Constantinople (Gautier)/Chapitre V

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Fasquelle (p. 63-77).

V

LA TROADE, LES DARDANELLES


Quel regret de quitter si vite Smyrne, cette ville à la grace asiatique et voluptueuse ! Tout en me hâtant vers le canot, mon regard plongeait avidement par les portes entr’ouvertes qui laissaient voir des cours pavées de marbre, rafraîchies de fontaines comme les patios d’Andalousie, et des jardins verdoyants, oasis de calme et d’ombre qu’embellissaient de charmantes jeunes filles en peignoir blanc ou de couleurs tendres, la tête ornée de l’élégante coiffure grecque, et groupées à souhait pour le peintre ou le poëte. Ce regret s’adresse aux belles rues de la ville, à la rue des Roses et à celles qui l’avoisinent ; car dans le quartier juif et dans certaines portions du quartier turc règnent une misère sordide, un délabrement hideux. La justice me force de ne pas dissimuler ce revers de la médaille.

Malgré sa haute antiquité, puisqu’elle existait déjà du temps d’Homère, Smyrne ne renferme qu’un très-petit nombre de débris de sa splendeur première ; — je n’y vis, pour ma part, d’autres ruines antiques que trois ou quatre grosses colonnes romaines dépassant les frêles constructions modernes qui les entouraient. Ces colonnes frustes, restes d’un temple de Jupiter ou de la Fortune, je ne sais trop lequel, sont d’un bel effet et doivent avoir exercé la sagacité des érudits ; je n’ai fait que les apercevoir du haut d’un âne en passant, ce qui ne me permet pas d’émettre un avis raisonné.

Le rivage d’Asie est beaucoup moins aride que celui d’Europe, et je restai sur le pont tant que le jour me permit de distinguer les contours de la terre.

Le lendemain, quand l’aurore parut, nous avions dépassé Mételin, l’antique Lesbos, la patrie de Sapho, la Cythère de cet étrange amour dont l’homme était banni, et qui compte encore aujourd’hui plus d’une prêtresse. Une terre assez plate se déployait devant nous, à notre droite : c’était la Troade :

Campos ubi Troja fuit,
le sol même de la poésie épique, le théâtre des immortelles épopées, le lieu sacré deux fois par le génie grec et par le génie latin, par Homère et par Virgile. C’est une impression étrange de se trouver ainsi en plein poëme et en pleine mythologie. Comme Enée racontant son histoire à Didon du haut de son lit élevé, je puis dire du haut du tillac et avec plus de vérité encore :
Est in conspectu Tenedos
car voilà l’île dont se sont élancés les serpents qui ont noué dans leurs replis l’infortuné Laocoon et ses fils, et fourni le sujet d’un des chefs-d’œuvre de la statuaire, Ténédos, sur laquelle règne puissamment Phœbus Apollon, le dieu à l’arc d’argent invoqué par Chrysès ; et, plus loin, voilà la plage que Protésilas, la première victime de cette guerre qui devait détruire un peuple, teignit de son sang comme d’une libation propitiatoire. Cet amas de décombres douteux qu’on devine dans le lointain, ce sont les portes Scées, par où sortait Hector, coiffé de ce casque à l’aigrette rouge dont s’effrayait le petit Astyanax, et devant lesquelles s’asseyaient à l’ombre les vieillards par qui Homère fait saluer la beauté d’Hélène ; cette montagne sombre, revêtue d’un manteau de forêts qui se dresse à l’horizon, c’est l’Ida, la scène du jugement de Pâris, où les trois déesses rivales, Hérè aux bras de neige, Pallas Athénè aux yeux vert-de-mer, et Aphrodite au ceste magique, posèrent nues devant l’heureux berger ; où Anchise connut l’ivresse d’un hymen céleste, et rendit Vénus mère d’Énée. La flotte des Grecs était rangée le long de ce rivage, sur lequel s’appuyait la proue des noirs vaisseaux à moitié tirés sur le sable. L’exactitude d’Homère ressort avec évidence de chaque détail du terrain ; un stratégiste y pourrait suivre, l’Illiade en main, toutes les opérations du siége.

Pendant que, rappelant mes souvenirs classiques, je regarde la Troade, Stalimène, l’ancienne Lemnos, qui reçut dans sa chute Éphaïstos précipité du ciel, sort de la mer et découpe derrière moi ses promontoires jaunâtres. Je voudrais être comme Janus et avoir deux faces. C’est bien peu, vraiment, que deux yeux, et l’homme est bien inférieur sous ce rapport à l’araignée, qui en a huit mille, selon Leuvenhoeck et Swammerdam. Je détourne la tête un instant pour jeter un coup d’œil à l’île volcanique où se forgeaient les armes à l’épreuve des héros favorisés des dieux, et ces trépieds d’or, vivants esclaves de métal, qui servaient les Olympiens dans leurs demeures célestes, et voici que le capitaine me tire par la manche pour me montrer sur le rivage troyen un tertre arrondi, une colline conique dont la forme régulière atteste la main de l’homme. Ce tumulus recouvre Antiloque, fils de Nestor et d’Eurydice, le premier Grec qui tua un Troyen à l’ouverture du siége et qui périt lui-même de la main d’Hector, en parant un coup que Memnon portait à son père. Antiloque repose-t-il véritablement sous cette butte ? diront sans doute les critiques épilogueurs. — La tradition l’affirme, et pourquoi la tradition mentirait-elle.

En avançant, l’on découvre encore deux tumuli, non loin d’un petit village appelé Yeni-Scheyr, reconnaissable à une rangée de neuf moulins à vent, pareils à ceux de Syra. Le premier en venant de Smyrne, et le plus rapproché du bord de la mer, est le tombeau de Patrocle, l’ami de cœur, le frère d’armes, le compagnon inséparable d’Achille. Là fut dressé ce bûcher gigantesque arrosé du sang d’innombrables victimes, où le héros, ivre de douleur, jeta quatre chevaux de prix, deux chiens de race et douze jeunes Troyens immolés de sa main aux mânes de son ami, et autour duquel l’armée en deuil célébra des jeux funèbres qui durèrent plusieurs jours. Le second, plus reculé dans l’intérieur des terres, est le tombeau d’Achille lui-même. Du moins, tel est le nom qu’on lui donne. D’après la tradition homérique, les cendres d’Achille furent mêlées à celles de Patrocle dans une urne d’or, et, par conséquent, les deux grands amis, inséparables dans la vie, le furent encore dans la mort. Les dieux s’émurent du trépas du héros ; Thétis sortit de la mer avec un chœur plaintif de néréides ; les neuf muses pleurèrent et entonnèrent des chants de douleur autour du lit funèbre, et les plus braves de l’armée exécutèrent des jeux sanglants en l’honneur du héros. Ce tumulus doit être celui de quelque autre chef grec ou troyen, d’Hector, probablement. Du temps d’Alexandre, on connaissait encore l’emplacement de la tombe du héros de l’Iliade, car le conquérant de l’Asie s’y arrêta en disant qu’Achille était bien heureux d’avoir eu un ami tel que Patrocle et un poëte tel qu’Homère. Lui n’eut qu’Éphestion et Quinte-Curce, el pourtant ses exploits dépassèrent ceux du fils de Pélée ; et cette fois l’histoire l’emporta sur la mythologie.

Pendant que je discours sur la géographie homérique et les héros de l’Iliade, pédanterie bien innocente et bien pardonnable en face de Troie, le Léonidas continue sa marche, un peu contrariée par un vent du nord soufflant de la mer Noire, et s’avance vers le détroit des Dardanelles, défendu par deux châteaux forts, l’un sur la rive d’Asie, l’autre sur la rive d’Europe. Leurs feux croisés barrent l’entrée du détroit et en rendent l’accès sinon impossible, du moins très-difficile à toute flotte ennemie. Pour en finir avec la Troade, disons qu’au delà d’Yeni-Scheyr se dégorge dans le Bosphore un cours d’eau qu’on prétend être le Simoïs, et d’autres disent le Granique.

L’Hellespont, ou mer d’Hellé, est très-étroit ; on croirait plutôt naviguer sur un grand fleuve à son embouchure que sur une mer véritable. Sa largeur ne dépasse pas celle de la Tamise vers Gravesend. Comme le vent était favorable pour débusquer dans la mer Egée, nous traversions une vraie foule de navires qui venaient à nous toutes voiles dehors, et de loin ressemblaient, avec leurs bonnettes basses, à des silhouettes de femmes portant un seau de chaque main et se dandinant dans leur marche. Cette comparaison, si naturelle, qu’elle vint à la fois à plusieurs personnes sur le pont, me paraît absurde maintenant que je l’écris, et le paraîtra sans doute davantage à ceux qui me liront, et cependant elle est très-juste.

Le rivage d’Europe, que nous serrions de plus près, consiste en collines abruptes tachetées de quelques plaques de végétation d’un aspect assez aride et monotone ; le rivage d’Asie est beaucoup plus riant et présente, j’ignore pourquoi, une apparence de verdure septentrionale qui, d’après les idées reçues, conviendrait plutôt à l’Europe. À un certain moment, nous étions si près du bord, que nous discernions cinq cavaliers turcs cheminant sur un petit sentier tendu au bas de la falaise comme un mince ruban jaune. Ils nous servirent d’échelle pour nous rendre compte de la hauteur de la côte, beaucoup plus élevée que nous ne l’aurions cru. C’est vers cet endroit que Xercès fit jeter le pont destiné au passage de son armée et fouetter la mer irrespectueuse qui avait eu l’inconvenance de le rompre. Jugée sur la place, cette entreprise, citée dans tous les recueils de morale comme le comble de la folie humaine et le délire de l’orgueil, semble, au contraire, fort raisonnable. On pense aussi que Sestos et Abydos, illustrés par les amours d’Héro et de Léandre, étaient situés à peu près à cette hauteur où l’Hellespont rétréci n’a que huit cent soixante-quinze pas de large.

Lord Byron, comme on sait, renouvela sans être amoureux l’exploit natatoire de Léandre ; mais, au lieu de Héro élevant sur la rive son flambeau comme un phare, il ne trouva que la fièvre. Il mit à faire le trajet une heure dix minutes, et se montrait plus fier de cette prouesse que d’avoir fait Child-Harold ou le Corsaire, amour-propre de nageur que concevront tous ceux qui ont piqué proprement une tête au bain Deligny et pu prétendre aux honneurs du caleçon rouge.

On s’arrêta un instant, mais sans faire escale, devant une ville au-dessus de laquelle flottaient les étendards des consulats de plusieurs nations, et qu’animaient les roues des moulins à vent tournant avec furie ; en dehors de la ville, la plage était mamelonnée de tentes blanches et vertes sous lesquelles campaient des troupes. Je ne vous dirai pas précisément le nom de cet endroit, attendu que chaque personne à qui je l’ai demandé m’en a désigné un différent, ce qui est très-ordinaire dans un pays où, au nom grec primitif, se superpose le nom latin recouvert par le nom turc, le tout badigeonné par le nom franc pour plus grande clarté ; cependant, je pense que c’était Chanak-Kalessi, que nous autres Européens nous traduisons librement par Dardanelles.

Le vent, le courant, le peu d’étendue du bassin rendaient les eaux clapoteuses, et de petites lames courtes berçaient assez rudement une barque à plusieurs rameurs qui tâchait d’accoster le Léonidas, arrêté pour l’attendre au milieu du Bosphore. Cette barque portait un pacha se rendant à Gallipoli, à l’entrée de la mer de Marmara. C’était un gros homme, d’encolure épaisse, à figure large et grasse, mais fine sous son empâtement. Il était vêtu de l’affreux costume du Nizam, le fez rouge et la redingote bleue boutonnée droit ; une suite nombreuse s’empressait autour de lui, intendant, secrétaires, porte-pipes et autres menus officiers, sans compter les cawas et les domestiques. Tout ce monde déplia des tapis, déroula des matelas, et s’accroupit dessus ; les mieux élevés s’assirent sur les bancs, et se contentèrent de tenir un de leurs pieds dans une de leurs mains, pour se donner une contenance.

Les bagages étaient curieux. C’étaient des narghilés enfermés dans des écrins de maroquin rouge, des paquets de tuyaux de cerisier et de jasmin, des corbeilles revêtues de cuir en façon de malles, gaufrées d’or autour des serrures et piquées des plus jolis dessins, des rouleaux de tapis de Perse et des tas de carreaux. Il y avait dans cette bande des types assez bizarres, entre autres un jeune garçon obèse, tout blond, tout joufflu, tout rose, qui avait l’air d’un énorme baby anglais travesti en turc, et un Grec maigre, pointu, anguleux, à museau de renard, perdu dans une longue robe de drap cannelle bordée de fourrure, comme les dolimans avec lesquels on joue Bajazet au théâtre de la rue Richelieu ; ils enfermaient le gros pacha comme entre deux parenthèses et semblaient jouir, à titres différents, de la faveur du maître ; les costumes de la canaille inférieure avaient conservé leur caractère : les grandes ceintures bourrées d’armes, les gilets galonnés, les vestes à soutaches et à coudes éclatants, les belles physionomies de bandits Arnautes ou Albanais qui font la joie des peintres et le désespoir des fabricants de tissus imperméables en caoutchouc et gutta-percha ; ainsi vêtus, les esclaves avaient l’air de princes orientaux, et leurs maîtres de domestiques de place sans ouvrage.

Comme on était dans le Ramadan, ni maîtres ni esclaves ne touchèrent à leurs chiboucks, et se contentèrent, pour passer le temps, de dormir ou de tourner entre leurs doigts les grains de leurs chapelets.

De la mer de Marmara proprement dite, je ne saurais vous faire un grand détail, attendu qu’il faisait nuit lorsque nous la traversâmes, et que je dormais au fond de ma cabine, fatigué par une faction de quatorze heures sur le pont. Au-dessus de Gallipoli elle s’évase et s’élargit considérablement, pour s’étrangler encore à Constantinople. On déposa le pacha et sa suite à Gallipoli, dont les minarets apparaissaient confusément dans l’ombre du soir. Quand parut le jour, du côté de l’Asie, l’Olympe de Bithynie, glacé de neiges éternelles, s’élevait dans les vapeurs rosées du matin, avec des reflets de gorge-de-pigeon et des miroitements argentés. — Le rivage d’Europe, infiniment moins accidenté, était tacheté de franges de maisons blanches et les massifs de verdure, au-dessus desquelles se haussaient de longues cheminées de briques, obélisques de l’industrie, dont la brique vermeille imite assez bien, de loin, le granit rose d’Égypte. Si je ne craignais d’être accusé de vouloir faire du paradoxe, je dirais que toute cette partie m’a rappelé l’aspect de la Tamise, entre l’île des Chiens et Greenwich ; le ciel, très-laiteux, très-opalin, presque blanc et noyé d’une brume transparente, ajoutait encore à l’illusion ; il me semblait aller à Londres sur le paquebot de Boulogne, et il faut, pour me détromper, le pavillon rouge à croissant d’argent que nous avons hissé à notre mât depuis notre entrée dans les Dardanelles.

Dans le lointain bleuit l’Archipel des Îles-des-Princes, espèces d’Îles-d’Hyères de Constantinople, où l’on va le dimanche en partie de plaisir ; encore quelques minutes, et Stamboul va nous apparaître dans toute sa splendeur. Déjà, sur la gauche, à travers la gaze d’argent du brouillard, jaillissent les flèches de quelques minarets ; le Château des Sept-Tours, où l’on enfermait autrefois les ambassadeurs, hérisse ses tours massives reliées entre elles par des murailles crénelées ; il baigne du pied dans la mer et s’adosse à la colline ; c’est de lui que part l’ancien rempart qui entoure la ville jusqu’à Eyoub. Les Turcs l’appellent Yedi-Kulé, et les Grecs le nommaient Heptapurgon. Sa construction remonte aux empereurs byzantins. Il fut commencé par Zénon et fini par les Comnènes. Vu de la mer, il semble en mauvais état et près de tomber eu ruines ; toutefois il produit un bel effet avec ses formes lourdes, ses tours trapues, ses murs épais, son aspect de bastille et de forteresse.

Le Léonidas, ralentissant sa marche pour ne pas arriver de trop bonne heure, rase la pointe du sérail ; c’est une suite de longues murailles blanchies à la chaux, découpant leurs crénelures sur des rideaux de térébinthes et de cyprès, de cabinets aux fenêtres treillissées, de kiosques aux toits en saillie, sans symétrie aucune ; il y a loin de là aux magnificences des Mille et une Nuits que ce seul mot de sérail fait rêver aux imaginations les plus paresseuses, et il faut avouer que ces boîtes de bois à grillages serrés, qui enferment les beautés de Géorgie, de Circassie et de Grèce, houris de ce paradis de Mahomet dont le padischa est le dieu, ressemblent furieusement à des cages à poulets. Nous confondons malgré nous l’architecture arabe et l’architecture turque, qui n’ont aucun rapport, et nous faisons involontairement de tout sérail un alhambra, ce qui est fort loin de la réalité. Ces observations refroidissantes n’empêchent pas le vieux sérail de présenter un aspect agréable, avec sa blancheur étincelante et sa verdure sombre, entre le ciel clair et l’eau bleue dont le courant rapide lave ses murailles mystérieuses.

On nous fit remarquer en passant un plan incliné jaillissant d’une ouverture de la muraille et se projetant en montagne russe au-dessus de la mer. C’est par là, dit-on, qu’on faisait glisser dans le Bosphore les odalisques infidèles ou qui avaient déplu au maître, pour un motif quelconque, enveloppées d’un sac renfermant un chat et un serpent. Combien de corps charmants a promenés cette eau bleue et profonde, au courant impétueux ! Maintenant, les mœurs se sont beaucoup épurées ou adoucies, car l’on n’entend plus parler de ces barbares exécutions. Après cela, la légende est peut-être fausse, et je ne me porte nullement pour garant de son authenticité. Je la raconte sans critique ; si elle n’est pas vraie, elle a du moins la couleur locale.

La pointe du sérail est doublée ; le Léonidas s’arrête à l’entrée de la Corne-d’Or. Un panorama merveilleux se déploie sous mes yeux comme une décoration d’opéra dans une pièce féerique. La Corne-d’Or est un golfe dont le vieux sérail et l’échelle de Top’Hané forment les deux caps, et qui s’enfonce à travers la ville, bâtie en amphithéâtre sur ses deux rives, jusqu’aux eaux douces d’Europe, et à l’embouchure du Barbysés, petit fleuve qui s’y jette. Son nom de Corne-d’Or vient sans doute de ce qu’il représente pour la ville une véritable corne d’abondance, par la facilité qu’il donne aux navires, au commerce et aux constructions navales.

En attendant que nous puissions descendre à terre, faisons un léger croquis au crayon du tableau que nous peindrons plus tard. À droite, au delà de la mer, blanchit un immense bâtiment percé régulièrement de plusieurs rangées de fenêtres et flanqué à ses angles d’espèces de tourelles surmontées de hampes de drapeaux : c’est une caserne, le bâtiment le plus considérable, mais non le plus caractéristique de Scutari, désignation turque de ce faubourg asiatique de Constantinople qui se déploie, en remontant du côté de la mer Noire, sur l’emplacement de l’ancienne Chrysopolis, dont il ne reste aucun vestige.

Un peu plus loin, au milieu de l’eau, s’élève, sur un îlot de rochers, un phare éclatant de blancheur, qu’on appelle la Tour de Léandre ou encore la Tour de la Fille, quoique l’endroit ne se rapporte en rien à la légende des deux amants célébrés par Musée. Cette tour, d’une forme assez élégante et que la pureté de la lumière fait paraître d’albâtre, se détache admirablement du ton d’azur foncé de la mer.

À l’entrée de la Corne-d’Or, Top’Hané s’avance, avec son débarcadère, sa fonderie de canons et sa mosquée au dôme hardi, aux sveltes minarets, bâtie par le sultan Mahmoud. Le palais de l’ambassade de Russie dresse, au-dessus des toits de tuiles rouges et des touffes d’arbres, sa façade orgueilleusement dominatrice, qui force le regard et semble s’emparer de la ville par avance, tandis que les palais des autres ambassades se contentent d’une apparence plus modeste. La tour de Galata, quartier occupé par le commerce franc, s’élève du milieu des maisons, coiffée d’un bonnet pointu de cuivre vert-de-grisé, et domine les anciennes murailles génoises tombant en ruines à ses pieds. Péra, la résidence des Européens, étage au sommet de la colline ses cyprès et ses maisons de pierre, qui contrastent avec les baraques de bois turques et s’étendent jusqu’au grand champ des Morts.

La pointe du Sérail forme l’autre cap, et sur cette rive se déploie la ville de Constantinople proprement dite. Jamais ligne plus magnifiquement accidentée n’ondula entre le ciel et l’eau : le sol s’élève à partir de la mer, et les constructions se présentent en amphithéâtre, les mosquées, dépassant cet océan de verdure et de maisons de toutes couleurs, arrondissent leurs coupoles bleuâtres et dardent leurs minarets blancs entourés de balcons et terminés par une pointe aiguë dans le ciel clair du matin, et donnent à la ville une physionomie orientale et féerique à laquelle contribue beaucoup la lueur argentée qui baigne leurs contours vaporeux. Un voisin officieux nous les nomme par ordre en partant du Sérail et en remontant vers le fond de la Corne-d’Or : Sainte-Sophie, Saint-Iréné, Sultan-Achmet, Osmanieh, Sultan-Bayezid, Solimanieh, Sedja-Djamissi, Sultan-Mohammed II, Sultan-Sélim. Au milieu de tous ces minarets, derrière la mosquée de Bayezid, se dresse, à une prodigieuse hauteur, la tour du Séraskier, d’où l’on signale les incendies.

Trois ponts de bateaux rejoignent les deux rives de la Corne-d’Or, et permettent une communication incessante entre la ville turque et ses faubourgs aux populations bigarrées. — La principale rue de Galata aboutit au premier de ces points. Mais n’anticipons pas sur ces détails, qui viendront à leur place, et bornons-nous à l’aspect général. Comme à Londres, il n’y a pas de quais à Constantinople, et la ville plonge partout ses pieds dans la mer ; les navires de toutes nations s’approchent des maisons sans être tenus à distance respectueuse par un quai de granit. Près du pont, au milieu de la Corne-d’Or et au large, stationnaient des flottilles de bateaux à vapeur anglais, français, autrichiens, turcs : omnibus d’eau, watermen du Bosphore, cette Tamise de Constantinople où se concentrent tout le mouvement et toute l’activité de la ville ; des myriades de canots et de caïques sillonnaient comme des poissons l’eau azurée du golfe et se dirigeaient vers le Léonidas, mouillé à quelque distance de la douane, située entre Galata et Top’Hané. Dans tous les pays du monde, la douane a des colonnes et un architrave dans le goût de l’Odéon. Celle de Constantinople n’a garde de manquer à l’architectonique du genre. Heureusement, les baraques qui l’avoisinent sont si délabrées, si hors d’aplomb, si projetées en avant et s’épaulent les unes contre les autres avec une nonchalance si orientale, que cela corrige l’aspect classique de la douane.

Comme à l’ordinaire, le pont du Léonidas fut couvert en un instant d’une foule polyglotte : c’était un ramage à n’y rien comprendre de turc, de grec, d’arménien, d’italien, de français et d’anglais. J’étais assez embarrassé au milieu de ces charabias variés, quoique j’eusse avant de partir étudié le turc de Covielle et de la cérémonie du Bourgeois gentilhomme, lorsque apparut, dans un caïque, comme un ange sauveur, la personne à qui j’étais recommandé et qui parle à elle seule autant de langues que le fameux Mezzofanti ; elle envoya au diable, chacune dans son idiome particulier, toutes les canailles qui m’entouraient, me fit entrer dans sa barque et me conduisit à la douane, où l’on se contenta de jeter un coup d’œil distrait sur ma maigre malle, qu’un hammal chargea comme une plume sur son large dos.

Le hammal est une espèce particulière à Constantinople : c’est un chameau à deux pieds et sans bosse ; il vit de concombres et d’eau, et porte des poids énormes par des rues impraticables, des montées perpendiculaires et des chaleurs accablantes. Au lieu de crochets, il porte sur les épaules un coussinet de cuir rembourré sur lequel il pose les fardeaux, sous lesquels il marche tout courbé, et prenant la force dans le col, comme les bœufs. Son costume consiste en larges grègues de toile, en une veste de grosse étoffe jaunâtre et un fez entouré d’un mouchoir. Les hammals ont le torse extrêmement développé, et souvent, chose extraordinaire, des jambes très-grêles. On conçoit à peine comment ces pauvres tibias, recouverts d’une peau tannée et semblables à des flûtes dans leur étui, peuvent soutenir des poids qui feraient plier des Hercules.

En suivant le hammal, qui se dirigeait vers le logement retenu pour moi, je m’enfonçais dans un dédale de rues et de ruelles étroites, tortueuses, ignobles, affreusement pavées, pleines de trous et de fondrières, encombrées de chiens lépreux, d’ânes chargés de poutres ou de gravats, et le mirage éblouissant que présente Constantinople de loin s’évanouissait rapidement. Le Paradis se changeait en cloaque, la poésie se tournait en prose, et je me demandais, avec une certaine mélancolie, comment ces laides masures pouvaient prendre par la perspective des aspects si séduisants, une couleur si tendre et si vaporeuse. Je gagnai, sur les talons de mon hammal et m’accrochant au bras de mon guide, la chambre qui m’était destinée chez une hôtesse smyrniote, copa syrisca, comme celle de Virgile, près de la grande rue de Péra, bordée de bâtisses insignifiantes mais de bon goût, dans le genre des rues de troisième ordre de Marseille ou de Barcelone.

J’étais venu de Paris en douze jours et demi, marchant aussi vite que la poste, car j’ai pour principe dans mes voyages de voler à tire-d’ailes au point le plus éloigné pour en revenir ensuite à mon aise ; et je m’étais promis de consacrer cette journée à un repos que j’avais bien mérité ; mais la curiosité fut la plus forte, et, après quelques bouchées avalées à la hâte, n’y pouvant plus tenir, je commençai le cours de mes pérégrinations et me lançai au hasard à travers la ville inconnue, sans avoir la précaution d’emporter une boussole pour m’orienter, comme avait coutume de le faire un de mes amis plein de sagacité et de prudence.