Contes brabançons (De Coster)/03

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FÉLICIEN ROPS

CHRISTUS.



CHRISTUS.



Christus ainsi nommé par les paysans d’Uccle parce qu’il portait la barbe longue comme le Christ et sculptait des saints et des vierges de bois pour les églises de village, Christus était assez beau ; il avait des yeux gris et vifs, un front intelligent, une placidité constante et une bonhomie parfaite.

Il exerçait à la fois le métier de menuisier et le noble état d’artiste : il faisait également bien des bahuts de chêne, délicatement ouvrés et des armoires de noyer, utiles, massives et lourdes ; il savait façonner avec une égale perfection des étuis à pipe, des tabatières, des coffrets, des pommeaux de canne, fouillés avec une charmante délicatesse et des bois de lit solides à durer éternellement ; enfin, il était capable de tailler avec autant de science un soliveau pour un entre-vous que de faire avec une terrible ressemblance les charges du bourgmestre et des échevins de la commune, gens respectés et redoutables, car ils avaient le verbe haut et la bourse bien garnie.

Il eût pu n’être qu’artiste et réussir peut-être, il ne le fut point parce qu’il avait sa mère à nourrir et qu’au demeurant il se souciait peu de gloire.

Christus ne manquait pas de force malgré son apparence frêle, il fallait toutefois l’occasion d’une attaque directe pour qu’il employât à d’autres choses qu’au travail, ses poings d’acier et ses bras nerveux. Il possédait aussi beaucoup de bonté et de longanimité : on pouvait lui marcher impunément sur le bout du pied, mais il ne fallait point toucher le cor, car alors Christus se fâchait et devenait un diable.

Christus avait en ses bons jours la gaieté de l’esprit et l’esprit de la gaieté. Il aimait le bon soleil, les bons repas, le bon vin et les joyeux propos ; mais ce qu’il aimait surtout c’était la femme, — ce fut pourquoi il désira vertueusement de se marier.

Sa vive imagination et son cœur chaud eurent bientôt fait le choix idéal d’une petite personne brune et ronde avec de grands yeux noirs doux et rieurs, point trop grande et surtout point maigre. La bonté de cet idéal devait être extrême et son haleine embaumer l’air comme un bouquet de violettes. Il ne la voulait ni trop pauvre, car il vivait médiocrement de son travail, ni trop riche car il eût détesté d’être le mari de la reine.

Christus poursuivant son rêve, se retournait sur toutes les filles aux cheveux noirs qu’il rencontrait et notamment sur celles qui, en temps de pluie, montraient un petit pied bien cambré et une jambe bien faite. — Tandis qu’il cherchait et ne trouvait point, son cœur battant pour l’inconnu le rendait souvent triste ; il avait des rougeurs subites, des colères, des langueurs, des impatiences, des effusions et des élans de tendresse inexplicables pour quiconque ne savait pas son secret.

Quelque chose explique le constant insuccès de ses recherches : Christus était timide, farouche même et jamais il ne sut faire valoir ses qualités. Plus d’une jolie fille, à qui il s’adressa, se méprit donc sur son caractère et ne voyant en lui qu’un butor enflammé, le rembarra froidement quand il lui parla d’amour. Il devint triste, après quelques épreuves, et ce ne fut plus que d’un regard mélancolique qu’il chercha, par les rues de la ville et les sentiers des champs, l’introuvable bouquet de violettes.


II.


Christus avait pour amis, les frères Godin, François, Jean et Nicolas qui, lorsque leur père et leur mère eurent rendu à Dieu ce qu’ils tenaient de lui, exploitèrent ensemble une grande ferme d’un bon rapport située sur la chaussée d’Alsemberg.

Les Godin étaient wallons, mais s’entendaient assez bien avec Christus quoique celui-ci fût flamand.

Ce fait particulier pourrait devenir général, si chacune des deux races savait que la force de nationalité d’un peuple consiste dans l’amitié qu’ont l’un pour l’autre chacun des individus qui le composent, et non dans l’attitude farouche qui les fait ressembler à des hérissons armés contre eux-mêmes et le reste de l’univers.

L’aîné des Godin, François, était blond, gros de corps et maigre d’esprit ; Nicolas, le cadet, avait des cheveux roux et une stature herculéenne ; quant à de l’intelligence il en montrait si peu, qu’on pouvait, sans témérité, le soupçonner de n’en avoir guère. Mort la nuit, et endormi le jour, il ne s’éveillait que pour manger et boire ou se jeter comme un boule-dogue sur ceux dont il s’imaginait, souvent à tort, avoir reçu quelque affront ; Jean, le puîné, petit homme maigre, brun et réfléchi, était la tête de la maison.

Assez animée lorsque les trois frères la remplissaient du bruit de leurs grosses voix et de leurs rustiques chansons, la ferme devenait triste comme un couvent, lorsque Louise leur sœur y restait seule. De temps en temps alors, le passant en entendait sortir une voix dolente chantant quelque mélancolique refrain. L’âme se masque pour la parole, elle s’oublie dans la chanson ; — la voix était celle de Louise et la voix ne mentait pas : Louise souffrait.

À seize ans elle eût pu réaliser l’idéal de Christus. En ce temps, la ronde élégance de ses formes, son abondante chevelure brune, son beau sourire, ses yeux noirs et veloutés faisaient d’elle une des plus jolies filles qui aient jamais, aux jours de kermesse, battu de leurs pieds joyeux les planchers peu cirés des salles de danse de Forest, d’Uccle et de Boendael.

Avec de telles qualités, Louise semblait n’avoir qu’à se montrer pour trouver un mari : cent épouseurs se présentèrent en effet, mais Louise était difficile, elle trouva les uns trop gros, les autres trop maigres ; elle traita de moqueurs ceux qui avaient de l’esprit et de niais ceux qui étaient trop bons : elle joua avec ses amoureux comme un chat avec un oiseau. Ces passe-temps suffisaient à sa pudique et vaillante nature. Il ne lui parut pas qu’elle pût jamais manquer de mari. Cependant les années s’envolèrent et l’horloge du temps sonna vingt-quatre ans pour l’étourdie. La fleur de beauté de Louise se fana, bien des papillons s’étaient envolés déjà, beaucoup d’autres ne tardèrent pas à les suivre. Elle était encore belle, mais elle l’était déjà moins. Elle commença de réfléchir, se fit moins fière et se dit à elle-même que le mariage est un grand sacrement qu’elle voudrait à tout prix recevoir, qu’un peu d’embonpoint sied bien à un homme ; que l’esprit n’est point de la raillerie ni la bonté un cas pendable. Enfin elle désira vivement le mariage. Ce désir devint bientôt public, et la rendit ridicule. Quatre ans se passèrent durant lesquels les paysans d’Uccle et des environs semblèrent s’être donné le mot pour que pas un d’eux n’offrit à Louise de l’épouser.

La pauvre fille s’inquiéta sérieusement de son avenir et en désespéra ; sa santé s’affaiblit, ses yeux se creusèrent et se cernèrent, un feu sourd y brilla, le blanc jaunit légèrement ; le front eut quelques rides ; le visage brûlé par l’inquiétude fondit comme la cire au feu ; le menton sembla

CH. DE GROUX

LOUISE.



s’allonger, la bouche qui parut plus grande, eut un sourire amer… À vingt-huit ans enfin elle parut en avoir trente-cinq.

Elle devint rude, méfiante, irritable. Elle maudit la sotte fierté qui lui avait fait refuser tant de braves gens et la laissait maintenant seule au monde sans amour, sans appui et sans enfants.


III.


Un soir de décembre, les Godin rentrèrent à trois, de bonne heure. Louise assise près de la lampe, se brodait un col.

— Louise, dit béatement le gros François, je crois que nous avons mis la main dessus.

— Sur quoi ? demanda Louise.

— Sur lui, repartit François.

— Je ne comprends point.

— Voyez-ça, la pincée ? Pourquoi donc rougis-tu si tu ne comprends point ! Je te dis que nous l’avons trouvé, que nous le tenons !!

— Qu’en sais-tu ? dit Jean avec calme. Te voilà bien toujours le même, tu arranges toutes choses à ton désir, faute de les voir comme elles sont, mais je te dis moi que tu ne tiens rien, que tu n’as rien trouvé et n’as mis sur rien ta grosse patte.

— Que se passe-t-il ? demanda Louise.

— Il se passe, répondit Jean, que nous avons fait la connaissance, ici près, chez Charlier, d’un petit bonhomme, un flamand, qui a, dit-on, son millier de francs à dépenser chaque année, travaille bien le bois, gagne assez d’argent, paraît honnête et serait un bon parti pour toi, Louise…

Louise regarda ses frères d’un regard morne et qui semblait dire : Il n’y a plus de bon parti pour moi.

— Ce flamand viendra-t-il bientôt ici ? demanda-t-elle, après un silence.

— Il viendra demain, répondit Jean.


IV.


C’était de Christus qu’il avait été question ; il vint en effet le lendemain voir les Godin, se plut à causer avec eux et surtout avec Louise qui s’anima fort en lui parlant. Un mois s’écoula, les trois frères les laissaient souvent ensemble. Elle se prit à aimer Christus pour sa jeunesse et la bonté qu’il lui témoignait. Mais Christus ne l’aimait pas ; il était souvent distrait près d’elle ; il rêvait, à qui ? à quoi ? sans doute à quelque femme aimée et qui n’était pas elle. Parfois elle surprenait ses regards attachés sur son visage, ses regards qui brillaient, qui brûlaient, mais ce n’était point là de l’amour, ce n’étaient que le feu et la flamme de la jeunesse.

Elle aussi regardait Christus, mais à la dérobée ; et son cœur battait et ses joues se creusaient davantage et elle avait envie de pleurer en songeant qu’un si beau garçon ne serait point pour elle. Louise dormait, on dort même quand on souffre, à la campagne, mais elle songeait de Christus dont l’ombre chère venait à son chevet la regarder et lui dire de bonnes paroles. C’étaient là les beaux songes. Aux heures de cauchemar, Christus apparaissait aussi, mais pour se moquer d’elle, de son visage amaigri, de ses désirs de bonheur, de son besoin d’amour, pour la battre lorsqu’elle se traînait suppliante à ses genoux, la repousser du pied, et lui dire : Tu es vieille, tu es laide, va-t-en ! Et Louise s’éveillait alors toute en larmes. Ha ! soupirait-elle, en se regardant le matin dans un miroir : Il me semble qu’un peu de joie rendrait sa beauté à mon pauvre visage.


V.


Un soir, en présence des trois Godin et de leur sœur. Christus exprima, à peu près en ces termes, sa manière de comprendre l’amour :

Il est, dit-il, absurde d’aimer davantage la femme que l’on désire que celle que l’on possède. Celle qui vous a tout sacrifié est devenue pour vous un être sacré ; on connaît son cœur, on l’a entendu battre, on aimera à le faire battre encore, on a respiré son haleine, elle sentait bon comme les violettes, etc.

Christus parla longtemps, il était rouge d’enthousiasme.

Les Godin ne comprenaient rien à cette métaphysique amoureuse, François et Nicolas tiraient la langue, Jean qui se mordait les lèvres pour ne pas rire, dit enfin : Camarade, viens prendre un verre de brune avec nous, ça te calmera.

À cette brutale interruption, Christus répondit un peu ahuri : Je veux bien.

Il sortit avec les trois frères qui rentrèrent à minuit et trouvèrent Louise cousant encore auprès de l’âtre éteint.


VI.


Quelques jours après, le même sujet fut remis sur le tapis par Jean qui avait pris le temps de réfléchir et dit en regardant du même regard Christus et Louise :

— Il est juste après tout qu’un séducteur épouse celle qu’il a séduite et si par exemple, ajouta-t-il, Louise avait le malheur de s’affoler d’un garçon au point d’en venir là, il faudrait que celui-ci lui donnât réparation ou je lui laverais la tête dans la rivière la plus voisine.

— Tu ferais bien, dit François.

— Sacredié, gronda Nicolas en signe d’adhésion.

— Nous sommes trois, dit Jean, simplement.

— Bons pour dix, gronda de nouveau Nicolas.

Christus n’entendait rien, il songeait à autre chose ; Louise était sérieuse et pensive.


VII.


À quelque temps de là, Christus qui venait d’achever un saint de bois pour l’église d’Alsemberg se rendit machinalement chez les Godin. C’était un dimanche de décembre, vers quatre heures de l’après-midi. Le ciel était bleu et profond ; derrière la ferme éclairée par un jour froid, quelques vapeurs d’un rose vitreux coupaient par bandes l’horizon. Christus entra tout droit dans la cuisine pour se chauffer. Il y vit Louise assise au coin du feu et les mains inoccupées, chose rare.

Louise était parée d’une robe de soie de couleur pensée, d’un tablier noir et chaussée de fines bottines de prunelle. Elle portait tous ses bijoux. Christus s’approcha d’elle : elle embaumait les violettes. Pourquoi Louise embaumait-elle ce jour-là les violettes ? Pourquoi si bien parée ? Christus eut un battement de cœur ; elle lui parut rajeunie de dix ans. Par quel miracle de volonté la pauvre fille en était-elle arrivée là ? Elle regarda Christus de ses grands yeux cernés pleins de passion et de fièvre.

— Asseyez-vous, dit-elle, monsieur Christus. Est-ce que je ne prononce pas bien votre nom pour une Wallonne.

— Oui, mamselle Louise, répondit Christus. Est-ce que je ne dis pas bien Louise pour un Flamand.

Contre la coutume, les rideaux étaient fermés et les stores baissés. On ne pouvait de l’extérieur, voir Christus et Louise, que par la porte que Christus en entrant, avait laissée ouverte.

— Le vent tire ici, dit Louise, si vous fermiez cette porte.

Christus alla fermer la porte ; Louise tremblait.

— Pourquoi donc tremblez-vous, mamselle Louise ? demanda Christus.

— Est-ce que je tremble, moi, répondit Louise, vous vous imaginez cela.

Le cœur de Christus qui depuis si longtemps battait pour l’idéal se mit à battre pour une femme véritable : Christus sentit que Louise souffrait et qu’elle l’aimait. Tous deux se regardèrent fixement pendant quelque temps. Ils se comprirent, les yeux de Louise étaient humides, ses joues rouges et ses lèvres pâles et plissées : Christus saisit une chaise et s’approcha d’elle, elle recula son fauteuil. Il la regarda encore, elle aussi.

— Louise, dit-il.

— Christus, dit-elle.

Elle sauta sur ses genoux.


VIII.


Christus s’apprêtait à dire à Louise : Tu seras ma femme, il l’aperçut qui détournait la tête. Croyant qu’elle pleurait, il chercha à voir ses yeux : elle souriait d’un sourire de triomphe qui stupéfia le bon jeune homme : tantôt elle était belle, maintenant elle était presque laide. Il eut peur de comprendre. Il se leva.

— C’est étrange, dit-il.

— Qu’est-ce qui est étrange ? demanda Louise.

— Rien, répartit sèchement Christus.

À cinq heures les frères rentrèrent et demandèrent à manger.

— N’aimez-vous pas mieux souper ? demanda Louise.

Quand on mange à la campagne on mange quelque chose sur le pouce, quand on soupe, on met sur la table ce qui reste du dîner, de la viande, de la bière, etc. Ceci explique pourquoi Louise demandait à ses frères s’ils n’aimaient pas mieux souper que manger.

Christus debout devant le feu et tournant par conséquent le dos aux arrivants, regardait tout pensif la flamme du bois lécher le cœur de la cheminée ; il oublia de saluer les trois frères.

— Qu’est-ce qu’il a donc Christus, ce soir, dit Jean en lui frappant sur l’épaule ?

Christus ne répondit pas.

— Ces Flamands-là, dit François, c’est tous les mêmes diables, quand ça ne boit pas, ça ne fait que rêvasser.

À quoi que tu songes ? Christus ?

— Bah, dit Nicolas, il aura trop mangé de tarte avec Louise. Louise, as-tu donné de la tarte à ton ami Christus. Voyons, et le colosse prit amicalement le frêle jeune homme par une épaule, voyons pourquoi ne réponds-tu pas quand nous te parlons ? — Christus regarda Louise et répondit naïvement : Je suis triste.

— Ha, il est trisse, dit Nicolas qui croyait plaisanter, voyez donc môsieur qui se donne des airs d’êt’ trisse.

Et pourquoi que le flamin est trisse ?

Christus crut devoir répondre : je n’en sais rien.

— Je le sais bien, moi, dit Louise.

— Vrai, firent-ils tous trois.

— Oui dà, dit-elle, je vais vous conter çà, pendant que vous souperez et que Christus vous aidera si le cœur lui en dit mais il est trop fâché contre moi, pour cela, n’est-ce pas Christus ?

— En effet, je n’ai pas faim, répondit Christus.

— Il y avait, dit Louise, avec l’air égaré des gens qui vont commettre un crime : Il y avait une fois, un jeune garçon si beau que toutes les filles en raffolaient…

Il parut à Christus que Louise allait le dénoncer à ses frères et se servir ainsi de la peur qu’elle lui ferait éprouver, pour se faire épouser par lui. Cela lui parut monstrueux et impossible :

— Vous ne devenez pas folle, n’est-ce pas, Louise, dit-il sévèrement, et vous savez ce que vous êtes prête à faire ?

— Mon Dieu, s’écria-t-elle en pâlissant… mon Dieu, c’est vrai… Je suis trop pressée d’être heureuse, ce n’est pas de ma faute ; Christus, j’ai tant souffert. Christus, pardonnez-moi.

Christus ne répondit pas, Jean fronçait le sourcil, observait Louise et se taisait.

— Qu’est-ce que çà veut dire tout çà, s’écria tout à coup Nicolas, il semblait tout à l’heure que Louise allait raconter une histoire et la voilà qui s’interrompt pour demander pardon à Christus, pardon de quoi, pourquoi pardon ?

— Le diable n’y verrait que du feu, dit François.

Jean se taisait toujours. Ce silence qui indiquait des réflexions suivies et le désir de combiner les éléments nécessaires à former une conclusion, frappa Louise. Elle s’effraya de ce qu’elle avait failli faire.

Nicolas la tira de cette anxiété.

— Mais oui, répéta-t-il, qu’est-ce que tout çà veut dire ?

— Que je perds mon bon sens, répondit Louise.

— Vous êtes calme d’habitude, ma sœur, dit Jean.

— Ils ont peut-être bu ensemble, reprit Nicolas.

Louise prit la parole au bond.

— Bu ? dit-elle, il n’y aurait pas eu de mal, après tout.

— Où est la carafe ? demanda Jean.

— La carafe ! dit Louise, elle est là.

— Pourquoi n’y a-t-il pas de verres sur la table ?

— Parce que je les ai enlevés.

— Pourquoi ?

— Pour les laver.

— Comme la carafe sans doute, où il n’y a pas une goutte de bière.

— Comme la carafe, oui, répondit Louise.

— Où as-tu été prendre cette bière ?

— Au tonneau.

— Qui ne contient que de la bière de ménage ; on n’offre pas cela aux gens.

— Christus n’aime pas les bières fortes.

— Çà ne me plait pas tout çà, dit Jean, hochant la tête, mais puisque Louise ne veut pas parler, Christus aura sans doute quelque chose à me dire.

— Rien, répondit Christus obéissant à un regard suppliant que lui avait jeté Louise.

— Vous êtes bref, Christus, dit Jean, mais je le serai autant que vous : je n’ai qu’un mot à vous dire c’est que s’il arrive malheur à Louise, il y a trois hommes ici pour vous forcer à faire votre devoir.

Le regard de Louise criait à Christus : Patience !

— Monsieur Jean, répondit-il, si vous êtes trois, je suis un et je vous vaux. Quant à ce qui est de marcher dans le droit chemin, je dois vous dire que je n’ai jamais eu besoin de guide pour n’y pas trébucher.

— C’est possible, dit Jean, mais j’ai le droit de savoir ce qui s’est passé ici et que vous allez me le dire.

— Non, Jean, dit Louise, vous n’avez pas ce droit.

— Silence, dit Jean, en faisant un geste menaçant, ou je…

— Qui est-ce qui a peur ici ? demanda froidement Christus.

François et Nicolas dressaient déjà l’oreille. Les quatre hommes étaient comme des coqs en présence. Louise se jeta suppliante entre eux : Mes frères, mes bons frères, s’écria-t-elle, et vous, Christus, taisez-vous tous. Personne n’a le droit d’attaquer ici un ami, à cause de moi, quand moi, la seule en jeu, je ne l’accuse point.

— C’est bien parlé, çà, Louise, dit Christus, je vous pardonne.

— Merci, dit-elle, toute heureuse, ha, vous êtes bon, vous.

— Mais, dit encore Jean… mais, Louise… cependant…

— Voyons, dit Louise, en feignant d’être impatiente et parlant avec une excessive volubilité, sans doute pour étourdir son frère, voyons, avez-vous l’intention tous les quatre de vous regarder dans le blanc des yeux toute la nuit ; Jean écoute-moi, je t’en donne ma foi de sœur affectionnée : si j’ai jamais besoin d’aide ce sera à toi, mon bon frère, que j’irai la demander, ainsi donc calme-toi. Christus est comme toi, un homme au cœur droit, mais il a comme toi, une mauvaise tête et s’il veut me faire beaucoup de peine, il n’a qu’à conserver son air renfrogné et continuer de rouler ses yeux méchants qui semblent vouloir avaler tout le monde, mais bien au contraire il va être bon et donner la main à mon terrible frère.

Christus sourit : Ce que Louise veut, je le veux, dit-il.

— Allons, Jean, dit encore Louise, amendez-vous et donnez-lui la main.

Jean obéit et serrant comme dans un étau, la main de Christus :

— Es-tu un brave garçon, demanda-t-il d’un ton rogue.

— Plus que tu ne le crois, répondit Christus, en prenant la main de Jean comme une orange dont il eut voulu exprimer le jus.

Jean ne cria point, mais ce fut par respect pour lui-même.


IX.


Il était tard quand Christus sortit de la ferme ; les Godin montèrent à leurs chambres ; Louise resta seule dans la cuisine. De là, elle entendit ses frères ôter leurs vêtements, jeter leurs bottes, demeurer silencieux, puis ronfler. Ils avaient tous trois bu vaillamment comme c’est la coutume à Uccle et ailleurs, le dimanche.

Onze heures du soir sonnaient à l’église : Christus marchait lentement sur la chaussée, il lui semblait avoir fait un rêve, il était perdu dans ses pensées comme un savant dans ses méditations. Il ne voyait, n’entendait ni ne sentait rien :

DE SCHAMPHELEER

LA NEIGE.



Cependant la poussière s’élevait des campagnes. Dans le ciel d’un gris cuivré, brillaient à l’horizon de larges éclairs ; le vent d’un orage d’hiver, précurseur habituel des grandes neiges faisait plier comme des roseaux les arbres de la chaussée ; quelques flocons volaient comme éperdus sur les chemins et dans le ciel.

Christus songeait à Louise, il voyait la pauvre fille, avide d’amour, affolée de mariage se donner et se perdre ; il entendait dans sa voix en parler une autre, la voix mystérieuse des cœurs brisés pour n’avoir pu être aimés ; il la voyait voulant à tout prix atteindre son but, le mariage, et prête pour cela à dénoncer son amant d’une minute à la vengeance de ses frères puis reculer devant cette lâcheté et se taire. Il voyait, au moment où le bien l’emportait sur le mal, son visage se transformer et il ne savait quoi de céleste et de souffrant, l’éclairer. L’âme de Louise lui parut une de ces belles martyres de l’enfer chrétien, condamnées pour le crime d’amour, à se rouler belles et nues sur une couche de ronces au milieu de beaux couples heureux des premières joies des légitimes amours.

Louise lui parut attrayante ainsi déchirée : Pourquoi donc, se dit-il, ne ferais-je pas le bonheur de cette délaissée. « La froide réflexion parla cependant : Si cependant, dit-il, Louise qui a été si faible aujourd’hui, allait pauvre mari confiant, te tromper un jour pour un autre. Qu’elle me trompe, s’écria Christus, mais qu’elle soit heureuse !

Le tonnerre gronda, des éclairs pâles ouvrirent dans les nuages comme mille bouches de feu, le vent souffla plus fort, un orme gémit, craqua, plia et tomba brisé à deux pas de Christus, la grêle et la neige coururent tourbillonnant comme une ronde de fantômes sur la chaussée ; Christus revint sur ses pas : il lui sembla que la porte de la maison des Godin était entr’ouverte, il ne fit qu’un bond, la poussa.

— Chut ! fit une voix qui partait de l’intérieur, — celle de Louise.

— Vous, s’écria-t-elle.

— Moi, oui, répondit-il ; je n’aurais pas pu faire autrement que d’essayer de rentrer ici.

— M’attendiez-vous ?

— Oui, dit Louise, entrez, et ne faites pas de bruit ; leurs portes sont ouvertes.

Elle entra dans la cuisine et dit : Je vais allumer la lampe.

— À quoi bon ? demanda Christus.

— Pour y voir, répondit-elle.

La lampe étant allumée et posée sur la table, elle dit à Christus de s’asseoir et qu’elle avait à lui parler.

— Moi aussi, répondit-il, j’ai à vous parler. Il se recueillit un moment, sonda son cœur, sa conscience, le bien qu’il avait pensé de Louise, le mal qu’il en pouvait croire ; il s’interrogea loyalement afin de ne prononcer que des paroles de vérité. Cela dura une seconde, — le tonnerre grondait toujours :

— Louise, dit-il, je ne sais quel dieu ou quel démon a fait que ce qui s’est passé entre nous se soit passé ; Louise, je ne venais point pour vous, dans la maison de vos frères, et cependant j’éprouvais du plaisir à vous voir. Vous avez, malgré vous, par désolation plus encore que par ruse, voulu me tendre un piège. Je ne vous en estime pas moins pour cela.

— Il me comprend, s’écria-t-elle radieuse.

Ils étaient assis l’un en face de l’autre, accoudés sur une table et la lumière entre eux.

— Oui, je te comprends, repartit Christus ; j’ai entendu sous tes paroles, des paroles que tu ne disais pas et qui étaient bonnes ; je me suis expliqué ce que m’a dit et ce que me dit encore ce cœur qui bat si fort maintenant dans ta poitrine. Tu n’es pas ce que tu paraîtrais à d’autres yeux que les miens, et tu ne ferais plus ce que tu as fait.

Louise pleurait de douces larmes : — Que tu es bon, disait-elle.

— Encore un mot, poursuivit-il : Louise, je t’ai parlé franchement, sévèrement, comme il convient à un futur mari ; Louise, veux-tu être ma femme ?

— Sa femme ! il l’a dit ! s’écria-t-elle.

Puis, sans doute effrayée d’avoir parlé trop haut, elle se leva et alla écouter dans le vestibule. Christus entendit malgré le tonnerre et le bruit des vitres fouettées par la grêle, le ronflement sonore des trois Godin.

— Ils dorment, dit Louise en rentrant et en fermant la porte.

Elle se rassit et dit :

— Maintenant, Christus, je vais vous répondre. Écoutez-moi bien, je vous jure que je ne parlerais pas autrement à l’heure de ma mort que je ne vais le faire maintenant : Depuis longtemps je vous aime ; peut-être aurais-je pu en aimer un autre, mais cet autre n’est pas venu, c’est donc vous le premier et le dernier à qui j’aurai donné mon cœur. Christus, il n’y a ni Dieu ni démon qui ont fait que ce qui s’est passé entre nous se soit passé ; la faute en est à vous d’abord, à moi ensuite. Vous auriez dû comprendre ce que c’est qu’une fille de vingt-huit ans qui n’a point d’amoureux, n’aura point de mari ni d’enfants et n’a pour toute perspective que d’être seule dans la vie comme une parricide. Vous deviez avoir assez de cœur pour être froid envers moi. C’est le contraire que vous avez fait. Je me suis attachée à vous ; tant pis pour moi, si vous ne m’aimez pas véritablement. Vous m’offrez d’être votre femme ; vous dites que c’est de tout cœur et sans arrière-pensée. Aujourd’hui, oui, je vous crois ; mais serez-vous le même demain ? Christus, je ne vous refuse pas, bien loin de là, mon Dieu, mais je vous aime, et si je vous épouse, je désire être heureuse ; je ne veux pas vous devoir à un moment d’enthousiasme et je vous demande d’attendre. Si vous m’aimez, vous reviendrez, sinon vous passerez devant la porte sans entrer et… Louise serra les dents pour ne pas pleurer… et… on n’en meurt pas, ajouta-t-elle.

— Si tu verses une larme, je te bats, méchante enfant, dit Christus.

— Eh bien, bats-moi, dit-elle.

Et du bout de son doigt effilé elle prit une larme de joie et la jeta au visage de Christus.

— Çà me portera bonheur, dit celui-ci.

Puis se levant, il prit à pleines mains la tête de Louise, l’embrassa passionnément sur le front, les joues et surtout les yeux où perlaient encore des larmes. Louise essayait de le repousser, elle riait, pleurait et voulait gronder son amant, mais elle n’avait pas pour cela toute la force nécessaire.

Elle répondit chastement à ses baisers. Enfin, s’échappant de ses bras :

— Maintenant, dit-elle, vous allez partir, mon ami. Il commence à neiger fort et je ne veux pas que vous en ayez au-dessus des genoux pour rentrer chez vous.

— Déjà, fit-il.

— Tout de suite, répondit-elle.

— Au revoir Louise, dit Christus en s’en allant penaud.

— Au revoir Christus, dit Louise tendrement railleuse.

Christus franchit le seuil de la ferme, fit trois pas, puis revenant :

— Sais-tu bien, dit-il, que tu es belle comme une sainte Géneviève.

— C’est de ta faute, dit-elle ; mais va te coucher maintenant, çà te sera plus sain que de me faire des compliments.

Elle ferma la porte. Christus se dirigeait vers son logis.

— C’est drôle, se disait-il en marchant dans la neige jusqu’aux chevilles, qu’est-ce que j’ai donc dans le corps, je me sens des envies de pleurer, de chanter et de rire, et je marche comme une grive qui a mangé trop de raisin.

Rentré chez lui, il se mit au lit et ne dormit pas.


X.


Christus vint voir Louise tous les jours, il autorisa celle-ci à dire ses frères qu’il la recherchait en mariage. Louise n’en fit rien, elle voulait avant tout être plus certaine encore de l’amour de son amant.

Deux mois se passèrent. Vers les premiers jours du printemps, Louise était allée en ville aux provisions : les trois Godin se trouvaient réunis chez eux autour du feu. François, assis, tenait un de ses genoux dans ses mains ; Nicolas brisait sur un des siens, de gros bâtons destinés à servir de fagots. Les mains derrière le dos, debout, sérieux et grave, Jean fumait et paraissait ne songer qu’à suivre des yeux les capricieuses bouffées qui sortaient du gros fourneau de sa pipe courte. Depuis quelque temps, les trois frères parlaient de Louise, et leur conversation n’était interrompue en aucune façon, par le bruit monotone et régulier que faisaient l’un après l’autre les bâtons en se brisant sur les genoux de l’hercule Nicolas.

— C’est drôle, disait François, c’est très-drôle, mais depuis que ce flamand vient ici, Louise embellit chaque jour.

— Oui, répondait Nicolas, son teint est plus clair.

— Ses yeux sont plus vifs.

— Son visage s’arrondit.

— Elle reprend l’embonpoint de ses jeunes années.

— Elle est meilleure pour nous, disait Jean.

— Et la soupe aussi est meilleure.

— Le pain mieux cuit.

— La ferme mieux tenue.

— Ses poules sont plus grasses.

— Je le crois bien, elles n’ont jamais eu autant d’avoine.

— Sa voix est plus douce, répliquait Jean.

— C’est qu’elle espère mariage, disait François.

— Eh bien, repartit Nicolas triomphant et continuant à casser le bois, oseras-tu encore Monsieur Jean de l’entendu prétendre que j’étais un nigaud en voyant dans le flamand, un mari pour Louise. Avais-je tort ou raison ? de quel côté le vent vient-il maintenant ?

— Du mariage, disait François, c’est bien sûr.

— Je l’espère, répondait gravement Jean.

Christus faisait de fréquentes visites à sa future.

Louise lui demandait parfois avec une ironie inquiète des nouvelles du bouquet de violettes. Elle était jalouse de cet idéal dont Christus lui avait chaudement parlé en un moment d’enthousiasme, non sans manquer d’ajouter, qu’elle lui ressemblait tout à fait.

Louise doutait cependant de l’entière vérité de ces rassurantes paroles. Elle s’effrayait pour son bonheur futur, de l’imagination trop chaude et parfois capricieuse de Christus ; elle l’eût voulu un peu moins sculpteur et beaucoup plus menuisier : elle n’osait formuler très-nettement, dans son esprit, cette vague appréhension que Christus pourrait bien, un jour, trouver à la ville ou ailleurs, un portrait de son idéal plus ressemblant et surtout plus jeune qu’elle et qu’alors… mais se disait-elle pour se rassurer, Christus est honnête, il ne voudrait pas me tromper.


XI.


Un lundi d’avril, Christus alla à Bruxelles dans l’intention d’y acheter du cœur de sorbier, pour un coffret dont il avait pleine permission de faire un chef-d’œuvre ; l’amateur ne regardait pas au prix.

Christus descendait, en rêvant, la rue de la Madeleine. Il se disait : « Je ferai ce coffret de telle et de telle façon, je placerai un ornement d’argent ici, un ornement là, il faut quelque chose de solide et de léger ; je taillerai sur le couvercle des insectes et des fleurs ; sur les côtés, des plantes bizarres. J’y travaillerai la nuit, il sera vite terminé et servira à payer la robe de noces de Louise. »

Soudain, au détour de la rue de la Montagne, il vit venir à lui, portant haut sa beauté, une ravissante créature. Il s’arrêta charmé devant un front grand et ouvert, un air candide et voluptueux à la fois, des yeux noirs, tendres et caressants, une bouche fraîche comme une rose à qui Dieu aurait permis de sourire ; un bras se montrant blanc et rond, encadré dans la large manche d’un paletot de velours noir lequel laissait deviner les contours les plus divins qu’ait jamais rêvés pour ses vierges, Murillo, le poëte de la forme. L’une des mains de la dame était gantée de lilas, l’autre, blanche et mignonne, tenait un énorme bouquet de violettes. Des rubans de couleur pensée ornaient son chapeau de velours noir ; des violettes fleurissaient à l’intérieur et faisaient un cadre doux et modeste au splendide rayonnement de sa beauté.

C’était elle, elle l’idéal si caressé, si poursuivi : Christus s’arrêta muet de surprise et d’admiration. La dame sourit de cet hommage naïf et spontané.


XII.


Tous deux étaient sur le même trottoir, ils se regardèrent pendant la moitié d’une minute : Christus crut devenir fou : des flammes, des vertiges et comme un fleuve bouillonnant d’idées traversèrent son cerveau. Il s’imagina être transporté dans la maison qu’habitait la dame ; il marcha à sa suite, sur des tapis plus moelleux que ceux que l’on foule avec le pied des rêves ; toutes les riches futilités de la mode brillèrent accrochées aux murailles, posées sur des étagères, ornant les cheminées de marbre et se réfléchissant dans d’immenses glaces aux cadres d’or mat et brillant. Il se trouva là près d’elle, au milieu d’un groupe d’hommes bien mis et de femmes aussi belles qu’elle. Elle se joua et se moqua de lui qui ne pouvait tout de suite effacer le hâle de ses joues brunies ni les callosités de ses mains nerveuses. Il se sentit froissé par des regards poliment insultants, agacé par des mots à double entente qu’il ne pouvait relever ; blessé jusqu’au cœur par des paroles en apparence mielleuses et bienveillantes. Il voulut massacrer tous ces dandys pour paraître moins ridicule aux yeux de leurs femmes. Ses mauvais instincts se réveillèrent tous à la fois : la vanité, l’orgueil mal placé, l’ambition des petites choses rétrécirent son âme et la serrèrent comme dans un étau. L’ouvrier heureux, paisible, simple et bon fit place à l’homme du monde hypocrite, affecté. Il souffrit en ce moment comme jamais il ne souffrit.

Il se tenait sur le trottoir sans rien voir, ni rien entendre, absorbé qu’il était dans ses rêves et son adoration.

— Place, s’il vous plaît, paysan ! dit tout à coup une voix de valet béate et goguenarde.

Christus se retourna et vit un domestique en demi-livrée bleu et or.

Il laissa machinalement passer le domestique, se frotta les yeux comme un homme qui s’éveille, se secoua et ne sut point jusqu’à ce qu’il l’eût perdue de vue détacher les yeux de la dame qui s’éloignait droite et fière en traînant derrière elle les amples plis de sa longue robe de soie.

Un moment suffit cependant pour dissiper ce mauvais rêve.

— Çà, dit-il alors en se riant au nez lui-même, j’ai songé à çà, allons donc !

Huit jours après Christus épousait Louise.

Celle-ci montra qu’elle avait eu raison en disant qu’un peu de joie lui rendrait sa beauté. Elle est heureuse et elle est belle.


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