Contes/Le Paradis des bêtes

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Le Roman du LièvreMercure de France (p. 270-272).

LE PARADIS DES BÊTES


Un pauvre cheval vieux, attelé à un coupé, sommeillait, par un minuit pluvieux, devant la porte d’un restaurant borgne où riaient des femmes et des jeunes gens.

Et la pauvre rosse plate, la tête tombante, les jambes faibles, triste à faire mourir, attendait là que le bon plaisir des débauchés lui permît de regagner enfin sa misérable écurie puante.

Dans son demi-sommeil, le cheval entendait les grossièretés de ces hommes et de ces femmes. Il s’y était péniblement habitué, dès longtemps. Il comprenait, avec sa pauvre cervelle, qu’il n’y a pas de différence entre le cri toujours le même de la roue qui tourne et le cri de la prostituée.

Et ce soir-là, vaguement, il rêvait à un petit poulain qu’il avait été, à une pelouse où il gambadait, tout rose, dans l’herbe verte, avec sa mère qui l’embuait.

Tout à coup, il tomba roide-mort sur le pavé gluant.

Il arriva à la porte du ciel. Un grand savant qui attendait que saint Pierre vînt lui ouvrir dit au cheval :

— Que viens-tu faire ici ? Tu n’as pas le droit d’entrer au ciel. Moi, j’en ai le droit, parce que je suis né d’une femme.

Et la pauvre rosse lui répondit :

— Ma mère était une douce jument. Elle est morte, vieille et sucée par des sangsues. Je viens demander au Bon Dieu si elle est ici.

Alors la porte du Ciel s’ouvrit à deux battants et le Paradis des animaux apparut.

Et le vieux cheval reconnut sa mère qui le reconnut.

Elle lui fit honneur en hennissant. Et, quand ils furent tous deux en la grande prairie divine, le cheval eut une grande joie en reconnaissant ses anciens compagnons de misère et les voyant à jamais heureux.

Il y avait ceux qui traînèrent des pierres en glissant sur les pavés des villes, qui fuirent roués de coups et s’affaissèrent avec le poids des chariots sur eux ; il y avait ceux qui, les yeux bandés, tournèrent, dix heures par jour, le manège des chevaux de bois ; les juments qui, dans les courses de taureaux, passèrent devant les jeunes filles qui regardaient, roses de joie, les instestins de ces bêtes douloureuses balayer le sable chaud de l’arène. Il y en avait d’autres et d’autres.

Et tous paissaient éternellement dans la grande plaine de la divinité tranquille.

D’ailleurs les autres animaux étaient heureux aussi.

Les chats, mystérieux et délicats, n’obéissant plus même au Bon Dieu, qui en souriait, s’amusaient d’un bout de ficelle, qu’ils remuaient, d’une patte légère, avec le sentiment d’une importance qu’ils ne veulent pas expliquer.

Les chiennes, ces si bonnes mères, passaient leur temps à allaiter leurs mignons petits. Les poissons nageaient sans craindre le pêcheur ; l’oiseau volait sans redouter le chasseur. Et tout était ainsi.

Il n’y avait pas d’homme dans ce Paradis.