Consuelo/Chapitre XXX

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Michel Lévy (tome Ip. 264-277).



XXX.

Lorsqu’on se rassembla de nouveau vers le soir, Consuelo se sentant plus à l’aise avec toutes ces personnes qu’elle commençait à connaître, répondit avec moins de réserve et de brièveté aux questions que, de leur côté, elles s’enhardirent à lui adresser sur son pays, sur son art, et sur ses voyages. Elle évita soigneusement, ainsi qu’elle se l’était prescrit, de parler d’elle-même, et raconta les choses au milieu desquelles elle avait vécu sans jamais faire mention du rôle qu’elle y avait joué. C’est en vain que la curieuse Amélie s’efforça de l’amener dans la conversation à développer sa personnalité. Consuelo ne tomba pas dans ses pièges, et ne trahit pas un seul instant l’incognito qu’elle s’était promis de garder. Il serait difficile de dire précisément pourquoi ce mystère avait pour elle un charme particulier. Plusieurs raisons l’y portaient. D’abord elle avait promis, juré au Porpora, de se tenir si cachée et si effacée de toutes manières qu’il fût impossible à Anzoleto de retrouver sa trace au cas où il se mettrait à la poursuivre ; précaution bien inutile, puisqu’à cette époque Anzoleto, après quelques velléités de ce genre, rapidement étouffées, n’était plus occupé que de ses débuts et de son succès à Venise.

En second lieu, Consuelo, voulant se concilier l’affection et l’estime de la famille qui donnait un asile momentané à son isolement et à sa douleur, comprenait bien qu’on l’accepterait plus volontiers simple musicienne, élève du Porpora et maîtresse de chant, que prima-donna, femme de théâtre et cantatrice célèbre. Elle savait qu’une telle situation avouée lui imposerait un rôle difficile au milieu de ces gens simples et pieux ; et il est probable que, malgré les recommandations du Porpora, l’arrivée de Consuelo, la débutante, la merveille de San-Samuel, les eût passablement effarouchés. Mais ces deux puissants motifs n’eussent-ils pas existé, Consuelo aurait encore éprouvé le besoin de se taire et de ne laisser pressentir à personne l’éclat et les misères de sa destinée. Tout se tenait dans sa vie, sa puissance et sa faiblesse, sa gloire et son amour. Elle ne pouvait soulever le moindre coin du voile sans montrer une des plaies de son âme ; et ces plaies étaient trop vives, trop profondes, pour qu’aucun secours humain pût les soulager. Elle n’éprouvait d’allégement au contraire que dans l’espèce de rempart qu’elle venait d’élever entre ses douloureux souvenirs et le calme énergique de sa nouvelle existence. Ce changement de pays, d’entourage, et de nom, la transportait tout à coup dans un milieu inconnu où, en jouant un rôle différent, elle aspirait à devenir un nouvel être.

Cette abjuration de toutes les vanités qui eussent consolé une autre femme, fut le salut de cette âme courageuse. En renonçant à toute pitié comme à toute gloire humaine, elle sentit une force céleste venir à son secours. Il faut que je retrouve une partie de mon ancien bonheur, se disait-elle ; celui que j’ai goûté longtemps et qui consistait tout entier à aimer les autres et à en être aimée. Le jour où j’ai cherché leur admiration, ils m’ont retiré leur amour, et j’ai payé trop cher les honneurs qu’ils ont mis à la place de leur bienveillance. Refaisons-nous donc obscure et petite, afin de n’avoir ni envieux, ni ingrats, ni ennemis sur la terre. La moindre marque de sympathie est douce, et le plus grand témoignage d’admiration est mêlé d’amertume. S’il est des cœurs orgueilleux et forts à qui la louange suffit, et que le triomphe console, le mien n’est pas de ce nombre, je l’ai trop cruellement éprouvé. Hélas ! la gloire m’a ravi le cœur de mon amant ; que l’humilité me rende du moins quelques amis !

Ce n’était pas ainsi que l’entendait le Porpora. En éloignant Consuelo de Venise, en la soustrayant aux dangers et aux déchirements de sa passion, il n’avait songé qu’à lui procurer quelques jours de repos avant de la rappeler sur la scène des ambitions, et de la lancer de nouveau dans les orages de la vie d’artiste. Il ne connaissait pas bien son élève. Il la croyait plus femme, c’est-à-dire, plus mobile qu’elle ne l’était. En songeant à elle dans ce moment-là, il ne se la représentait pas calme, affectueuse, et occupée des autres, comme elle avait déjà la force de l’être. Il la croyait noyée dans les pleurs et dévorée de regrets. Mais il pensait qu’une grande réaction devait bientôt s’opérer en elle, et qu’il la retrouverait guérie de son amour, ardente à reprendre l’exercice de sa force et les privilèges de son génie.

Ce sentiment intérieur si pur et si religieux que Consuelo venait de concevoir de son rôle dans la famille de Rudolstadt, répandit, dès ce premier jour, une sainte sérénité sur ses paroles, sur ses actions, et sur son visage. Qui l’eût vue naguère resplendissante d’amour et de joie au soleil de Venise, n’eût pas compris aisément comment elle pouvait être tout à coup tranquille et affectueuse au milieu d’inconnus, au fond des sombres forêts, avec son amour flétri dans le passé et ruiné dans l’avenir. C’est que la bonté trouve la force, là où l’orgueil ne rencontrerait que le désespoir. Consuelo fut belle ce soir-là, d’une beauté qui ne s’était pas encore manifestée en elle. Ce n’était plus ni l’engourdissement d’une grande nature qui s’ignore elle-même et qui attend son réveil, ni l’épanouissement d’une puissance qui prend l’essor avec surprise et ravissement. Ce n’était donc plus ni la beauté voilée et incompréhensible de la scolare zingarella, ni la beauté splendide et saisissante de la cantatrice couronnée ; c’était le charme pénétrant et suave de la femme pure et recueillie qui se connaît elle-même et se gouverne par la sainteté de sa propre impulsion.

Ses vieux hôtes, simples et affectueux, n’eurent pas besoin d’autre lumière que celle de leur généreux instinct pour aspirer, si je puis ainsi dire, le parfum mystérieux qu’exhalait dans leur atmosphère intellectuelle l’âme angélique de Consuelo. Ils éprouvèrent, en la regardant, un bien-être moral dont ils ne se rendirent pas bien compte, mais dont la douceur les remplit comme d’une vie nouvelle. Albert lui-même semblait jouir pour la première fois de ses facultés avec plénitude et liberté. Il était prévenant et affectueux avec tout le monde : il l’était avec Consuelo dans la mesure convenable, et il lui parla à plusieurs reprises de manière à prouver qu’il n’abdiquait pas, ainsi qu’on l’avait cru jusqu’alors, l’esprit élevé et le jugement lumineux que la nature lui avait donnés. Le baron ne s’endormit pas, la chanoinesse ne soupira pas une seule fois ; et le comte Christian, qui avait l’habitude de s’affaisser mélancoliquement le soir dans son fauteuil sous le poids de la vieillesse et du chagrin, resta debout le dos à la cheminée comme au centre de sa famille, et prenant part à l’entretien aisé et presque enjoué qui dura sans tomber jusqu’à neuf heures du soir.

« Dieu semble avoir exaucé enfin nos ardentes prières, dit le chapelain au comte Christian et à la chanoinesse, restés les derniers au salon, après le départ du baron et des jeunes gens. Le comte Albert est entré aujourd’hui dans sa trentième année, et ce jour solennel, dont l’attente avait toujours si vivement frappé son imagination et la nôtre, s’est écoulé avec un calme et un bonheur inconcevables.

— Oui, rendons grâces à Dieu ! dit le vieux comte. Je ne sais si c’est un songe bienfaisant qu’il nous envoie pour nous soulager un instant ; mais je me suis persuadé durant toute cette journée, et ce soir particulièrement, que mon fils était guéri pour toujours.

— Mon frère, dit la chanoinesse, je vous en demande pardon ainsi qu’à vous, monsieur le chapelain, qui avez toujours cru Albert tourmenté par l’ennemi du genre humain. Moi je l’ai toujours cru aux prises avec deux puissances contraires qui se disputaient sa pauvre âme ; car bien souvent lorsqu’il semblait répéter les discours du mauvais ange, le ciel parlait par sa bouche un instant après. Rappelez-vous maintenant tout ce qu’il disait hier soir durant l’orage et ses dernières paroles en nous quittant : « La paix du Seigneur est descendue sur cette maison. » Albert sentait s’accomplir en lui un miracle de la grâce, et j’ai foi à sa guérison comme à la promesse divine. »

Le chapelain était trop timoré pour accepter d’emblée une proposition si hardie. Il se tirait toujours d’embarras en disant : « Rapportons-nous-en à la sagesse éternelle ; Dieu lit dans les choses cachées ; l’esprit doit s’abîmer en Dieu » ; et autres sentences plus consolantes que nouvelles.

Le comte Christian était partagé entre le désir d’accepter l’ascétisme un peu tourné au merveilleux de sa bonne sœur, et le respect que lui imposait l’orthodoxie méticuleuse et prudente de son confesseur. Il crut détourner la conversation en parlant de la Porporina, et en louant le maintien charmant de cette jeune personne. La chanoinesse, qui l’aimait déjà, renchérit sur ces éloges, et le chapelain donna sa sanction à l’entraînement de cœur qu’ils éprouvaient pour elle. Il ne leur vint pas à l’esprit d’attribuer à la présence de Consuelo le miracle qui venait de s’accomplir dans leur intérieur. Ils en recueillirent le bienfait sans en reconnaître la source ; c’est tout ce que Consuelo eût demandé à Dieu, si elle eût été consultée.

Amélie avait fait des remarques un peu plus précises. Il devenait bien évident pour elle que son cousin avait, dans l’occasion, assez d’empire sur lui-même pour cacher le désordre de ses pensées aux personnes dont il se méfiait, comme à celles qu’il considérait particulièrement. Devant certains parents ou certains amis de sa famille qui lui inspiraient ou de la sympathie ou de l’antipathie, il n’avait jamais trahi par aucun fait extérieur l’excentricité de son caractère. Aussi, lorsque Consuelo lui exprima sa surprise de ce qu’elle lui avait entendu raconter la veille, Amélie, tourmentée d’un secret dépit, s’efforça de lui rendre l’effroi que ses récits avaient déjà provoqué en elle pour le comte Albert.

« Eh ! ma pauvre amie, lui dit-elle, méfiez-vous de ce calme trompeur ; c’est le temps d’arrêt qui sépare toujours chez lui une crise récente d’une crise prochaine. Vous l’avez vu aujourd’hui tel que je l’ai vu en arrivant ici au commencement de l’année dernière. Hélas ! si vous étiez destinée par la volonté d’autrui à devenir la femme d’un pareil visionnaire, si, pour vaincre votre tacite résistance, on avait tacitement comploté de vous tenir captive indéfiniment dans cet affreux château, avec un régime continu de surprises, de terreurs et d’agitations, avec des pleurs, des exorcismes et des extravagances pour tout spectacle, en attendant une guérison à laquelle on croit toujours et qui n’arrivera jamais, vous seriez comme moi bien désenchantée des belles manières d’Albert et des douces paroles de la famille.

— Il n’est pas croyable, dit Consuelo, qu’on veuille forcer votre volonté au point de vous unir malgré vous à un homme que vous n’aimez point. Vous me paraissez être l’idole de vos parents.

— On ne me forcera à rien : on sait bien que ce serait tenter l’impossible. Mais on oubliera qu’Albert n’est pas le seul mari qui puisse me convenir, et Dieu sait quand on renoncera à la folle espérance de me voir reprendre pour lui l’affection que j’avais éprouvée d’abord. Et puis mon pauvre père, qui a la passion de la chasse, et qui a ici de quoi se satisfaire, se trouve fort bien dans ce maudit château, et fait toujours valoir quelque prétexte pour retarder notre départ, vingt fois projeté et jamais arrêté. Ah ! si vous saviez, ma chère Nina, quelque secret pour faire périr dans une nuit tout le gibier de la contrée, vous me rendriez le plus grand service qu’âme humaine puisse me rendre.

— Je ne puis malheureusement que m’efforcer de vous distraire en vous faisant faire de la musique, et en causant avec vous le soir, lorsque vous n’aurez pas envie de dormir. Je tâcherai d’être pour vous un calmant et un somnifère.

— Vous me rappelez, dit Amélie, que j’ai le reste d’une histoire à vous raconter. Je commence, afin de ne pas vous faire coucher trop tard :

« Quelques jours après la mystérieuse absence qu’il avait faite (toujours persuadé que cette semaine de disparition n’avait duré que sept heures), Albert commença seulement à remarquer que l’abbé n’était plus au château, et il demanda où on l’avait envoyé.

« — Sa présence auprès de vous n’étant plus nécessaire, lui répondit-on, il est retourné à ses affaires. Ne vous en étiez-vous pas encore aperçu ?

« — Je m’en apercevais, répondit Albert : quelque chose manquait à ma souffrance ; mais je ne me rendais pas compte de ce que ce pouvait être.

« — Vous souffrez donc beaucoup, Albert ? lui demanda la chanoinesse.

« — Beaucoup, répondit-il du ton d’un homme à qui l’on demande s’il a bien dormi.

« — Et l’abbé vous était donc bien désagréable ? lui demanda le comte Christian.

« — Beaucoup, répondit Albert du même ton.

« — Et pourquoi donc, mon fils, ne l’avez-vous pas dit plus tôt ? Comment avez-vous supporté pendant si longtemps la présence d’un homme qui vous était antipathique, sans me faire part de votre déplaisir ? Doutez-vous, mon cher enfant, que je n’eusse fait cesser au plus vite votre souffrance ?

« — C’était un bien faible accessoire à ma douleur, répondit Albert avec une effrayante tranquillité ; et vos bontés, dont je ne doute pas, mon père, n’eussent pu que la soulager légèrement en me donnant un autre surveillant.

« — Dites un autre compagnon de voyage, mon fils. Vous vous servez d’une expression injurieuse pour ma tendresse.

« — C’est votre tendresse qui causait votre sollicitude, ô mon père ! Vous ne pouviez pas savoir le mal que vous me faisiez en m’éloignant de vous et de cette maison, où ma place était marquée par la Providence jusqu’à une époque où ses desseins sur moi doivent s’accomplir. Vous avez cru travailler à ma guérison et à mon repos ; moi qui comprenais mieux que vous ce qui convient à nous deux, je savais bien que je devais vous seconder et vous obéir. J’ai connu mon devoir et je l’ai rempli.

« — Je sais votre vertu et votre affection pour nous, Albert ; mais ne sauriez-vous expliquer plus clairement votre pensée ?

« — Cela est bien facile, répondit Albert, et le moment de le faire est venu. »

« Il parlait avec tant de calme, que nous crûmes toucher au moment fortuné où l’âme d’Albert allait cesser d’être pour nous une énigme douloureuse. Nous nous serrâmes autour de lui, l’encourageant par nos regards et nos caresses à s’épancher entièrement pour la première fois de sa vie. Il parut décidé à nous accorder enfin cette confiance, et il parla ainsi.

« — Vous m’avez toujours pris, vous me prenez encore tous pour un malade et pour un insensé. Si je n’avais pour vous tous une vénération et une tendresse infinies, j’oserais peut-être approfondir l’abîme qui nous sépare, et je vous montrerais que vous êtes dans un monde d’erreur et de préjugés, tandis que le ciel m’a donné accès dans une sphère de lumière et de vérité. Mais vous ne pourriez pas me comprendre sans renoncer à tout ce qui fait votre calme, votre religion et votre sécurité. Lorsque, emporté à mon insu par des accès d’enthousiasme, quelques paroles imprudentes m’échappent, je m’aperçois bientôt après que je vous ai fait un mal affreux en voulant déraciner vos chimères et secouer devant vos yeux affaiblis la flamme éclatante que je porte dans mes mains. Tous les détails, toutes les habitudes de votre vie, tous les fibres de votre cœur, tous les ressorts de votre intelligence sont tellement liés, enlacés et rivés au joug du mensonge, à la loi des ténèbres, qu’il semble que je vous donne la mort en voulant vous donner la foi. Il y a pourtant une voix qui me crie dans la veille et dans le sommeil, dans le calme et dans l’orage, de vous éclairer et de vous convertir. Mais je suis un homme trop aimant et trop faible pour l’entreprendre. Quand je vois vos yeux pleins de larmes, vos poitrines gonflées, vos fronts abattus, quand je sens que je porte en vous la tristesse et l’épouvante, je m’enfuis, je me cache pour résister au cri de ma conscience et à l’ordre de ma destinée. Voilà mon mal, voilà mon tourment, voilà ma croix et mon supplice ; me comprenez-vous maintenant ? »

« Mon oncle, ma tante et le chapelain comprenaient jusqu’à un certain point qu’Albert s’était fait une morale et une religion complètement différentes des leurs ; mais, timides comme des dévots, ils craignaient d’aller trop avant, et n’osaient plus encourager sa franchise. Quant à moi, qui ne savais encore que vaguement les particularités de son enfance et de sa première jeunesse, je ne comprenais pas du tout. D’ailleurs, à cette époque, j’étais à peu près au même point que vous, Nina ; je savais fort peu ce que c’était que ce hussitisme et ce luthérianisme dont j’ai entendu si souvent parler depuis, et dont les controverses débattues entre Albert et le chapelain m’ont accablée d’un si lamentable ennui. J’attendais donc impatiemment une plus ample explication ; mais elle ne vint pas.

« — Je vois, dit Albert, frappé du silence qui se faisait autour de lui, que vous ne voulez pas me comprendre, de peur de me comprendre trop. Qu’il en soit donc comme vous le voulez. Votre aveuglement a porté depuis longtemps l’arrêt dont je subis la rigueur. Éternellement malheureux, éternellement seul, éternellement étranger parmi ceux que j’aime, je n’ai de refuge et de soutien que dans la consolation qui m’a été promise.

« — Quelle est donc cette consolation, mon fils ? dit le comte Christian mortellement affligé ; ne peut-elle venir de nous, et ne pouvons-nous jamais arriver à nous entendre ?

« — Jamais, mon père. Aimons-nous, puisque cela seul nous est permis. Le ciel m’est témoin que notre désaccord immense, irréparable, n’a jamais altéré en moi l’amour que je vous porte.

« — Et cela ne suffit-il pas ? dit la chanoinesse en lui prenant une main, tandis que son frère pressait l’autre main d’Albert dans les siennes ; ne peux-tu oublier tes idées étranges, tes bizarres croyances, pour vivre d’affection au milieu de nous ?

« — Je vis d’affection, répondit Albert. C’est un bien qui se communique et s’échange délicieusement ou amèrement, selon que la foi religieuse est commune ou opposée. Nos cœurs communient ensemble, ô ma tante Wenceslawa ! mais nos intelligences se font la guerre, et c’est une grande infortune pour nous tous ! Je sais qu’elle ne cessera point avant plusieurs siècles, voilà pourquoi j’attendrai dans celui-ci un bien qui m’est promis, et qui me donnera la force d’espérer.

« — Quel est ce bien, Albert ? ne peux-tu me le dire ?

« — Non, je ne puis le dire, parce que je l’ignore ; mais il viendra. Ma mère n’a point passé une semaine sans me l’annoncer dans mon sommeil, et toutes les voix de la forêt me l’ont répété chaque fois que je les ai interrogées. Un ange voltige souvent, et me montre sa face pâle et lumineuse au-dessus de la pierre d’épouvante ; à cet endroit sinistre, sous l’ombrage de ce chêne, où, lorsque les hommes mes contemporains m’appelaient Ziska, je fus transporté de la colère du Seigneur, et devins pour la première fois l’instrument de ses vengeances ; au pied de cette roche où, lorsque je m’appelais Wratislaw, je vis rouler d’un coup de sabre la tête mutilée et défigurée de mon père Withold, redoutable expiation qui m’apprit ce que c’est que la douleur et la pitié, jour de rémunération fatale, où le sang luthérien lava le sang catholique, et qui fit de moi un homme faible et tendre, au lieu d’un homme de fanatisme et de destruction que j’avais été cent ans auparavant…

« — Bonté divine, s’écria ma tante en se signant, voilà sa folie qui le reprend !

« — Ne le contrariez point, ma sœur, dit le comte Christian en faisant un grand effort sur lui-même ; laissez-le s’expliquer. Parle, mon fils, qu’est-ce que l’ange t’a dit sur la pierre d’épouvante ?

« — Il m’a dit que ma consolation était proche, répondit Albert avec un visage rayonnant d’enthousiasme, et qu’elle descendrait dans mon cœur lorsque j’aurais accompli ma vingt-neuvième année.

« Mon oncle laissa retomber sa tête sur son sein. Albert semblait faire allusion à sa mort en désignant l’âge où sa mère était morte, et il paraît qu’elle avait souvent prédit, durant sa maladie, que ni elle ni ses fils n’atteindraient l’âge de trente ans. Il paraît que ma tante Wanda était aussi un peu illuminée pour ne rien dire de plus ; mais je n’ai jamais pu rien savoir de précis à cet égard. C’est un souvenir trop douloureux pour mon oncle, et personne n’ose le réveiller autour de lui.

« Le chapelain tenta d’éloigner la funeste pensée que cette prédiction faisait naître, en amenant Albert à s’expliquer sur le compte de l’abbé. C’était par là que la conversation avait commencé.

Albert fit à son tour un effort pour lui répondre.

« — Je vous parle de choses divines et éternelles, reprit-il après un peu d’hésitation, et vous me rappelez les courts instants qui s’envolent, les soucis puérils et éphémères dont le souvenir s’efface déjà en moi.

« — Parle encore, mon fils, parle, reprit le comte Christian ; il faut que nous te connaissions aujourd’hui.

« — Vous ne m’avez point connu, mon père, répondit Albert, et vous ne me connaîtrez point dans ce que vous appelez cette vie. Mais si vous voulez savoir pourquoi j’ai voyagé, pourquoi j’ai supporté ce gardien infidèle et insouciant que vous aviez attaché à mes pas comme un chien gourmand et paresseux au bras d’un aveugle, je vous le dirai en peu de mots. Je vous avais fait assez souffrir. Il fallait vous dérober le spectacle d’un fils rebelle à vos leçons et sourd à vos remontrances. Je savais bien que je ne guérirais pas de ce que vous appeliez mon délire ; mais il fallait vous laisser le repos et l’espérance : j’ai consenti à m’éloigner. Vous aviez exigé de moi la promesse que je ne me séparerais point, sans votre consentement, de ce guide que vous m’aviez donné, et que je me laisserais conduire par lui à travers le monde. J’ai voulu tenir ma promesse ; j’ai voulu aussi qu’il pût entretenir votre espérance et votre sécurité, en vous rendant compte de ma douceur et de ma patience. J’ai été doux et patient. Je lui ai fermé mon cœur et mes oreilles ; il a eu l’esprit de ne pas songer seulement à se les faire ouvrir. Il m’a promené, habillé et nourri comme un enfant. J’ai renoncé à vivre comme je l’entendais ; je me suis habitué à voir le malheur, l’injustice et la démence régner sur la terre. J’ai vu les hommes et leurs institutions ; l’indignation a fait place dans mon cœur à la pitié, en reconnaissant que l’infortune des opprimés était moindre que celle des oppresseurs. Dans mon enfance, je n’aimais que les victimes : je me suis pris de charité pour les bourreaux, pénitents déplorables qui portent dans cette génération la peine des crimes qu’ils ont commis dans des existences antérieures, et que Dieu condamne à être méchants, supplice mille fois plus cruel que celui d’être leur proie innocente. Voilà pourquoi je ne fais plus l’aumône que pour me soulager personnellement du poids de la richesse, sans vous tourmenter de mes prédications, connaissant aujourd’hui que le temps n’est pas venu d’être heureux, puisque le temps d’être bon est loin encore, pour parler le langage des hommes.

« — Et maintenant que tu es délivré de ce surveillant, comme tu l’appelles, maintenant que tu peux vivre tranquille, sans avoir sous les yeux le spectacle de misères que tu éteins une à une autour de toi, sans que personne contrarie ton généreux entraînement, ne peux-tu faire un effort sur toi-même pour chasser tes agitations intérieures ?

« — Ne m’interrogez plus ; mes chers parents, répondit Albert ; je ne dirai plus rien aujourd’hui. »

« Il tint parole, et au-delà ; car il ne desserra plus les dents de toute une semaine. »