Contes/Le Mal de vivre

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Le Roman du LièvreMercure de France (p. 244-249).
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LE MAL DE VIVRE


Un poète qui se nommait Laurent Laurini avait le mal de vivre. C’est un mal horrible et qui fait que celui qui l’a ne peut voir les hommes, les animaux et les choses, sans horriblement souffrir. Puis c’est encore de grands scrupules qui empoisonnent le cœur.

Le poète quitta la ville où il demeurait. Il alla dans la campagne regarder les arbres, les blés, les eaux ; écouter les cailles qui chantent comme des sources, les retombements des métiers des tisserands et les fils du télégraphe qui bourdonnent. Ces choses et ces bruits l’attristaient.

Les plus douces pensées lui étaient amères. Et quand, pour échapper à son affreuse maladie, il avait cueilli quelque jolie fleur, il pleurait de l’avoir cueillie.

Il arriva dans un village, par une soirée douce qui avait le parfum des poires. C’était un beau village, comme ceux qu’il avait souvent décrits dans ses livres. Il y avait une place municipale, une église, un cimetière, des jardins, un forgeron et une auberge noire d’où sortait une bleue fumée et où brillaient des verres. Il y avait une rivière qui serpentait sous des noisetiers sauvages.

Le poète malade s’était assis tristement sur une pierre. Il songeait au supplice qu’il endurait, à sa mère pleurant son absence, aux femmes qui l’avaient trompé, et il regrettait le temps de sa première communion.

— Mon cœur, pensait-il, mon triste cœur ne peut changer.

Soudain, il vit auprès de lui une jeune paysanne ramenant des oies sous les étoiles. Elle lui dit :

— Pourquoi pleures-tu ?

Il répondit :

— Mon âme, en tombant sur la Terre, s’est fait mal. Je ne peux pas guérir, car mon cœur me pèse trop.

— Veux-tu le mien ? dit-elle. Il est léger. Moi je prendrai le tien et le porterai facilement. Ne suis-je pas habituée aux fardeaux ?

Il lui donna son cœur et prit le sien. Et aussitôt ils sourirent et s’en furent la main dans la main, par les sentiers.

Les oies allaient devant eux comme des morceaux de lune.



Elle lui disait :

— Je sais que tu es savant et que je ne peux pas savoir ce que tu sais. Mais je sais que je t’aime. Tu viens d’ailleurs, et tu as dû naître dans un joli berceau comme celui que je vis un jour sur une charrette. Il était pour des riches. Ta mère doit bien parler. Je t’aime. Tu as dû coucher avec des femmes qui ont la figure très blanche, et tu dois me trouver laide et noire. Moi, je ne suis pas née dans un joli berceau. Je suis née aux champs, au moment que l’on moissonne, dans le blé. On m’a dit cela, et que ma mère et moi et un petit agneau qu’une brebis avait mis bas le même jour, on nous mit sur un âne jusqu’à la maison. Les riches ont des chevaux.

Il lui disait :

— Je sais que tu es simple et que je ne peux pas être comme toi. Mais je sais que je t’aime. Tu es d’ici, et on a dû te bercer dans un panier posé sur une chaise noire, comme celui que j’ai vu dans une image. Je t’aime. Ta mère doit filer le lin. Tu as dû danser sous les arbres avec des garçons beaux et forts et qui rient. Tu dois me trouver malade et triste. Moi je ne suis pas né aux champs au moment que l’on moissonne. Nous sommes nés dans une belle chambre, moi et une petite sœur jumelle qui mourut aussitôt. Ma mère fut malade. Les pauvres ont la santé.

Et alors, dans le lit où ils couchaient ensemble, ils s’embrassaient plus fortement.

Elle lui disait :

— J’ai ton cœur.

Il lui disait :

— J’ai ton cœur.



Ils eurent un joli petit garçon.

Et le poète, qui sentait que son mal de vivre avait fui, dit à sa femme :

— Ma mère ne sait pas ce que je suis devenu. Mon cœur se tord à cette pensée. Laisse-moi, amie, aller jusqu’à la ville, faire savoir que je suis heureux et que j’ai un fils.

Elle lui sourit, sachant qu’elle gardait son cœur, et elle lui dit :

— Va.

Et il repartit par les chemins par où il était arrivé.

Il fut bientôt aux portes de la ville, devant une habitation magnifique où l’on entendait rire et parler parce que l’on y donnait une fête où les pauvres n’étaient pas conviés. Le poète reconnut la demeure d’un de ses anciens amis, un artiste opulent et célèbre. Il s’arrêta pour écouter les conversations, devant la grille du parc d’où l’on apercevait des jets d’eau et des statues. Une femme, dont il reconnut la voix, qui était belle et qui, jadis, avait déchiré son cœur d’adolescent, disait :

— Vous souvenez-vous du grand poète Laurent Laurini ?… On dit qu’il s’est mésallié, qu’il a épousé une vachère…



Les larmes lui vinrent aux yeux et il continua son chemin, par les rues de la ville, jusqu’à sa maison natale. Les pavés répondaient doucement à la parole de ses pas fatigués. Il poussa la porte, entra. Et sa chienne douce, fidèle et ancienne, accourut vers lui en boitant, jappa de joie et lui lécha la main. Il vit que, depuis son départ, la pauvre bête avait dû avoir quelque attaque de paralysie, parce que les chagrins et le temps prennent aussi le corps des animaux.

Laurent Laurini monta l’escalier et, près de la rampe, il fut ému, voyant la vieille chatte tourner sur elle-même, faire le gros dos, lever la queue, et se frotter aux marches. Sur le palier sonna l’horloge reconnaissante.

Il entra dans sa chambre, doucement. Il vit sa mère agenouillée et priant. Elle disait :

— Mon Dieu, faites que mon fils vive. Mon Dieu, il souffrait tant… Où est-il ? Pardonnez-moi de l’avoir fait naître. Pardonnez-lui de me faire mourir.

Mais lui, agenouillé déjà près d’elle, mettait ses jeunes lèvres aux pauvres cheveux gris, disait :

— Viens avec moi. Je suis guéri. Je sais une campagne où sont des arbres, des blés, des eaux, où chantent les cailles, où rebondissent les métiers des tisserands, où bourdonnent les fils du télégraphe, où une pauvresse possède mon cœur et où joue ton petit-fils.