Contes, nouvelles et récits/Mademoiselle de Launay

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Mademoiselle de Launay
ou
La fille pauvre






I.[modifier]

La ville d’Évreux, en Normandie, est une des grandes et antiques cités de la province. Elle compte, au nombre de ses évêques, des hommes illustres à tous les titres du talent, de la naissance et de la vertu. Grâce à leur exemple, à leurs enseignements, la foi de l’Évangile est restée en toute sa pureté à l’ombre austère de ses cloîtres, de ses chapelles, de cette église cathédrale qui soutiendrait fièrement la comparaison avec la cathédrale même de la ville de Rouen, la capitale. Au temps où va se passer notre histoire, une des abbayes de la ville d’Évreux, l’abbaye de Saint-Sauveur, avait pour abbesse une dame illustre, Mme de La Rochefoucauld, la propre nièce de ce rare et grand esprit, M. le duc de La Rochefoucauld, l’auteur des Maximes, et de cet autre duc de La Rochefoucauld, l’ami du roi, qui, pendant quarante ans de sa vie, avait assisté au botté et au débotté de Sa Majesté, qu’elle allât à la chasse, ou qu’elle en revînt, et toujours Sa Majesté avait rencontré ses regards attristés si le roi était triste, et joyeux s’il daignait sourire. En ce moment, le grand siècle est achevé ; le roi et son digne ami, accablés de la même vieillesse et sous le poids du même ennui, assistent silencieux aux derniers jours du grand règne ; ils en ont contemplé toutes les merveilles, ils en subissent maintenant toutes les douleurs : une ruine immense, une gloire évanouie, un deuil sans cesse et sans fin de ces jeunes princes et de ces belles princesses, doux enfants dont les voix fraîches avaient peine à réveiller ces échos endormis. Et maintenant tout se tait dans ce Versailles des repentirs, des remords et des tombeaux.

Un soir d’hiver, quand le jour tout à coup tombe, au seuil de la sainte abbaye où Mme de La Rochefoucauld était un exemple austère des plus grandes vertus, une pauvre femme, à pied et venant de loin, s’était assise sur un banc de pierre et se reposait d’une grande course. Elle était jeune encore, et l’on voyait qu’elle avait été fort belle ; mais la peine et l’abandon, la pauvreté, dont le joug est si dur, avaient laissé sur ce beau visage une empreinte ineffaçable. Évidemment cette humble femme était au bout de ses forces et ne pouvait aller plus loin. Elle tenait de ses mains nues et pressait sur son cœur résigné une enfant pâle et frêle, une petite fille affamée et dont les grands yeux, brillant du triste éclat de la fièvre, imploraient à travers la porte fermée une protection invisible. Après un instant d’attente, et sans que la mère, ici présente, eût osé faire un appel à cette charitable maison, la porte s’ouvrit comme par miracle, et deux sœurs du Saint-Sauveur vinrent à la femme abandonnée, et, l’encourageant de la voix et du geste, celle-ci prit l’enfant dans ses bras, celle-là conduisit la mère au réfectoire, où se réunissaient toutes les sœurs pour le repas du soir. La salle était tiède et bien close ; au coin du feu pétillant dans l’âtre était le fauteuil de Mme l’abbesse. On y fit asseoir

la pauvre voyageuse ; empressées autour de cette misère touchante, les bonnes sœurs lui prodiguèrent tous les services ; elles lavèrent ses pieds ensanglantés sur les pavés du chemin ; elles présentèrent à cette abandonnée la coupe où buvait Mme de La Rochefoucauld elle-même, et pendant que la douce couleur revenait à cette joue où tant de larmes avaient coulé, la petite fille, débarrassée enfin de ses haillons, se réjouissait dans des linges blancs et chauds. Prenez et mangez ! Puis la mère et l’enfant furent conduites à l’infirmerie, et s’endormirent paisibles dans un lit, dont elles étaient privées depuis huit jours.

Le lendemain, à leur réveil, leur premier regard rencontra les yeux tendres et sérieux tout ensemble de cette illustre dame de La Rochefoucauld. De sa voix, faite aussi bien pour la prière que pour le commandement, elle encouragea la mère à lui raconter par quelle suite de misères elle était arrivée à ce dénuement si triste et si complet. La mère alors répondit qu’elle avait épousé naguère un gentilhomme, un pauvre Irlandais de la catholique Irlande, qui l’avait emmenée avec lui dans une cabane où, pendant quatre années, ils avaient eu grand’peine à vivre. Il y avait deux ans déjà que la petite fille était au monde, et Dieu sait qu’ils avaient grand espoir de l’élever ; mais la famine avait envahi toute la contrée, et la peste avait emporté le mari ; les hommes du fisc étaient venus qui avaient vendu la cabane et le champ de blé ; puis la charité publique, disons mieux, la prudence irlandaise, habile à se défaire des pauvres gens sans soutien, les avait embarquées sur une barque de pêcheur qui les avait jetées à la côte, et voilà comment elle était venue en tendant la main jusqu’à ce lieu d’asile, où elle espérait trouver quelque emploi dans la domesticité de l’abbaye, et chaque jour un verre de lait chaud pour son enfant.

A ce récit, tout rempli de courage et de résignation, les dames de Saint-Sauveur répondirent qu’elles emploieraient la mère à la lingerie et qu’elles adopteraient la jeune enfant. Mais la mère était morte après une lutte désespérée de quinze mois contre le mal qui l’envahissait, elle mourut en bénissant ses bienfaitrices et leur recommandant son enfant. La jeune fille avait grandi dans l’intervalle, et le bien-être et l’amitié de tant de bonnes mères adoptives avaient affermi sa santé chancelante. Elle était devenue assez jolie et toute mignonne ; elle était un véritable jouet pour les jeunes novices, dont elle remplaçait la poupée. Elle était tout le long du jour admirée et choyée ; on obéissait à ses moindres fantaisies, et sa plus légère parole était comptée. « Ah ! disaient les bonnes dames, qu’elle a de grâce et qu’elle a d’esprit ! Elle est charmante ; » et c’est à qui redoublerait de tendresse.

Seule, Mme l’abbesse était réservée avec cette enfant. Elle disait que toutes ces louanges auraient bientôt gâté le meilleur naturel ; que mieux eût valu munir cette orpheline contre les embûches et les pièges du dehors ; qu’elle aurait bientôt sa vie à conduire et son pain de chaque jour à gagner... Mais c’étaient là de vaines paroles ; le couvent n’avait pas d’autre enjouement et s’en donnait à cœur joie. Et plus l’enfant grandissait, plus grandes étaient les tendresses ; ces dames se disputaient le bonheur de lui apprendre à lire, à écrire, et les belles histoires qu’elle lisait dans Royaumont, tout rempli des plus belles images. Quelques-unes de ces dames, plus savantes, enseignaient à ce jeune esprit, celle-ci la géographie, et celle-là les premières notions des mathématiques. Des veuves retirées du monde, et qui n’acceptaient du cloître que le silence et la solitude, attendant l’heure où leur deuil se changerait en grande parure, avaient soin de chanter à ta jeune recluse une suite d’élégies et de chansonnettes galantes, avec accompagnement de théorbe ou de clavecin. Pensez donc si elle en était toute joyeuse, et si ces belles chansons se gravaient facilement dans ce jeune cerveau.

Les deux vraies mères de la jeune Élisa (c’était son nom) s’appelaient Mmes de Gien. Elles s’étaient chargées tout particulièrement de cette enfant devenue une grande fille, et comme elles seraient mortes de chagrin à la seule idée de s’en séparer, elles se firent nommer au prieuré de Saint-Louis, situé dans un faubourg de la ville de Rouen, sur les hauteurs. Mme de Gien l’aînée, étant abbesse, eut sa sœur pour coadjutrice, et l’une et l’autre, ayant pris congé de Mme de La Rochefoucauld, elles emmenèrent avec elles la jeune Élisa, qui devint une espèce de souveraine en ce prieuré, qui était pauvre et menaçait ruine de toute part. Mais ces dames avaient obtenu de leur famille une pension qui leur permettait de garder avec elles leur fille adoptive. Elles l’aimaient, en effet, comme une mère aime son enfant ; elle, de son côté, les entourait de mille tendresses. Elle était leur lectrice et leur secrétaire ; elle devint leur conseil.

Les livres étant chers et rares, ces dames ouvrirent une école, et la jeune Élisa tint leur école, où venaient plusieurs fillettes assez grandes, qui se lièrent d’amitié avec leur institutrice. Une entre autres, Mlle de Silly, agréable et bien faite, un bon esprit, un bon cœur, une vraie et sincère Normande, éblouie et charmée à son tour par la jeune Élisa, en fit comme sa sœur aînée. Elles s’éprirent l’une pour l’autre d’une amitié très grande, et se firent le serment de ne plus se quitter : « Non, jamais de séparation. Nous vivrons ensemble. »

Et justement Mlle de Silly fut prise d’un mal affreux en ce temps-là. Une jeune fille y laissait très souvent la vie et presque toujours sa beauté. Ce mal, qui répandait la terreur, était presque sans remède, et Mlle de Silly, lorsqu’au bout de quarante jours elle sentit disparaître enfin cette contagion qui avait éloigné de sa jeunesse toutes ses compagnes, trouvant la petite Élisa qui se tenait à son chevet comme un ange gardien : « Tu vois bien, lui dit-elle, que j’avais raison de t’aimer : tu m’as sauvé la vie ! Et comme Élisa lui voulait apporter un miroir : — Non, non, pas encore, attendons ; je dois être affreuse ! » et quelques larmes vinrent mouiller ses beaux yeux couverts encore du nuage... Elle ne fut pas défigurée ; elle revint à la beauté comme elle était revenue à la vie, et sa reconnaissance en redoubla pour cette amie qui l’avait sauvée.

Mme de Silly la mère accourut aussitôt que sa fille fut hors de danger, et ne put guère se refuser à inviter la jeune Élisa d’accompagner sa fille au château de Silly. C’était une vieille maison bâtie en S, l’usage étant alors de donner aux châteaux normands la forme de la première lettre du nom de la terre : ainsi la Meilleraie représentait une M dans la disposition de ses bâtiments ; mais la véritable distinction du château de Silly, c’est qu’il était placé au beau milieu de la vallée d’Auge, où tout fleurit, jusqu’aux épines. Au printemps, en été, aux derniers jours de l’automne, on n’entend que ruisseaux murmurant, oiseaux chantant, légers bruissements sous le souffle invisible.

Une fillette hors de son couvent, toute rayonnante de jeunesse et d’espérance, est naturellement heureuse en ce vaste jardin, et volontiers elle oublie, ô l’ingrate ! le couvent et ses mères adoptives. Tel était l’enivrement de la jeune Élisa, lorsqu’au bras de son amie elle entrait dans cette maison, triste au dedans, c’est vrai, mais au dehors toute charmante. M. de Silly le père était un vieillard morose ; on ne l’entendait guère, on le voyait fort peu, il comprenait que sa mort était proche, et, résigné comme un vieux soldat, il se préparait à mourir en chrétien.

Beaucoup plus jeune, et très agissante encore, Mme de Silly s’inquiétait avec modération des tristesses de son mari, non plus que des dangers récents de sa fille, en proie à la petite vérole. Elle était, comme toutes les mères de ces temps antiques, passionnée pour la gloire et pour le nom de leur maison ; toute leur tendresse et toute leur ambition se reportaient sans cesse et sans fin sur leur fils, héritier et continuateur du nom, de la fortune et de l’autorité des aïeux. C’était l’habitude et la loi du monde féodal : tout revenait au fils aîné ; il était tout, le cadet n’était rien, il s’appelait M. le chevalier, et passait une vie obscure en un coin du château de son père, heureux de promener dans les jardins paternels le neveu qui devait le déshériter tout à fait. Quant aux filles, elles étaient encore moins comptées que les cadets ; on les mettait au couvent, moyennant une petite dot, et les voilà disparues à jamais.

Ainsi Mlle de Silly, dans la maison de ses pères, était une étrangère autant que la jeune Élisa ; mais l’habitude et la résignation, ajoutez la jeunesse, ont de grands privilèges ! Elles se contentent à si peu de frais ! l’horizon le plus prochain, elles ne vont pas au delà. Le lendemain, voilà le rêve des jeunes filles ; aujourd’hui, demain, rien de plus, pourvu qu’aujourd’hui et demain le jardin soit en fleur.

Donc ces deux jeunesses, livrées à elles-mêmes, lisaient les chers poètes de la jeunesse, à commencer par La Fontaine ; elles s’enivraient des tragédies de Racine ; elles savaient par cœur l’Athalie et l’Esther. Parfois le vieux Corneille et parfois Molière étaient invoqués de ces deux ingénues ; le plus souvent elles se racontaient de belles histoires qu’elles avaient inventées. Mais leur curiosité la plus vive et la causerie intarissable, c’était le retour du comte de Silly, le fils unique et l’unique héritier, dans le château de ses pères, disons mieux, dans son château.

Le comte de Silly remplissait de son souvenir jusqu’au dernier recoin de ces demeures ; ses chiens hurlaient dans le chenil ; ses bois étaient remplis de gibier ; ses paysans regardaient chaque matin de quel côté le maître et seigneur allait venir ; son banc restait vide à l’église. Il était partout ; le plus petit enfant du village eût raconté au passant la gloire et le nom du jeune seigneur. Il était capitaine à seize ans, colonel quatre ans plus tard. Il avait fait toutes les guerres malheureuses des dernières années de Louis XIV, toujours vaincu et se relevant toujours. A la bataille d’Hochstedt, où il s’était battu comme un héros, le comte de Silly avait été fait prisonnier par les Anglais, qui l’avaient emmené dans leur île, où ses blessures et surtout le regret de la patrie absente eurent bientôt réduit le jeune homme à désespérer de la vie. Une dame, une amie qu’il avait à la cour, s’était inquiétée enfin de ses destinées, et, grâce à son intervention, le jeune homme allait revenir, prisonnier sur sa parole. On l’attendait de jour en jour, les deux jeunes filles non moins impatientes que la marquise de Silly, sa mère.

Il revint enfin au milieu de la joie universelle, et la jeune Élisa, avertie à l’avance, reconnut du premier coup d’oeil le parfait cavalier dont elle avait entendu parler si souvent. C’était un jeune homme aux yeux noirs et pleins de feu, de bonne mine et de taille haute, à la tournure militaire, à la démarche un peu grave et le front pensif. Il avait beaucoup vieilli en peu de temps ; rien ne vieillit un militaire comme une guerre malheureuse. Celui-là, nous l’avons dit, était venu à la mauvaise heure, après M. de Turenne, après les grandes victoires, les villes conquises, les batailles gagnées, les Te Deum et les drapeaux que le victorieux va suspendre aux voûtes sacrées de l’hôtel royal des Invalides. « Monsieur le maréchal, on n’est plus heureux à notre âge, » disait Louis XIV à l’un de ses généraux vaincus... Louis XIV et le maréchal de Villeroi en parlaient bien à leur aise ; ils avaient la gloire ancienne en consolation de la défaite présente ; mais les jeunes gens, les nouveaux-nés, appelés les derniers à la gloire, où donc était leur consolation de n’arriver qu’à la défaite ?

En ces tristes pensées vivait depuis longtemps le comte de Silly. Il avait beau payer de sa personne, être au premier rang des combattants, pousser le soldat aux ennemis, appeler de toute sa voix la victoire à son aide... il y avait toujours un moment où il fallait céder, reculer, repasser le fossé, incendier la ville assiégée et sortir la nuit aux pétillements de ces clartés funèbres. Que disons-nous ? et ce moment funeste où le plus vaillant rend son épée, et ces longs sentiers par lesquels il faut passer, conduit par la cohorte ennemie ; et ces femmes, ces enfants, ces vieillards, parmi les victorieux, qui disent, vous désignant d’un doigt méprisant : Voilà des vaincus, des prisonniers ! C’étaient là des angoisses insupportables, et M. de Silly, porteur d’une épée qui ne lui appartenait plus, rentra chez lui triste, abattu, la tête courbée, imposant silence aux cris de joie. Il baisa la main de sa mère sans mot dire, et dans les bras de son père il pleura. Le père aussi pleurait la gloire passée ; il avait, par pitié pour son fils, détaché de sa poitrine sa croix de Saint-Louis.

Ce retour, qu’elles s’étaient figuré superbe et triomphant, avait frappé de stupeur les deux jeunes filles, et, chose encore plus étrange (elles étaient à peu près du même âge, de la même taille, et les traits de Mlle de Silly avaient un peu grossi), le jeune colonel prit Élisa pour sa sœur, et sa sœur pour l’étrangère. Il embrassa tendrement la première, il salua poliment la seconde, et ne voyant pas que celle-ci rougissait, que celle-là restait interdite, il s’enferma dans un cabinet plein de livres, où il se tenait chaque jour, triste et silencieux, lisant les guerres de Thucydide, les Commentaires de César ou les livres de Polybe. Il étudiait aussi les grands capitaines ; à chaque bataille gagnée il poussait un profond soupir.

C’est ainsi qu’il menait une vie austère et sérieuse au milieu de ses livres, cherchant la solitude, le visage couvert d’une sombre tristesse. Étonnées et bientôt fâchées de son indifférence, les deux jeunes filles en murmurèrent chacune de son côté ; bientôt celle-ci fit à celle-là la confidence que si son frère ne l’avait pas reconnue, elle, de son côté, avait grand’peine à reconnaître son frère dans ce beau ténébreux. « Quand il a quitté, disait-elle avec un gros soupir, la maison paternelle, il était tout ce qu’il y a de plus alerte et de plus joyeux ; il ne parlait que de batailles et de victoires ; il écrivait des sonnets et des chansons ; il aimait la chasse, et, le dimanche, il dansait sous l’orme avec les villageoises. Si parfois le violoneux du pays manquait à la fête, eh bien, M. mon frère envoyait chercher son violon et nous faisait danser. En ce temps-là, il portait de beaux habits brodés, les cheveux bouclés ; il n’avait pas de moustache ; en revanche, une plume à son chapeau rappelait le blanc panache de la bataille d’Ivry. On n’entendait que sa voix dans la maison, que ses appels dans les bois... On m’a changé mon frère ! Il ressemble à quelque Anglais puritain du temps de Cromwell. On viendrait me dire qu’il s’est fait huguenot, je ne m’en étonnerais point. »

Tels étaient les discours de Mlle de Silly à sa jeune camarade, et celle-ci, opinant du bonnet, ne songeait guère à prendre en main la défense de ce beau cavalier, dont la conduite lui semblait véritablement plutôt d’un rustre et d’un mal élevé que d’un porteur d’épée et d’un gentilhomme. Or ces deux jeunes personnes, qui se croyaient bien seules, se faisaient leurs confidences, assises sur les marches d’un pont rustique à l’extrémité du parc, au murmure de l’eau transparente, et celle-ci, non plus que celle-là, était loin de se douter que le jeune homme écoutait malgré lui leur conversation sous l’arche du pont où il s’était arrêté pour voir l’eau couler, ce qui est le signe d’un vrai penchant à la rêverie. A la fin, quand elles eurent bien débité toutes leurs censures, elles s’en revinrent au logis en se tenant par la taille, et l’on voyait à leur attitude que la conversation interrompue avait repris de plus belle.

— Ah ! se disait M. de Silly, quand on est battu quelque part, on l’est partout, et le jour que voici m’apporte une défaite de plus.

Cependant, à l’heure du souper, il entra d’un visage plus riant que d’habitude, et quand il eut salué son père et sa mère, il fit une belle révérence aux jeunes dames. Le repas fut gai ; le vieux seigneur était dans ses bons moments, et comme il était grand amateur de proverbes, il en lâcha deux ou trois coup sur coup au grand contentement des convives.

— Vous riez, disait-il, vous feriez mieux d’être un peu sérieux. Le proverbe est l’écho de la sagesse des nations.

— Monseigneur, repartit le comte de Silly, cette sagesse des nations se trompe assez souvent, j’en suis fâché pour elle. Encore aujourd’hui, elle en fait de belles avec moi, la sagesse des nations ! Il est écrit : A bon entendeur salut... J’ai entendu d’étranges choses sur mon compte, et qui sortaient cependant de charmantes bouches. Oui-da, je suis un rustre, un manant, un aveugle, un mal élevé, que dis-je ? un huguenot ! Et puis si mal vêtu, si mal poli et triste à l’avenant.

A chaque mot qu’il disait, pensez donc si la confusion des jeunes filles était grande, et la vive rougeur qui leur montait à la joue ! Elles eussent encore été sur le pont, qu’elles se seraient jetées à l’eau la tête la première.

— Eh bien, là, reprenait le marquis, vous n’avez pas la chance heureuse, mon cher fils ; à votre âge, et tourné comme vous l’êtes, le moindre écho vous devrait être indulgent et facile. Il disait de si belles choses à l’heure où le roi mon maître et moi nous n’avions que vingt ans. Telles furent les confidences de Mlle de La Vallière au moment où passait Sa Majesté non loin du bosquet des demoiselles d’honneur. Qu’il entendit de belles choses !

— Soyez sûr, Monsieur, reprit le colonel de Silly, qu’elles avaient vu tout au moins la silhouette du roi, ou qu’une branche indiscrète avait craqué sous ses pas. Si Sa Majesté eût été bien cachée dans le bosquet de Latone, elle eût peut-être entendu des vérités aussi cruelles... Mais quoi ! la vérité est si belle, elle a tant de charmes, s’il en faut croire la sagesse des nations.

Naturellement, Mlle de Silly fut la première à revenir de son trouble, et reprenant bientôt l’offensive :

Il n’y a que la vérité qui offense, reprit-elle avec un beau rire, et qui se sent morveux se mouche, a dit la sagesse des nations.

Elle était fine et piquante, Mlle de Silly, et quoiqu’il en soit, à dater de ce moment, la glace fut rompue entre le jeune homme et les deux jeunes filles, et la bonne harmonie une fois établie, ils se promenèrent et causèrent comme de vieux amis, la jeune Élisa prenant sa part de ces douces et honnêtes gaietés.

Ainsi se fût passée en ces innocents loisirs toute la belle saison ; mais un jour, comme on venait de seller les chevaux pour une longue promenade, une chaise de poste, couverte de poussière, entrait dans la cour du château. Les gens de la maison, déjà réunis sur le perron, virent descendre un homme entre deux âges et tout semblable à quelque abbé de cour qui eût été capitaine d’infanterie avant d’entrer dans les ordres. Il avait la taille haute et la tête belle ; il portait le rabat, et ses bottes étaient éperonnées.

Sa démarche aisée annonçait un homme de cabinet. C’était l’abbé de Vertot lui-même, un historien plein d’esprit, d’éloquence, intelligent, avec toutes les qualités de l’historien, moins cette qualité suprême dont nous parlions tout à l’heure, la vérité. Il s’inquiétait beaucoup moins d’être vrai que d’être intéressant, rare et curieux ; pour peu que les matériaux de son histoire fussent à sa portée, il s’en servait très volontiers ; mais s’il fallait consulter les chartes anciennes, chercher dans la poussière des bibliothèques un document précieux, notre historien s’en passait plus volontiers encore. Un jour qu’on lui avait promis un récit authentique du siège de Malte :

— Ah ! dit-il, vous venez trop tard, mon siège est fait.

La sagesse des nations a pieusement recueilli cette belle parole de l’abbé de Vertot, et elle en a fait un proverbe.

Le jour dont nous parlons, il arrivait tout courant de Paris, porteur d’une grande nouvelle :

— Ami, dit-il au jeune homme, on chante aujourd’hui le Te Deum de la paix. Cette fois vous êtes libre, et je vous apporte, avec la croix de Saint-Louis, l’ordre de regagner votre régiment, et, s’il vous plaît, nous partirons ce soir.

A cette nouvelle inattendue on eût vu briller un éclair dans les yeux du jeune homme ; il avait en ce moment six coudées, la taille des héros d’Homère, et remettant à son père cette croix militaire qu’il avait si bien gagnée : — Accordez-moi, lui dit-il, l’honneur de la recevoir de vos mains.

Le vieux seigneur, d’une main tremblante d’émotion, posa la croix de Saint-Louis sur la poitrine de son fils, et lui-même il reprit ce cordon rouge dont il s’était dépouillé pour ne pas ajouter à l’humiliation de son enfant. Mais ce fut en vain que le père et la mère priaient le jeune homme de rester encore au château rien que le temps de fêter sa gloire ; en vain que les jeunes filles le supplièrent, de leurs regards muets, de ne point partir si vite : il pétillait d’impatience ; il ne savait comment contenir sa joie ; il baisait les mains de son père et de sa mère en leur disant : « Laissez-moi partir. » Il se voyait déjà à la tête de son régiment ; ou bien il allait saluer le roi à Versailles au sortir de la messe, et le roi l’invitait à Marly ; si c’était le soir à son grand coucher, le roi lui faisait donner le bougeoir, et il éclairait Sa Majesté jusqu’au seuil de sa chambre ; enfin, tous les rêves que peut faire un jeune homme un instant vaincu, prisonnier, désarmé, qui tout d’un coup se voit rappelé sous les drapeaux par la grande voix de la guerre. Il partit donc, accordant à peine un dernier regard à ses deux jeunes camarades, qui le regardaient comme on regarde en songe.

— Il s’en va comme il est venu, disait Élisa à Mlle de Silly.

— Bonsoir à sa compagnie, ajoutait Mlle de Silly. Je ne serai pas longue à me consoler.

Elle songeait qu’en effet son mariage était arrêté avec un jeune seigneur du voisinage, et que son mari l’accompagnerait dans les grands prés, sous les vieux arbres, le long des charmilles auxquelles Élisa disait adieu tout bas pour ne plus les revoir.

Et comme il est écrit qu’un malheur ne vient jamais seul, quelques jours après le départ du jeune colonel, Mlle Élisa de Launay reçut une lettre du couvent dans lequel elle était reine, et qu’elle comptait rejoindre avant peu. Elle ouvrit en tremblant cette lettre dont l’écriture lui était inconnue, et, la malheureuse ! les maternelles paroles auxquelles elle était habituée, l’affectueux appel qui lui venait de sa chère abbesse et de sa digne sœur, étaient remplacés par des paroles sévères et par un commandement formel de ne pas rentrer dans l’abbaye.

Hélas ! la chère abbesse était morte ; elle laissait la maison endettée à tel point, que sa propre sœur était forcée d’en sortir. Les autres religieuses, dont la dot était perdue en grande partie, avaient été recueillies dans les abbayes voisines par les soins de l’archevêque de Rouen, le propre frère de M. de Colbert.

Ainsi désormais, pour la triste Élisa plus d’asile. Hier encore elle allait de pair avec les plus nobles filles du royaume, aujourd’hui la voilà seule, abandonnée et sans autre espoir que la servitude. Hier encore elle avait tant d’amis et comptait tant de protections ! aujourd’hui, voici tout ce qui lui reste : un peu d’argent pour se rendre à Paris et une lettre de Mme de Gien, la survivante des deux sœurs, pour Mme l’abbesse des Miramiones, la digne fille de cette aimable et charmante Mme de Miramion, que feu M. le comte de Bussy-Rabutin avait enlevée en plein bois de Boulogne, avec l’aide et l’appui de Mgr le prince de Conti. Mais la vaillante femme, au fond de ce carrosse plein de ténèbres et de menaces, s’était résignée en chrétienne, et quand elle entra dans le château de son ravisseur, comme elle vit sur la muraille un crucifix, elle attesta la sainte image, et prit à témoin Bussy lui-même qu’elle n’aurait plus d’autre époux que Notre-Seigneur Jésus-Christ. Bussy courba la tête et reconduisit Mme de Miramion chez elle, implorant son pardon, qu’elle lui accorda par charité ; et ce fut heureux pour le comte de Bussy, le roi l’eût fait jeter à la Bastille pour le reste de ses jours.

Mme de Miramion était morte dans l’exercice austère des plus fortes et des plus généreuses vertus, après avoir fondé un admirable asile où les jeune filles sans fortune et les pauvres veuves déshéritées trouveraient aide et protection. Ce lieu d’asile prit le nom de sa fondatrice, et les dames s’appelaient les Miramiones. C’est en ce lieu que l’orpheline était appelée par le vœu de sa mère adoptive autant que par sa pauvreté.

II.[modifier]

Le coup fut rude, et la pauvre abandonnée eut un éblouissement à la lecture de cette lettre funèbre ; heureusement que son âme était forte et que toutes ces gâteries maternelles n’avaient pu en affaiblir la trempe. Aussi, bientôt calmée, elle considéra de sang-froid sa situation et la contempla, sinon avec courage, au moins sans désespoir. Ce qu’elle comprit tout de suite, même dans les regards de Mlle de Silly, c’est qu’en ce grand naufrage elle ne pouvait compter que sur sa prudence et sa résignation. La route était longue et difficile, en ce temps-là, de la province de Normandie à la grande ville, et le premier soin de la jeune fille, après avoir cherché mais en vain une compagne, fut de prendre un habit qui lui permit d’être inconnue. Elle partit vêtue en paysanne, et Mlle de Silly lui dit adieu sans trop d’émotion. Le carrosse de voiture (on parlait ainsi en ce temps-là) était un vieux coche attelé de vieux chevaux qui marchaient une demi-journée, et chaque soir les voyageurs couchaient à l’auberge. Ils ne firent pas grande attention à la jeune Normande, et même, au second jour de ce long voyage, elle fut pour ainsi dire adoptée par une vieille dame qui lui servit de chaperon.

En ce moment la France entière était occupée de la maladie à laquelle le vieux roi Louis XIV devait succomber. Les voyageurs demandaient, à chaque relais, quelles étaient les nouvelles de Sa Majesté, non pas que le roi fût encore populaire, il y avait déjà longtemps que l’amour du peuple s’était retiré de sa personne ; mais si grande était la majesté royale, elle tenait tant de place en ce bas monde, qu’un si grand prince ne pouvait pas disparaître après un si long règne, sans que le royaume entier s’inquiétât d’un pareil changement dans ses destinées.

Dans les auberges les plus infimes, les charretiers eux-mêmes s’informaient de la santé du monarque. Un soir, à la couchée, il y avait dans un cabaret des hommes d’assez piètre mine, et plus semblables à des brigands qu’à des philosophes, qui, après avoir parlé du roi, se mirent à disputer sur la pluralité des mondes, aux grands étonnement et contentement des voyageurs. Au bout de huit jours de cette course à travers monts et vallées, le carrosse arriva au Plat d’Étain, qui était, comme on sait, le but suprême et le rendez-vous de tous les nouveaux venus dans Paris. Aussitôt arrivée, la vieille dame qui semblait avoir adopté la jeune orpheline, lui fit à peine un signe de tête et disparut dans le détour de ces carrefours pleins de tumulte. Elle avait si grand’peur, cette dame prévoyante, de se charger d’une infortunée qui lui avait raconté naïvement qu’elle ignorait ce qu’elle allait devenir ! Déjà la nuit tombait, le temps était à la pluie, et la maison des Miramiones se trouvait à l’autre bout de Paris. Mlle de Launay, portant sous son bras le peu de

hardes qu’elle avait sauvées, se mit à marcher d’un bon pas vers les hauteurs du quartier Saint-Jacques ; arrivée à la porte hospitalière de cette maison où se cachait sa dernière espérance :

— Ah ! ma pauvre sœur, s’écria la sœur tourière, n’allez pas plus loin ; vous venez dans un lieu habité par la famine et par la peste.

En effet, le pain manquait dans cette enceinte autrefois opulente, et la petite vérole y causait les plus grands ravages. Toute autre eût reculé devant ce double danger du pain qui manque et de la contagion.

— A la grâce de Dieu, ma bonne sœur, répondit la jeune voyageuse ; j’arrive ici pour trouver et pour donner de bons exemples. Je suis chrétienne et j’ai du courage ; ouvrez-moi, je suis des vôtres.

La bonne sœur, déjà frappée, ouvrit la porte à cette aventurière de la charité, et mourut dans ses bras trois jours après. Voilà ce qui s’appelle entrer dans le monde sous de bons auspices. « Ou dessus ou avec, » disait une mère spartiate à son fils en lui remettant son bouclier. On eût dit que Mlle de Launay obéissait à cette voix sévère ; morte ou vivante, elle devait sortir de cette abbaye entourée d’honneurs et de respects.

Cependant, sous les voûtes de ce palais de Versailles bâti de ses mains pour l’éternité, le roi se mourait, fièrement et royalement, comme il avait fait toutes choses. Il savait que son mal était incurable, et pourtant, dans son attitude et dans son regard, le plus habile homme n’aurait pu voir que le calme et la majesté. Dans son antichambre attendait, mêlé à la foule des courtisans de l’Oeil-de-Bœuf, l’ambassadeur de Perse, et le roi, monté sur son trône, le reçut comme autrefois dans les meilleurs jours de sa vigoureuse santé. Il y eut grand appartement le soir et grand couvert, et la présentation de deux nouvelles duchesses ; les vingt-quatre violons jouèrent des sarabandes, au grand étonnement du premier médecin Fagon et du premier chirurgien Maréchal. Le coucher du roi ne fut pas avancé d’une heure. Le lendemain de cette réception d’ambassadeur, le roi tint conseil d’État et soupa dans sa chambre, après avoir joué avec les dames.

Ainsi, chacun de ses derniers jours, Sa Majesté fut à l’œuvre, présidant tantôt le conseil d’État, tantôt le conseil des finances, recevant l’un après l’autre chacun de ses ministres, et tenant de grandes conférences avec Mme de Maintenon, le duc de Noailles, M. le chancelier, avec le duc du Maine et parfois M. le duc d’Orléans. Tel était ce Jupiter mourant, calme et résigné, et, comme il vit pleurer un de ses valets de chambre : « Avez-vous pensé, lui disait-il, que j’étais immortel ? » Il mourut. Peu de gens le pleurèrent parmi tous ces hommes qui toute leur vie étaient restés agenouillés devant sa toute-puissance. Alors une voix se fit entendre en toute l’Europe : Le roi est mort ! Le monde entier l’appelait le roi, sans jamais dire : le roi de France. A sa mort cependant, il y eut dans tout son royaume un grand soupir d’allégeance ; on était las de cette grandeur ; la France soupirait après la chose inconnue, et ne regretta point cette vieillesse austère et silencieuse, abîmée en toutes sortes de contemplations, d’inquiétudes et de repentirs.

Pendant que l’on portait en grande pompe aux caveaux de Saint-Denis ce vieux roi chrétien ; pendant que Massillon, le prêtre éloquent de l’Oratoire, écrivait cette oraison funèbre du roi Louis le Grand, dont la première ligne est sublime et digne de Bossuet : Dieu seul est grand, mes frères ! le couvent des Miramiones revenait peu à peu à la douce lumière du jour. Un peu d’espérance et d’abondance était rentré dans ces pieuses demeures, et sitôt qu’il fut permis à ces infortunées de rendre grâces au ciel de leur délivrance, prosternées aux pieds des autels, le nom de Mlle de Launay se trouva sur leurs lèvres reconnaissantes. Tant que la fièvre avait sévi, la nouvelle recluse n’avait pas quitté le lit des malades ; elle était l’espérance et la consolation ; elle fermait les yeux éteints ; elle relevait par ses douces paroles les âmes abattues ; les jeunes filles disaient : Ma sœur ! les révérendes mères lui disaient : Ma fille ! et lorsqu’enfin elle parla de quitter cet asile dont elle avait été la providence, hélas ! que de gémissements et de larmes : « Vous partez ! vous nous quittez ! nous ne vous verrons plus ! » On eût dit que la ruine et la misère allaient revenir dans ces murailles désolées.

Mais quand elle eut déclaré sa volonté formelle, alors toutes ces dames tinrent conseil pour savoir à qui donc elles adresseraient cette fille adoptive. A la fin, il y en eut une, entre autres, qui proposa d’adresser l’orpheline à une dame qui avait appartenu jadis à la belle duchesse de Longueville, une des reines de Paris. Elle s’appelait Mme de La Croisette ; elle était bien vieille, et vivait bien loin du monde, après avoir été la grâce et l’ornement des meilleures compagnies. Que de belles histoires cette vieille dame avait entrevues ! que de mystères elle avait gardés dans sa mémoire ! Avec quel zèle et quelle ardeur elle parlait de son ancienne maîtresse, une digne fille des Condé, l’amie et la complice du cardinal de Retz, héroïne de la Fronde, avec tant d’esprit que son père, le grand Condé, n’en avait pas davantage, et que M. le duc de La Rochefoucauld s’inclinait quand il fallait répondre à Mme la duchesse de Longueville. De ces bonnes gens, pleins de souvenirs, on tire assez volontiers tous les services qu’ils peuvent rendre ; il ne s’agit que d’être attentif à leurs discours et d’écouter patiemment leurs plus belles histoires. Ainsi l’on fit pour Mme de La Croisette, et quand la dame eut parlé tout à l’aise du temps passé ; quand elle eut célébré les victorieuses et les conquérants d’autrefois : M. de Turenne et Mme de La Fayette, elle finit par comprendre enfin qu’on la priait de venir en aide à une honnête et vaillante personne, courageuse et bienséante, qui cherchait quelque bonne maison où elle voulait entrer comme demoiselle de compagnie ou gouvernante de quelque jeune enfant.

La bonne Mme de La Croisette, qui naturellement était tournée du côté de l’esprit (une habitude qu’elle avait prise dans les salons de l’hôtel de Soissons), après avoir bien cherché à qui donc elle pouvait adresser sa protégée inconnue, imagina de la recommander au plus rare et plus charmant esprit parmi les survivants du dix-septième siècle, à M. de Fontenelle.

Il était, certes, de bonne race, et bien fait pour accorder une protection honorable, étant le propre neveu du grand Corneille, et, par la modération de sa vie et la grâce de son discours, l’écrivain le plus accompli de cet âge intermédiaire entre les chefs-d’œuvre anciens et les efforts tout nouveaux de l’esprit. Il était la prudence en personne et la sagesse même ; un peu trop sage, il disait que si sa main droite était remplie de vérités, il n’ouvrirait pas sa main droite. Ajoutez qu’il était affable et bienveillant, estimant les hommes, et cependant les connaissant et les voyant tels qu’ils sont. Il n’aimait que la bonne compagnie ; il lui appartenait tout entier : il en savait la langue, il en connaissait les usages. De toutes les grandes maisons, il savait les alliances, les parentés, les amitiés même les plus lointaines ; ainsi, quan d il parlait dans un salon, au milieu de l’attention universelle, il était sûr de ne blesser personne.

Il marchait, à pas lents et prudents, sur le chemin de la vieillesse et ne semblait pas la redouter. Cet homme est un des grands exemples de la force et de l’autorité du bel esprit. Il ne heurtait personne ; au contraire, il se dérangeait volontiers pour faire place aux plus pressés d’arriver, et l’on ne comprenait guère comment il faisait pour arriver toujours le premier. Il avait un doux rire, une voix claire où vibrait une douce ironie. Il était très savant, très intelligent, très caché. Ne l’abordait pas qui voulait. Les ambitieux lui faisaient peine, et les avares lui faisaient peur ; les malhonnêtes gens lui faisaient pitié. Avec cela, un grand soin de sa personne, un grand respect de soi-même, et le plus profond mépris pour l’injure et le mensonge. Il mourut presque centenaire.

Après sa mort, on trouva dans les greniers du Palais-Royal, qu’il habitait, quatre ou cinq caisses énormes toutes remplies de brochures, pamphlets, journaux, nouvelles à la main, et des milliers de feuilles que l’on avait écrites pour le chagriner et dont il n’avait pas ouvert une seule. Il régnait sur deux académies ; il avait écrit des idylles charmantes, où l’on ne voyait que bergères enrubannées et bergers en bas de soie, en talons rouges.

Dans les bergeries de M. de Fontenelle rien ne manque... « Il y manque un loup, » répondait Mme Deshoulières. Tel était l’homme ingénieux et le protecteur charmant qui devenait l’arbitre de Mme Élisa de Launay.

M. de Fontenelle avait obtenu de Mgr le duc d’Orléans, qui l’honorait d’une amitié sincère, un appartement dans le Palais-Royal, que le prince habitait de préférence à toutes ses maisons. C’était au Palais-Royal, dans cette vaste et splendide habitation, tout empreinte encore de la grandeur de M. le cardinal de Richelieu, que le prince aimait à trouver un asile, à chercher un refuge loin des regards jaloux du vieux roi et de Mme de Maintenon ; et maintenant que le duc d’Orléans était régent de France, l’unique arbitre de la fortune et des honneurs, c’était encore le Palais-Royal qu’il préférait même au château de Versailles.

A Versailles, il était un étranger ; chaque appartement lui rappelait une disgrâce, une humiliation, un éloignement des courtisans, race abjecte, habituée à composer son visage sur le visage du maître. Au contraire, ici, chez lui, dans ce Paris qui l’aimait pour sa bonne grâce et pour son bel esprit, M. le régent se trouvait à l’aise. Il s’était entouré des artistes, des écrivains, des philosophes, car déjà la philosophie était à la mode, et si trop souvent ses petits soupers eussent déplu aux hommes graves, rien n’égalait sa bonhomie et son charme aussitôt qu’il se sentait en belle et bonne compagnie. Il avait véritablement plusieurs des grandes vertus et plus d’un vice du roi Henri IV, son aïeul ; seulement sa main était plus ouverte ; il donnait volontiers ; il secourait les vieillards, il encourageait les jeunes gens ; il faisait peu de cas de l’étiquette. En même temps que Fontenelle, il logeait dans sa maison Coypel, un grand artiste ; Audran le graveur ; le poète La Fare, le musicien Campra, et le joueur de flûte Decoteaux. Il aimait à les entendre, à les voir ; poète avec le poète et musicien avec les musiciens, il faisait les dessins pour le graveur, et de la chimie avec Homberg le chimiste. C’était un esprit inventif, curieux, habile, ingénieux, osant tout et ne doutant de rien.

Tel il était ; son charme était partout, dans ces murs où il entassait les merveilles sur les merveilles : marbre, airain, tableaux, médailles, et les plus beaux livres qu’il pouvait trouver à son usage. En même temps il lui semblait qu’en se rapprochant du peuple de Paris, il en comprenait plus vite et beaucoup mieux les passions, les besoins, les espérances. Il aimait le peuple, il tenait à sa faveur ; il disait que Versailles était déjà bien loin des grands faubourgs. Pas un politique en ce moment, dans l’Europe entière, n’était plus actif et plus occupé que M. le régent. De cette grandeur inattendue et pour lui si nouvelle, qui lui était échue en partage aussitôt que le Parlement de Paris eut cassé le testament de Louis XIV, M. le régent avait profité pour vivre, un peu plus qu’il n’avait fait jusqu’alors, en vrai bourgeois de Paris. Toutefois, ses favoris, ses amis et surtout son commensal M. de Fontenelle, avaient gagné à ces changements une certaine apparence d’autorité qui ne lui déplaisait pas.

M. de Fontenelle reçut poliment d’abord, et bientôt avec bienveillance la jeune personne que lui adressait Mme de La Croisette. Il fut touché de sa modestie et charmé de ce beau regard sincère et vrai qui promettait tant de reconnaissance et de respect. Et quand la jeune fille, enfin un peu remise de son émotion, se fut assise à côté du célèbre écrivain :

— Vous voilà, lui dit-il, bien abandonnée et malheureuse de bonne heure, et je ne saurais vous dissimuler que mon amie Mme de La Croisette est une tête volage. Ainsi prenez garde ; écoutez-moi ; n’acceptez pas toutes les recommandations et toutes les protections. Si j’obéissais, moi qui vous parle, aux recommandations qui me sont faites, je vous présenterais à Mme la duchesse d’Orléans, qui est une méchante, à Mme la duchesse de Berry, qui est une folle, et vous chercheriez votre voie à travers toutes ces vanités, tous ces orgueils, toutes ces ambitions misérables, tous ces enfantillages qui pourraient vous perdre. Allons, ne tremblez pas ; nous saurons bien trouver quelque part un abri digne de votre jeunesse et de votre innocence, ajoutons : de votre courage et de votre résignation. Je serai, s’il vous plaît, votre ami, et je vous chercherai une condition dans laquelle vous serez à l’abri des bruits et des vices de notre cour.

Et, comme à ces sages paroles la pauvre enfant restait interdite, M. de Fontenelle écrivait de sa main nette et prompte un billet à l’adresse de Mme la duchesse de La Ferté.

— Mme la duchesse de la Ferté, disait Fontenelle à Mme de Launay, habite encore à Versailles. Portez-lui le billet que voici et tâchez de lui plaire. Elle est toute-puissante, elle est sage, elle aime avant tout la simplicité et le bon sens. Permettez donc ici que je vous donne un bon conseil : c’est de ne pas ressembler au portrait que fait de vous Mme de La Croisette ; elle vous donne à moi comme une savante, et moi je vous présente à Mme de La Ferté comme une ingénue. Ainsi, redoutez de paraître une savante, ayez recours aux expressions les plus simples, et rappelez-vous que les dames les plus suivies sont contentes de rencontrer qui les écoute. Un peu plus tard, quand vous aurez montré que vous êtes habile et prudente, il vous sera permis de laisser entrevoir que vous êtes une personne intelligente et d’un rare esprit.

Voilà comme il parlait, d’une voix douce et d’un accent pénétré. Mlle de Launay, en toute hâte, se rendit à Versailles. Tout chemin y menait alors ; on eût dit que Versailles, même après la mort du roi, était resté l’unique but des passions, des curiosités et des ambitions humaines. Déjà cependant de grands changements s’étaient opérés dans ces demeures royales ; celui qui les remplissait de sa toute-puissance et de sa majesté n’était plus là pour imposer ses respects voisins du culte, et les anciens courtisans des jours de gloire et de prospérité souveraine auraient eu peine à reconnaître ce rendez-vous de toutes les obéissances et de toutes les soumissions. C’était bien toujours le même autel, ce n’était plus le même dieu.

Le dieu de céans était un enfant timide, étonné, charmant, qui s’essayait à vivre et non pas à commander. Les habitants de ces hauts lieux, si soumis naguère et vivant dans une incessante adoration, parlaient d’une voix plus haute et se trouvaient chez eux... Tant que le vieux roi avait vécu, ils étaient chez le roi. Déjà, en si peu de temps, les actions étaient moins contrôlées ; les discours moins contenus ; les courtisans relevaient la tête et pas un ne les reconnaissait. Mme la duchesse de La Ferté, dont le mari était au service du jeune roi, s’ennuyait fort à cette cour enfantine, et son accueil se ressentit de ses ennuis. Quand elle eut bien lu et relu la lettre de M. de Fontenelle, et qu’elle eut interrogé Mlle de Launay comme une reine ferait d’une sujette :

— Il faut, dit-elle enfin, que M. de Fontenelle ait une grande opinion de nos mérites pour nous demander une protection qu’il pouvait si bien vous accorder lui-même. Il est tout-puissant à cette heure ; il est le voisin du soleil ; il voit le vrai maître. A peine s’il nous reste assez de crédit pour vous faire visiter le bosquet de Latone, ou vous faire entrer au dîner du roi.

Pendant ce discours, Mlle de Launay, attentive et les yeux baissés, était plus semblable à une accusée qui attend son arrêt qu’à la jeune fille heureuse et libre, il n’y a pas si longtemps, dont le moindre caprice était un ordre. Hélas ! qu’elle était à plaindre, et que de peine à contenir les larmes qui roulaient dans ses beaux yeux ! Mme de La Ferté eut enfin quelque pitié de cette gêne ; elle appela Mlle Henriette, sa suivante, et lui recommanda de promener Mlle de Launay dans les jardins, de la faire souper et de lui donner un lit pour cette nuit :

— Peut-être aurons-nous demain quelque idée et trouverons-nous une occasion de venir en aide à Mademoiselle.

A ces mots, Mme de La Ferté congédia d’un signe de tête la pauvre abandonnée. Heureusement que Mlle Henriette était bonne et qu’elle eut bientôt ranimé l’espérance dans le cœur de cette infortunée :

— Ah ! dit-elle, vous venez de la part de M. de Fontenelle, et vous êtes si mal reçue ! Il est cependant un bon ami de Mme la duchesse ; elle en parle à toute heure, elle dit : « C’est mon oracle ! et quel grand esprit, comme il est bien élevé ! Jamais il n’arrive ici sans me demander comment je me porte. Sans ajouter qu’il est tout à mes ordres. » Eh bien, moi aussi je suis à ses ordres, et je vous adopte, et je vous dis que vous êtes belle et faite pour aller à tout, parce que vous êtes sage et jeune, et douce, avec beaucoup de talent. Venez avec moi, nous irons saluer Mme la duchesse de Noailles ; elle est charitable, et vous consolera beaucoup mieux que ne ferait sa sœur Mme de La Ferté, qui est fière et ne s’abaissera jamais jusqu’à protéger une fille sans nom. M. de Fontenelle a bien de l’esprit, mais moi j’ai du bon sens et j’y vois clair ; je connais les bons sentiers ; vous verrez Mme de Noailles, elle vous fera conter toute votre histoire, et vous en reviendrez tout encouragée. Enfin, ça vaudra beaucoup mieux que de voir jouer les eaux de nos jardins qui ne jouent plus guère, et d’assister au souper du petit roi, qui soupe d’une pomme cuite.

En même temps la bonne Henriette arrangeait les cheveux de sa jeune protégée ; elle lui passait un linge mouillé sur le visage, elle secouait sa robe un peu fripée :

— Et maintenant vous voilà très bien, disait-elle, oui, tout à fait bien.

Du même pas elles entrèrent chez Mme la duchesse de Noailles comme elle achevait d’écrire une lettre à sa tante, Mme de Maintenon, retirée en ce moment chez ses filles de la maison de Saint-Cyr. Mme de Noailles était aussi paisible et pénitente que Mme de La Ferté était vive et superbe. Elle sourit à l’empressement d’Henriette et tendit sa belle main à la jeune inconnue. Et quand Mlle de Launay eut rapporté à la dame les paroles de M. de Fontenelle :

— Il a raison, répondit Mme la duchesse de Noailles ; le Palais-Royal ne convient guère à une fille de votre condition. Je représente ici Mme de Maintenon, ma tante, et je veux faire en son nom une bonne œuvre que je lui raconterai tout de suite, et dont elle me remerciera demain... Mon enfant, reprit-elle après un moment de silence, maintenant que Mme de Maintenon est partie et nous a pour toujours quittés, il n’y a plus de refuge à notre cour pour une jeune fille telle que vous. Cependant j’en sais une encore, où se sont réfugiés les anciens respects ; je veux parler de la maison de S.A.R. Mgr le duc du Maine. Éprouvé par la mauvaise fortune et cruellement dépouillé des honneurs que le vieux roi lui avait légués, il s’est retiré dans cette maison, dans ces jardins de Sceaux, où il aurait déjà oublié toutes les injustices dont il est frappé, si Mme la duchesse du Maine en eût perdu le souvenir. Mais dans cette solitude elle est reine encore, et c’est là que je veux vous introduire. En ces lieux, tout remplis des regrets d’un temps qui n’est plus, vous vivrez modeste et cachée au milieu des bons exemples, e t vous serez tout à l’aise une humble chrétienne, une fidèle servante, car voilà votre emploi désormais. Il est humble autant que votre condition ; il vous suffira, si vous êtes sage.

Ayant ainsi parlé, Mme de Noailles remit a Mlle de Launay quelques louis d’or dont elle avait grand besoin, et son nom, rien que son nom sur une carte, à l’adresse de M. de Malézieu. Mlle de Launay baisa la main qui lui était tendue, et se retira le cœur plein de reconnaissance, mais bien triste et bien malheureuse. « Où donc s’arrêteront, pensait-elle, toutes ces épreuves ! » et, confuse, elle lisait et relisait le nom de M. de Malézieu.

Le lendemain, de très bonne heure, elle prit congé de Mlle Henriette, et lui voulut faire accepter un de ses louis d’or ; mais celle-ci, l’embrassant tendrement :

— Gardez votre or, disait-elle ; il est vrai que voilà bien longtemps que je n’ai eu de l’argent de ma maîtresse, mais du moins j’ai une condition, et vous cherchez encore la vôtre. Encore une fois, adieu ; n’ayez pas d’orgueil, soyez soumise et priez Dieu.

Mlle de Launay partit de Versailles sans avoir eu l’honneur de revoir Mme la duchesse de La Ferté. Tout dormait dans ce vaste château ; le temps n’était plus où les courtisans, arrivés avant le jour pour saluer le maître à son réveil, attendaient le bon plaisir du concierge, et grattaient à sa porte avec autant de respect que s’il eût tenu les clefs des grands appartements.

III.[modifier]

M. Nicolas de Malézieu était une façon de grand seigneur. Il était un des membres écoutés de l’Académie française ; il était à la cour de Sceaux, chez M. le duc et chez Mme la duchesse du Maine, un peu moins qu’un ami, beaucoup plus qu’un serviteur : il était l’homme indispensable. Il donnait l’exemple et le mouvement à cette cour brillante, où tous les mécontents trouvaient un facile accueil, pourvu qu’ils fussent gens de mérite et d’esprit. Les hommes prenaient l’avis de M. de Malézieu s’il s’agissait de quelque bel ouvrage de l’esprit ; il était consulté pour les bâtiments, pour les jardins, pour le théâtre et pour le salon. Son bon goût faisait autorité même pour les parures et les ajustements de Mme la duchesse du Maine. On disait généralement : Le maître l’a dit ! aussitôt que M. de Malézieu avait prononcé son arrêt dans une discussion. Il était le canal de toutes les grâces, le conseiller intime et la voix sans appel. Et comme, heureusement, cet homme était juste et bienveillant, affable à beaucoup de gens, accessible à tous, chacun trouvait que son joug était léger, et l’acceptait parce qu’il était juste. Ajoutez que par lui-même il était riche, et qu’il se passait volontiers des grâces et des bienfaits de M. le duc et de Mme la duchesse du Maine, et Dieu sait s’ils acceptaient sans conteste cette indépendance qui ne leur coûtait rien. Ils avaient dépensé dans l’entretien de leur orgueil beaucoup plus d’argent qu’il n’appartenait même à des princes du sang royal, surtout depuis que le roi était mort, et ils furent longtemps à comprendre comment il se faisait que le trésor de la France, épuisé par les prodigalités du dernier règne, se trouvât désormais fermé à ceux que La Bruyère appelait les fils des dieux.

M. de Malézieu habitait, au milieu du parc de Sceaux, une maison très jolie qu’il avait arrangée à sa convenance, et ce fut là qu’il reçut Mlle de Launay, au milieu d’une assez grande foule qui remplissait ses antichambres. Il fit d’abord une assez médiocre attention à l’inconnue, et le nom de Mme la duchesse de Noailles ne fut pas tout d’abord une recommandation toute-puissante. Hélas ! ces Noailles, les rois de la cour de Louis XIV, avaient étrangement perdu de leur crédit depuis que Mme de Maintenon s’était retirée à Saint-Cyr ; mais quoi ! ce mauvais mouvement aussitôt passé, M. de Malézieu en rougit au fond de l’âme, et sa bonne volonté se trouvant appuyée des mérites et des grands yeux de Mlle de Launay :

— Soyez la bienvenue, lui dit-il, je vous présenterai tantôt à Mme la duchesse du Maine, et j’espère un peu qu’à ma considération elle vous sera propice. Elle aime à s’entourer d’intelligence et de jeunesse, et votre air lui plaira tout d’abord. Cependant soyez forte et courageuse ; il ne s’agit pour vous, Mademoiselle, que d’une humble fortune, et, malgré tous vos mérites, j’ai bien peur que vous ne dépassiez jamais l’antichambre de notre princesse. Au fait, reprit-il, avec ces princes on ne sait jamais si l’on ne fera pas une grande fortune en vingt-quatre heures. Essayez donc, et comptez sur moi.

Le soir même, en effet, M. de Malézieu, autorisé par Mme la duchesse du Maine, eut l’honneur de lui présenter la timide et tremblante Mme de Launay. Certes, elle avait grand besoin de courage ; mais sa timidité redoubla lorsqu’elle vit que son protecteur se courbait jusqu’à terre en présence de cette quasi-reine. A peine la princesse honora d’un coup d’oeil cette humble servante, et elle passa dans ses appartements sans lui expliquer l’office qu’elle en attendait. M. de Malézieu, de son côté, avait très bien compris qu’il présentait à Mme la duchesse une servante. Ainsi la voilà perdue en cette grande maison, sans un ami qui la rassure ou qui lui donne un bon conseil. Il y avait à Sceaux trois tables ; la table des maîtres, celle des officiers, la table des valets : à cette dernière table elle prit place, elle se contint pour ne pas laisser voir sa tristesse. Une femme de la garde-robe en eut pitié et l’encouragea ; puis, s’étant informée, elle revint en grand triomphe annoncer à sa nouvelle camarade qu’elle était attachée à la personne de Mme la duchesse du Maine en qualité de troisième femme de chambre, et qu’elle coucherait avec les femmes de la princesse, à l’entre-sol. Au compte de la vieille dame, c’était là, pour la nouvelle venue, une fortune inespérée, et déjà, pour commencer, Mme la duchesse du Maine avait commandé que Mlle de Launay lui présentât son éventail.

C’était un soir de grand appartement ; cent visiteurs, les plus huppés de l’ancienne cour : ducs et pairs et cordons bleus, parmi lesquels s’étaient faufilés plus d’un cordon rouge, entouraient les tables de jeu, M. du Maine étant beau joueur et perdant l’or à pleines mains. Le jeu, en ce temps-là, faisait de grands ravages parmi les fortunes les mieux établies ; les plus grands seigneurs jouaient sur une carte leur revenu d’une année, et les dames les plus qualifiées, quand leur bourse était vide, n’avaient pas bonté de jouer sur leur parole. Il a cela d’horrible encore, le jeu, qu’il égalise toutes les conditions.

A la table où ces grands seigneurs s’abandonnaient à leur frénésie, il y avait un vieillard, en habit bleu de ciel brodé d’or, dont les boutons brillaient comme des diamants ; ses dentelles, son justaucorps en satin, ses bas de soie et ses talons rouges indiquaient un vieux marquis de l’Oeil-de-Bœuf ; son attitude hardie et ses grands gestes, sa voix impérieuse et plus haute que d’habitude, indiquaient un comédien. C’était Baron, le disciple ingrat, le fils adoptif de Molière. Il était, ce Baron, un comédien de génie ; il écrivait des comédies à ses heures perdues ; il s’escrimait volontiers de l’épée et du bel esprit. Au demeurant, vantard, joueur, familier, prenant au sérieux son sceptre et son trône. Un soir qu’il jouait avec S.A.R. le prince de Conti : « Cent louis, dit-il, pour le prince de Conti.— Va pour Germanicus, répondit Son Altesse Royale ; » et Baron fut le seul qui ne comprit pas la grâce et l’exquis de cette inutile leçon. Il s’était faufilé dans les fêtes de Sceaux par la comédie, et plus d’une fois il eut l’honneur de donner la réplique à Mme la duchesse du Maine. Il y avait dans un coin de ce salon, assises sur des bergères dignes du salon de la reine à Versailles, une vingtaine de dames très parées, et, sur des tabourets, à leurs pieds, des poètes et de jeunes seigneurs qui causaient avec les dames. Au milieu du cercle, et sur un fauteuil, était assise Mme la duchesse du Maine, et, debout, près d’elle, un jeune officier, qui lui racontait des choses plaisantes, s’il en fallait juger par le rire éclatant de la princesse.

Or ce fut en ce moment que Mlle de Launay, toute confuse et troublée au murmure étincelant de cet esprit qui pétillait sous ces lambris dorés et chargés de peintures, entra d’un pas tremblant, et tenant à la main un plateau en laque, sur lequel était posé l’éventail de Son Altesse. Et comme en ce moment la princesse était attentive au discours du jeune officier, Mlle de Launay attendit le bon plaisir de sa maîtresse. O surprise, et quelle humiliation ! Justement le jeune homme ici présent, ce prince Bel à voir, le familier de cette maison princière, était M. de Silly. Il avait rencontré de tout temps dans M. le duc du Maine un protecteur ; il était un officier de ses gardes, et la princesse aimait à l’entendre causer. A l’aspect de cette jeune fille un instant l’amie intime de sa sœur, de cette demoiselle qui avait vécu sous son toit comme une égale avec son égale, et réduite aujourd’hui à cette honteuse servitude, il pâlit, pendant que la rougeur de la honte montait au front de cette élégante personne. Eh bien, la princesse ne vit rien de ce petit drame, et, d’un beau geste, elle dit au jeune homme :

« Ayez la bonté, Monsieur, de me donner mon éventail. »

M. de Silly prit le plateau des mains de sa jeune amie, qu’il semblait ne pas reconnaître, et il présenta le plateau à la duchesse :

« Non, dit-elle, pas ainsi ; c’est votre privilège et votre droit, Monsieur, de prendre l’éventail sur le plateau et de me l’offrir de la main à la main. »

Sur quoi Mlle de Launay se retira à pas lents ; son sacrifice était consommé.

Cette belle et délicieuse maison de Sceaux, vous ne sauriez la reconnaître à ses ruines. Une révolution, qui a fait tomber les têtes les plus hautes et renversa les plus somptueux édifices, à traversé, sans pitié et sans respect, ce monceau fastueux de toutes les splendeurs. Palais renversé, marbres brisés, arbres déracinés, bosquets, charmilles, prairies, fontaines, kiosques, vastes étangs, eaux plates et jaillissantes, tous ces miracles de la fortune et de la faveur ont disparu comme une vaine poussière. La bande noire a vendu jusqu’aux plombs enfouis dans la terre ; elle a vendu la longue avenue ; elle a changé en fagots les vieux hêtres, sous lesquels tant de grâces et de beautés se tenaient assises, devisant entre elles des poètes, des romanciers, des nouvelles comédies et des ballets de Versailles.

Qui se promène aujourd’hui dans ce vaste emplacement, si bien disposé pour tous les plaisirs de la vie heureuse, aurait peine à reconnaître en ces broussailles la création de M. de Colbert, maître absolu, non moins que le roi, des finances de la France. Il avait épuisé dans sa maison de Sceaux tout ce que pouvait inventer le génie italien et français de la grande architecture, et quand il fut mort, raisonnablement chargé de la haine publique (pour employer un mot du cardinal de Retz parlant du cardinal de Mazarin), le propre fils de M. de Colbert, M. le marquis de Seignelay, se trouva mal à l’aise au milieu de ce faste insensé. Le roi, de son côté, toujours incliné à l’amitié pour le nom de M. de Colbert, acheta le palais et les jardins de Sceaux, dont il fit présent à son fils, M. le duc du Maine. Il en coûta plus d’un million, rien que pour l’acquisition de ce palais, sans compter les meubles des appartements, sans compter les statues des jardins. Tout un monde entourait de leurs

flatteries et de leurs empressements les propriétaires de ces beaux lieux, comparables à Trianon. La duchesse du Maine c’était, non pas la reine, c’était trop peu dire, elle était le tyran de cette maison presque royale, où le roi Louis XIV était venu plus d’une fois à la prière de son ministre favori.

Mme Anne-Louise-Bénédicte de Bourbon, duchesse du Maine, était la petite-fille du grand Condé, et lorsqu’elle épousa le fils légitimé de Louis XIV et de Mme de Montespan, elle avait pensé qu’elle était assise au moins sur un degré du trône de France. Son mari était le préféré de tous les enfants du roi, qui l’avait accablé de toutes les principautés, de tous les gouvernements, de toutes les charges de la couronne ; même il avait complété toutes ces grâces en accordant à ses enfants légitimés les rangs et les honneurs du sang royal, à tel point que les enfants légitimes venant à manquer, les fils légitimés devaient être appelés à porter la couronne. Nous avons déjà dit que le testament du roi avait été cassé, à la grande douleur de M. le duc du Maine et surtout de la princesse ; ardente et violente, à aucun prix elle n’acceptait cette déchéance, et par toutes les façons, même criminelles, elle tenta de regagner le terrain qu’elle avait perdu. Plus sa fureur était cachée, et plus l’éclat en devait être redoutable.

Il y avait à la même heure, à Paris, un ambassadeur du roi d’Espagne appelé le prince de Cellamare, homme habile et caché, qui n’avait rien moins que l’ambition de placer sur la même tête la couronne d’Espagne et la couronne de France. Attentif à toutes choses, il savait le nombre et le nom des mécontents de Paris, des mécontents de la Bretagne ; il enrôlait sous main des officiers, ennemis de M. le régent, et quand il se fut bien assuré que Mme la duchesse du Maine irait bien vite au delà de toutes les bornes, il lui fit proposer d’entrer dans une vaste conspiration qui mettrait le roi d’Espagne à la tête du gouvernement de la France, et M. le duc du Maine pour représenter Sa Majesté Catholique. Tel fut le commencement de cette conspiration, qui n’interrompit aucune des fêtes qui s’agitaient autour de la princesse. On ne parlait que des plaisirs de Sceaux : concerts, proverbes, comédies, bals et toilettes.

Dans ce tumulte, on aurait eu grand’peine à reconnaître Mlle de Launay ; elle était enfouie en cet entre-sol sans lumière, et si bas, qu’elle touchait le plafond de sa tête. On l’employait à la lingerie, et chacun l’appelait la maladroite. Elle était si troublée, et plus elle s’efforçait de bien faire, et moins elle était au niveau de sa tâche. Une fois qu’elle versait à boire à la princesse, elle jeta l’eau sur sa robe ; une autre fois, comme elle lui présentait sa boîte à poudre, elle laissa tomber la boîte ; ou bien elle oubliait un manche à la chemise, et, s’il fallait ôter de son écrin le collier de la princesse, elle renversait perles et pierreries. Tout allait mal. Puis elle avait froid, elle était triste, elle répondait mal à ses camarades ; elle aimait à lire, les femmes de chambre la troublaient dans ses lectures. Il fallait plaire à celle-ci, ne pas déplaire à celle-là, visiter les désœuvrées, leur faire une espèce de cour et jouer à des jeux qui leur plaisaient. Que vous dirai-je ? elle était si malheureuse en ce château des splendeurs, qu’elle en fût sortie, et pour n’y plus rentrer, si elle n’ont pas trouvé sur sa table un petit billet anonyme et d’une écriture contrefaite, dont elle eut bientôt deviné l’auteur :

« Prenez patience ; ayez bon courage ; on veille sur vous. On se rappelle les temps heureux où vous n’étiez aux ordres de personne, où vous donniez des ordres et n’en receviez pas... »

Pendant deux ou trois jours, la jeune abandonnée eut une certaine espérance ; elle se disait que sa servitude, avec le temps, deviendrait moins pesante ; elle espérait toujours que la princesse comprendrait qu’elle avait à ses ordres une fille au-dessus de sa condition. Sur l’entrefaite, il y eut un petit événement qui la mit quelque peu en lumière. A la façon du roi Louis XIV, qui avait tiré un si grand parti, pour ses dernières guerres, de la création des chevaliers de Saint-Louis, Mme la duchesse du Maine avait institué l’ordre de la Mouche à miel. Cet ordre, aussi bien que l’ordre du Saint-Esprit, avait ses lois, ses statuts, ses chevaliers ; mais comme la galanterie était le fond de l’ordre, il avait aussi ses chevalières ; et sitôt qu’une place était vacante, accouraient les aspirants des deux sexes, tant la flatterie est ingénieuse. Enfin, très sérieusement, les droits de chacun étaient disputés dans un chapitre dont Mme la duchesse du Maine était la présidente, et M. de Malézieu le secrétaire perpétuel.

Donc il advint qu’une place, étant vacante, fut briguée à la fois par Mme la duchesse d’Uzès, Mme la comtesse de Brissac et M. le président de Romané. Celui-ci ayant été préféré à ses belles concurrentes, chacun, dans le palais, criait à l’injustice, ajoutant que l’élection du président était contre toutes les lois de la chevalerie. Au plus fort de la dispute, apparut une protestation écrite en termes de palais et dans l’accent de la chicane, et telle, qu’elle n’eût point déparé la plus jolie scène des Plaideurs, de M. Racine. Aussitôt l’on cherche, on s’inquiète : à qui donc attribuer ce charmant factum ? Les uns disaient : C’est M. de Malézieu ; les autres : C’est l’abbé Genest. Pas un ne se fût douté que tant de bel esprit fut caché dans l’antichambre, et comme on cherchait toujours, la main qui avait lancé le factum afficha ces jolis vers à la porte du salon d’Hébé :

  
N’accusez ni Genest, ni le grand Malézieux,
D’avoir part à l’écrit qui vous met en cervelle ;
L’auteur que vous cherchez n’habite point les cieux.
Quittez le télescope, allumez la chandelle,
Et fixez à vos pieds vos regards curieux :
Alors, à la clarté d’une faible lumière,
Vous le découvrirez gisant dans la poussière.


Bientôt, comme il fut impossible de découvrir l’auteur de la prose et des vers, on cessa d’en parler, et Mlle de Launay, plus triste que jamais, après ce moment d’une espérance fugitive, résolut d’en finir avec la vie. En ce temps-là la suicide était chose grave. Il était voisin du déshonneur. Le monde en parlait comme on parlerait d’un crime, et l’Église, impitoyable en ceci seulement, refusait au suicidé les prières qu’elle ne refuse à personne. Ah ! que cette malheureuse était à plaindre en prenant cette résolution funeste ! Avant de mourir, elle voulut tout au moins apprendre à M. de Silly un secret qu’elle se cachait à elle-même, et, d’une main délibérée, elle écrivit.

La lettre, à peine écrite, apaisa soudain ce cœur malade, et la pauvre abandonnée, revenue à des sentiments meilleurs, enfouit ces tristes confidences. Cependant la petite cour de Mme la duchesse du Maine était exposée à d’aussi grands orages que l’ancien Versailles. La vanité, l’orgueil, l’ambition, les brigues, les partis, les intrigues de toute sorte avaient envahi ces beaux lieux, que de loin on se figurait si paisibles. Le moindre accident, la plus légère aventure, suffisait à éveiller toutes ces imaginations, qui ne demandaient qu’un prétexte, et, comme un jour il fut question des miracles opérés par une jeune fille du menu peuple ayant nom Mlle Tétard, voilà soudain la duchesse du Maine qui s’agite et s’inquiète. Elle s’adressa naturellement à l’oracle écouté de ce temps-là, à M. de Fontenelle, esprit sagace et tout disposé au sourire. Or, cette fois, M. de Fontenelle avait pris au sérieux les miracles de Mlle Tétard, et il en fit à Mme la duchesse du Maine un rapport tout rempli d’une admiration inattendue. Alors on s’étonne, on s’interroge, et chacun se demande ou M. de Fontenelle a puisé une foi si robuste.

Au bout de huit jours on parlait encore de son rapport, lorsque, un matin, Mme la duchesse du Maine trouva sur sa table une lettre anonyme adressée à M. de Fonte nelle. Il y avait dans cette lettre ingénieuse un véritable atticisme, et, tout d’une vois, M. de Malézieu fut désigné comme étant l’auteur de ce petit discours plein de grâce et de bel esprit :

« L’aventure de Mlle Tétard fait moins de bruit, Monsieur, que le témoignage que vous en avez rendu. La diversité des jugements qu’on en porte m’oblige à vous en parler... Quoi ! disent les critiques, cet homme qui a mis dans un si beau jour des supercheries faites à mille lieues loin, et plus de deux mille ans avant lui, n’a pu découvrir une ruse tramée sous ses yeux ? Les partisans de l’antiquité, animés d’un vieux ressentiment, viennent à la rescousse. Vous verrez, disent-ils, que le maître placera les prodiges nouveaux au-dessus des anciens. En bon pyrrhoniens, ils doutent, et cependant le voilà qui croit tout possible. Ah ! Monsieur, quel bonheur pour les dévots de vous voir adorer le diable ! Encore un pas dans la dévotion, ils vous reconnaîtront comme un des leurs. Les femmes, de leur côté, sont toutes fières de la confiance que vous accordez à leur sexe, et pas une qui ne se glorifie en son par-dedans d’être une faiseuse de miracles, pour peu que cela lui convint. Tels sont les bruits qui se font autour de votre sagesse, et vous pouvez en être glorieux, puisqu’ils sont un témoignage de l’intérêt qui se rattache aux opinions non moins qu’aux écrits de l’aimable M. de Fontenelle. Agréez cependant, Monsieur le secrétaire perpétuel, mon sincère hommage et ma vive admiration. Permettez en même temps que je cache un nom que Mlle Tétard vous dira bien volontiers, pour peu qu’elle soit en train de deviner. »

— Ah ! que c’est joli, que c’est charmant... c’est divin, s’écria Son Altesse, et pour le coup notre homme est blessé dans ses œuvres vives ; nous le mettons a u défi de répondre. Et cependant qui nous dira le nom du bel esprit à qui nous devons ce factum ? Ce n’est pas M. de Malézieu, ce n’est pas M. de Valincourt, ce n’est pas M. le cardinal de Polignac, ce n’est pas même M. de Saint-Aulaire, l’homme aux quatrains. Je donnerais beaucoup pour le savoir.

Quand elle eut bien cherché, M. de Silly parla tout bas à l’oreille de la princesse.

— Ah ! dit-elle, est-ce possible ! A-t-elle donc tant d’esprit ?

— Oui, Madame, elle a tout cet esprit-là. C’est une précieuse, dans la bonne acception du terme ; elle écrit en prose, elle écrit en vers. Elle est assez maladroite à faire des nœuds, j’en conviens, mais elle tourne agréablement une comédie.

Alors la princesse, un doigt sur sa lèvre, imposa silence à M. de Silly ; mais le soir même elle dispensait Mlle de Launay de son service à la toilette, et le lendemain elle lui donnait une belle chambre au premier étage, avec le titre de sa lectrice. On en murmura beaucoup dans tous les recoins de la petite cour, mais enfin chacun en prit son parti, et la nouvelle lectrice accepta sa nouvelle fortune avec tant de modestie et de bonne grâce qu’elle se la fit pardonner.

IV.[modifier]

Les choses allaient ainsi chez M. le duc du Maine, où chaque jour amenait un nouveau courtisan : aujourd’hui M. le duc de Brancas, le lendemain le poète Chaulieu, très à la mode en ce temps-là, ou bien le chevalier de Vauvray ; un peu plus tard M. Davisart, avocat général du parlement de Toulouse, et l’apparition de M. Davisart dans le château de Sceaux fut un véritable événement. Pas un jour ne se passait sans que Son Altesse Royale ne s’enfermât trois ou quatre heures avec ce nouveau conseiller, très dangereux, et, comme ils rédigeaient ensemble une protestation mystérieuse dont rien ne transpirait dans le château, il vint un instant où la princesse et son conseiller voulurent avoir un secrétaire intime. Après une longue hésitation, Mlle de Launay fut choisie ; elle tenait la plume, elle écrivait les discours d’une et d’autre part, tantôt les preuves, tantôt les objections ; parfois même elle allait aux bibliothèques ou chez les historiens de profession, chez M. Boivin l’aîné, chez l’abbé Le Camus, interrogeant discrètement ces hommes qui savaient tant de choses. Ainsi chaque jour ajoutait une page à ces factums dont se réjouissaient fort le prince de Cellamare et le cardinal Albéroni.

Un peu plus tard, quand elle se fut persuadé enfin qu’elle avait fait tout ce travail en pure perte et qu’il fallait renoncer au bénéfice du testament de Louis XIV, la duchesse du Maine prêta l’oreille aux bruits qui lui venaient de l’Espagne. Elle n’eut plus si grand’peur de prendre le mot d’ordre du cardinal Albéroni chez le prince de Cellamare. Elle commença d’écrire des lettres dangereuses avec de l’encre sympathique, et Mlle de Launay l’y servit de son mieux. On écrivait d’abord une lettre à l’encre ordinaire, où l’on donnait toutes sortes de nouvelles courantes ; puis, dans l’intervalle des lignes se plaçaient des choses compromettantes.

Tout ceci était l’A b c de la plus vulgaire diplomatie, et, tant que ces petits secrets n’allèrent pas plus loin, M. le régent ne s’en inquiéta guère. Il savait à peu près tout ce qui se passait à la petite cour et quelles étaient ses méchantes dispositions pour la régence ; mais, comme il avait pour lui la force et le bon droit, il abandonnait la conspiration à elle-même. Or ce fut un grand malheur pour Mme la duchesse du Maine. Elle s’endormit dans une sécurité qui devait la perdre, et, si par hasard Mlle de Launay la suppliait de redoubler de prudence, elle ne faisait qu’en rire, et volontiers elle eût dit, comme tous ces conspirateurs que l’on avertit de prendre garde : A demain les affaires sérieuses, ou bien encore : Ils n’oseront. Notez bien que le premier ministre, qui sera bientôt le cardinal Dubois, était déjà dans le vent de cette conspiration. C’était l’habileté même et la prudence en personne. Il était déjà sûr qu’un jour ou l’autre il tiendrait dans ses mains cette princesse dédaigneus e qui l’accablait de ses mépris. Tout ce monde imprudent marchait en souriant sur des cendres qui recélaient un véritable incendie ; ils s’amusaient les uns et les autres de ces aventures dont à peine ils devinaient la portée, et la foudre qui les devait abattre les trouva profondément endormis.

Un des secrétaires de l’ambassadeur d’Espagne était un jeune homme étourdi, sans portée, et tout entier aux plaisirs de son âge. Un soir qu’il était attendu à souper dans une de ces maisons ouvertes aux oisifs de Paris, il raconta qu’il avait été occupé tout le jour à copier des dépêches qui devaient partir dans la nuit même, et, comme il était las de sa besogne, il ne songea plus qu’à boire, à jouer, à plaisanter. Mais quelqu’un du logis, une femme, avait ramassé cette parole imprudente et la fit passer à M. le régent. Celui-ci fit courir après le courrier de l’ambassade, avec ordre de s’emparer de ses dépêches, et ce courrier, qui ne se hâtait guère, fut arrêté à Poitiers. On lui prit son manteau et son portefeuille, en lui commandant de suivre son chemin ; mais cet homme, aussi zélé que le secrétaire avait été imprudent, revint à Paris par la traverse et marcha si vite, qu’il arriva chez le prince de Cellamare bien avant que les hommes de M. le régent eussent regagné le Palais-Royal. Bien qu’il fût quatre heures du matin, M. le régent était encore à souper, et quand il soupait il n’y avait pas d’affaire d’État assez importante pour qu’on vint le déranger. Il aimait le bel esprit, la grâce et la gaieté du discours ; il travaillait volontiers toute la journée, à condition que la nuit appartiendrait à ses plaisirs.

Grâce à cette nonchalance coupable, le prince de Cellamare eut le temps d’avertir les principaux complices de sa conspiration. Toutefois, le matin venu, l’ambassadeur d’Espagne est arrêté dans son hôtel par MM. les gardes du corps du roi ; ses papiers sont saisis par ordre du ministre, et, la nouvelle ayant couru de Paris à Sceaux, la duchesse du Maine apprit enfin les dangers qui l’entouraient. Elle jouait au biribi, son jeu favori, quand elle entendit raconter, par un témoin venu de la ville, ces histoires d’hommes enfermés à la Bastille, de papiers saisis et de gens compromis dont la tête était en jeu ; l’infortunée eut encore la force de sourire. Elle apprit, l’instant d’après, que MM. d’Argenson et Leblanc, deux hommes rigides, étaient chargés d’interroger les accusés. A minuit, la duchesse fut avertie, à n’en pas douter, qu’elle serait arrêtée avec M. le duc du Maine, et que sa demoiselle de compagnie était compromise. Elle riait encore ; elle ne pouvait croire à rien de sérieux ; elle s’imaginait que cette conspiration était un jeu d’enfant.

Cependant Mlle de Launay restait près d’elle, et, comme elle s’était endormie, elle fut réveillée par un coup frappé à sa porte : Ouvrez, de par le roi, s’écriait une voix inconnue. Elle se lève, elle ouvre, après avoir averti la duchesse. En ce moment, la maison était remplie de mousquetaires et de gardes sous les ordres de M. le duc de Béthune, capitaine des gardes, accompagné de M. de La Billiarderie, son lieutenant. Sans trop de cérémonie, ils annoncèrent à Mme la duchesse du Maine qu’ils avaient ordre de la mettre en lieu de sûreté, et ils la firent monter dans une voiture de place. Elle fut conduite à Dijon, pendant que M. le duc du Maine, innocent de toutes ces intrigues, était enfermé dans la citadelle de Doullens, en Picardie. Ah ! quelle chute, et dans quels abîmes ils étaient précipités ces favoris de la fortune ! Hélas ! qui l’eût prédit à Louis XIV, que ses enfants bien-aimés, la joie et l’orgueil de sa vieillesse, on les traiterait, sitôt après sa mort, comme de véritables criminels !

En même temps tous les amis de la princesse et tous ses confidents furent arrêtés. M. de Malézieu et son fils, M. Davisart, l’abbé Le Camus, deux valets de chambre et quatre valets de pied furent jetés dans les prisons d’État ; la cardinal de Polignac fut exilé en Flandre ; la jeune princesse, la propre fille du duc et de la duchesse du Maine, fut enfermée au couvent de la Visitation, à Chaillot. Voilà donc toute la maison dispersée et toute sa grandeur anéantie. On avait détenu provisoirement et gardé à vue dans sa chambre Mlle de Launay, et son gardien, par compassion :

— Mademoiselle, lui dit-il, ce séquestre est étrange et ne présage rien de bon. Il paraît que vous êtes une des personnes les plus compromises. Croyez-moi, mangez un peu et prenez des forces, vous en aurez grand besoin, j’en ai peur.

Ce terrible homme avait une grande figure et des yeux sinistres, et ressemblait fort à quoique exécuteur des hautes œuvres les plus secrètes.

Cependant Mlle de Launay ne perdit pas tout courage, et, trois ou quatre heures après que tout le monde fut parti, un exempt la vint prendre et la conduisit dans un carrosse à la Bastille. Cette fameuse prison d’État, qui devait tomber en moins de soixante et dix ans entre les mains du peuple de Paris et disparaître en un clin d’oeil comme un château de nuages, était alors une puissance formidable. A ce nom seul, la Bastille, les têtes les plus hautes s’inclinaient, les cœurs les plus hardis étaient saisis d’un indicible effroi. Ces vieilles tours, bâties par les anciens tyrans, s’élevaient menaçantes entre ses fossés remplis d’une eau fangeuse, et l’on se racontait tout bas mille histoires sanglantes de ses cachots sans lumière et sans fond. Il était dix heures du soir, le temps était sombre, et le faubourg Saint-Antoine, dont le réveil devait être si terrible en 1701, venait de s’endormir sans les fatigues de la journée. A l’extrémité du pont-levis, la prisonnière attendait qu’on la vint prendre, et lorsque enfin son tour fut venu d’entrer dans la geôle, on lui fit traverser des passages gardés par des portes de fer. On entendait dans ces longs corridors les plaintes des nouveaux prisonniers, qui n’avaient pas encore l’accoutumance de la prison.

Enfin, étant arrivée aux étages d’en haut, elle fut introduite dans une chambre horrible où tout manquait, le feu, les meubles, la lumière, la propreté ; pour tout meuble, une chaise du paille, un bout de chandelle attaché au mur, et tous les gens qui l’avaient amenée, disparus au bruit des portes qui se refermaient. Trois heures après, ces portes s’ouvrirent de nouveau ; le gouverneur reparut, amenant avec lui la servante de Mlle d Launay, et cette fois la chambre fut meublée d’un petit lit, d’un fauteuil, deux chaises, une table, une jatte, un pot à l’eau, un grabat pour la jeune servante. « Ah ! dit-elle, on sera bien mal couchée ! » On lui répondit : « Ce sont les lits du roi. » Puis les prisonnières se couchèrent sans souper. En vain elles voulaient dormir : tous les quarts d’heure elles étaient réveillées au son d’une cloche, et cette habitude est une des plus cruelles de la Bastille.

Et, le jour étant venu, la dame et la servante eurent grand soin de balayer leur chambre et de brûler un des deux fagots que le roi leur accordait chaque jour. Une boîte d’allumettes au beau milieu du Champ de Mars produirait presque autant d’effet que ces fagots du roi en cette immense cheminée, grillée et barrée autant que les fenêtres. A la première flambée de son feu, Mlle de Launay, triomphante, brûla un papier qu’elle avait soustrait aux yeux de MM. les commissaires : c’était

une lettre écrite en entier de la

main du chevalier de Silly au cardinal Albéroni. Ce papier, s’il fût tombé entre les mains de M. d’Argenson, eût été l’arrêt de mort de M. de Silly. Restait maintenant à lui faire savoir que ce papier était anéanti. « Dieu y pourvoira, » se disait Mlle de Launay.

Elle resta au secret sept à huit jours, au bout desquels le gouverneur lui fit une visite, et l’ayant trouvée assez gaie, il lui raconta plusieurs anecdotes de son royaume et finit par lui prêter quelques romans dépareillés de Mlle de Scudéry. C’étaient des romans sans fin, que l’on eût dit composés tout exprès pour les habitants de la Bastille. Elles sont très longues ces premières heures de la prison, mais l’on s’y fait peu à peu ; bientôt le prisonnier s’habitue à ces bruits si divers ; il reconnaît la garde montante et la garde descendante ; il sait quand arrive un nouveau prisonnier ; il sait quand il s’en va. La nuit, si quelqu’un meurt, les gardiens ont beau faire, on entend le bruit de son cercueil. C’est aussi une grande occupation de lire sur la muraille, écrits au charbon, les noms de tant de malheureux qui ont vécu sous ces voûtes funèbres. Sur une de ces murailles avaient été charbonnés, naguère, par une main habile et fluette, et cependant énergique autant qu’une main guerrière, les premiers chants de la Henriade, et le jeune Arouet, lorsque, au sortir de la Bastille, il fut présenté à M. le régent qui lui promettait sa protection :

— J’accepterai, lui dit-il, tous les bienfaits de Votre Altesse Royale, seulement je la dispense de mon logement.

Quand tous les conspirateurs furent arrêtés, alors leur procès commença. Tous les huit jours, M. d’Argenson et M. Leblanc, chargés des interrogatoires, arrivaient accompagnés de l’abbé Dubois. On eût cru voir Minos, Éaque et Rhadamante, les trois juges des sombres bords. Ce qu’ils faisaient, ce qu’ils disaient, les prisonniers n’en savaient rien, et cependant il en transpirait toujours quelque chose. Une grande inquiétude pour la prisonnière, c’était de paraître aux yeux de ces messieurs, quand son heure serait venue, en cornette blanche, en linge blanc, et ce fut sa grande occupation de blanchir ce peu de linge. Aussi bien, grande fut sa joie en recevant toutes ses nippes que lui envoyait un ami du dehors, l’abbé de Chaulieu, le poète. On l’avait épargné, on l’avait oublié ; mais lui, il s’était souvenu, et il avait envoyé à la Bastille même un pot de rouge. Ah ! que ce brin de rouge fut le bienvenu ! tant la dame avait peur de pâlir sous les regards de M. d’Argenson.

Il la fit donc comparaître au bout de trois mois :

— Otez votre gant, dit-il, et levez la main.

Elle avait la main belle et la leva volontiers, jurant de dire toute la vérité, et se promettant bien de n’en pas trop dire. Alors commença l’interrogatoire. On voulait savoir pourquoi elle veillait si tard au chevet de Mme la duchesse du Maine. Elle répondit que c’était pour l’endormir.

— Pourquoi avait-on trouvé tant de livres dans sa chambre ?

Elle répondit que c’était parce qu’elle aimait la lecture.

— Et pourquoi tant de papier déchiré ?

C’étaient des bagatelles qu’elle avait composées et dont elle ne se souciait plus.

Puis elle fut reconduite à son séquestre, et, quelque peu rassurée, elle trouva que son état était assez doux, à tout prendre. Elle était prisonnière, il est vrai, mais elle était loin des caprices, des violences et des volontés de sa douce maîtresse ; elle avait brisé le joug des petites voix qui faisaient le tourment de sa vie ; elle avait fait de sa servante une amie, et pour compagne elle avait une jolie chatte que le gouverneur lui avait donnée étant petite, et qui avait fait bien des petits. Puis, le soir venu, elle n’était pas forcée à jouer la comédie, à manier des cartes, et elle se couchait quand elle voulait dormir.

* * * * *

Cette conspiration de Cellamare, qui eût fait tomber plus d’une tête sous la hache inexorable du cardinal de Richelieu, devint bientôt, entre les mains bienveillantes de M. le régent, une entreprise assez ridicule, et plutôt faite pour amuser les oisifs que pour occuper les hommes d’État. M. le régent se contenta du nouvel abaissement imposé aux princes légitimés, et quand on lui rapportait les vociférations de Mme la duchesse du Maine, il en riait volontiers, acceptant les douleurs de la princesse en dédommagement des humiliations qu’elle lui avait fait subir dans le salon de Mme de Maintenon.

Puis, dans ce plaisant pays de France, on n’est pas fâché de changer chaque matin de héros et d’aventure ; au bout de trois mois, quiconque eût parlé des conspirateurs dans un salon de Paris, eût été regardé comme un sot ; si bien que, même à la Bastille, le juge instructeur avait fini par ne plus interroger les prisonniers que pour la forme. On leur laissait déjà toutes sortes de libertés inaccoutumées en ce lieu de plaisance : ils se promenaient chaque jour au-dessus des tours, et leurs amis qui passaient dans le faubourg leur disaient bonjour du geste et du regard. Un peu plus tard, ces prisonniers, si nombreux d’abord, furent relâchés l’un après l’autre : aujourd’hui M. de Malézieu le fils, M. Bargeton le lendemain ; plus tard encore, elle se rappelait qu’il y avait déjà six mois on était venu chercher M. de Silly, et que l’ingrat était parti oubliant de prendre congé de cette humble amie, et ne se doutant pas que peut-être elle avait sauvé sa tête en brûlant la pièce la plus compromettante du procès.

Que vous dirais-je ? Après tant d’angoisses et d’inquiétudes, la prisonnière resta seule à la Bastille, et ne comprenant guère comment la moins coupable était détenue, à l’heure où l’indulgence et le pardon s’étaient étendus sur tous ses complices. C’est une chose étrange et pourtant vraie : aussitôt que le danger a disparu dans une affaire d’État, la captivité devient insupportable. Autant le prisonnier mettait de zèle et d’ardeur à sauver sa vie, autant il reste inerte à présent qu’il se demande quand finira sa captivité. Il en est à regretter même les heures pénibles de l’interrogatoire, et l’aspect du juge, et les bruits du dehors, toujours pleins de menaces sanglantes. Un prisonnier qui n’est que cela, n’est plus rien, même à la Bastille. On l’oublie, on le néglige, et si Mlle de Launay n’eût pas rencontré parmi ses gardiens le chevalier de Maison-Rouge pour la plaindre et pour le lui dire, elle eût été bien malheureuse.

Mais le chevalier de Maison-Rouge était si tendre et si bon, avec tant de probité, tant d’honneur, tant de petites recherches pour distraire un peu sa captive ; il oubliait si souvent de fermer la porte à double tour ; il avait chaque matin un nouveau livre à lui prêter, non pas les vieux romans poudreux de la Bastille, mais le livre à la mode ou la comédie à peine éclose. Dans ses jours de sortie, il s’en allait par la ville, en quête des moindres anecdotes et de tous les bruits qui se débitent dans les ruelles galantes de la place Royale au faubourg Saint-Germain. Puis, tout ce qu’il avait appris, il le racontait avec mille grâces, ajoutant ce qui pouvait plaire, et retranchant tout le reste. Ainsi chaque jour ajoutait aux petits bonheurs que le bon lieutenant apportait dans cette prison, très étonnée et scandalisée, on pourrait le dire, de toutes ces joies.

Il y eut un jour où le lieutenant de Maison-Rouge, oublieux de toute espèce de discipline, s’en vint présenter à Mlle de Launay les hommages d’un prisonnier logé dans la tour de la Liberté, ainsi nommée par une aimable ironie à laquelle tous les porte-clefs ajoutaient les bons mots de leur façon. Ce prisonnier était un beau jeune homme, à la fleur de l’âge, un coq-plumet de la jeune cour, M. le duc de Richelieu lui-même. Il s’était plongé, comme un étourdi et pour le vain plaisir d’une nouveauté qui lui semblait piquante, dans la conspiration de Cellamare, et peu s’en fallut qu’il ne payât son étourderie un peu cher. Mais le moyen de livrer au bourreau le dernier héritier du cardinal de Richelieu ? Il était déjà le bienvenu du jeune roi ; il était l’ornement de la cour ; ses bons mots, ses exploits, sa jeunesse enfin, tout parlait en sa faveur.

Mais la Bastille lui était insupportable, et quand il apprit par le chevalier de Maison-Rouge que la confidente de Mme la duchesse du Maine était logée à la Bertandière, une tour qui faisait face à la Liberté, M. de Richelieu n’eut pas de cesse et de fin qu’on n’eût enlevé les clôtures de l’une et de l’autre fenêtre, et le voilà qui se met à chanter à haute voix, mieux que n’eût fait le fameux Lambert ou le célèbre Cocherot de l’Opéra, l’opéra d’Iphigénie. Il chantait le rôle d’Oreste, et Mlle de Launay fut bientôt Iphigénie. On n’avait rien entendu de pareil depuis le roi Louis XI. Les plus anciens détenus, ceux qui étaient au secret depuis vingt ans, se demandaient s’ils n’étaient pas le jouet d’un songe. A h ! les malheureux ! c’était la première et la dernière chanson qu’ils devaient entendre avant de mourir.

On touchait à l’automne, et les brouillards plus épais tombaient du haut des tours, lorsque M. de Richelieu quitta la Bastille en grand triomphe. Une des filles de M. le régent s’était jetée aux pieds de son père en demandant la grâce du jeune homme, et le régent s’était laissé fléchir. Le départ de ce joyeux voisin fut encore un ennui pour Mlle de Launay, et plus attristée à mesure que l’hiver était plus proche et la solitude plus profonde, elle écrivit à M. Leblanc le billet suivant :


« MONSEIGNEUR,

« Ce n’est ni l’impatience ni l’ennui qui me forcent à vous importuner. Ce qui m’y détermine est la juste appréhension qu’une personne aussi obscure que moi ne soit totalement oubliée. Cette crainte est d’autant mieux fondée, qu’il est peu vraisemblable que les motifs de ma détention en rappellent le souvenir ; je me flatte qu’ils sont aussi peu remarquables que ma personne. Et, dans cette opinion, j’ai trouvé quelque espèce de nécessité de vous remettre en mémoire que j’ai été amenée à la Bastille à la fin de l’année 1718, et que j’y suis encore. Quand je saurai, Monseigneur, que vous vous en souvenez, je me reposerai du reste sur votre équité et sur votre humeur bienfaisante, contente, en quelque état que je sois, d’obéir aux lois qu’on m’impose et de révérer le pouvoir souverain par une soumission volontaire à ses ordres. »


Sa lettre écrite, elle attendit sa délivrance, ou tout au moins l’espérance d’être délivrée. Hélas ! rien ne vint, que l’hiver sombre et menaçant. La prisonnière était à bout de courage. Un temps vient où les heures comptent pour des années ; la rêverie est impossible ; on ne peut plus lire, on ne dort plus ; chaque journée est un long supplice, et pourtant la captivité de la jeune lectrice était un plaisir, comparée au séjour de la duchesse du Maine dans la citadelle où elle était enfermée. Elle était seule, et complètement ignorante du sort de tous les siens ; pas une distraction, pas une lettre, et cette aimable princesse, heureuse de toutes les choses de l’esprit, en était réduite à supplier M. Leblanc à peu près dans les termes que Mlle de Launay employait pour elle-même. Si bien que lorsque la duchesse du Maine fut rendue à la liberté, et qu’il lui fut permis de revenir dans sa maison de Sceaux, sa captivité ne pouvait pas se prolonger davantage. D’abord elle se trouva bien isolée en ces lieux privés de leur ancienne splendeur. La disgrâce est contagieuse, et de tous ces courtisans empressés à leur plaire il vint un bien petit nombre. Ah ! désormais, plus de fêtes, de comédies, de belles nuits enjouées, aux sons des musiques.

Ils avaient payé leur liberté assez cher ; M. le régent, qui n’était pas sans pitié, mais qui ne voulait pas être exposé aux récriminations violentes de ses ennemis, comme il n’avait pu rien tirer des principaux complices de la conspiration et que Mlle de Launay, qui la savait d’un bout à l’autre en sa qualité de secrétaire intime de la princesse, absolument se refusait à parler, M. le régent avait exigé de la principale accusée un aveu complet de son crime, et, de guerre lasse, elle avait signé tout ce qu’on voulait. Ainsi la princesse y laissa beaucoup de sa considération, et le prince, un peu de son propre honneur. Il en avait conservé un si grand ressentiment, qu’il refusa longtemps de rentrer dans sa maison de Sceaux. Tous ces aveux retombaient sur Mlle de Launay, que M. Leblanc resserrait toujours davantage. Il voulait obtenir de la confidente un aveu auquel s’était soumise la maîtresse, et il s’indignait qu’une servante eût plus de courage et d’honneur que toutes ces dames et tous ces gentilshommes, trop pressés de racheter leur liberté par des lâchetés misérables.

Mais pendant que le public, bon juge en toutes les choses honnêtes, condamnait hautement la conduite de ces conspirateurs si peu constants avec eux-mêmes, tous les regards et, disons-le, tous les respects se tournaient du côté de la captive. « Ah ! disait-on, en voilà une au moins qui ne cède pas aux menaces, et qui maintient ce qu’elle a dit tout d’abord. » Telle est la toute-puissance des louanges populaires, elles franchissent les fossés les plus profonds, elles pénètrent dans les plus hautes citadelles. Mlle de Launay, dans sa solitude, avait comme un pressentiment de l’admiration dont elle était l’objet légitime ; elle en était tout encouragée à résister à la violence. Aussi, ni les menaces d’une captivité sans fin, ni l’espérance d’une délivrance prochaine, ni les peines et les infirmités de la prison, qui finit presque toujours par dompter les volontés les plus fermes, ne vinrent à bout de ce grand courage, et la prisonnière fut plus forte que ses geôliers.

Au bout de six mois encore de cette courageuse résistance, elle vit s’ouvrir les portes de la Bastille, et toute contente, et toute joyeuse, elle prit le chemin de Sceaux dans la voiture publique. Autant elle était entrée en grande cérémonie à la Bastille, accusée et complice d’un crime d’État, autant, à cette heure, elle était une simple bourgeoise, et l’on n’eût jamais dit, à la voir, quel grand rôle elle avait joué dans cette illustre tragédie, où les têtes les plus hautes avaient couru un vrai péril. Comme elle respirait en ce moment l’air pur de la liberté ! Quel bonheur de retrouver la causerie et les visages de tous les jours dans le véhicule de tout le monde ! A chaque tour de la roue indolente, elle se demandait : « Que dira ma princesse, et comment donc en serai-je reçue ? » Elle arrive enfin ; la porte est ouverte ; elle entre. On lui dit que Mme la princesse du Maine se promène dans ses jardins. Elle y court. La dame était en calèche, à demi couchée, et voyant venir cette confidente si fidèle, la seule qui n’eût pas trahi son secret :

— Ah ! dit-elle, vous voilà, j’en suis bien aise !

Et voilà tout ce qu’elle en eut. Pas d’autre explication, pas de récompense, à peine un sourire. Elle reprit le lendemain son humble service, à lire, à veiller, à jouer avec Son Altesse, et peu s’en fallut qu’elle ne regrettât le calme et la paix de sa prison. Ces grands seigneurs d’autrefois, ces fils des dieux, s’imaginaient que les petites gens étaient trop heureux de les servir et trouvaient leur récompense dans leur dévouement même. Elle avait rapporté de la Bastille du linge et des robes en méchant état, sa princesse ne songea point à remplacer ces nippes usées dans la prison. Désormais Mlle de Launay comprit qu’elle ne devait rien attendre que d’elle-même, et, bien décidée à sortir de cette captivité déguisée, elle s’en fut visiter ses amis de Paris, et entre autres M. de Chaulieu, qui logeait au Temple, et M. Dacier, qui habitait dans un des galetas du Louvre. Hélas ! l’aimable poète, ami des doctes sœurs, M. de Chaulieu, dont les douces chansons avaient été le charme et la gaieté de tout un monde évanoui, Mlle de Launay rencontra son cercueil, comme on le portait dans les caveaux des anciens chevaliers du Temple.

Quand elle eut prié pour M. de Chaulieu, ce fidèle ami de sa jeunesse, qui lui était resté fidèle même aux heures sombres de la Bastille, elle s’en fut chez M. Dacier... Il avait perdu dans l’intervalle l’illustre et vaillante épouse dont le nom est resté parmi les gloires suprêmes du siècle agonisant de Louis XIV, Mme Dacier ! un éloquent et rare esprit, ami des chefs-d’œuvre, interprète fidèle de l’antiquité. Fille d’Homère, elle avait traduit de la plus digne façon l’Iliade et l’Odyssée, et sa traduction sans rivale n’a pas été dépassée. Elle à traduit des Latins, Plaute et Térence, et si M. Dacier a mis son nom à la traduction d’Horace, il y fut grandement aidé par cette compagne active de ses travaux.

Malgré sa douleur profonde, et tout pénétré de la perte irréparable qu’il avait faite, il advint que M. Dacier trouva dans Mlle de Launay tant de grâce et de bel esprit, et je ne sais quoi de si voisin de la femme qu’il avait perdue, qu’il envoya M. de Valincourt, leur ami commun, demander à cette fille parfaite, c’est ainsi qu’il l’appelait, l’honneur de son alliance. Il appartenait aux deux Académies ; il était célèbre et fort riche et jeune encore ; et Mlle de Launay, que la prison avait faite sérieuse, à qui le malheur avait enseigné la prudence et la résignation, accepta la main qui lui était offerte. Elle mit cependant une condition à ce mariage, à savoir le consentement de Mme la duchesse du Maine, espérant que la princesse n’y trouverait aucun obstacle. Elle comptait qu’elle ne serait pas refusée, elle comptait mal.

A la première ouverture qu’on lui fit de ce mariage, la princesse, hors d’elle-même, se récrie ; elle ne saurait se passer, disait-elle, des soins et des services de sa lectrice et de sa confidente ; elle ne veut pas que son secret transpira au dehors ; elle promet, du reste, de s’occuper de sa fortune. En vain M. de Valincourt et les amis de Mlle de Launay représentèrent à cette fille des rois le nom de M. Dacier, son illustration, sa fortune et le bien qu’il pouvait faire à sa nouvelle épouse, ajoutant que pareille occasion ne serait pas facile à retrouver, elle n’en fut que plus décidée à ne rien entendre, et le mariage fut rompu.

Cependant M. le duc du Maine, après avoir résisté de toutes ses forces au tyran de sa vie, avait fini par rentrer dans sa maison de Sceaux. Là, il menait une vie austère et retirée, appelant la prière à son aide, et trouvant une grande force à se souvenir des leçons de Mme de Maintenon et des pieux exemples de Louis XIV. Ce prince infortuné, dont l’enfance et la jeunesse s’étaient passées dans une abondance infinie et une prospérité de toute chose voisine des fables, quand il eut passé par toutes ces épreuves d’une humiliation sans cesse et sans fin, se vit frapper d’un mal sans remède et grandissant chaque jour. Une lèpre, horrible à voir, s’étendit peu à peu sur son visage, et bientôt il fut impossible de le contempler sans dégoût. Plus il se sentait frappé, plus il s’enfonçait dans l’ombre et dans la solitude, et, cette fois encore, Mlle de Launay, courageuse entre toutes, se fit la gardienne et la consolatrice de ce malheureux prince. Elle pleurait avec lui, elle priait avec lui ; elle écoutait sa plainte, et parfois elle le ramenait au souvenir de ses beaux jours, quand le palais de Versailles resplendissait de toutes ses grandeurs.

Que vous dirai-je ? Il avait, tout malheureux qu’il était, conservé un cœur tendre et reconnaissant, et quand il se vit voisin de sa dernière heure, il déclara qu’il voulait établir Mlle de Launay avant de mourir. Mais M. Dacier était mort sur l’entrefaite, et M. de Silly, qui parfois semblait regretter sa conduite passée, avait laissé dans le cœur de la délaissée un si cruel souvenir, que son nom seu l était pour elle une épouvante. Enfin, quand M. le duc du Maine eut bien cherché une récompense à sa garde-malade, il jeta les yeux sur un officier de sa maison, un honnête homme, d’un esprit médiocre et d’une humble fortune ; il avait passé cinquante ans, et toujours vécu de son épée ; une petite ferme à Gonesse, la patrie du bon pain, une maison assez jolie, un troupeau de moutons, un grand amour pour la vie des champs, un esprit paisible, il avait tout ce qui fait le bonhomme, et pas d’autre ambition que d’être enfin le capitaine et maréchal de camp aux gardes suisses d’une compagnie dont il était depuis longtemps le lieutenant.

Et si lasse était Mlle de Launay de tant d’émotions et de révolutions dans cette petite cour, qu’elle accepta volontiers la main de ce brave homme, en se chargeant de demander, pour sa dot, ce brevet de capitaine dont il faisait les fonctions depuis tantôt deux années. Cette fois encore, il fallut s’attaquer à la duchesse du Maine, implorer sa bonne grâce, et lui faire accepter les propositions de ce vieil officier, très sage et très prudent, qui voulait bien se marier, mais à condition qu’au préalable on le bombarderait au grade objet de son envie. A la fin, et comme aussi le duc du Maine l’exigeait, la princesse accepta cette alliance ; elle consentit, et le duc du Maine, ayant obtenu le brevet du baron de Staal, donna à la mariée une belle tabatière, une belle robe et sa main à baiser. M. de Staal, en revanche, offrit au maître de Sceaux un agneau de sa bergerie.

A la fin les voilà mariés et retirés bientôt dans leur maison des environs de Paris. Sous ces modestes ombrages, dans ces prairies dont la limite était bien étroite, à côté de ce mari qui ne savait que raconter les petites guerres qu’il avait faites et les petits événements dont il avait été le témoin, Mme de Launay, calme et résignée, écrivit les Mémoires de sa vie. Elle eut grand soin, dans cette tâche assez dangereuse, de n’en montrer que les beaux côtés ; elle voulait paraître aimable, afin de laisser d’elle-même et de son passage ici-bas un bon souvenir. Cependant nous avons retrouvé un portrait qu’elle avait écrit de sa main, et qui la montre à peu près telle qu’elle était, l’heure n’étant pas venue encore où l’on arriverait à écrire en toutes lettres et sans y rien omettre, non pas même la honte et le mépris, ses propres confessions. On ne lira pas sans intérêt les deux pages que voici :

« Mlle de Launay est de moyenne taille, assez maigre, et désagréable au premier abord. Son caractère et son esprit sont comme sa figure ; il n’y a rien de travers, mais aucun agrément. Sa mauvaise fortune a beaucoup contribué à la faire valoir. La prévention où l’on est que les gens dépourvus de naissance et de bien ont manqué d’éducation fait qu’on leur sait gré du peu qu’ils valent ; elle en a pourtant eu une excellente, et justement elle en a tiré ce qu’elle a de bon, les principes de vertu, les sentiments élevés, et les droits sentiers d’une conduite exacte que l’habitude à les suivre lui a rendus faciles et naturels.

« Sa folie a toujours été de vouloir dominer par la logique et la raison ; et, comme les femmes qui se sentent serrées dans leur corps s’imaginent être de belle taille, sa raison l’ayant incommodée, elle a cru en avoir beaucoup. Toutefois elle n’a jamais pu surmonter la vivacité de son humeur, ni l’assujettir du moins à quelque apparence d’égalité, ce qui souvent l’a rendue désagréable à ses maîtres, à charge dans la société, et tout à fait insupportable aux gens de sa dépendance. Heureusement la fortune ne l’a pas mise en état d’en envelopper plusieurs dans cette disgrâce. Avec tous ces défauts, elle n’a pas laissé que d’acquérir une véritable réputation, qu’elle doit uniquement à deux occasions fortuites : l’une a mis au jour ce qu’elle pouvait avoir d’esprit, et l’autre a fait remarquer en elle de la discrétion et quelque fermeté. Ces événements, ayant été fort connus, l’ont fait connaître elle-même, malgré l’obscurité où sa condition l’avait placée, et lui ont attiré une considération au-dessus de son état. Elle a tâché de n’en être pas plus vaine ; mais déjà la satisfaction qu’elle a de se croire exempte de vanité en est une.

« Elle a rempli sa vie d’occupations sérieuses, plutôt pour fortifier sa raison que pour orner son esprit, dont elle fait bon marché. Aucune opinion ne se présente à son esprit avec assez de clarté pour qu’elle s’y affectionne, et ne soit aussi prête à la rejeter qu’à la recevoir ; ce qui fait qu’elle ne disputa guère, si ce n’est par humeur. Elle a beaucoup lu, et ne sait pourtant que ce qu’il faut pour entendre ce qu’on dit sur quelque matière que ce soit, et ne rien dire de mal à propos. Elle a recherché avec soin la connaissance de ses devoirs et les a respectés aux dépens de ses goûts. Elle s’est autorisée du peu de conplaisance qu’elle a pour elle-même à n’en avoir pour personne ; en quoi elle suit son naturel inflexible, que sa situation a plié sans lui faire perdre son ressort.

« L’amour de la liberté est sa passion dominante, passion très malheureuse en elle, qui a passé la plus grande partie de sa vie dans la servitude ; aussi son état lui a-t-il toujours été insupportable, malgré les agréments inespérés qu’elle a pu trouver.

« Elle a toujours été fort sensible à l’amitié, cependant plus touchée du mérite et de la vertu de ses amis que de leurs sentiments pour elle ; indulgente quand ils ne font que lui manquer, pourvu qu’ils ne se manquent pas à eux-mêmes. »

Certes, le portrait n’est pas flatté, mais il est simple et vrai ; il nous montre en tout son jour cette personne adroite et droite qui s’est trouvée mêlée à de grands événements qu’elle a dominés de la hauteur de son courage et de la sagacité de son esprit. Par un bonheur inespéré, le succès de la vie et des Mémoires de Mme de Staal et le renom de bel esprit qu’elle a laissé l’ont fait confondre, à cinquante ans de distance, avec un des plus grands génies du commencement de l’empire, Mme la baronne de Staël, l’illustre auteur de Corinne et des Considérations sur la Révolution française. Heureuse confusion ; elle ne saurait attenter à la gloire de Mme de Staël ; elle jette une clarté très grande et très heureuse sur le souvenir de Mme de Staal, qui s’en va s’amoindrissant et s’effaçant toujours.