Constantinople (de Nugent)

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CONSTANTINOPLE




Ici ma volupté chérie
Est de porter ma rêverie
Dans le champ des morts de Péra,
Et de m’asseoir sur la colline
D’où souvent mon œil s’égara,
Et suivit la voile latine
Qui, blanche, de loin se dessine
Sur les flots bleus de Marmara.
J’aime à voir au sein du Bosphore,
Plus uni qu’un brillant émail,
Les vertes rives que décore
Un impénétrable sérail,
De leur ravissant paysage
Répéter la flottante image,
Et sous ces murs mystérieux,
Le Turc et l’humble Romaïque
Glisser dans leur léger caïque.
J’aime à voir luire le soleil
Sur la cité qui nous étale,
De la splendeur orientale
L’immense et bizarre appareil :
Des dômes, des flèches sans nombre,
Des bazars, des harems, des bains,
Des fontaines et des jardins,
Des tombeaux couverts d’un bois sombre,
Des tours, des portes, des remparts,
Et des khans pour les caravanes,
Et des palais et des cabanes,
Tantôt groupés, tantôt épars :

Telle est Stamboul la bien-aimée,
Stamboul aux minarets dorés,
Stamboul, où sur l’onde calmée
Cent pavillons sont arborés !
Là, les colombes du Prophète,
Chères aux pieux Osmanlis,
Volent libres de faîte en faîte,
Porter leurs amours et leurs nids.
Là, sur l’Europe et sur l’Asie
Mes yeux s’arrêtent tour à tour,
Et je ne sais pour mon séjour
Quelle rive j’aurais choisie.
Mais sous quelqu’un de ces berceaux,
Qui couronnent leur douce pente
D’un diadème de rameaux,
J’aurais voulu dresser ma tente ;
J’aurais voulu, vrai musulman,
Chercher les songes dont se berce
Le Turc, étendu mollement
Sur de riches tapis de Perse ;
Des parfums d’un pays lointain
Je m’enivrerais en silence,
Et me confierais au destin
Dans une pieuse indolence ;
Tranquille, je saurais goûter
La liberté mahométane,
Et sous les rameaux du platane
Couler mes jours sans les compter.

Vicomte de Nugent.

Péra, ce 12 novembre 1829.