Contes brabançons (De Coster)/05

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LES MASQUES.



I.


Une nuit de carnaval, par un très-mauvais temps, en plein mois de mars, ce gracieux mois si prodigue de pluie, de grêle, de boue et d’autres choses agréables, il y eut fête à la Maison sans lanterne, située à Vleurgat, au sommet de l’angle aigu formé par deux chaussées bordées d’arbres maigres ; cette maison était hantée non par des fantômes, mais par un baes bon vieillard, sa femme, ses deux filles, des paysans, des artistes, des poëtes, la simplicité et la ruse, la naïveté et la malice, l’intelligence et ce qui n’y ressemble pas ; Dieu et le diable, le bien et le mal, comme partout.

Quelques personnages tranchaient vivement dans les autres, c’étaient : un jeune industriel avide de fortune, un peintre de genre, pâle, hypocondriaque, phlegmatique, un jeune savant taciturne, cherchant les coins et qui se destinait à l’église ; un officier enfin dont les manières polies ressemblaient à ces belles lames si affilées qu’elles blessent même quand on les manie avec prudence. On aimait peu le savant et l’officier, l’un parce qu’il était hautain, l’autre parce qu’il riait faux.

Cette compagnie, bruyante d’habitude, était encore animée par la tumultueuse présence d’un homme d’action, tapageur amusant, mauvaise tête agréable, bon cœur très-dissimulé, maître Job enfin, girouette avouée, qui ne tournait cependant qu’à un seul vent, celui de la terre dorée où croissent, se multipliant à leur seul contact, les napoléons, les guillaumes, les frédérics et les guinées.

Maître Job exerçait le modeste métier de commis-voyageur en toutes sortes de marchandises ; il avait cependant déjà des satellites : un saute-ruisseau, un aspirant surnuméraire, un huitième de courtier maron, un jeune namurois prêt à passer ou plutôt à ne point passer son examen de candidat en philosophie, préparatoire au doctorat en droit.


II.


Lors donc de la nuit du carnaval dont il a été question plus haut, des fleurs rares, des branches de houx, de cyprès, de sapin, de bruyères et d’arbustes précieux tressés en tapisserie ou en guirlandes décorèrent et embaumèrent la salle de réunion de la Maison sans lanterne. Tableaux, aquarelles, gouaches et fresques, casques de reitres, drapeaux de corporations ; hallebardes, lances et casse-têtes se détachèrent, musée improvisé sur le fond gracieux de la verdure et des fleurs.

Bientôt entrèrent dans la salle beaucoup de masques et parmi eux l’officier déguisé en croate, le savant en capucin, le peintre d’histoire en patagon, l’industriel en roulier, maître Job en paillasse, ses satellites en musiciens ambulants et enfin une haute caisse d’horloge sonnant l’heure et criant mélancoliquement : Coucou !

Après avoir cogné le croate, bousculé le capucin et marché sur les pieds de maître Job, la caisse alla se mettre dans un coin où elle attendit le moment de souper.

Quand parurent des gigots précédés, en guise de fourriers, de pommes de terre fumantes, suivies d’une arrière garde de saucières et de soucoupes remplies de cornichons, ce qui était dans la caisse parut s’émouvoir, le coucou cria sept fois, l’horloge sonna vingt-quatre heures, la caisse s’éleva en oscillant au plafond et découvrit successivement des pieds longs, des jambes maigres, un pantalon blanc, un court paletot noir, le visage pâle, le front élevé et la chevelure blanchâtre de Hendrik Zantas, le peintre de genre. Hendrik s’assit à table, mit sa serviette sur ses genoux, secoua le brouillard de ses cheveux et dit : J’ai faim. Il mangea.

Vint le dessert et avec lui le bourgogne parfumé, puis des joyeux propos : les chansons sortirent des verres ; la gaieté brilla dans tous les yeux ; un piano chanta de ravissantes mélodies ; croate, patagon, paillasse et capucin se renvoyèrent comme des balles, les traits d’esprit et les saillies ; les fumées du vin peuplèrent la salle de joyeux fantômes, les plus pâles rougirent, les plus froids s’animèrent, la pensive mélancolie s’enfuit effarouchée, la tristesse boiteuse s’éloigna clopin-clopant sur ses béquilles.

Hendrik cessa de manger, but pour quatre, fut gai pour dix, dansa sur la table et roula dessous. Sentant alors que son heure était venue, celle de partir, il rentra dans sa caisse, sonna une heure du matin, cria : coucou ! et s’en fut phlegmatiquement.


III.


Le pauvre garçon n’était pas habitué à boire tant de vin, à la fois ; aussi à peine eût-il mis le pied dehors que l’air le saisit. Il voulut se tenir debout, il chancela ; aller à droite, il fit un brusque crochet à gauche. Étonné, il se demanda ce qu’il lui fallait faire ? Retourner à la Maison sans lanterne ou bien aller en avant ? Il prit courageusement ce dernier parti, mais plus il marcha, plus ses crochets devinrent longs, fréquents et rapides. Il se traita d’ivrogne, de cuve à vin, de sac à bière et n’en alla pas plus droit.

Arrivé à un coude de la chaussée, il aperçut, dans un lointain vaporeux, l’un des réverbères du Bas-Ixelles. Le cœur pénétré de reconnaissance, il en regarda amoureusement la flamme brillante comme une étoile. Le navigateur ballotté par l’ivresse avait trouvé son phare ; mais il s’était réjoui trop tôt, car il vit bientôt son phare l’imiter et faire dans le ciel les mêmes crochets que lui faisait sur la chaussée. La flamme allait du nord au sud, de la terre aux nuages, courait sur les toits, bondissait sur le pavé, glissait sur les arbres, les toits, les murs et jusque sous les pieds d’Hendrik avec une rapidité folle, inouïe, terrifiante. Le gaz, se dit-il, est une invention bien fatigante.

Il s’arrêta, le phare aussi, mais ce fut pour tracer en lettres de feu, sur le ciel noir, ces trois mots : Gy zyt zat ! tu es ivre. C’est bien possible, dit Hendrik, je crois même que je ferai bien de m’asseoir. Puis il se dirigea, du mieux qu’il put, vers une petite maison de la chaussée, remonta sa caisse jusqu’à hauteur des reins, tomba assis, étendit les jambes, troua le carton de sa caisse pour pouvoir respirer, poussa la tête à l’ouverture et vit…


IV.


Regardé de l’endroit où se trouvait Hendrik, le paysage est beau, en plein jour. Il y a là des champs, un bel étang gelé et bordé de beaux arbres ; au fond à droite, on aperçoit les cîmes des bois de Soignes et de la Cambre. En ce moment un grand vent, le vent du dégel, soufflait, les deux bois agités par lui grondaient et secouaient de leurs branches, le givre comme des fruits de verre.

Des vapeurs de plus en plus épaisses chargeaient le cerveau d’Hendrik, il ferma les yeux et vit… les deux forêts s’avancer pour venir border l’étang, la glace se fendre, craquer, disparaître, faire place à une immense et profonde vallée ; la chaussée soulever des pavés et vomir comme d’un cratère des choses étranges qui, racines, cables ou serpents, rampèrent, grouillèrent, se tordirent, s’enchevêtrèrent pour se réunir enfin en une corde grosse comme dix cables et qui se tendit d’elle-même au-dessus de la vallée.

Quelle belle corde, quelle raideur engageante ! Et quel plaisir pour un saltimbanque de renom de prendre ses ébats sur une corde aussi extraordinaire et devant un public aussi nombreux. Car beaucoup de gens se trouvaient au fond de la vallée, laquelle semblait être l’emblème de la médiocrité de condition de la plupart des hommes, ces gens-là donc placés si bas, ne pouvaient pas ne pas voir les hauts personnages qui danseraient sur cette corde et ne pas applaudir aux prodiges d’adresse qu’ils ne pourraient manquer de faire.

Hendrik regarda ensuite la vallée et vit, dans des plaines sans fin, dans de riants villages, des forgerons bien portants battant à grands coups de marteau du fer rouge et rejaillissant en pluie de feu ; de modestes savetiers, des tailleurs accroupis, des marchands forains, des maquignons, des maraîchers, des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des typographes, vaquant à leur métier ou cultivant leur art. Parmi ces groupes de gens affairés, occupés ou rêveurs, des gamins couraient, criaient ou jouaient à divers jeux. De gais violons faisaient danser de fiers jeunes gens, de douces jeunes filles ; les éclats de rire se croisaient avec les chansons d’amour, les paroles voluptueuses, le bruit du travail et le murmure des baisers. Un jour doré éclairait cette foule heureuse. Le brave espoir, la vaillante confiance régnaient, roi et reine

FÉLICIEN ROPS

LES MASQUES.



ignorés, sur ces enfants et ces bonnes gens. Ô jeunesse, rêve doré ! dit Hendrik, ô bonté ! jeunesse de l’âge mûr, que vous êtes belles !


V.


Puis il éprouva toutes sortes de sensations extraordinaires : il sentit d’abord qu’on le plaçait au seul endroit par où ceux qui désiraient danser sur la corde raide, aux yeux ravis de nombreux spectateurs, pouvaient se livrer à ce dangereux passe-temps. Ce rôle de gardien lui plut. Puis une autre chose eut lieu qui l’étonna davantage. Ses chairs, ses muscles, ses os, se fondirent. Il se sentit léger comme un tissu de gaze, dispos comme un bienheureux, volatil comme la fumée de l’encens, il se chercha et ne se trouva plus. Serais-je, dit-il, devenu esprit ? Il crut cependant posséder une espèce de corps, formé de choses semblables à des membres dont la matière était un brouillard rougeâtre, chaud et très-fin. Un nouveau visage avait remplacé l’ancien : un visage très-beau surmonté d’un vaste front sous lequel brillaient des yeux que Hendrik jugea modestement devoir être pétillants d’esprit et de malice. Son intelligence selon lui, avait pris un développement incommensurable. Je n’ai plus qu’à le vouloir, se dit-il, pour connaître les pensées les plus cachées et pour expliquer les mystères les plus profonds.

Ces réflexions l’élevèrent très-haut, à ses propres yeux ; il se compara à Satan, se trouva supérieur à cet archange, fut très-content de lui, et pensa que Dieu l’avait placé près de la corde afin de sonder les cœurs de ceux qui voudraient y danser. Il est étrange, ajouta-t-il en laissant tomber à ses pieds un regard sévère, il est étrange que je voie mêlés à ces braves gens sans ambition, ce hautain Croate et ce tartufe de savant, mais les voici qui gravissent à grand’peine les bords de la vallée, précédés de l’avide roulier et suivis de Maître Job et de ses quatre satellites, marchant derrière lui comme des bateaux bêtes suivant le remorqueur. Qu’ils aient l’audace de venir ici, je les tancerai d’importance !

Ce qu’ayant dit, il prit un air terrible, mit le poing sur la hanche, fit des crocs à ses nouvelles moustaches de vapeurs rousses, et allongea d’un demi-pied les quatre poils ordinairement imperceptibles de sa barbiche.


VI.


Le roulier se trouva bientôt près de la corde et près d’Hendrik.

Sans doute il le vit tel que celui-ci s’imaginait être :

— Mystérieux fantôme, dit-il, qui que tu sois, ange ou démon, daigne me répondre. Peut-on danser sur cette corde ?

Tout à fait radouci en s’entendant appeler fantôme et démon, Hendrik répondit d’un ton digne : « Tu le peux. »

Le roulier s’avança donc, et Hendrik le regarda qui dansait de son mieux sur la corde, et l’écouta disant :

— Je suis honnête, très-honnête, le plus honnête homme du monde.

Et les bonnes gens du fond d’applaudir.

— Je ferai bien l’usure, disait-il à part lui, je prêterai à la petite semaine, je serai dur aux pauvres, inhumain à un chacun, mais je ne volerai point, je ne tuerai point, et ne paillarderai qu’en secret.

Et les bonnes gens qui le voyaient bien danser et ne l’entendaient point parler, applaudissaient de tout leur cœur. Et l’or et l’argent lui venaient de tous côtés, au bonhomme.

Et il faisait de graves entrechats, et cela sans balancier. Et quand il eut bien dansé, il engraissa, prit du ventre, parut bien vêtu et s’assit sur sa corde et compta son argent. Il en avait beaucoup.

Et les bonnes gens applaudirent et on le saluait d’en bas, et on lui criait : « Sois heureux, honnête homme. »

— Ô bonnes gens, se disait Hendrik, que vous êtes bêtes !


VII.


Le capucin suivait : Hendrik parla :

— Que désires-tu ? lui demanda-t-il.

— Réponds toi-même, dit le capucin. Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Que me veux-tu ?

— Je suis ton esprit ; je viens de l’enfer et ne te veux pas de bien.

— Qu’est-ce que cette corde ?

— Tu sais comme moi qu’en y dansant bien, on peut arriver à la prêtrise, au doyenné, à la nunciature, à la tiare peut-être : Abattrais-tu un cheval, pour t’asseoir sur le trône de Pierre ? Non. Tuerais-tu un homme pour ceindre la triple couronne ? Non encore. Il y a cependant moins de sang dans un homme que dans un cheval. Meurtrirais-tu un peuple pour conserver ton pouvoir temporel ? Pas de réponse.

— Quel crime ai-je commis pour m’entendre adresser de semblables questions ?

— Nul autre que celui de tes pensées.

— Si tu pouvais lire dans ma conscience.

— Ta conscience ! elle est pareille à celle de tous les ambitieux de pouvoir. C’est une chambre sombre, la porte en est toujours entre-baillée, afin d’y laisser de nuit, et chaussés de feutre, entrer tous les vices. Chacun d’eux a tué la vertu qui le gênait, tous feignent de dormir jusqu’au moment où le maître a besoin d’eux et qu’ils disent : Nous voici.

— Que Dieu te pardonne tes injures.

— Il n’a rien à faire ici. Je suis un esprit des ténèbres, un fantôme venu des profondeurs de l’enfer ; je suis le crime, je suis le mal, c’est moi qui ai tendu là cette corde pour t’y faire danser. Dieu est là, en bas, parmi les enfants et les bonnes gens, le mal est ici ; choisis maintenant, danse ou descends.

— Tu veux m’abuser, dit le capucin, je danserai.

Ce fut une belle danse, une danse grave et solennelle. Les entrechats y manquaient, mais les sauts étaient doux comme des actes de contrition.

Les bonnes femmes qui étaient en bas pleuraient en voyant cette sainte danse. Et le capucin dansait à genoux souvent, et il priait, et il pleurait, et il jetait sur la foule des petits drapeaux de papier bénit, et des chapelets bénits, et du pain bénit, et de l’eau bénite. Et on lui jeta d’en bas de l’or qui n’était pas bénit et des honneurs qui n’étaient point de ce monde. Et il accepta tout cela au nom de l’innocente et pauvre victime qui mourut sur la croix.

Hendrik le vit passer successivement du costume brun au costume noir, du costume noir au costume violet, du costume violet au costume écarlate, du costume écarlate au costume blanc, et il fut coiffé successivement de toutes sortes de couvre-chefs dont le dernier n’était pas le moins drôle.

Et les bonnes gens applaudissaient, et lui riait sous cape, et Hendrik répétait : Ô bonnes gens, que vous êtes bêtes !


VIII.


— Voici, dit Hendrik, voici venir ce hautain Croate ; de quel pays es-tu ? demanda-t-il d’une voix brève.

— De celui dont je pourrai me faire le maître.

— Qui t’appelle ?

— L’homme blanc.

— Pourquoi as-tu quitté la chaussée ?

— Elle est trop étroite.

— Que te faudrait-il ?

— Le monde.

— Et puis ?

— Ce qu’il pourrait y avoir au delà.

— Es-tu heureux ?

— Je ne cherche pas à l’être.

— Ris-tu parfois ?

— Du bout des lèvres.

— Chantes-tu ?

— Jamais.

— Pauvre ambitieux ! tu voudrais une couronne, n’est ce pas ?

— Ceci me regarde.

— Que penses-tu des hommes ?

— Ils valent la peine qu’on se serve d’eux.

— Leur ferais-tu beaucoup de mal pour parvenir ?

— Le moins que je pourrai, mais celui qu’il faudra.

— Ainsi, en faire massacrer cent mille, un million ?

— J’ai déjà répondu à ta question.

— Les hommes te haïront-ils ?

— Ils m’adoreront.

— Pourquoi ?

— Parce que je les méprise.

— Danse, tu seras grand.

— Je n’ai pas attendu ton avis pour en être certain.

Le Croate dansa aussi, mais il fallait voir quelle superbe danse. Puis voyant qu’on l’applaudissait, il dit : Ne pensez-vous pas que je serais digne d’être votre capitaine ? Et ne trouvez-vous point qu’il serait temps d’aller conquérir la lune ?

Des voix nombreuses s’écrièrent d’en bas : Oui, oui, allons conquérir la lune. La civilisation l’exige, l’homme blanc le veut, des devoirs impérieux le réclament, allons conquérir la lune !

Et Hendrik assista à cette conquête de la lune. Il vit des myriades de soldats pénétrer dans la pauvre planète. Dans cette planète, des hommes comme nous vivaient tant bien que mal, comme ils pouvaient ; mais l’intérêt de la civilisation l’exigeait, ils furent égorgés. Et il plut du sang sur la terre.

Cette boucherie profita il un seul personnage, ce fut au Croate, qu’Hendrik revit sur la corde, dans le costume le plus splendide qu’il soit possible de rêver. Cependant, il dansait encore le pas majestueux des gens de sa condition. Et il parlait de progrès, de civilisation, de bien-être, de soulagement des malheureux et de toutes sortes de choses tendres et gracieuses.

Et les bonnes gens applaudissaient d’en bas ; et ceux qui l’avaient fait grand disaient : Voyez comme il est immense ; admirez l’homme extraordinaire, il a tué plus de deux millions cinq cent mille lunatiques et fait mourir quinze cent mille de nos enfants. Hourrah pour le grand homme !

Et le Croate saluait affectueusement ce bon peuple d’un salut tout confit de majesté, de progrès et de civilisation. Et le peuple applaudissait, et lui se frottait les mains, et il se disait aussi bas que possible : Ô bonnes gens, que vous êtes bêtes !


IX.


Mais, dit Hendrik, d’autres pantins se montrent, maître Job et ses quatre compagnons. Approche saltimbanque, n’aie pas de crainte, polichinelle ! Viens ici, te dis-je. Et vous autres, imitez-le, satellites ; reflets, suivez-le ! faites comme lui, clairs de lune ! Votre costume est vert et pelé, mais votre dignité est encore plus pelée que votre costume.

— Monsieur du diable, dit maître Job en s’avançant, puis-je vous supplier de ne pas interpeller aussi durement ces sensibles jeunes gens. Regardez-les, ils sont prêts à pleurer. Consolez-vous, mes amis, cet esprit n’avait pas l’intention de vous insulter. Savez-vous devant qui vous êtes ? Non. Comment, à ce noble port, à ces regards perçants, à ce vaste front, à l’expression de hautaine mélancolie qui assombrit ce beau visage, n’avez-vous pas reconnu le plus orgueilleux, le plus infortuné, le plus triste, le plus beau des anges, leur roi à tous, le puissant Lucifer ?

— Cesse, dit Hendrik, cesse bélître, de m’assommer de tes flagorneries.

— Monseigneur, si vos paroles étaient des pièces de cent sous, j’en écouterais plus volontiers encore le son harmonieux.

— Tais-toi et regarde : vois-tu ces trois hommes sautant sur cette corde ?

— Oui, Monseigneur, oui, Altesse.

— Suis-les, flatte-les, adule-les ; tu sais parler, parle pour qui te paie ; tu sais danser, danse pour ceux que tu crains. Tu obtiendras ainsi des rubans, des croix, des faveurs ; tu grandiras comme une tache d’huile. Ton vulgaire esprit t’a conseillé cela n’est-ce pas, misérable ?

— Oui, Monseigneur, oui, je remercie votre Altesse de ses bienveillants avis.

— Approche donc, que je te fasse un cadeau pareil au plus grand nombre de ceux que tu recevras durant ta vie.

Maître Job obéit, Hendrik lui donna un grand coup de pied. Maître Job fit une révérence, tendit la main et dit :

— C’est vingt francs, Monseigneur.


X.


La prédiction d’Hendrik se réalisa ; maître Job bondit sur la corde comme un chat, comme un homme de guttapercha, comme tout ce qu’il y a de plus élastique au monde ; ses satellites l’imitaient en tous ses pas, mais ils n’avaient pas cette souplesse, cette prestesse, cette agilité qui faisaient de maître Job le plus distingué des sauteurs. Cependant l’on pouvait prévoir qu’ils arriveraient un jour à quelque chose d’extraordinaire. Maître Job ayant exécuté plusieurs pas d’une façon tout à fait supérieure ôta son bonnet et s’en vint, sautant et dansant, près du Croate. César, dit-il, Pompée, Saladin et Charlemagne sont petits auprès de vous. Qui faut-il que je tue : Est-ce l’homme blanc ? Est-ce le million ? Mon courage est grand comme le monde. Il alla à l’homme blanc et lui dit tout bas en montrant le Croate : si celui-là vous gênait, il y aurait moyen d’ameuter l’abîme contre lui. Je suis tout à vous. Puis il s’en fut au million : quand vous voudrez, monsieur, dit-il, je dirai que ce Croate et cet homme blanc ne sont pas nécessaires en ce monde, que l’argent seul est roi, qu’il ne faut croire qu’à l’argent.

Et il allait ainsi de l’un à l’autre, sautant, dansant, pirouettant et recevant en grand nombre de tous les trois, le genre de cadeaux dont Hendrik lui avait donné le premier et rude échantillon.

Et les bonnes gens d’en bas disaient : Comme il est bon, comme il est souple, comme il est humble, comme il sait bien se prêter aux circonstances, mettre de l’eau dans son vin, prendre le temps comme il vient, les hommes comme ils sont, faire contre fortune bon cœur, penser que tous les moyens sont bons pour arriver, que les honteux ont toujours tort et qu’il n’est pire fou que l’orgueilleux. Ha, le brave homme, ha, l’honnête homme !!!

Et il lui venait d’en bas beaucoup d’applaudissements et on lui jetait beaucoup de pièces d’or.

Cependant, les quatre musiciens en habit vert et pelé, dansaient à l’instar de leur modèle ; et ils tournaient vers lui des yeux pareils à ceux de chiens regardant un maître dont ils ont peur et voulant deviner ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire. Ils purent danser et ils dansèrent. Et maître Job leur rendit, avec les intérêts, les cadeaux bottés qui le forçaient souvent à se gratter là où ceux-ci avaient laissé une trop vive empreinte.

Et les quatre musiciens en habit vert et pelé, s’écriaient : Merci, c’est vingt sous, notre maître.

Et Job daignait les payer et ils célébraient ses louanges sur leur fifres criards.

Et les bonnes gens d’en bas disaient ; Voilà comment il faut se conduire en ce monde, en marchant à la suite d’un homme en train de parvenir ; ils parviendront aussi ces bons petits musiciens ; si bourrés de coups de pied et de philosophie.

Et on leur jetait d’en bas quelque menue monnaie et ils la recevaient avec reconnaissance et humilité.

Soudain et quelque effort qu’Hendrik pût faire pour s’y opposer, la corde fut couverte d’une foule énorme de sauteurs, sauteurs experts, apprentis sauteurs, sauteurs surnuméraires, sauteurs aspirants surnuméraires et d’autres, qui voyant monter d’en bas, vers le Croate, l’homme blanc et le roulier, des millions et des millions de pièces d’or, voulaient en avoir aussi leur part. Hendrik fut jeté par terre, écrasé, aplati, foulé aux pieds comme une orange dans un mortier, comme la vendange sous le pressoir, comme un œuf frais sous la semelle du géant Goliath. Il eut beau se débattre, se tourner, se retourner, s’écrier qu’il était le diable et se vengerait, il ne vit rien que des pieds et des jambes, des jambes et des pieds noirs, par millions, par milliards qui s’enfonçaient dans ses joues, lui pochaient les yeux, lui déchiraient les oreilles, lui cassaient les côtes, lui broyaient les jambes, et marchaient sur ses pieds à lui, ses pauvres pieds endoloris où il avait des cors. Ce fut un horrible cauchemar. Comment il ne mourut point, c’est un fait que peut seule expliquer sa qualité d’esprit.

Puis tout à coup, le silence se fit dans toute cette foule, le calme se rétablit, les millions et les milliards de jambes et de pieds s’arrêtèrent, Hendrik se releva timidement, brisé mais vivant et il vit un spectacle comme il ne doit plus voir tant que Dieu le laissera en ce monde.

Trois femmes, belles de la beauté du ciel et entourées d’un nuage lumineux, s’élevaient rayonnantes dans l’espace. La première était grande, sévère et triste, elle tenait d’une main une hache, de l’autre une balance : elle s’appelait justice. La seconde était blonde et ronde, belle et douce, tous ceux qu’elle touchait du pan de sa robe, avaient le cœur rasséréné : elle s’appelait bonté. La troisième était nue comme Vénus, belle comme elle, les harmonieux contours de ses formes célestes semblaient éclairés par un feu doux et intérieur, le grain de ses chairs semblait être d’or transparent. Elle était comme un fruit savoureux où les plus vieilles dents eussent voulu mordre, ses lèvres semblaient être un vase de corail où l’on eût voulu boire le bonheur quitte à mourir après. Tous les bras des gens de la vallée étaient tendus vers elle, tous voulaient l’étreindre, la saisir : elle avait nom amour.

Cependant la corde immense était dans toute son incommensurable longueur couverte de sauteurs de toutes les espèces.

À l’apparition des trois femmes, il arriva d’abord ceci, c’est que les gens d’en bas cessèrent d’envoyer en haut des pièces d’or et d’argent, ensuite que la corde grosse comme dix cables ne parut plus grosse que de neuf, puis diminua, diminua sensiblement, toujours, jusqu’à ce qu’enfin elle se brisât net sous les pieds de ceux qui y dansaient.

Un cri se fit entendre alors, long, aigu, déchirant, un cri à faire glacer le sang dans les veines de la vie elle-même. C’était le cri de ceux qui tombaient dans l’abîme où ils ne se firent d’autre mal que d’être confondus dans la foule des bonnes gens, qui les ayant démasqués, se moquaient d’eux, de leur ambition, de leur danse, de leur vanité et surtout de leur chute.

À ce cri comme celui d’hommes qui se noient il parut à Hendrik qu’il entrait dans un vêtement lourd, froid, épais, humide.

— Mon Dieu ! se dit-il, qu’est-ce donc cela ? Redeviens-je homme ! Hélas, oui ! voici mon corps et mon paletot, et mes pauvres jambes sur lesquelles il pleut.

On frappait sur le haut de son logis de carton.

— Hendrik est-il chez lui ? demandèrent des voix connues.

— Il y est, messieurs, il y est, répondit-il avec mélancolie, mais ôtez, s’il vous plaît, ma maison de dessus ma tête.

On obéit ; Hendrik, débarrassé de sa caisse, restait assis et frottait ses yeux éblouis par la clarté d’une lanterne que tenait le roulier. Le capucin, le Croate et maître Job étaient en pleine lumière ; Hendrik bailla longuement et dit :

— Messieurs ! j’ai rêvé…

— De nous ? demanda le roulier.

— Précisément : je rêvais que toi, par exemple, je te voyais à cinquante ans, traîner par les rues un manteau très-lourd et formé de la peau de tes clients écorchés ; qu’à toi, capucin, la langue te pelait chaque fois que tu parlais contre ta pensée, que toi, Croate, tu étais balayeur de rues en punition de ton orgueil ; et que toi, maître Job, tu nageais éternellement entre deux eaux, et que tu te noyais sans cesse dans toutes les deux.


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