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Contes/Les Deux grandes actrices

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Le Roman du LièvreMercure de France (p. 262-264).

LES DEUX GRANDES ACTRICES


Je voudrais trouver des mots nouveaux pour dépeindre la douceur d’une petite prostituée que nous rencontrâmes, un soir, au milieu d’une grande place à peu près déserte. Cette petite prostituée avait de pauvres souliers trop grands qui prenaient l’eau, une ombrelle recouverte comme un parapluie, et un petit canotier de paille dans la coiffe duquel devait être écrit : Dernière mode.

Elle avait une petite voix souffreteuse et elle était intelligente. Elle sortait, comme on dit, d’une pleurésie. Du reste, elle avait l’air aussi délicat moralement que physiquement.

Je la rencontrai plusieurs fois, après dix heures, fatiguée d’avoir cherché, souvent en vain, quelque premier venu.

Elle se mettait sur un banc, dans l’ombre, à mes côtés et reposait sur moi sa pauvre tête pâle.

Je sentais qu’elle éprouvait à cela la petite consolation d’un pauvre animal qui ne se sent plus maltraité. Et une immense pitié me prenait pour cette amie. Je sentais qu’elle considérait son métier comme une tâche importante, mais ingrate. Elle attendait ainsi, longtemps, le train d’une banlieue où elle habitait.

Un soir, elle me demanda la permission de m’accompagner un bout de chemin.

Nous arrivâmes sur une grande place illuminée où il y avait un grand théâtre. Sur l’un des piliers de ce monument, il y avait une affiche brillante et dorée. Elle représentait Sarah Bernhardt, dans le costume de la Tosca, je crois, avec une robe raide et riche et une palme à la main. Et je songeais à ce que l’on m’avait raconté sur cette femme célèbre, ses caprices obéis, ses dépenses, son tombeau, son orgueil.

Et je sentis que la pauvre petite misérable tressaillait à mon côté. Elle voyait cette idole barbare se dresser et rejeter, inconsciemment, sur elle, l’éclaboussure de ses doreries.

Et j’eus envie de crier de douleur devant cette confrontation. Et je me disais :

— Toutes deux, elles sont nées d’une femme. L’une tient une palme, et l’autre un vieux parapluie si lamentable qu’elle n’a pas osé l’ouvrir devant moi.

L’une traîne à ses pieds une foule admirative et l’autre traîne des loques de cuir. L’une vend sa douleur au poids de l’or et pas un sanglot ne sort de sa bouche qui ne soit retentissant comme une fortune. Pas un sanglot de l’autre n’est écouté.

Et quelque chose cria en moi :

— Celle-ci est une actrice humaine. On l’applaudit parce qu’elle est à la mesure des gens qui l’écoutent. Et ceux-là ont besoin du mensonge sur lequel on bâtit le plus beau des rôles.

Mais l’autre, l’autre est une actrice de Dieu. Elle joue un rôle si grand et si douloureux qu’elle n’a pas trouvé un homme qui la comprît et qui fût assez riche pour la payer.

Et jamais la grande comédienne n’a atteint, dans la plus belle de ses représentations, ce génie vrai de la douleur qui faisait s’incliner sur moi le front de la petite prostituée.