Œuvres complètes de Racan (Jannet)/Consolation à M. de Bellegarde, sur la mort de M. de Termes

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Consolation à Monseigneur de Bellegarde sur la mort de M. de Termes, son frere


CONSOLATION

À Monseigneur de Bellegarde sur la mort
de M. de Termes, son frere.


C’est à ce coup, Roger, que la rage du sort
A contre ta vertu fait son dernier effort,
Ennuyé de souffrir sa longue resistance.
Chacun avecque doute attend l’évenement
D’un combat où l’on voit une extrême constance
S’opposer aux assauts d’un extrême tourment.

L’on pardonne les pleurs aux personnes communes,
Mais non pas aux esprits qui dans les infortunes
Ont si visiblement leur courage éprouvé.
Modere donc l’ennui dont ton ame est touchée,
Et ne regrette point que ton frere ait trouvé
La mort que ta valeur a tant de fois cherchée.

Sa gloire étoit le but de son ambition,
L’amour de la vertu la seule passion
Dont il étoit épris, soit en paix, soit en guerre ;
Et, sortant comme toy de la tige des dieux,
Cependant que le sort l’arrestoit sur la terre,
Tous ses vœux ne tendoient qu’à retourner aux cieux.

Desormais ce guerrier est, selon son envie,
Parvenu par sa mort à la celeste vie.
Aprés s’estre assouvi des appas de l’honneur,
Les dieux l’ont retiré des mortelles allarmes,
Et, si rien à present peut troubler son bonheur,
C’est de te voir pour lui répandre tant de larmes.

Il voit ce que l’Olimpe a de plus merveilleux,
Il y voit à ses pieds ces flambeaux orgueilleux
Qui tournent à leur gré la Fortune et sa rouë,
Et voit comme fourmis marcher nos legions
Dans ce petit amas de poussiere et de bouë
Dont nôtre vanité fait tant de regions.

Quelle magnificence, aux hommes inconnue,
A temoigné là haut l’aise de sa venuë !
Que de feux éternels naissoient dessous ses pas !
Qu’il augmenta du ciel sa clarté coûtumiere,
Et que ce grand flambeau qu’on admire ici-bas
Auprés de ce bel astre avoit peu de lumiere !

Parmi tant de beautez qui luisoient en tous lieux,
À peine son esprit daignoit baisser les yeux
Pour voir dessous ses pieds ce que la terre adore ;
Tous les dieux à l’envy luy versoient du nectar,
Sinon Bellone et Mars, qui poursuivoient encore
Les auteurs de sa mort sur les rives du Tar.

Mais, puisque ses travaux ont trouvé leur azile,
Oublie en sa faveur cette plainte inutile
Dont l’injuste longueur traverse tes plaisirs.
Crois-tu que, jouissant d’une paix si profonde,
Il voulût a present que, selon tes desirs,
Le Ciel le renvoyast aux miseres du monde ?

Le bonheur d’ici-bas se passe en un moment ;
Le Sort, roy de nos ans, y regne absolument.
Par luy ce grand Cesar n’est plus rien que fumée.
Puis qu’en ce changement tu cesses de le voir,
Au lieu de sa dépouille aime sa renommée :
C’est sur quoy le destin n’aura point de pouvoir1.



1. Cette pièce est assurément fort loin de la Consolation à Duperrier ; mais tout concouroit à ce qu’il y eût de grandes différences dans le fond des pensées comme dans l’expression. Elle offre enfin de remarquables beautés ; l’on y trouve, entre autres, la magnifique strophe :

II voit ce que l'Olympe, etc.,

dont Malherbe fut jaloux. — Voyez la Notice.