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Contes (Louÿs)/6

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Slatkine reprints (p. 115-126).

LA CONFESSION DE Mlle X…


L’abbé de Couézy n’aimait pas qu’on lui fît certaines questions, même du ton le plus honnête, sur son expérience du confessionnal. Mais il ne se passait guère de jour où quelqu’un ne les lui posât point.

On eût pu dire de lui qu’il était mondain, à la condition que cette épithète n’impliquât rien de désobligeant pour son caractère, car on le voyait presque aussi souvent à l’église que dans les salons, et, s’il s’en fallait de quelque chose, c’est qu’une messe est une cérémonie plus brève qu’une visite ou un dîner. L’abbé de Couézy était religieux.

Le trait dominant de sa physionomie grasse et fine était d’abord l’intelligence et, plus spécialement, la perspicacité. Lorsqu’il regardait un nouveau venu, ses petits yeux faisaient lentement le tour du personnage à découvrir ; puis les paupières se refermaient avec un singulier battement, comme des lèvres qui murmurent : « Va, maintenant, je sais qui tu es. »

Il confessait tout Paris. Les dames le choisissaient en foule pour directeur de leurs consciences toujours justement alarmées. On le savait assez homme du monde pour ne pas envoyer à Rome une pénitente paisiblement relapse dans un adultère de tout repos ; et cependant son indulgence était assez mesurée pour qu’en se jetant à ses pieds nul repentir même éphémère n’eût la certitude absolue d’être pardonné à l’avance. Quand les dames consentent à pécher, on serait mal venu de leur dire que leur faute n’existe point :

Eh bien ! lorsque l’abbé de Couézy en visite quittait le canapé du salon pour le fauteuil de cuir du fumoir brumeux, lorsqu’il se glissait avec discrétion au milieu des causeries entre hommes, il arrivait que sa présence transformait aussitôt la forme des discours sans en altérer le fond, sinon par réticence. On le prenait volontiers pour informateur, encore qu’il se refusât avec indignation à jouer ce rôle. Les habiles, tentant d’obtenir ses confidences en les faisant dévier insensiblement du général au particulier, débutaient par cette phrase ou quelque autre semblable :

— Vous, monsieur l’abbé, vous qui connaissez notre époque mieux que personne, qu’est-ce que vous pensez des mœurs ?

Et lui, en agitant les mains :

— Que me demandez-vous là ! s’écriait-il. Mais je ne puis rien dire ! Je ne puis rien dire ! Nous ne devons retenir de chaque confession que l’expérience nécessaire à bien entendre les autres et à acquérir par là un esprit juste, ou plutôt encore judicieux à l’égard des cas difficiles. Mais s’il nous est défendu de révéler une confession, même anonyme, à plus forte raison ne devons-nous pas exposer le sommaire de tous les aveux, en tirer la quintessence et l’offrir aux curiosités sous prétexte de philosophie.

Le jour où je l’entendis prononcer cette phrase, quelqu’un en releva le dernier mot :

— Si cette philosophie était salutaire ?

— Elle ne peut être que funeste, monsieur, comme toute morale qui s’appuie sur la description de la faute à éviter. L’homme n’est complètement démoralisé que dans les pays qui souffrent d’une surabondance de moralistes. Constater l’extension d’un vice avec le dessein d’en inspirer l’horreur, c’est d’abord oublier que l’auditeur retient l’exemple donné, lequel lui servira d’excuse s’il tombe dans le même égarement. Aussi je me garderai bien de vous dire ce que je sais des mœurs de mon temps, car les vôtres en deviendraient pires et j’en serais plus affligé que vous.

Nous convînmes avec modestie que l’abbé de Couézy parlait d’or. Pourtant la même voix insista :

— Tout le monde n’a pas votre réserve, monsieur l’abbé. J’ai rencontré dernièrement un prêtre qui a été deux ans vicaire tout près d’ici, à Sainte-Clotilde. Il est épouvanté de ce qu’il a entendu pendant ses deux années de confession au faubourg. Épouvanté. Il ne s’en cache pas. Adultères partout, séduction des jeunes filles, avortements, infanticides, empoisonnement du père ou de l’époux… il se passe des choses effroyables au sein des familles, et personne ne le sait, hors le confessionnal. Tout scandale qui germe est écrasé dans l’œuf. D’autres sont admis, reçus, imposés s’il le faut. On voit se multiplier partout, comme une peste, un vice presque inconnu autrefois des hautes classes… Vous savez lequel, monsieur l’abbé ?

— Oh ! il y en a beaucoup, fit doucement l’abbé de Couézy. Je ne saurais trop celui que vous voulez désigner.

— L’inceste, mais oui, tout simplement. Qui de nous a jamais entendu parler d’inceste il y a vingt ans ? Dans ma jeunesse, on ne connaissait cela que par la Bible. Un homme qui aurait mis à mal sa sœur ou sa fille eût été tenu pour fou et enfermé comme tel puisque le Code pénal ne prévoit pas le cas. Et voici qu’aujourd’hui c’est la faute à la mode. On n’entend plus que cela au confessionnal, si mes renseignements sont bons. Le premier amant, c’est le frère. Nous revenons aux Ptolémées. Le frère initie, déniaise, pervertit, séduit, est aimé. Si d’aventure il n’y a que des filles dans la chambre des enfants, leur crime se complique ou se simplifie, je vous laisse le choix du terme…

L’abbé garda le silence.

— Enfin, dites une opinion, répéta l’interlocuteur. Suis-je bien informé ? Vous qui confessez toute la rue de Varennes, trouvez-vous que j’aie noirci le tableau des mœurs du temps ? Au sujet de l’inceste, en particulier, ai-je calomnié les jeunes filles ? Avouent-elles, voyons, confessent-elles ?

L’abbé de Couézy s’accouda au fauteuil avec un sourire très fin, à peine dessiné sous les yeux, et qui semblait s’adresser à lui-même… Puis il chuchota :

— Oui, mais elles se vantent.

En relevant les paupières l’abbé constata qu’on ne l’avait pas compris. Nous faisions la mine de gens qui attendent une réponse grave et qui reçoivent une pirouette. Il s’expliqua, un peu blessé.

Si je parlais ici, devant des confesseurs, je n’aurais rien de plus à dire. On aurait assez entendu ma pensée ; mais il est naturel que vous ne pressentiez pas toute l’intuition qu’il nous faut exercer pour discerner le vrai du faux, entre les réticences sur les faits que l’on nous cache, et les exagérations sur les fautes que l’on nous expose.

— Exagérations ?

— Très fréquentes… Comprenez bien d’abord ceci : le confessionnal n’est un lieu mystérieux et redoutable que pour les paroissiens qui s’en tiennent éloignés. Les fidèles qui, tous les samedis, viennent s’agenouiller sur son petit banc finissent par y acquérir une familiarité dont vous ne vous doutez point. Nous les rassurons, cela est indispensable ; sans nos encouragements nous ne saurions jamais rien ; mais il arrive assez souvent que notre affabilité dépasse le but ; et vous allez savoir comment.

L’abbé de Couézy baissa la voix :

— À onze ans, les jeunes filles viennent à nous. Elles confessent d’abord leurs petits péchés : colère, gourmandise ou paresse ; puis, tout à coup, vers treize ou quatorze ans, elles parviennent à l’âge d’un péché nouveau dont l’aveu leur cause une honte extrême. Quelques-unes ne peuvent jamais se résoudre à nous en parler. Alors, comme d’une part il n’y a pas d’exemple qu’aucune d’elles s’en soit corrigée avant son mariage ; comme d’autre part, elles comprennent vite qu’une absolution imméritée les met dans un état d’impénitence plus grave que l’impénitence simple, elles luttent pendant un an ou deux, et désertent le confessionnal : celles-là sont perdues pour l’Église… Tout à l’opposé, nous voyons des jeunes filles s’enhardir avec une aisance qui nous confond. Au début ce n’est pas impudeur de leur part, loin de là ; c’est piété, humilité, soumission, mortification. Mais quoi ? tout cela se métamorphose. Insensiblement, l’aveu, lui aussi, devient une habitude agréable… S’il arrive que le péché ait des complices, s’il peut donner matière à la narration d’une aventure ; si une amie, un cousin, un danseur y est mêlé, alors ce sont des récits qui n’en finissent point, et plus nous répétons : « Ma chère enfant, pas de détails ! » plus on nous répond : « Mon père, il faut bien que je vous explique, sans cela vous ne comprendriez pas. ».

Nous nous regardâmes sans mot dire.

— Eh bien ! (et c’est là que je voulais en venir) certaines jeunes filles, nerveuses à l’excès, s’accusent sans aucune mesure. Elles nous en disent plus qu’il n’y en a. Peut-être inconsciemment elles regardent comme également réalisés les péchés qu’elles ont sur le cœur et ceux qu’elles ont dans la tête. Elles s’attribuent les vices qu’elles n’osent pas commettre. Elles nous présentent comme s’étant déroulée sur le canapé d’un petit salon une scène qui a véritablement commencé là, mais qui ne s’est terminée que dans leur cerveau… Voilà ce dont il faut avertir le confesseur débutant, sous peine de le voir juger avec trop de rigueur les coutumes du siècle. Parmi les histoires que l’on nous raconte, les plus vilaines sont « arrangées ». Encore une fois, le confessionnal n’est pas un lieu extra-terrestre : là, comme ailleurs, on se vante de tout, même du mal que l’on n’a pas fait.

L’abbé se renversa dans son fauteuil en homme qui vient de trancher un différend.

Cependant, nous n’étions pas convaincus. Le même contradicteur se chargea de le lui dire :

— Je ne doute pas, monsieur l’abbé, que vous ne soyez un psychologue fort expert, et plus apte qu’aucun de nous à pénétrer les secrètes pensées. Les hommes qui savent ainsi regarder au delà des prunelles possèdent un don inestimable autant qu’il est rare, et pourtant ce don-là connaît des limites, même chez ceux qui le possèdent au plus haut degré. Sur quoi vous fondez-vous pour démasquer le mensonge ? Sur votre seul jugement. Il n’y a ni preuves, ni témoins au confessionnal. Croyez-vous être certain que, pendant ces confessions graves auxquelles vous n’ajoutez pas foi, votre jugement échappe à l’influence d’un optimisme préconçu ? Ne pensez-vous jamais que telle scène invraisemblable est par conséquent apocryphe ? Les médecins qui s’occupent de : psychopathie ont pour axiome que tout est possible. Vous ne paraissez pas être de leur avis.

De la tête, l’abbé fit un geste vague qui signifiait : « Ce n’est pas la question. » Puis, après un silence calculé, il dit simplement :

— J’ai des preuves.

Tous nos regards les lui demandaient. Brusquement résolu, il croisa les jambes :

— Au fait, je puis parler, dit-il. À l’instant je me retranchais derrière des secrets inviolables. Mais j’ai reçu naguère une confession de femme que je puis révéler sans péché, vous en conviendrez tout à l’heure.

Il releva la tête sur le haut du dossier avec un sourire circulaire et imperceptiblement vaniteux, qui semblait prendre conscience des curiosités éveillées. Enfin, il commença le récit.

— À une époque que je ne précise pas, j’étais prêtre dans une paroisse de Paris que je ne dirai pas davantage : il vous suffira de savoir que mon église s’élevait très loin de Saint-Thomas et que mes ouailles étaient des pauvres. Comme j’attendais, un jour, devant le confessionnal, l’heure où mes pénitentes devaient se présenter, je vis approcher une personne fort élégante, mais d’une élégance sobre et qui n’était assurément pas ma paroissienne : certains chapeaux ne se portent guère qu’entre les Invalides et le Palais-Bourbon. Elle avait le visage et la taille d’une jeune fille de vingt-huit ans ; il est d’ailleurs inutile que je vous la décrive. Sur mon invitation, elle s’agenouilla, et voici ce que j’appris d’elle après un préambule où elle m’avertissait que sa confession serait grave.

Depuis douze ans elle se tenait éloignée de la communion. À dix-sept ans, voyageant seule avec son père dans l’intérieur de l’Italie, elle arrive un soir à Pise dans un hôtel comble où tous deux sont contraints d’accepter une simple chambre à deux lits : circonstance funeste qui les égare. Désormais, dans la suite du voyage, ils ne s’inscrivent plus sur les registres comme « monsieur et mademoiselle », mais comme « monsieur et madame », afin de conserver partout leur liberté d’appartement. Jusqu’à cet endroit du récit, rien d’extraordinaire, n’est-ce pas ?

Il y eut des exclamations.

— Au retour, continua l’abbé de Couézy imperturbable, la situation se maintient, plus dissimulée sans doute (car la jeune fille a encore sa mère), mais jamais interrompue. Sous prétexte de longues promenades côte à côte, les coupables vont cacher leurs erreurs dans un appartement loué. Je passe, bien entendu, sur le détail de ces fautes, encore que la pénitente ne m’ait fait grâce d’aucune explication. Mais, tout à coup, le père meurt… Pendant les deux années qui suivent, la santé morale de la jeune fille s’altère gravement. Ses sens, éveillés à l’extrême, se contiennent mal sous la surveillance maternelle. Plusieurs mariages projetés échouent. Des troubles nerveux interviennent, accompagnés et suivis de souffrances. Une nuit, incapable de résister davantage à la tentation du péché, elle se lève, pénètre dans la chambre de son jeune frère qui a quatorze ans, et, sans ruse, sans prétexte, muette et folle, le prend dans son lit. Elle m’a conté cette terrible scène dont elle avait encore la violence dans la voix, disant tout, luttes, refus, prières, et la résistance chrétienne de l’enfant, lequel ne peut toutefois commander à son corps et finit par être surmonté. Pendant quinze jours elle le garde à elle, moins hostile mais de plus en plus tourmenté par le remords, et enfin la première confession du petit le lui arrache pour jamais. Plus elle le prie, plus il s’obstine, s’enferme à clef, menace de tout dire. Alors, messieurs, elle l’empoisonne… Instruite par un procédé qu’elle trouve dans un feuilleton populaire, elle se procure un poison lent, sans traces ni douleurs, mais qui tue peu à peu. Elle voit sa victime dépérir et s’éteindre sous ses yeux qui ne lui pardonnent point. Chaque jour elle lui laisse mentalement à choisir entre le crime et le tombeau, sans démasquer la main qui soulève la pierre et enfin la laisse retomber.

L’œil du prêtre nous parcourut avec un éclair tragique, resta quelque temps allumé d’horreur et, nous regardant toujours en face, prit un sourire de franche gaieté.

Pour nous, en écoutant cette histoire, nous avions oublié jusqu’au bout qu’il s’agissait d’une confession suspecte. Le ton du narrateur était si formellement affirmatif que nous avions perdu de vue l’occasion, l’objet du récit.

— Qu’y a-t-il de vrai dans tout cela ? demanda quelqu’un.

— Pas un mot. Rien, mais rien, pas une scène, pas un détail, pas un personnage, pas un fait, rien, littéralement rien, ce qui s’appelle rien… Six mois après avoir reçu cette confession, je changeais de paroisse ; la mère de la jeune fille devenait ma pénitente et moi le familier de sa maison. Il y a de ces hasards, n’est-ce pas ? J’appris successivement que jamais Mlle X… n’avait voyagé en Italie ; que son père était mort lorsqu’elle avait deux ans ; qu’elle avait toujours été fille unique et enfin que sa réputation restait inattaquable. Ainsi, non seulement l’histoire était fausse, mais il était matériellement impossible qu’elle fût véridique en l’une quelconque de ses parties, puisque les deux complices n’avaient pas existé. Ainsi tout le roman que vous venez d’entendre, — le premier inceste, le second, l’hôtel de Pise, l’appartement de Paris, le deuil, la scène violente, la confession de l’enfant, la lutte, le poison, — tout cela, et les mille détails que je ne vous ai pas dits, tout cela, je le répète, avait pris naissance dans le cerveau d’une vierge chrétienne qui n’allait même pas au bal tant elle fuyait les tentations.

L’abbé de Couézy se leva, et, terminant sa longue visite par un peu de latin et un peu de malice :

Lasciva pagina, dit-il, vita proba. Avec ces quatre mots si clairs on ferait le portrait moral d’une jeune fille.