Contes, anecdotes et récits canadiens dans le langage du terroir/Les Punaises du Canada

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LES PUNAISES DU CANADA


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IL est parfaitement reconnu que le Canada, dans l’idée de la plupart des Français qui sont venus s’établir ici pour y gagner leur vie, est un pays à peu près inhabitable ; que ceux qui y résident sont tous des ignorants, et qu’il n’y a rien excepté de la neige et de la glace.

En ’69, je quittais la capitale de Terre-Neuve, St Jean, à bord du Peruvian, de la ligne Allan, pour revenir à Montréal. Nous longions la côte de l’Île, un paquet de roches de 300 milles de longueur jusqu’à la Baie des Îles, pour s’engager dans le détroit conduisant jusqu’au Golfe St-Laurent.

Le commissaire du bord, un Écossais pas pour rire, vint me trouver et me dit dans son anglais aussi sec qu’énergique :

— Sir, I see by your name on the list of passengers that you are a Frenchman.

— I beg your pardon, Sir, I am a thoroughbred Canadian, a loyal British subject of Her Gracious Majesty, but I speak French, as bad as it may be.

— That’s all right, Sir. It is all I want. Will you kindly interpret a French gentleman who does not speak a word of English ?

— Certainly, Sir, with pleasure.

Il me présenta alors à un touriste qui venait chez nous dans le but d’étudier la géographie du pays. À la brunante, nous étions dans le détroit, nous dirigeant vers le Golfe. Toute la soirée, le Français avait essayé de « m’emplir » avec les beautés et la grandeur de son pays, où les fleuves et les rivières, la Garonne, le Rhin, la Loire, la Seine étaient reconnus comme les plus grands cours d’eau de l’univers. Ça m’était bien égal à moi. Cependant, mon orgueil national était joliment froissé, tout de même. La nuit avait remplacé le crépuscule et nous voyagions sur la surface du golfe sans savoir le moins du monde où nous nous trouvions. À cinq heures le lendemain matin, le golfe était traversé et nous étions rendus à peu près à la hauteur de la Pointe à Miscou, à l’entrée de la Baie des Chaleurs, où la largeur du St-Laurent est de vingt-trois lieues.

— Monsieur, pouvez-vous me dire, s’il vous plait, quelle est cette mer intérieure que nous traversons en ce moment ?

— Ça, une mer ! Mais vous n’y pensez pas, Monsieur, c’est une simple rivière.

— Ah ! ça, dites-donc, voulez-vous vous payer ma tête ?

— Mais pas le moins du monde, mon cher Monsieur ; je constate, voilà tout. Vous m’avez dit hier soir que votre séjour au Canada serait de trois ou peut-être six mois. Et bien ! prenez mon conseil, allez dans le Nord de la Province où tout le monde parle ce que vous appelez un patois qui se rapproche du français, et quand vous aurez vu la Renouche, la Rivière du Nord, la Rouge, la Rivière du Chêne, la Rivière aux Chiens, la Rivière Cachée, et combien d’autres ! vous m’en direz des nouvelles.

À Lévis, je sautai à bord du train du Grand-Tronc et je n’ai jamais revu mon homme.

Plus tard, en 1876, je travaillais à la Gazette, où je levais la lettre, et j’avais ma pension dans une maison de la rue Saint-Dominique, avec un ami du nom de Oscar Lavigne, un polisseur de pianos.

Nous avions avec nous un Toulousain, « vous comprenez bien, n’est-ce pas ? » qui nous contait qu’en France les bœufs étaient plus gras, les chevaux plus gros, — « les Percherons, vous savez ? » — les édifices plus beaux, les cheminées des usines plus hautes, et les femmes plus grosses, « trrr ! »…

— Arrêtez un peu, dit mon ami Oscar, je ne doute pas de votre parole, mais vous admettrez bien qu’elles ne le sont pas aussi souvent que les Canadiennes !

La conversation cessa de suite.

Lavigne, cependant, n’était pas satisfait, et la semaine suivante, nous nous amenâmes chez un marchand de la rue Craig, qui vendait des homards vivants. C’étaient, à cette époque, des homards de 16 à 20 pouces de longueur, non pas des avortons comme ceux d’aujourd’hui. Il en acheta un de taille respectable et en revenant à la pension nous eûmes la précaution de nous munir d’un flacon de gin de cinq demiards. Comme je demandais à Oscar ce qu’il comptait faire de ce crustacé qui aurait pu être utile s’il eût été cuit, il me répondit :

— Quittes faire, j’ai mon idée.

Le Toulousain nous invita à entrer dans sa chambre et le gin disparut bientôt. On avait réussi à faire sortir notre Toulousain pendant quelques minutes, et mon bon ami Lavigne avait mis le homard sous les couvertures de son lit. Vers onze heures on couchait notre homme à peu près plein. Dix minutes plus tard, le homard, qui s’était orienté à reculons, pinçait le Toulousain à l’endroit le plus sensible de sa personne. Il sauta hors du lit :

— Nom d’une pipe ! qu’est-ce que c’est qu’ça ?

— Ça, dit Lavigne, c’est les punaises du Canada. Tapez ça en France, si vous êtes capable.


Les mots qui restent :

En Cour Supérieure, un avocat de Montréal bien connu par ses expressions pittoresques, s’adresse au Président du tribunal. C’était une cause au sujet de la pension d’un cheval de trait qui mangeait au râtelier depuis plusieurs mois à ne rien faire.

« Croyez-vous en bonne foi, Votre Honneur, que nous allons garder ce cheval les deux bras croisés dans notre écurie beaucoup plus longtemps ? Ce serait absurde. »