forcés, devant le magnifique spectacle de la Nature, d’admettre un « Créateur » et de nous écrier avec la Bible : « אצבע אלהים הוא » « Ceci est le doigt de Dieu ! »[1]

Mais pour nous, Israélites, il est une autre preuve irréfutable de l’Existence de Dieu : « C’est celle de notre propre existence ».

Comme dit le Rituel de Pâque, « à toutes les époques, des ennemis ont surgi pour nous anéantir, mais Dieu nous a délivrés de leurs mains ».[2]

Jetons, en effet, un coup d’œil rapide sur l’histoire de notre race :

Après la ruine de Jérusalem, Rome, victorieuse mais impitoyable[3], arrache les Juifs au sol qu’ils ont arrosé de leur sang et les livre aux fauves du cirque l’« Inquisition » — cette institution infernale — les fait monter sur les bûchers allumés « pour la plus grande gloire de Dieu »[4] ; on invente contre eux les calomnies les plus odieuses, depuis l’empoisonnement des fontaines, jusqu’au « meurtre rituel » ; on les brûle par charretées, par milliers, sous les prétextes les plus futiles ; on les dépouille de leurs biens ; on leur mesure avec parcimonie l’air respirable ; on les entasse dans des ruelles sombres, infectes ; on les marque d’un signe infâmant, afin qu’on les reconnaisse de loin et qu’on les chasse de toute société bien pensante !

Et, malgré toutes les précautions, malgré toutes les lois d’exception, ils vivent, ils existent !

Aveugle qui ne voit pas que c’est Dieu lui-même qui a veillé sur Israël, « cette pauvre brebis, comme dit le Midrasch, égarée parmi 70 loups, prêts à la dévorer ! »[5]


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LE DOGME ET LE CULTE CHEZ LES JUIFS


Chez les Hébreux, rien n’était plus simple que le dogme, mais le culte était plein de mystères. Dieu ne pouvait être représenté aux yeux par aucune image ; mais il était toujours présent dans le cœur et dans la pensée. « J’ai toujours Dieu en face de moi », dit le Psalmiste. C’est Lui qui parlait dans la Loi, qui dictait toutes les paroles du Prophète, qui descendait sur l’autel dans le feu du sacrifice, qui rendait des oracles sur la poitrine du Grand-Prêtre, et qui « remplissait l’Univers de sa gloire, pour parler le langage de l’Écriture, et qui avait aussi choisi, pour sa demeure visible, ce « Saint des Saints » où le successeur d’Aron pouvait pénétrer seul, une fois l’année.

Ôtez aux religions le mystère, et vous les verrez disparaître aussitôt pour ne laisser à leur place que des systèmes de philosophie. Mais le mystère n’est pas seulement dans les religions, il est aussi dans la Nature. Devant cette immensité, ces solitudes, cette voix mystérieuse de la mer, ce silence éloquent de la nuit, ces montagnes entassées les unes sur les autres, et ces débris d’un autre monde qu’elles renferment dans leur sein, comment se défendre, nous ne dirons pas de idée, de l’Infini, mais du sentiment de sa présence révélée dans tout notre être par une émotion indéfinissable ?

A. Franck
(Dictionnaire des Sciences philosophiques.)


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L’AUTODAFÉ DE TROYES

(24 avril 1288)


En l’an 1288 ; le tribunal de l’Inquisition fit monter sur le bûcher treize Juifs…

La communauté juive de Troyes était florissante. « Que tes tentes sont belles », s’écrie Salomon Simcha, en rappelant les paroles de Balaam admirant le camp d’Israël dans le désert.

À la tête de cette communauté, parmi les notables, se trouvaient de riches propriétaires, Haquin Châtelain, Hagin de Chaource et d’autres. Leurs richesses excitaient envie des Chrétiens. Un complot se trama en Mars 1288. On forme des conciliabules, on pénètre, chez Châtelain, on lui parle avec une amitié feinte, qui cachait un piège, et on dépose subrepticement un cadavre dans sa maison.

Qui fut le meneur de l’entreprise ? Salomon Simchal donne un nom : « De la maison Jekhomen, dit-il, est sorti l’homme pervers. »

Le cadavre est découvert. Les Chrétiens, peut-être sous la conduite de Jacquemin (Jekhomen) s’ameutent contre les Juifs. Les Juifs n’ont-ils pas besoin de sang humain, du sang d’un enfant chrétien pour célébrer leur Pâque ? La nuit du Vendredi-Saint (26 mars), cette nuit qui précédait, leur septième et avant-dernier jour de Pâque, les Juifs la passèrent au milieu des terreurs de l’angoisse. « Demain matin, se dirent-ils, Dieu fera connaître ceux qui sont à lui. »

Châtelain qui avait vu avec effroi les premières pratiques des Chrétiens, est la première victime. Sa maison est livrée au pillage, et il est arrêté avec sa femme, ses deux enfants et sa bru.

Il semble que l’on rendit toute la communauté responsable du prétendu crime, à en juger du moins par un passage de la Selicha de Méir ben Eliah (Str. XIV) où l’on voit des martyrs se dévouer pour sauver le reste d’Israël, et parmi eux Simson.

Après cette attaque, 13 Juifs, la plupart très riches, restent, entre les mains des Chrétiens. Comme ils sont accusés d’un crime religieux, on les livre au tribunal ecclésiastique, et l’Inquisition se charge du procès, il était facile de prévoir comment il finirait.

L’autorité laïque, en cette affaire, s’inclina devant l’autorité religieuse, et le bailli de Troyes, Renier de la Bele, mit l’administration royale au service des Frères Prêcheurs et des Cordeliers.

Les 13 accusés furent condamnés au feu.

Les Juifs offrirent de se racheter à prix d’or. Le Saint-Office refusa ; leurs biens n’en seraient-ils pas, quand même, confisqués ? Ce qu’il demandait à ces malheureux, c’était d’abjurer ; mais ceux-ci préférèrent la mort à l’apostasie, et le samedi, 21 avril 1288, ils montèrent sur le bûcher.

On amena d’abord Isaac Châtelain, sa femme, ses deux fils et sa bru « qui tant fut belle ! » Ils allaient à la mort, les mains liées derrière le dos, chantant les chants hébreux, sans doute le « Schema », s’encourageant mutuellement et outrageant les bourreaux.

La grâce et la beauté de la jeune bru semblèrent, un moment, émouvoir le tribunal. On lui offrait la vie sauve avec le baptême ; on lui promettait richesses et dignités : « Nous te donnerons un écuyer qui t’aimera beaucoup. » Elle refusa avec indignation et elle alla rejoindre son mari dans les flammes.

Vint ensuite Samson, gendre de la Kadmeneth, « le siège de la sagesse », un des notables de la communauté, qui s’était dévoué pour sauver les autres, et qui mourut en adressant à ses compagnons des paroles d’encouragement.

Salomon, le trésorier de la communauté, « jeune homme si plein de bonté », qui « molt était prisé », souffrit aussi héroïquement la mort, pour l’amour de son Dieu.

Ce fut ensuite le tour de Baruch Tob Elem ou Biendit Bonfils, d’Avirey, qui s’enhardit à outrager le bourreau » : « molt bele fut sa fin. »

Il fut suivi par Simon de Châtillon, le chantre, le scribe habile « qui si bien savait orer », et qui mourut en pleurant, non sur lui-même, mais sur sa famille.

Voici maintenant venir Joua « le beau Colon » qui lui-même attise son feu ; Isaac le prêtre qui, requis par les Frères Prêcheurs de se tourner à leur croyance, déclare que, prêtre de Dieu, il lui fait l’offrande de son corps ; Haïm, l’illustre chirurgien, « le maître de Brinon, qui rendait la vue aux aveugles », et à qui le bailli lui-même promet la vie sauve s’il veut abjurer.

Enfin vient Haïm ou Hagin de Chaource. Ce dernier, semble-t-il, dès le début de l’affaire, s’était enfui de Troyes à Chaource, dans une de ses propriétés, car on voit dans les « Comptes de Champagne » qu’il fut ramené par autorité de Chaource à Troyes. On aggrava son supplice et on le fit mourir à petit feu. Et lui, du milieu des flammes, « huchait Dieu et menu et souvent ».

Tels sont les treize « Saints » qui, le samedi 24 avril, périrent dans les flammes en confessant « le vrai Dieu. »

A. Darmesteter.
(Revue des Études Juives. — Année 1881).


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  1. Exode, VIII, 15.
  2. Haggadah.
  3. Irati erant Romani quod Judæ soli non cessissent (Tacite).
  4. Ad majerem Dei gloriam.
  5. « L’Empereur Adrien dit, un jour, à Rabbi Jehoschoua : Elle est vraiment extraordinaire, cette brebis qui se maintient entre 70 loups, prêts à la dévorer !

    « — Mais non, répondit celui-ci. C’est le berger qui la garde et la sauve de tous les dangers qui est admirable ! C’est ainsi qu’il est dit dans la Sainte-Écriture : « Toute arme forgée contre toi se brisera dans la main de celui qui voudra s’en servir. » (Midrasch sur Esther)