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Contes (Louÿs)/2

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Slatkine reprints (p. 53-63).











DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT




arcas
Jeune fille aux yeux noirs…

melitta
Ne me touche pas !

arcas
Non certes ; je reste loin, tu le vois, sœur d’Aphrodite, jeune fille aux cheveux bouclés comme des grappes de raisins. Je m’arrête sur le bord de la route, et je ne peux plus m’en aller, tu le vois, ni vers ceux qui m’attendent, ni vers ceux que j’ai quittés.

melitta
Va ! va ! tu parles vainement, chevrier sans chèvres, coureur de chemins vagues ! Si tu ne peux plus suivre la route, va-t’en alors à travers champs ; mais n’entre pas dans ma prairie, toi que je ne connais pas ; ou j’appelle !

arcas
Qui donc appellerais-tu dans cette solitude ?

melitta
Les dieux ! qui m’entendront.

arcas
Ah ! petite fille ! Les dieux sont plus loin de toi que je ne suis à présent, et fussent-ils même à tes côtés, ils ne me défendraient pas de te dire que tu es belle, car ils sont fiers de ton visage et ils savent bien que c’est leur chef-d’œuvre.

melitta
Tais-toi, chevrier. Va-t’en. Ma mère m’a défendu d’écouter aucun homme. Je suis ici pour garder mes brebis laineuses et leur faire brouter l’herbe jusqu’au soleil couchant. Je ne dois pas entendre la voix des garçons qui passent sur la route avec le vent du soir et les poussières ailées.

arcas
Pourquoi ?

melitta
Je ne le sais pas. Ma mère le sait pour moi. Il n’y a pas encore treize ans que je suis née sur son lit de feuilles, et je serais bien imprudente si je ne faisais pas tout ce qu’elle veut m’ordonner.

arcas
Tu ne l’as pas comprise, enfant, ta mère si bonne, et si sage, et si belle, et si vénérable. Elle t’a parlé des hommes barbares qui traversent parfois les campagnes, le bouclier sur le bras gauche et l’épée dans la main droite. Ceux-là seraient méchants pour toi, car tu es faible et ils sont forts. Dans les cités qu’ils ont prises pendant les détestables guerres, ils ont tué beaucoup de jeunes vierges presque aussi belles que tu l’es et ils ne t’épargneraient pas s’ils te trouvaient sur leur chemin. Mais moi, quel mal pourrais-je te faire ? Je n’ai que ma peau de mouton sur l’épaule et ma baguette à la main. Regarde-moi. Suis-je donc si terrible ?

melitta
Non, Chevrier. Tes paroles sont douces et je les écouterais longtemps… Mais les plus douces paroles sont perfides, m’a-t-on dit, lorsque la bouche d’un jeune homme les murmure à l’une de nous.

arcas
Me répondras-tu si je te pose une question ?

melitta
Oui.

arcas
À quoi songeais-tu, sous l’olivier noir, lorsque j’ai passé ?

melitta
Je ne veux pas te le dire.

arcas
Je le sais.

melitta
Dis-le-moi.

arcas
Si tu me permets d’approcher. Autrement je resterai muet. Je ne puis te dire cela qu’à l’oreille puisque c’est ton secret et non le mien. Tu veux bien que je m’approche ? que je te prenne la main ?

melitta
À quoi pensais-je ?

arcas
À ta ceinture de noces.

melitta
Oh Oh ! qui t’a répété ?… Ai-je parlé tout haut ? Es-tu dieu, Chevrier, pour lire de si loin dans les yeux des filles ? Ne me regarde pas ainsi ! Ne cherche pas à lire ce que je pense à l’instant…

arcas
Tu songeais à ta ceinture de noces et à l’inconnu qui la dénouerait, avec quelques-unes de ces douces paroles que tu crains autour de toi. Celles-là aussi seront-elles perfides ?

melitta
Je ne les ai jamais entendues…

arcas
Mais tu entends les miennes, et tu vois mes yeux…

melitta
Je ne veux plus les voir…

arcas
Tu les vois dans ton songe.

melitta
Ô chevrier !…

arcas
Quand je te prends la main, pourquoi frissonnes-tu ? Quand mon bras se referme autour de ta poitrine, pourquoi t’inclines-tu ? Pourquoi ta faible tête cherche-t-elle mon épaule ?…

melitta
Ô Chevrier !

arcas
Comment serais-tu ainsi presque nue dans mes bras si je n’étais pas déjà presque ton époux ?

melitta
Mais non, tu ne l’es pas ; laisse-moi, laisse-moi, j’ai peur, va-t’en, je ne te connais pas ; laisse-moi, tes mains me font mal, laisse-moi, je ne te veux pas !

arcas
Pourquoi me parles-tu, petite fille, avec la bouche de ta mère ?

melitta
Non, ce n’est pas elle, c’est moi qui te parle. Je suis sage ; laisse-moi, chevrier. J’aurais honte de faire comme Naïs, ou comme Philyra ou Chloë qui n’attendirent point le jour de leurs nonces pour apprendre les secrets d’Aphrodite et enfanter mystérieusement. Non, non, je ne te céderai pas ! tu peux déchirer ma tunique, je ne te céderai pas, chevrier ! je m’étranglerais plutôt de mes mains.

arcas
Pourquoi encore ? Et que t’ai-je fait ? J’ai touché cette tunique, je ne l’ai pas déchirée. J’ai baisé ta ceinture, je ne l’ai pas dénouée. Eh bien, soit ! je t’abandonne, je te délivre, je te laisse… Va-t’en !… Pourquoi ne t’en vas-tu pas ?

melitta
Laisse-moi pleurer.

arcas
Crois-tu donc que je t’aime assez peu pour te ravir à toi-même ? T’aurais-je ainsi parlé depuis que tu m’entends si je ne te demandais qu’un instant de plaisir tel que toutes les bergères m’en pourraient donner ? Est-ce que mes yeux ne t’ont pas appris ?… Mais tu ne les regardes plus, mes yeux. Tu caches les tiens, et tu pleures…

melitta
Oui.

arcas
Pourtant, si tu l’avais voulu, j’aurais tant aimé passer à tes pieds toute une vie d’amour et de tendres paroles. J’aurais mis mes deux bras autour de ton corps, ma tête sur ton sein, ma bouche sous la tienne, et tu aurais dénoué tes cheveux pour m’en faire des caresses autour de nos baisers… Écoute ! si tu l’avais voulu, je t’aurais fait une hutte verte avec des branches fleuries et des herbes fraîches, pleines encore de cigales chantantes et de scarabées d’or, précieux comme des bijoux. C’est là que tu m’aurais enfermé toutes les nuits, et que sur le lit blanc de mon manteau étendu, nos deux cœurs auraient battu éternellement l’un contre l’autre.

melitta
Oh ! laisse-moi pleurer encore…

arcas
Loin de moi ?

melitta
Dans tes bras… dans tes yeux…

arcas
Mon amour… Le soir monte, et la lumière s’en va, comme un être ailé, vers le ciel… La terre est déjà noire. On ne voit plus au loin que la longue voie lactée du ruisseau qui scintille comme un fleuve d’étoiles autour de notre champ… Mais c’est trop de clarté…

melitta
Oui, c’est trop… conduis-moi.

arcas
Viens… Le bois où nous nous glissons entre les branches caressantes est si profond que, même le jour, les divinités en ont peur. On ne voit jamais dans les sentiers les doubles sabots des satyres suivre les pieds légers des nymphes. On n’y voit pas entre les feuilles les yeux verts des hamadryades fixer les yeux craintifs des hommes. Mais nous n’aurons pas peur puisque nous sommes ensemble, tous les deux, toi, et moi…

melitta
Non. Je pleure malgré moi, mais je t’aime et je te suis. Un dieu est dans mon cœur ! Parle-moi ! Parle encore ! Un dieu est dans ta voix.

arcas
Mets tes cheveux autour de mon cou, ton bras autour de ma ceinture et ta joue contre ma joue. Prends garde, voici des pierres. Baisse les yeux, voici des racines. La mousse glisse sous nos pieds nus, et la terre est fraîche… Mais ton sein est chaud sous ma main.

melitta
Ne le cherche pas. Il est petit, il est jeune, il n’est pas beau. L’automne dernier je n’en avais pas plus qu’au jour de ma naissance. Mes amies se moquaient de moi. C’est au printemps que je l’ai vu croître, avec les bourgeons sur les arbres… Ne le caresse pas ainsi… Je ne peux plus marcher.

arcas
Viens pourtant… Ici nous sommes dans les ténèbres. Je ne vois plus ton visage. Nous ne sommes ni toi ni moi. Ne me donne plus tes lèvres : je veux revoir tes yeux. Viens jusqu’au vieil arbre là-bas, qui est devant le clair de lune. Sa grande ombre rampe jusqu’à nous, suis-la…

melitta
Il est grand comme un palais…

arcas
Le palais de tes noces, qui s’ouvre pour nous deux au fond de la nuit sacrée…

melitta
J’entends du bruit… Ce sont les palmes…

arcas
Les palmes bruissantes du cortège nuptial.

melitta
Ces étoiles…

arcas
Ce sont les torches.

melitta
Et ces voix…

arcas
Ce sont les dieux.

melitta
Ô Chevrier ! je suis entrée ici vierge comme Artémis qui nous éclaire de loin à travers les branches noires, et qui, peut-être, écoute mon serment. Je ne sais pas si j’ai bien fait de te suivre où je t’ai suivi, mais un souffle était en moi, un esprit que ta voix a fait naître… et tu m’as donné le bonheur, comme un immortel, en me donnant la main.

arcas
Jeune fille aux yeux noirs, ni ton père ni mon père n’ont préparé notre union devant l’autel de leurs foyers en échangeant ta richesse et la mienne. Nous sommes pauvres, donc nous sommes libres. Si quelqu’un nous marie ce soir, lève les yeux : ce sont les Olympiens protecteurs des bergers.

melitta
Mon époux, quel est ton nom ?

arcas
Arcas. Et le tien ?

melitta
Melitta.