Contes, nouvelles et récits/La reine Marguerite

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I.[modifier]

Quiconque voudra savoir les premiers commencements du roi Henri IV, le roi Bourbon remplaçant les Valois sur le trône des rois de France, aura grand soin de s’enquérir des destinées de sa sœur Catherine, et de sa première épouse, Marguerite. Elles ont chèrement payé l’une et l’autre l’honneur d’appartenir de si près au conquérant du sien. Heureusement l’histoire de Catherine, une héroïne, un grand courage, une vertu, n’est plus à faire ; il n’y a pas longtemps que Mme la comtesse d’Armaillé racontait cette vie austère et charmante à la façon d’un grand écrivain tout rempli de son sujet. Catherine de Navarre, obéissant au roi son frère, a poussé le dévouement fraternel jusqu’à sa limite extrême ; oublieuse d’elle-même et de sa fortune, elle eût tout sacrifié au roi Henri, sa conscience et sa croyance exceptées. Et lorsque, enfin, par tant de victoires, de conquêtes et d’accidents imprévus, le roi de Navarre est devenu le roi de France, quand il est le maître absolu dans Paris, sa grand’ville, au moment où la princesse Catherine, mariée au duc de Bar, s’est consolée enfin de n’avoir pas disposé de sa main selon son cœur, elle meurt, obscure et cachée, et son frère ingrat s’occupe à peine d’élever un tombeau à cette admirable servante de ses ineffables grandeurs.

La princesse Marguerite, la première femme du roi de Navarre, offre un contraste complet avec la princesse Catherine. Elle a tout l’orgueil de la maison de Valois ; elle est superbe, intelligente, et pour peu que son époux le Béarnais eût voulu tirer un bon parti de cette associée à sa fortune, il eût rencontré près d’elle une consolation, un bon conseil, une illustre et digne assistance. Mais quoi ! le roi protestant se méfiait de la catholique maison de Valois ! Jeune homme, il en avait subi trop de violences et trop d’injures pour n’en point faire porter le ressentiment à sa jeune et charmante épouse. Il ne pouvait guère oublier que son nom était inscrit sur la liste rouge de la Saint-Barthélémy ; ce papier rouge disait qu’il fallait tout d’abord arracher les racines du protestantisme, à savoir : le roi de Navarre, le prince de Condé, l’amiral de Coligny. Si donc Charles IX et Catherine de Médicis effacèrent de leur liste fatale le nom de leur gendre et beau-frère, ce fut par une espèce de miracle. Ainsi l’on trouverait difficilement dans toute l’histoire un mariage conclu sous de plus tristes auspices. Mal commencé, il a fini par un divorce.

Mais, ceci dit, on ne peut s’empêcher d’arrêter un regard clément et charmé sur les grâces infinies de cette aimable et parfaite beauté, la reine de Navarre, et, chaque fois que nous la rencontrons dans les sentiers de l’histoire, volontiers nous contemplons cette éloquente et belle princesse, ornement de la brillante cour où fut élevée la reine d’Écosse, Marie Stuart, et qui se ressentait encore des beaux-arts, de la poésie et des splendeurs du règne de François Ier.

En traversant Paris, le vainqueur de Lépante, don Juan d’Autriche, s’étant introduit au Louvre, en plein bal, et voyant passer la reine de Navarre au bras de son frère le roi de France :

— On a tort, disait don Juan, de l’appeler une reine, elle est déesse, et trop heureux serait le soldat qui mourrait sous sa bannière, pour la servir !

— Qui n’a pas vu la reine de Navarre, celui-là n’a pas vu le Louvre ! s’écriait le prince de Salerne.

Et les ambassadeurs polonais, quand la jeune reine les eut harangués, dans ce beau latin qu’elle parlait si bien, à la grande honte de tous ces gentilshommes français qui ne savaient pas un seul mot de latin, en leur qualité de nobles :

— Nous nous sommes trompés, disaient-ils, c’est bien cette belle tête-là qui était faite pour porter notre couronne !

Elle était l’enchantement du Louvre et l’honneur de ses fêtes ; quand elle s’en fut en Navarre, au royaume de son mari, elle éclipsa soudain la princesse Catherine, et ce peuple, assez pauvre et vivant de peu, ne pouvait se lasser de contempler les magnificences de sa reine, en robe de toile d’argent, aux manches pendantes, et si richement coiffée avec des diamants et des perles, qu’on l’eût prise pour la reine du ciel. Elle inventait les modes que portaient toutes les reines de l’Europe ; elle portait des robes en velours incarnat d’Espagne et des bonnets tout fins ornés de pierreries, et c’était une fête de la voir, « ornée de ses cheveux naturels, avec ses belles épaules, son beau visage blanc, d’une blanche sérénité, la taille haute et superbe, et portant sans fatigue et sans peine le plus beau drap d’or frisé et brodé, d’une grâce altière et douce à l a fois. »

Quand elle passait dans les villes, les plus grands de la cité se pressaient autour d’elle pour entendre parler sa bouche d’or ; à chaque harangue, elle répondait par une parole improvisée, et chacun restait charmé de sa courtoisie. Mais le Louvre était sa vraie patrie, et, dans les premiers jours de son mariage, il n’y avait pas de plus beau spectacle que de voir le jeune roi de Navarre donnant le signal de la fête et dansant la Pavanne d’Espagne, « danse où la belle grâce et majesté sont une belle représentation ; mais les yeux de toute la salle ne se pouvoient saouler, ny assez se ravir par une si agréable veue ; car les passages y estoient si bien dansez, les pas si sagement conduits, et les arrests faits de si belle sorte, qu’on ne sçauroit que plus admirer, ou la belle façon de danser, ou la majesté de s’arrester, représenter maintenant une gayeté, et maintenant un beau et grave desdain : car il n’y a nul qui ne les ait veus en cette danse, que ne die ne l’avoir veue danser jamais si bien, et de si belle grace et majesté qu’à ce roy frère, et qu’à cette reyne sœur ; et quant à moy, je suis de telle opinion, et si l’ay veue danser aux reynes d’Espagne et d’Ecosse. »

Qui parle ainsi ? Brantôme, un homme d’armes ami des grands capitaines. On peut l’en croire, quand il parle des dames de la cour de France ! Il les connaît bien, il les montre à merveille ; il applaudit à leur faveur ; il ne se gêne point pour pleurer sur leurs disgrâces. A côté de Brantôme il y avait, pour célébrer la reine de Navarre, un poète, un grand poète appelé Ronsard, l’ami de Joachim Dubellay. Le grand Ronsard, comme on disait sous le règne de Henri IV ! Et quand Ronsard et Brantôme, éclairés des mêmes beautés, se rencontraient, ils célébraient à l’envi Madame Marguerite :

 
Il fault aller contenter
L’oreille de Marguerite,
Et dans son palais chanter
Quel honneur elle mérite.


Et c’était, du poète au capitaine, à qui mieux mieux chanterait la dame souveraine. Aux vers de Ronsard applaudissaient tous les beaux esprits et tous les grands seigneurs de son temps : le cardinal de Lorraine, le duc d’Enghien, le seigneur de Carnavalet, Guy de Chabot, seigneur de Jarnac. Pendant vingt ans, sur la guitare et sur le luth, les jeunes gens, les pages, les demoiselles, le marchand dans sa boutique et le magistrat dans sa maison ont chanté la chanson de Marguerite :

 
En mon cœur n’est point écrite
La rose, ny autre fleur,
C’est toi, belle Margarite,
Par qui j’ai cette couleur.
N’es-tu pas celle dont les yeus
        Ont surpris
Par un regard gracieus
        Mes esprits ?


II.

Cette aimable reine, habile autant que femme du monde, et bien digne d’avoir partagé la nourriture et l’éducation de la reine d’Écosse et de la reine d’Espagne, Elisabeth de Valois, la seconde femme de Philippe II, avait écrit, dans les heures sombres de sa vie, au moment où la plus belle enfin se rend justice, un cahier contenant les souvenirs de sa jeunesse. Il n’y a rien de plus rare et de plus charmant que ces mémoires parmi les livres sincères sortis de la main d’une femme. Le style en est très vif, l’accent en est très vrai. Le premier souvenir de la jeune princesse est d’avoir accompagné à Bayonne sa sœur, la reine d’Espagne, que la reine mère et le roi Charles IX conduisaient par la main au terrible Philippe II. La princesse Marguerite était encore une enfant, mais elle se rappelle en ses moindres détails le festin des fiançailles. Dans un grand pré entouré d’une haute futaie, une douzaine de tables étaient servies par des bergères habillées de toile d’or et de satin, selon les habits divers de toutes les provinces de France. Elles

arrivaient de Bayonne sur

de grands bateaux, accompagnées de la musique
des dieux marins, et, chaque troupe étant à sa place, les Poitevines
dansèrent avec la cornemuse, les Provençales avec les cymbales, les
Bourguignonnes et les Champenoises dansèrent avec accompagnement de
hautbois, de violes et de tambourins ; les Bretonnes dansaient les
passe-pied et les branles de leur province. D’abord tout alla le mieux
du monde ; une grande pluie arrêta soudain toute la fête.

Au retour de ce beau voyage, la jeune princesse Marguerite s’en fut
rejoindre au Plessis-les-Tours (la ville favorite du roi Louis XI) son
frère le duc d’Anjou, qui déjà, à seize ans, avait gagné deux batailles.
Il était, évidemment, le favori de la reine mère et déjà très ambitieux.
Il choisit pour confidente sa sœur Marguerite : « Oui-da, lui dit-elle,
et comptez, Monsieur mon frère, que moy estant auprès de la royne ma
mère, vous y serez vous-mesme et que je n’y serai que pour vous ! »

Ainsi, déjà si jeune, elle entrait, par la faveur de la reine mère et
par la confiance de son frère, dans les secrets de l’État. Bientôt
les ambassadeurs se présentèrent pour solliciter la main de la jeune
princesse. Il en vint de la part de M. de Guise, il en vint au nom du
roi de Portugal, enfin le nom du prince de Navarre fut prononcé. Ce
dernier mariage était dans les volontés de Catherine de Médicis. La
veille de ce grand jour, le roi de Navarre avait perdu la reine sa mère,
il en portait le deuil, et il vint au Louvre, accompagné de huit cents
gentilshommes, vêtus de noir, demander au roi de France la main de sa
sœur Marguerite. Ils furent fiancés ce même soir, et, huit jours après,
ces Béarnais, vêtus de leurs plus riches habits, menèrent à l’autel
de Notre-Dame de Paris la jeune reine, habillée à la royale, toute
brillante des pierreries de la couronne, et le grand manteau bleu, à

quatre aunes de queue, porté par trois princesses. Toute la ville était
en fête et se tenait sur des échafauds dressés de l’évêché à Notre-Dame,
et parés de drap d’or. A la porte de l’église, le cardinal de Bourbon
(c’est ce même cardinal de Bourbon que la Ligue a fait roi un instant
sous le nom de Charles X) attendait les deux époux.

Qui l’eût dit cependant que tant de joie et de magnificences allaient
aboutir, en si peu d’heures, au crime abominable de la Saint-Barthélémy ?
Les protestants étaient devenus le grand souci de la reine Catherine
de Médicis et du roi Charles IX ; ils étaient nombreux, hardis, bien
commandés, hostiles aux catholiques, et leur perte, en un clin d’oeil,
fut décidée. Honte à jamais sur cette nuit fatale, où le bruit du tocsin
de Saint-Germain-l’Auxerrois, les plaintes des mourants, le sang des
morts, les cris des égorgeurs remplirent la ville et le Louvre des
rois de désordre et de confusion ! Tout fut cruauté, perfidie, embûches
impitoyables ! La jeune reine, ignorante de ces trames dans lesquelles
devaient tomber les amis, les partisans, les compagnons du roi de
Navarre son mari, apprit seulement par le bruit du tocsin ces meurtres
et ces vengeances qui la touchaient de si près. Elle avait passé sa
soirée à causer de choses indifférentes avec la reine mère et le
roi, bourreau de son peuple, sans rencontrer dans leur regard un
avertissement, une pitié. Or, quand la reine mère, au moment où l’heure
fatale allait sonner, commandait à sa fille qu’elle eût à rejoindre son
mari dans sa chambre... évidemment elle l’envoyait à la mort.

— N’y allez pas, ma sœur, lui disait sa plus jeune sœur, ou vous êtes
perdue !

— Il le faut, répondit la reine mère ; allez, ma fille.

« Et moi, je m’en allay, toute transie et esperdue, sans me pouvoir
imaginer ce que j’avois à cr

aindre. »

Ah ! quel drame, et comment était faite l’âme de Catherine de Médicis !

A peine endormis, dans une sécurité profonde, les jeunes époux entendent
frapper à leur porte avec ces cris : « Navarre ! Navarre ! » Un malheureux
gentilhomme du Béarn qui avait suivi le roi à Paris, M. de Tégean, percé
d’un coup de hallebarde (le massacre était commencé), et poursuivi
par les assassins qui le voulaient achever, enfonçait la porte de la
chambre ; et comme le roi de Navarre s’était levé au premier bruit du
tocsin, pour s’informer des périls qu’il pressentait, le malheureux
gentilhomme, entourant la jeune reine de ses bras suppliants : « Grâce et
miséricorde ! ô Madame, protégez-moi ! » disait-il. Les meurtriers, sans
respect pour la sœur du roi catholique, achevèrent leur horrible tâche
sous les yeux de Marguerite éperdue, et le sang de M. de Tégean souilla
le lit royal. Croirait-on, cependant, que cette horrible nuit de la
Saint-Barthélemy, la reine Marguerite la raconte, en ses mémoires, avec
aussi peu de souci que le dernier bal donné par le roi son frère !

Ces grands crimes ont cela de particulièrement abominable : il faut être
à certaine distance pour en percevoir toute l’étendue, et pourtant,
quelle que soit la concision de l’écrivain de ses propres Mémoires,
la suite des événements arrive, inévitable, et parfois d’autant plus
pressante que l’historien aura mis moins de temps à la préparer. Dans
les premiers jours qui suivirent le terrible massacre, Henri de
Navarre eut grand’peine à sauvegarder sa propre vie. Il était pour son
beau-frère un sujet d’inquiétude, un objet de haine pour sa belle-mère.
Ils se demandaient l’un l’autre, en toutes ces confusions, pourquoi ils
avaient épargné le véritable chef des protestants ? de quel droit ils le
laissaient vivre ? Ils comprenaient

qu’avant peu l’intrépide et
vaillant capitaine Henri de Navarre deviendrait le vengeur de ses
coreligionnaires, et leur pressentiment ne les trompait pas.

Sur l’entrefaite, le roi Charles IX, tout couvert du sang de ses sujets,
fut saisi, soudain, d’une maladie, incomparable et sans remède. Il se
mourait lentement, sous l’épouvante et le remords. Pas un moment de
trêve à sa peine et pas un instant de sommeil, son âme, à la torture,
étant aussi malade que son corps. En toute hâte, la reine Catherine de
Médicis rappela son troisième fils, le duc d’Anjou, qui était allé
en Pologne chercher une couronne éphémère. Et cependant, chaque jour
ajoutait aux tortures du roi Charles IX. Il était seul, en proie aux
plus sombres pressentiments, cherchant à comprendre, et ne comprenant
pas que c’était le remords qui le tuait. Il meurt enfin, chargé de
l’exécration de tout un peuple, et le roi de Pologne accourt en toute
hâte, à la façon d’un criminel qui se sauve de sa geôle. Il fut reçu à
bras ouverts par la reine mère et par la jeune reine de Navarre, qui
vint au-devant de lui, dans son carrosse doré, garni de velours jaune et
d’un galon d’argent. Alors, les fêtes recommencèrent ; on n’eût pas dit
que la guerre civile était au beau milieu de ce triste royaume. Le
roi et les dames acceptaient toutes les invitations des châteaux, des
monastères et même des banquiers d’Italie. On allait, en grand appareil,
par la Bourgogne et la Champagne, jusqu’à Reims, et, durant ces longs
voyages, les plus beaux gentilshommes s’empressaient autour de la jeune
reine, le roi de Navarre étant surveillé de très près, sans crédit, sans
autorité, et portant péniblement le joug de la reine mère et les mépris
du nouveau roi.


===III.===

La reine Marguerite a très bien raconté comment le roi de Navarre a fini
par échapper à ses persécuteurs. Nous l’avons dit : Il n’était pas sans
crainte pour sa vie. Un soir, peu avant le souper du roi, le roi de
Navarre, changeant de manteau, s’enveloppa dans une espèce de capuchon,
et franchit les guichets du Louvre sans être reconnu. Il s’en fut à
pied jusqu’à la porte Saint-Honoré, où l’attendait un carrosse qui
le conduisit jusqu’aux remparts. Là, il monta à cheval, et, suivi de
plusieurs des siens, le voilà parti. Ce ne fut que sur les neuf heures,
après leur souper, que le roi et la reine s’avisèrent de son absence et
le firent chercher par toutes les chambres. Évidemment, il n’était pas
au Louvre ; on le cherche dans la ville, il n’était plus dans la ville. A
la fin, le roi s’inquiète et se fâche, et commande à tous les princes
et seigneurs de sa maison de monter à cheval, et de ramener Henri de
Navarre mort ou vif. Sur quoi, plusieurs de ces princes et seigneurs
répondent au roi que la commission était dure,

et quelques-uns, ayant
fait mine de le chercher, s’en revinrent au point du jour.

Voilà la reine Marguerite en grand’peine de cet époux qui ne l’avait
point avertie ; elle pleure et se lamente, et le roi son frère menace de
lui donner des gardes. Par vengeance, il résolut d’envoyer des hommes
d’armes dans le château de Torigny, avec l’ordre de s’emparer de la dame
de Torigny, l’amie et la cousine de la reine Marguerite, et de la jeter
dans la rivière. Ces mécréants, sans autre forme de procès, s’emparent
du château à minuit. Ils mettent le manoir au pillage, et quand ils se
sont bien gorgés de viande et de vins, ils lient cette misérable dame
sur un cheval pour la jeter à la rivière... Deux cavaliers, amis de
la reine Marguerite, passaient par là à la même heure, et voyant le
traitement que subissait la dame de Torigny, ils la délivrent et la
mènent au roi de Navarre. A cette nouvelle, la colère de la reine mère
et de son digne fils ne connaît plus de bornes ; ils veulent que la reine
Marguerite leur serve au moins d’otage, et la voilà prisonnière et
seule, et pas un ami qui la console. Il y en eut un, cependant, ami
dévoué de la mauvaise fortune, un vrai chevalier, M. de Crillon, qui
s’en vint, chaque jour, visiter la captive, et pas un des gardiens n’osa
refuser le passage à ce brave homme.

Cependant le roi de Navarre avait regagné son royaume ; il attirait à
sa bonne mine, à sa juste cause, un grand nombre de gentilshommes.
Il retrouvait son petit trésor très grossi par l’épargne de sa sœur
Catherine ; et, comme chacun lui représentait qu’il eût bien fait
d’amener avec lui la reine Marguerite, il lui écrivit une belle lettre,
dans laquelle il la rappelait de toutes ses forces, remettant sa cause
entre ses mains, et déplorant sa captivité.

Henri III s’obstinait ; mais la reine mère eut compris bien vite que
l’injustice dont elle accablait sa propre fille était une grande faute.

« Elle m’envoya quérir, voua dira Marguerite en ses Mémoires, qu’elle
avoit disposé les choses d’une façon pacifique, et que si je faisais un
bon accord entre le roi et le roi de Navarre, je la délivrerais d’un
mortel ennui qui la possédait. A ces causes, elle me priait que l’injure
que j’avois reçue ne me fit désirer plutôt la vengeance que la paix ; que
le roi en étoit marry, qu’elle l’en avait vu pleurer, et qu’

il

me feroit telle satisfaction que j’en resterois contente. »

Au même instant, Henri III frappait à la porte de la jeune reine, et lui demandait pardon, avec une infinité de belles paroles. Elle répondit à son frère qu’elle avait déjà oublié toutes ses peines, et qu’elle le remerciait de l’avoir plongée en cette solitude, où elle avait compris les vanités de la fortune. Cependant, quand elle demanda la permission d’aller rejoindre, en Navarre, le mari qui la rappelait, elle n’obtint que des refus, la reine et le roi lui remontrant que le roi de Navarre avait abjuré la religion catholique, qu’il était redevenu huguenot, et qu’il était plus menaçant que jamais.

IV.[modifier]

C’était l’heure où s’ouvraient les états de Blois, où les catholiques organisaient la suinte Ligue, où le royaume était en feu, où plus que jamais les huguenots étaient suspects. La guerre civile approchait ; on l’entendait venir de toutes parts, et plus les huguenots étaient menacés, plus la reine de Navarre sollicitait la permission de rejoindre son mari. Ce fut le plus beau moment de sa vie, à vrai dire ; elle était éloquente en raison de tant de menaces et de périls :

« Non, non, disait le roi de France, vous n’irez pas rejoindre un huguenot. J’ai résolu d’exterminer cette misérable religion qui nous fait tant de mal, et vous, qui êtes catholique et fille de France, je n’irai pas vous exposer aux vengeances de ces traîtres. »

Plus il parlait, plus il menaçait, plus le danger était grand d’une fuite à travers la France, et plus la jeune reine était résolue à ne pas demeurer dans une cour où le nom de son mari était chargé de tant de malédictions.

Mais que faire et que devenir ? Comment échapper à cette surveillance de tous les jours ? La jeune reine imagina de se faire commander, par les médecins, une saison aux eaux de Spa, et le roi, cette fois, consentit au départ de sa sœur, par une arrière-pensée qu’il avait d’être agréable aux Flamands et de reprendre en temps opportun les Flandres au roi d’Espagne. A cette ouverture, Henri de France fut ébloui, et s’écria soudain :

« O reine, ne cherchez plus ; il faut que vous alliez aux eaux de Spa. Vous direz que les médecins vous les ont ordonnées, qu’à cette heure la saison est propice, et que je vous ai commandé d’y aller. Bien plus, la princesse de la Roche-sur-Yon m’a promis de vous accompagner. »

Voilà comment ce bon sire fut dupe de son ambition d’avoir les Flandres. La reine mère, de son côté, ne vit, tout d’abord, que l’avantage de cette grande conquête et, sans soupçonner à sa fille une arrière-pensée, elle consentit à son départ. Comme elle avait toujours en sa réserve politique un projet caché, elle fit prévenir, par un courrier, le gouverneur des Flandres pour le roi d’Espagne, en demandant les passeports nécessaires pour ce long voyage. Or, le gouverneur des Flandres n’était rien moins que ce célèbre, ce fameux don Juan d’Autriche, vainqueur à Lépante, et qui comptait parmi ses soldats ce vaillant et divin génie appelé Michel Cervantes.

La reine mère, en ce moment, se rappelait l’éblouissement de don Juan d’Autriche à l’aspect de sa fille Marguerite, et comme, en plein Louvre, il l’avait comparée aux étoiles, avec une ardeur toute castillane : « Allez, ma fille, et songez aux intérêts de la France ! » disait la reine mère, et déjà, dans sa pensée, elle voyait don Juan d’Autriche offrir à la belle voyageuse au moins les domaines de l’évêque de Liège, dans lesquels murmuraient doucement ces belles eaux de Spa, salutaires fontaines encore inconnues, réservées à une si grande célébrité.

Ainsi, pendant que la reine mère et le roi s’en allaient à Poitiers chercher l’armée de M. de Mayenne, afin de la conduire en Gascogne contre le roi de Navarre et les huguenots, la reine Marguerite allait, à petites journées, dans ces Flandres qu’elle ne songeait guère à conquérir. Elle était accompagnée en ce beau voyage de Mme princesse de la Roche-sur-Yon, de Mme de Tournon, sa dame d’honneur, de Mme de Mouy de Picardie, de Mme de Castelaine de Millon, de Mlle d’Atrie, de Mlle de Tournon, et de sept ou huit autres demoiselles des meilleures maisons. A cette suite royale s’étaient réunis M. le cardinal de Senoncourt, M. l’évêque de Langres, M. de Mouy, enfin toute la maison de la reine, à savoir : le majordome et le premier maître d’hôtel, les pages, les écuyers et les gentilshommes. La compagnie était jeune, élégante ; elle faisait peu de chemin en un jour ; elle fut la bienvenue, et trouva toutes sortes de louanges sur son passage :

« J’allois en une littière faite à piliers doublez velours incarnadin d’Espagne en broderie d’or et de soye nuée à devise. Cette littière étoit toute titrée et les vitres toutes faites à devise ; y ayant, ou à la doublure ou aux vitres, quarante devises toutes différentes, avec les mots en espagnol, en italien, sur le soleil et ses effets ; laquelle étoit suivie de la littière de Mme de la Roche-sur-Yon et de celle de Mme de Tournon, ma dame d’honneur, et de dix filles à cheval avec leur gouvernante, et de six carrioles ou chariots, où alloit le reste des dames et femmes d’elle et de moy. »

Écoutez la belle voyageuse ; elle vous dira que tout cet appareil était fait uniquement pour augmenter le respect des peuples et l’admiration de l’étranger. Cependant, les villes sur la chemin du cortège avaient grand’peine à donner une hospitalité convenable à tant de princes, de princesses ou de seigneurs. Les campagnes étaient ruinées de fond en comble, et le paysan, dans ses champs dévastés, voyant passer tant de splendeurs inutiles, se demandait s’il n’était pas le jouet d’un rêve.

Arrivée à la frontière du Cambrésis, la princesse errante trouva un gentilhomme que lui envoyait l’évêque de Cambrai. Ce gentilhomme annonça que son maître allait venir, et l’évêque, en effet, se montra, lui et sa suite, vêtus comme des Flamands, et beaucoup plus Espagnols que Français. Que dis-je ? Ils se vantaient d’être les amis et les envoyés de ce même don Juan d’Autriche, un des grands admirateurs de la princesse, avant qu’elle ne fût reine de Navarre. Du milieu des fêtes du Louvre, et de tant d’intrigues de la cour des Valois, don Juan n’avait rapporté que l’image et le souvenir de la reine Marguerite. A la nouvelle de son voyage, il était accouru au-devant de la princesse, et il vint l’attendre aux portes de Cambrai, une grande cité fortifiée, et des plus belles de la chrétienté par sa citadelle et par ses églises. Il y eut, le même soir de cette entrée, une grande fête au palais épiscopal, un festin suivi d’un grand bal, le bal suivi d’une collation de confitures. La jeune reine eut, ce même soir, pour la conduire, le gouverneur du château fort.

En ce temps-là, Cambrai appartenait encore à l’Espagne, et s’il n’eût fallu qu’un sourire, une bonne parole, pour s’emparer de ce dernier rempart de l’Espagne et donner à la France une si belle cité, Marguerite eût fait volontiers ce grand sacrifice. Au moins, si elle ne prit pas la ville, elle eut le grand talent de savoir comment on la pouvait prendre. Elle s’inquiéta de ses défenses ; elle voulut connaître le nombre et la profondeur des fossés ; comment la citadelle était gardée, et quels en étaient les côtés vulnérables. A toutes ces questions, faites avec un art digne de la meilleure élève de Catherine de Médicis, le gouverneur de Cambrai, qui voulait être agréable à tout prix, eut la condescendance de répondre. Il fit plus, il accepta la proposition que lui fit la jeune reine de l’accompagner jusqu’à Namur, et dans ce voyage, qui ne dura pas moins de douze jours, elle abattit le peu de résistance et d’orgueil qui restaient dans l’esprit du gouverneur. Malheureusement, don Juan veillait sur toute chose. Il n’eut rien refusé à la belle voyageuse, mais il n’était pas homme à lui donner un pouce de terrain dans les terres qui appartenaient à l’Espagne.

Et cependant, toutes ces villes flamandes luttaient de courtoisie. Elles étaient beaucoup plus riches que les villes françaises, et d’une hospitalité vraiment royale. A Valenciennes, Marguerite admira les belles places, les belles églises, les fontaines d’eau jaillissante ; elle et sa suite furent frappées d’étonnement au carillon harmonieux de toutes ces belles horloges, dont chacune exhalait son cantique dans les airs doucement réjouis. Ces Flandres ont de tout temps excellé dans ces récréations à l’usage d’une ville entière. Elles aimaient la parade publique, les jardins, les musées, la fête à laquelle chacun prend sa part. Elles aimaient la justice et la gaieté ; elles exécraient l’Espagne et les Espagnols. Le nom de Philippe II et celui du digne exécuteur de ses terribles volontés, le duc d’Albe, retentissaient dans les cœurs flamands comme un remords. Ils pleuraient le comte d’Egmont, décapité avec le comte de Horn, comme s’ils eussent été participants à son meurtre.

De ces cruels souvenirs leurs fêtes étaient tr oublées ; mais sitôt qu’ils possédèrent la reine Marguerite, ces pays maltraités oublièrent, pour un instant, leur cruel ressentiment. Ce fut à qui serait le plus hospitalier pour la princesse, et les plus belles Flamandes, familières et joyeuses (c’est leur naturel), accoururent au-devant de l’étrangère avec tant de grâce et d’honnêteté, qu’elles la retinrent pendant huit jours. L’une d’elles, la principale de la ville, nourrissait son enfant de son lait, et comme elle était assise à table à côté de Marguerite, la princesse admira tout à son aise la belle Flamande et le costume qu’elle portait :

« Elle étoit parée à ravir et couverte de pierreries et de broderies, avec une rabille à l’espagnole de toile d’or noire, avec des bandes de broderie de canetille d’or et d’argent, et un pourpoint de toile d’argent blanche en broderie d’or, avec de gros boutons de diamants (habit approprié à l’office de nourrice). »

Ainsi faite, elle était éblouissante ; mais écoutez la suite et le couronnement du festin. Quand on fut au dessert, la jeune mère eut souci de son nourrisson et fit signe qu’on le lui apportât. « On lui apporta l’enfant, emmailloté aussi richement qu’estoit vestuë la nourrice. Elle le mit entre nous deux sur la table, et librement donna à teter à son petit. Ce qui eust été tenu à incivilité à quelqu’autre ; mais elle le faisoit avec tant de grâce et de naïveté, comme toutes ses actions en étoient accompagnées, qu’elle en reçut autant de louanges que la compagnie de plaisir. » Si vous aimez les tableaux flamands, en voilà un tracé de main de maître, avec une extrême élégance, et c’est grand dommage que dans ces Flandres, fécondes en grands artistes, pas un n’ait songé à reproduire sur une toile intelligente un si charmant spectacle.

Or, la reine Marguerite, ayant dompté le gouverneur de Cambrai, vint facilement à bout des dames de Mans :

— Comment donc, leur dit-elle, ne pas vous aimer, vous trouvant toutes françaises ?

— Hélas ! répondaient ces dames, nous étions Françaises autrefois ! Nous savons la France aussi bien que les Français ; nous la regrettons, nous la pleurons, mais les Espagnols sont les plus forts. Dites cela, Madame, à votre frère le roi de France, afin qu’il nous vienne en aide, et dites-lui que s’il fait un pas, nous en ferons deux, tant nous sommes disposés à reconnaître, à saluer sa couronne.

Ainsi ces dames parlaient sans crainte, et conspiraient franchement, sans perdre une sarabande, une chanson. Le lendemain, Marguerite, avant son départ, s’en fut visiter un béguinage, qui est une espèce de couvent, composé de quantité de petites maisons dans lesquelles sont élevées de jeunes demoiselles par des religieuses savantes. Elles portent le voile jusqu’à vêpres, et, sitôt les vêpres dites, elles se parent de leurs plus beaux atours, et s’en vont dans le plus grand monde, où elles trouvent très bien leur place.

A la fin il fallut se quitter, et Marguerite, pour reconnaître une hospitalité si libérale, distribua toutes sortes de présents à ces dames qui l’avaient si bien reçue : tant de chaînes, de colliers, de bracelets, de pierreries, si bien qu’elle fut reconduite jusqu’à mi-chemin de Namur, où commandait un des plus vieux courtisans de la cour de Philippe II. Sur les confins de Namur, reparut don Juan d’Autriche, accompagné des seigneurs les plus qualifiés de la cour d’Espagne et d’une grande suite d’officiers et gentilshommes de sa maison, parmi lesquels était un Ludovic de Gonzague, parent du duc de Mantoue.

Il mit pied à terre pour saluer l’illustre voyageuse, et quand la cortège reprit sa marche, il accompagna la litière royale à cheval. Toute la ville de Namur était illuminée ; il n’était pas une fenêtre où les belles Françaises ne pussent lire une devise à la louange de leur reine.

Un palais véritable était préparé pour la recevoir, et le moindre appartement était tendu des plus riches tapisseries de velours, de satin, ou de toile d’argent couverte de broderies, sur lesquelles étaient représentés des personnages vêtus à l’antique. Si bien que l’on eût dit que ces merveilles appartenaient à quelque grand roi, et non pas à quelque jeune prince à marier, tel que don Juan d’Autriche. Et notez bien que la plus riche magnificence avait été réservée pour la tenture de la chambre à coucher de la reine. On y voyait représentée admirablement la Victoire de Lépante, honneur de don Juan.

Après une bonne nuit, où les enchantements de ce voyage apparaissaient en rêve, la reine se leva et, sa toilette étant faite, elle s’en fut ouïr une messe en musique à l’espagnole, avec violons, violes de basse et trompettes.

Après la messe, il y eut un grand festin ; Marguerite et don Juan étaient assis à une table à part. Toute l’assemblée en habits magnifiques ; dames et seigneurs dînaient à des tables séparées de la table royale, et l’on vit ce même Ludovic de Gonzague à genoux aux pieds de don Juan et lui servant à boire. Ah ! tels étaient l’orgueil et le faste de ces princes espagnols, que même les princes illégitimes étaient traités comme des rois.

Ainsi, deux journées se passèrent dans les fêtes de la nuit et du jour, pendant que l’on préparait les bateaux qui, par la douce rivière de Meuse, une suite de frais paysages, devaient conduire jusqu’à Liège la re ine de Navarre. Elle marcha, jusqu’au rivage, sur un tapis aux armes de don Juan. Le bateau qui la reçut était semblable à la galère de Cléopâtre, au temps fabuleux de la reine d’Égypte. Autour de ce riche bateau, que la rivière emportait comme à regret, se pressaient des barques légères, toutes remplies de musiciens et de chanteurs, qui chantaient leurs plus belles chansons, avec accompagnement de guitares et de hautbois. Dans ces flots hospitaliers, clairs et limpides, où le soleil brillait de son plus vif éclat, une île, en façon de temple, mais d’un temple soutenu par mille colonnes, arrêta soudain cette brillante féerie. Alors recommencèrent les danses et les festins de plus belle, et voilà comment ils arrivèrent à Liège, où monseigneur l’évêque avait donné des ordres pour recevoir dignement les hôtes du seigneur don Juan d’Autriche.

Mais, à peine arrivée dans cette ville hospitalière, Marguerite essuya comme une tempête. On eût dit que le déluge était déchaîné sur le rivage et dans les rues, et la peur fut si grande, que Mlle de Tournon, l’une des demoiselles d’honneur, non pas la moins belle et la moins charmante, expira de fatigue et de terreur. C’est très vrai : nulle joie, ici-bas, sans mélange. Il faut que chacun paye à son tour les prospérités de son voyage, et ce fut un grand deuil pour Marguerite. Elle resta trois jours enfermée en son logis ; mais quand elle eut bien pleuré sa chère compagne, elle consentit que l’évêque de Liège la vînt saluer dans la maison qu’il avait fait préparer pour la recevoir.

Cet évêque était un prince souverain, de bonne mine et bien fait de sa personne. Il portait de la plus agréable façon la couronne et la mitre, le sceptre et l’épée ou le bâton pastoral. Il était magnifique en toute chose, et marchait entouré d’un chapitre à ce point distingué que les moindres chanoines étaient fils de ducs, de comtes et de grands seigneurs, comme on n’en voyait que dans les grandes églises des chanoines-comtes de Lyon. Chacun des chanoines de Liège habitait un palais dans quelqu’une de ces rues grandes et larges, ou sur ces belles places ornées de fontaines. Le palais épiscopal était un Louvre, où le prince-évêque avait réuni les chefs-d’œuvre de l’école flamande et les plus belles toiles de l’école italienne. Il était grand amateur de jardins ; ses jardins étaient peuplés de statues.

Après trois jours de fêtes vraiment royales, la jeune reine songea enfin à prendre le chemin de Spa. Spa, qui est aujourd’hui une ville arrangée et bâtie à plaisir, lieu célèbre et charmant, le rendez-vous des fêtes de l’été, une source où tout jase, un bois où tout chante, n’était guère, en ce temps-là, qu’un lieu sauvage et sans nom, composé de deux ou trois cabanes où les buveurs d’eau s’abritaient à grand’peine. Un forgeron du pays avait découvert le premier, par sa propre expérience, la vertu de ces eaux salutaires. Il les avait célébrées de toutes ses forces ; mais le moyen de coucher à la belle étoile ?

Et voilà pourquoi cette heureuse ville de Spa, la cité favorite de la Belgique, a gardé précieusement dans ses annales le souvenir de la reine Marguerite, non moins qu’une reconnaissance extrême pour ce terrible et singulier génie appelé Pierre le Grand, qui s’en vint, deux siècles plus tard, demander à la fontaine du Pouhon quelques heures de sommeil et de rafraîchissement.

Mais dans l’état misérable de ce pays et de cette forêt des Ardennes, où les loups avaient choisi leur domicile, un évêque aussi galant homme, aussi bien élevé que

l’évêque de Liège, ne pouvait pas consentir qu’une reine de Navarre, en si belle compagnie, acceptât les obstacles, les périls, l’isolement, les ennuis de ces tristes contrées. En vain la magnificence de ces bois séculaires, le murmure enchanteur de ces frais ruisseaux, le flot mystérieux de ces ondes charmantes, pleines de fécondité, de santé, d’espérance, attiraient à leur charme infini ces belles voyageuses, la grâce et l’ornement de la maison de Valois... La reine Marguerite et la princesse de la Roche-sur-Yon, qui n’étaient pas très éprises de l’élégie et de l’idylle champêtre, eurent bientôt consenti à la proposition que leur faisait Sa Grâce Mgr l’évêque de Liège. Il proposait que ces dames, une ou deux fois par semaine, iraient à cheval s’abreuver aux claires fontaines, et que, le reste du temps, la fontaine irait elle-même au-devant des buveuses d’eau.

Aussitôt que le bruit se répandit du séjour de ces dames françaises, on vit accourir à Liège, de la frontière des Flandres et même du fond de l’Allemagne, les dames les plus qualifiées, et ces réunions, toutes pleines d’honneur et de joie, ont laissé dans la province un tel souvenir, qu’elle s’en souvient encore.

Ainsi, la reine Marguerite oublia la mort subite de cette aimable Mlle de Tournon, sa douce compagne ! « et ce jeune corps, aussi malheureux qu’innocent et glorieux, fut rapporté dans sa patrie en un drap blanc couvert de fleurs. »

Chaque matin, qu’elle se rendit à Spa, ou qu’elle bût les eaux dans les jardins de l’évêché (lesquelles eaux veulent être tracassées et promenées en disant des choses réjouissantes), la reine allait en bonne compagnie. Elle était chaque jour invitée à quelque festin ; après le dîner, elle allait entendre les vêpres en quelque maison religieuse ; puis la musique et le bal : pendant six semaines. C’est le temps d’une cure ; au bout de six semaines, la santé est revenue.

Il fallut donc repartir, mais en six semaines, déjà, que de changements dans la province ! Elle était à feu et à sang ; le galant don Juan d’Autriche s’était emparé de Namur et des meilleurs seigneurs de la province. Alors, un grand conflit entre les catholiques de Flandre et les huguenots du prince d’Orange. Or, nécessairement, il fallait traverser toute cette bagarre, en danger d’être prise par l’un ou l’autre parti. Cette fois encore apparut l’évêque de Liège ; il protégea jusqu’à la fin les dames dont il avait été l’hôte assidu. Il leur donna, pour les accompagner, son grand maître et ses chevaux ; mais ces damnés parpaillots manquaient tout à fait de courtoisie. Ils prétendirent que la reine ne pouvait pas rentrer en France avant d’avoir payé toutes ses dettes. Ils nièrent à l’évêque de Liège le droit de signer des passeports. On crie : Aux armes ! sur le passage de la reine, aux mêmes lieux où naguère on criait : Vive la reine ! Ces mêmes portes des villes qui s’ouvraient devant elle à son arrivée se fermaient brutalement à son retour.

Cependant rien n’arrêtait la jeune reine ; elle se savait éloquente, et parlait à la multitude, apaisant celui-ci, souriant à celui-là, également inquiète des Allemands, des Espagnols, des huguenots, de ce même don Juan, naguère empressé comme un amoureux autour de sa fiancée. O peines du voyage ! et cependant la dame avait résolu de rejoindre en toute hâte la cour de Navarre, mais non pas sans avoir salué son frère, le roi de France. Or, laissant là sa litière, elle monte à cheval et s’en va, par des chemins détournés, frapper aux portes de Cambrai. La ville hospitalière accueillit la f ugitive, et bientôt à Saint-Denis même, et sur le seuil de la grande basilique où l’abbé Suger a laissé tant de souvenirs, le roi, la reine et toute la cour de France accoururent au-devant de Madame Marguerite.

On lui fit raconter, Dieu le sait, toutes les merveilles de son voyage, et quand elle vit le roi son frère en si belle humeur, elle lui demanda la permission de rejoindre enfin le roi son mari, en le priant de lui constituer une dot, et promptement, tant elle avait hâte de se rendre à son poste naturel. Pendant six grands mois elle renouvela sa prière : « Attendons ! » disait la reine mère ; et « Patientons ! » disait la roi. Il se méfiait de tout le monde, et quand sa sœur lui demandait d’où lui venaient ces craintes et ces doutes, il répondait gravement que les simples mortels n’avaient pas le droit de demander aux rois, non plus qu’aux dieux, les motifs de leurs décisions. Or, toutes ces brouilleries finissaient toujours par cet ordre absolu : « Ma fille, allez vous parer pour le souper et pour le bal. »

Depuis que le roi de Navarre s’était échappé du Louvre, les portes du Louvre étaient gardées si curieusement que pas un n’en passait le seuil qu’on ne le regardât au visage. Aussi bien, lorsque, après six mois de patience et de promesses non tenues, la jeune reine eut résolu de s’échapper du Louvre, elle se fit apporter en secret un câble qui plongeait de sa fenêtre dans le fossé du château, et, par une nuit sombre, un soir que le roi ne soupait point et que la reine mère soupait seule en sa petite salle, la reine Marguerite se mit au lit, entourée de ses dames d’honneur, et tout de suite, après qu’elles se furent retirées, elle allait descendre, à tout hasard. Heureusement, un surveillant du château arrêta cette belle fuite, et la reine mère, touchée enfin par tant d’obstination, consentit à doter sa fille et à la rendre à son mari, à condition qu’elle maintiendrait la paix entre les deux royaumes.

Ah ! comme elle respira librement lorsqu’elle vit accourir le roi de Navarre au-devant d’elle, accompagné des seigneurs et gentilshommes de la religion de Gascogne ! Ainsi, l’un et l’autre, ils se rendirent à petites journées dans le château de Pau, en Béarn, en pleine religion réformée, et ce fut à peine si la reine Marguerite obtint la permission d’entendre la messe avec quatre ou cinq catholiques. Il fallait, dans ces grands jours, fermer les portes du château, tant les catholiques de la contrée étaient désireux d’assister au saint sacrifice, dont ils étaient privés depuis si longtemps.

Ainsi, fanatisme et cruauté des deux parts ; même on ne saurait croire à quel point le Béarnais poussait la rigueur : jusqu’à chasser à coups de hallebarde ses malheureux sujets catholiques pour avoir assisté à la messe de leur reine. Il y avait cependant un parlement à Pau ; mais c’était un parlement huguenot, qui donna tort à la reine quand elle se plaignit des procédés du roi son mari. C’était bien la peine, en effet, de l’être venue chercher de si loin ! Il supportait péniblement la présence de sa jeune épouse, et finit par la reléguer à Nérac, où elle rencontra, belle, intelligente et bienveillante aussi, sa belle-sœur, la princesse Catherine, amie et confidente du roi son frère. Or Catherine était une grande âme, affable et juste, aimant la liberté de conscience autant qu’elle aimait la belle compagnie.

On ferait un charmant récit de ces deux cours de Nérac, de ces deux religions vivant l’une à côté de l’autre, en toute courtoisie.

Et chaque dimanche, après le prêche, après la messe, huguenots et catholiques se promenaient ensemble, et se donnaient la main, dans un très beau jardin, par de longues allées de lauriers et de cyprès, le long d’une belle rivière, et le soir, ces dames et ces messieurs, réunis par la religion du plaisir, dansaient ensemble. On dirait d’un conte de fées.

V.[modifier]

Mais quoi ! ces haines n’étaient qu’endormies. La guerre civile et religieuse était recouverte à peine sous des cendres brûlantes. Le maréchal de Biron, à la tête des soldats du roi catholique, enlevait au roi huguenot les meilleures places de son royaume de Navarre.

« Ah ! Sire, écrivait la reine Marguerite au roi de France, retenez le maréchal de Biron, épargnez notre petite cour de Nérac, commandez à vos capitaines de respecter ma belle-sœur, Madame Catherine... »

Elle prêchait dans le désert. Henri de Navarre et le maréchal de Biron se battaient tout le jour et tous les jours. Le canon avait peine à respecter le château dans lequel s’étaient réfugiées toutes ces belles jeunesses ; enfin ce n’était pas le compte du roi de France d’accorder la pais au roi de Navarre, qui, du reste, ne la demandait guère. Ainsi, chaque jour diminuait pour Madame Marguerite l’amitié et les bons souvenirs du roi son frère, pendant que le roi son mari oubliait sa jeune épouse. Hélas ! le roi Charles IX l’avait bien dit : « En donnant ma sœur Margot au prince de Béarn, je la donne au plus infidèle de tous les hommes. »

Quelle différence entre ces deux femmes : Catherine de Bourbon et Marguerite de Valois ! Catherine avait foi dans les destinées de son frère ; elle ne voyait rien de plus rare et de plus grand que son courage ; elle a consacré sa vie entière à la grandeur naissante de cette maison de Bourbon, que la trahison du connétable de Bourbon avait réduite à des proportions si misérables. Ainsi, Catherine de Navarre est morte à la peine, en se glorifiant d’avoir tant contribué à l’établissement de la royauté française. Au contraire, Marguerite est un obstacle aux vastes projets de son maître et seigneur, marchant à la conquête du royaume de France. Au moment où le Béarnais avait besoin de toutes ses forces, elle cherche à se composer un petit royaume à son usage personnel, et lorsque enfin Paris ouvre ses portes au roi victorieux, lorsqu’il est rentré dans le sein de l’Église catholique, le roi cherche en vain la reine sa compagne. La France l’avait déjà oubliée. Elle était Valois, la France entière était Bourbon.

Cependant le nouveau roi de France aspirait au bonheur d’un mariage régulier. Il avait décidé qu’il laisserait son sceptre à des héritiers légitimes, et il commandait, plus qu’il ne sollicitait, un divorce devenu nécessaire. Hélas ! en ce moment, la reine Marguerite comprit enfin dans quel abîme elle était tombée. Elle vit toute l’étendue de sa peine, et l’incomparable majesté de cette couronne, qui allait être encore une fois la première entre toutes les couronnes de l’Europe. Et si profonde, en effet, cette chute apparaissait aux regards du monde entier, que lorsque la reine infortunée eut consenti au divorce, Henri IV fut le premier à la prendre en pitié. Son cœur était bon, autant que son âme était grande. Au moment de se séparer de cette épouse qu’il avait prise, éclatante et superbe, en sa dix-huitième année, au milieu des fêtes et des périls de tout genre, à la veille de la Saint-Barthélemy, d’abominable mémoire, il revit d’un coup d’oeil toute sa jeunesse écoulée ; tant de grâce, de dévouement, de charme enfin, lui revinrent en mémoire, et il se prit à pleurer sur les ruines de ce mariage accepté sous de si tristes auspices.

« O malheureuse Marguerite ! s’écriait le bon sire, il fallait donc que nous en vinssions à cette séparation, après avoir partagé tant de périls, tant d’illustres aventures, et de si beaux jours ! Et j’en atteste ici Dieu lui-même, il n’a pas tenu que de moi qu’elle ne fût reine de France à mon côté, mais elle n’a pas voulu m’obéir et me servir. » Ainsi fut prononcé le divorce.

Voyez cependant l’inconstance et le changement d’un esprit futile et primesautier ! Sitôt qu’elle eut renoncé aux espérances d’un si beau trône, la reine Marguerite ressentit un désir invincible de revoir la France et Paris, et ce grand roi dont elle n’était plus l’épouse. En vain, ses conseillers lui disaient : « Prenez garde, il ne faut pas déplaire au roi, votre maître ; attendez son ordre et tenez vous à distance... » Elle n’obéit qu’à sa passion du moment, et, sans permission du roi son maître, elle fit dans Paris une entrée royale. Elle était belle encore, et la ville entière, à la revoir, reconnut cette beauté qu’elle avait adorée. Elle eût frappé aux portes du Louvre des rois ses aïeux, les portes du Louvre se seraient ouvertes d’elles-mêmes... Elle n’alla pas si loin. Elle s’était bâti, avec une prévoyance assez rare, une belle maison sur les bords de la Seine, au milieu de jardins magnifiques, et dans cette maison faite à son usage elle avait entassé, curieuse et connaisseuse en toutes choses, les plus rares et les plus exquises merveilles de ces arts singuliers dont le goût du roi Henri III fut la dernière expression.

A peine installée en ce lieu charmant, la reine Marguerite eut une cour brillante, non pas tant de soldats et de capitaines (ceux-là se pressaient autour du Béarnais), mais de beaux esprits, de poètes, d’historiens, de causeurs, attirés par la grâce et l’enchantement de cette aimable découronnée.

Il y vint un des premiers, le roi Henri IV ; il s’amusait à ces fêtes brillantes ; il se plaisait à ces surprises si bien ménagées. Il disait que toute la peine était au Louvre et tout le plaisir chez la reine Marguerite. Elle avait le grand art de plaire ; elle plaisait, même sans le vouloir. Henri IV la trouvait charmante, à présent qu’il n’était plus son mari.

M. de Sully, plus prévoyant, résistait à ces belles grâces, et quand la reine se plaignait des froideurs du premier ministre : « Il vous trouve un peu dépensière, disait le roi, et nous avons tant besoin d’argent !— Nous autres Valois, disait la reine en relevant sa tête fière, nous aimons la dépense et nous sommes prodigues.— Nous autres Bourbons, répondait le roi, nous aimons l’économie et nous sommes avares. » Il croyait rire, il disait juste. Ces princes de la maison de Valois étaient splendides en toutes choses, hormis ce qui les concernait personnellement ; les princes de la maison de Bourbon sentaient l’épargne. Mais la reine Marguerite laissait gronder M. de Sully et redoublait de magnificence. Henri, pour elle, était prodigue. On voyait qu’il ne pouvait guère se passer de cet aimable rendez-vous des belles causeries, des fêtes intimes, de la musique et de tous les arts.

VI.[modifier]

Ainsi, par un bonheur bien rare, les fautes mêmes de la reine Marguerite de Navarre ont fini par contribuer à sa gloire. Elle eut ce grand mérite, étant la fille d’une reine sanguinaire et tenant de si près au roi Charles IX, d’être bonne et clémente. Elle haïssait d’instinct tous ces crimes d’État qu’elle avait entrevus dans ces ombres et dans ces fêtes sanglantes. Plus d’une fois, ce grand roi Henri, comme il était au comble des prospérités et de la gloire, heureux partout, moins heureux dans son ménage, alla frapper à la porte de sa première épouse, en la priant de le ramener aux premières journées pleines d’aurore et d’espérance. Ah ! c’était là le bon temps [1] ; ils étaient pauvres, ils étaient en butte aux soupçons d’un roi jaloux, d’une reine impérieuse et d’une mère implacable. Ils avaient assisté, dans une nuit d’épouvante, au massacre de tous leurs amis, A grand’peine ils s’étaient enfuis de ce Louvre dont on leur faisait une prison, ils avaient mené la vie errante, à travers mille dangers... Tels étaient leurs discours à chaque rencontre, et toujours ils finissaient par se dire : « Ah ! c’était le bon temps. »

===VII.===

Lorsqu’en 1610 la reine Marie

de Médicis sollicita les honneurs du sacre, le roi Henri IV s’en vint chez Marguerite, et par tant de prières et de bonnes paroles il obtint de la femme divorcée qu’elle assisterait au sacre de la reine. Elle fit d’abord une certaine résistance, et bientôt, si vive était sa croyance en sa propre beauté, elle accueillit l’invitation du roi son maître par un sourire, et l’on vit (des vieillards de cent ans l’ont raconté plus tard au cardinal de Richelieu) la foule, attentive à ces grandes cérémonies d’un couronnement et d’un sacre, oublier la reine régnante pour la reine disgraciée. Ce fut dans l’antique métropole de Saint-Denis que s’accomplit l’auguste cérémonie. On y vit toute la cour dans son plus magnifique appareil. Le cardinal de Joyeuse eut l’honneur de poser la couronne de France sur la tête de cette future grand’mère de Louis XIV. La reine avait Monseigneur le Dauphin à sa droite, et Madame, fille du roi, à sa gauche. La traîne de la robe royale était portée par la princesse de Montpensier, la princesse de Condé, la princesse de Conti, le duc de Vendôme tenant le sceptre, et le chevalier de Vendôme la main de justice. Le roi, dans une tribune, assistait à cette fête... Tous les regards se portèrent, au même instant, sur la reine divorcée. On eût dit qu’elle était la couronnée. Elle portait l’éventail comme un sceptre, et quand elle traversa cette illustre basilique de Saint-Denis, le peuple entier s’inclina devant cette ombre éclatante et sereine de la maison de Valois.

Le lendemain, le 14 mai 1610, Henri le Grand, le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire, tombait sous le couteau de Ravaillac ! Le monde entier pleura ce grand homme. Au milieu de l’universelle désolation se distingua la reine Marguerite par sa profonde et sincère douleur. La reine sacrée et légitime, Marie de Médicis elle-même, a versé des larmes moins sincères sur le trépas de ce héros, dont elle n’était pas digne. Elle se consola beaucoup plus vite que la petite reine. Enfin, cinq ans après la mort du roi, la désolée et repentante Marguerite de Navarre (elles finissent toutes par une mort chrétienne) rendait son âme à Dieu, le 27 mars 1615. A l’âge de soixante-trois ans qu’elle pouvait avoir, elle avait gardé ce beau visage, où toutes les majestés de la vie humaine et tous les bonheurs de la jeunesse, unis au bel esprit, avaient laissé leur douce et sérieuse empreinte. Elle fut enterrée à Saint-Denis, dans le tombeau des rois.


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  1. Le lecteur ne pourra guère s’empêcher de trouver singulière cette qualification appliquée à une telle époque. Si Henri pouvait avec quelque raison regretter sa première épouse, il était difficile néanmoins de trouver bon le temps que les horreurs de la guerre civile, sous les derniers Valois, ont si terriblement « gâté ».