Contes brabançons (De Coster)/02

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HUMBLE SUPPLIQUE À LA COMÈTE.



1er mars 1857.

« Vous allez, dit-on, madame, venir bientôt chez nous. Est-il vrai que c’est pour détruire notre petit globe et tous les petits hommes qui le couvrent ? Est-il vrai que nous ne verrons plus qu’une fois le beau printemps, le clair soleil et les belles fleurs ? Est-il vrai que vous allez frapper également les bons et les méchants ? Je ne puis le croire, car ce serait bien injuste à vous.

» Je connais tant de bonnes gens qui méritent un meilleur sort. Ce sont pour la plupart des paysans, des ouvriers, des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des poëtes, tous travaillant de la tête ou des mains pour vivre, ne demandant qu’à vivre quand leur cœur bat et à chanter quand la chanson leur vient aux lèvres. Ils aiment le vin, les femmes et la musique ; n’ont jamais songé à faire souffrir quoi que ce soit, et posent volontiers le pied à droite plutôt qu’à gauche pour ne pas écraser un chétif insecte. Ils aiment la vie, ne sachant point au juste ce qui leur est réservé au delà, et jouissent du soleil et des fleurs, faute de penser qu’ils trouveront mieux par delà la tombe. Ils sont courageux, et si parfois l’un deux, accablé d’insuccès et de désespoir a songé à se détruire, il s’est dit bientôt : « Mieux vaut le gueux mangé des poux que le mort mangé des vers. » Et gaiement il a repris sa tâche, quelque rude qu’elle fût, sans maudire du tout Dieu, la nature, ni les hommes. Dites-moi, madame, ces bonnes gens ont-ils mérité de mourir ?

» Ils ont leurs défauts, je le sais, et vous en trouverez qui boivent un peu plus qu’il ne le faut et font l’amour en dehors des prescriptions canoniques. Mais ce ne sont point là des cas pendables, n’est-ce pas ?

» Je ne sais, madame, ce que vous avez décidé de nous et je parle seulement par ouï-dire des projets qu’on vous prête. Nous sommes, mes amis et moi, bien effrayés quand nous pensons au 15 juin, et c’est ce qui nous décide à vous présenter cette humble requête.

» S’il nous faut absolument trépasser, nous ne pleurerons point, sachant quand il pleut laisser pleuvoir. Aussitôt le jour fatal arrivé, nous embrasserons chacun notre amie un peu plus fort que de coutume, nous la gronderons doucement si elle pleure ; pour la faire rire, nous lui dirons qu’elle est belle et pour la faire chanter, nous lui ferons boire du vin vieux si nous en avons, et du nouveau si nous n’avons pas de vieux. Et puis après, ma foi, nous attendrons le feu et nous mourrons en chantant.

» Mais en vérité je ne puis croire que nous devions tous y passer, tous, les bons et les méchants ! Non. Si cela pouvait entrer dans ma pensée nous en appellerions à Dieu, malgré tout le respect que nous vous portons.

» Car, madame, il existe au-dessus de vous un tribunal suprême, et nous avons le temps de nous pourvoir en cassation.

» Comment, voici bientôt quatre mille ans que les tondeurs ont raison contre les tondus, et après ce temps incalculable qu’il vous était loisible de consacrer à peser d’avance nos actes futurs, après ces quatre mille ans, vous viendriez brutalement frapper tout ce qui respire.

» Comment ! le bon Dieu vous envoie pour écheniller le vieil arbre de vie, et vous couperiez les branches, vous abattriez le tronc, vous arracheriez les racines. Non, non, j’ai besoin de vous croire juste.

» Savez-vous bien, si vous ne l’étiez pas, ce qui en adviendrait du monde ? Permettez-nous de vous le dire : tous devant mourir brûlés au même feu, et tous en étant convaincus, chacun sentirait renversées dans son esprit ses plus fortes idées de droit et de justice. Puisque, dirait-on, le bien et le mal ont la même valeur aux yeux de Dieu, soyons bons ou méchants selon notre caprice. Notre globe présenterait le spectacle qu’il présenta avant l’an 1000 qui devait, disait-on, amener sa destruction par le feu. Les simples se hâteraient d’abord de donner leurs biens aux moines qui n’en auraient que faire, devant partager le sort commun. Jeunes et vieux, sains et malades, tous se hâteraient de vivre. Le monde, ivre de peur, se ruerait dans la rue, qu’il souillerait de débauches inouïes, le vin coulerait en rouges ruisseaux sur les jambes nues des filles éhontées. On boirait aux sept péchés capitaux. Les vieux avares, se tirant hors de leurs trous, eux et leurs trésors, et voulant jouir vite, mourraient de leur première orgie. Les sages et les vierges, devenus satyres et bacchantes agiteraient leurs thyrses obscènes sur les places publiques. Les chiens rougiraient des hommes.

» Ce n’est point là, sans doute, le sort qu’on nous réserve, car, vous savez bien, madame, qu’il ne s’agit point de bouleverser le champ, ni d’y semer du sel, mais d’en arracher l’ivraie.

» Voici, nous semble-t-il, ce qu’il faudrait détruire :

» D’abord la taupe et le hibou, sans pitié ; ces deux amis intimes sont méchants, hypocrites, sournois et tous

OTTO VON THOREN

LES CHIENS ROUGIRAIENT DES HOMMES.



deux vivent dans les ténèbres, tous deux délestent la lumière. — Pensez à eux, madame.

» Le coquelicot est brillant et bien mis ; il a bon air et bon ton, mais il a le grand tort de se croire supérieur à l’épi, son voisin. L’un sert à faire le pain, l’autre fait dormir. L’un est un dandy d’insipide commerce, car il est vide, l’autre est énergique et plein. Je n’aime ni ne déleste les coquelicots, cependant, s’ils encombraient le champ, s’ils gênaient les épis dans leur développement, ne voudriez-vous point en supprimer quelques-uns ?

» Il existe, chez nous, beaucoup de castors honnêtes, laborieux et paisibles. N’y touchez point, madame, nous vous en supplions. Mais quelques autres tiennent de fréquents conciliabules où il n’est question de rien moins que de déclarer une guerre à mort aux fauvettes, aux rossignols, aux pinsons, en un mot, à tous les artistes et à tous les poëtes. D’aucuns, plus farouches, ont proposé de raser toutes les fleurs du globe. Et tous disent que le chant et la couleur ne servent à rien et les ennuient. Madame, les oiseaux tremblent, les fleurs frissonnent. Ayez l’œil sur ces méchants parleurs. On ne sait jusqu’où peut aller la colère d’un castor ennuyé de chant et de couleur.

» Il se trouve dans nos forêts, venus on ne sait d’où, beaucoup de perroquets de divers plumages. Tout ce que chante la fauvette ou le rossignol est aussitôt par eux répété, et Dieu sait comment alors le doux chant est travesti en un métallique piaulement. Les oiseaux, madame, vous adressent en masse une humble requête, à l’effet de les débarrasser de ces faux savants, de ces pédants et de ces plagiaires.

» Je ne sais si vous avez jamais ouï parler des coucous pleurards. Ces oiseaux se croient poëtes et ne sont que malades. Leur chant est doux quelquefois, mais le plus souvent monotone et fade. Ils célèbrent non pas la mélancolie résultant des profondes pensées, ni la douleur qu’engendre la mauvaise fortune, mais cette tristesse qui se caresse, se choie, s’aime, et ne pleure que parce qu’elle n’a pas la force de vouloir rire. Ils visent à des succès de sentiment, et se prétendent les plus grands cœurs de toute la gent ailée. Des larmes fréquentes prouvent, disent-ils, la beauté d’un caractère. Pendant quelque temps le succès a couronné leurs mélancoliques efforts… mais ils déclinent beaucoup aujourd’hui, car on s’est aperçu que les coucous pleurards ne sont au fond que des égoïstes. Ils ont cependant encore quelques adeptes, mais jusqu’à ce qu’ils s’amendent, on les a relégués en un coin de la forêt ; et l’on a fondé un prix trimestriel décerné à la chanson la moins intime et la moins personnelle. Ainsi l’on en a converti quelques-uns. Les oiseaux, madame, vous recommandent les autres.

» Le jour du mardi gras, il y avait fête en la forêt et aux champs. Tous jusqu’aux fourmis, s’étaient mis en branle, et chacun, revêtu de chiffons pittoresques, faisait mille folies. Seuls les hiboux et les taupes montraient de la mauvaise humeur. Ah ! s’entredisaient-ils, peut-on s’affubler d’aussi absurdes oripeaux ? Quel esprit y a-t-il là ?

» Madame, quand vous viendrez chez nous, dites donc à ces sombres personnages qu’il y a plus d’esprit et de courage à rire qu’à pleurer et que si la tristesse vient du diable, la gaieté vient de Dieu.

» Quant à nous, nous vous supplions humblement de vouloir bien détruire tout ce qui rampe et tout ce qui bave, vers de terre, limaces et serpents.

» Songez aux insectes qui font des provisions bien au delà de leurs besoins, laissent les autres mourir de faim, et, la bedaine remplie, prêchent aux maigres niais l’abstinence.

» N’oubliez pas, madame, les saltimbanques de toutes les espèces. N’en exceptez que ceux de la foire.

» N’épargnez, nous vous en prions, ni les aigles, ni les vautours, ni les éperviers.

» Ne faites grâce ni au lion, fût-il apprivoisé, ni à l’hyène qui vit des morts, ni aux fouines, ni aux renards, ni à la panthère, ni au chacal, ni à rien de ce qui est de race féline. Mais laissez-nous les chiens fidèles, les bœufs patients, les abeilles industrieuses, les ftiers chevaux, les jolies fauvettes qui si bien chantent, les rossignols, les gais pinsons et les matineuses alouettes.

» Grâce pour toutes les fleurs, même pour le camélia, la tulipe et la pivoine.

» Et maintenant, madame, à vous parler sans métaphore, grâce pour ces êtres étranges, nommés femmes et dont le caractère est resté inconnu jusqu’aujourd’hui, malgré leurs fréquentes liaisons avec l’homme, à qui ils me semblent supérieurs. Nous les avons toujours bien mal menées, en en faisant hier des esclaves et des dieux aujourd’hui. Aussi leur reste-t-il du Dieu l’orgueil et de l’esclave la dissimulation. Nous leur avons tout permis, sauf d’être elles-mêmes. Nous avons adoré les égoïstes au détriment des dévouées. Nous leur avons prêché la chasteté en masse, et chacun de nos jours s’est passé à attaquer notre œuvre en détail. Nous les avons abreuvées de contradictions : les traitant en poupées et en exigeant toutes les vertus de l’ange, faisant d’elles de grandes enfants et leur demandant d’être bien sages ; les faisant choir et les méprisant tombées.

» Nous savons qu’elles ont comme nous du sang et des nerfs ; qu’il leur faut, comme nous, boire et manger pour vivre. Eh bien, nous les avons tellement façonnées, étriquées et maniérées, que ces pauvres être placés à table, en notre brutale compagnie, n’osent toucher aux mets que du bout des lèvres.

» Le mari, chez nous, peut tuer la femme adultère, mais il n’y a pas de loi qui permette à l’épouse trompée de brûler la cervelle à son mari infidèle. La femme qui aime nous montre l’être le plus beau qui soit sorti des mains de Dieu : amour, dévouement, sacrifice, sublimes élans, abnégation complète d’elle-même, elle réalise l’ange terrestre. Et comment, le plus souvent, payons-nous tout ce bonheur ? Par la brutalité, les soupçons et la jalousie. Nous les prenons pures au sortir des bras de leur mère, pour répéter avec elles les ignobles leçons que nous ont apprises les filles de joie. Puis notre amour éteint, nous sommes sans remords, nous les rejetons salies dans la foule, et leur préparons ainsi des malheurs ineffables. Et nous nous félicitons et nous intitulons joyeusement hommes à bonnes fortunes.

» Nous avons inventé pour elles, le devoir, l’amour platonique et la chasteté ; nous leur commandons de vivre en dehors de la nature, tandis qu’à nous seuls il est permis d’être heureux et libres.

» Et cependant, malgré nos mépris, nos outrages et notre tyrannie, nous n’avons pu parvenir à les dégrader. Combien d’entre elles demeurent douces, bonnes et fières ; combien de martyres ignorées ; combien meurent sans avoir connu l’amour, plutôt que de se livrer aux baisers brutaux d’un imbécile.

» Imprudents que nous sommes ; nous savons qu’elles sont la clef de voûte de la société, que c’est du cœur de ces femmes que doivent sortir les premières leçons destinées à former les hommes futurs, et nous leur permettons de croire à toutes les sottises dont nous, nous rougissons depuis des siècles.

» Ah ! madame, si vous voulez en frapper quelques-unes, que ce soient celles qui, sans faim ni soif, vendent ce qu’elles devraient donner pour rien, et ces hypocrites de sentiment qui jouent au grand cœur et sont de fait, plus mathématiques que Bonaparte premier ; grâce pour les autres ; grâce même pour celles-là.

» Nous terminons ici, madame, notre humble requête, vous suppliant tous de ne pas prendre en mauvaise part les humbles observations que nous avons osé vous présenter et vous priant, quant à moi personnellement, de vouloir bien me considérer comme votre bien dévoué et bien respectueux serviteur. »


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