75%.png

Contes bruns/La Fosse de l’avare

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


La Fosse de l’avare

dans Contes bruns
1832


(Lieu de la scène : un village près Badajoz, le cimetière. — Sept heures du soir.)

GARCIAS, FOSSOYEUR, JOSÉ, SON VALET.

JOSÉ.

Maître, creuserons-nous long-temps encore ? Voici dix pieds de terre que nous remuons depuis deux jours ! Saint Jacques de Galice m’ait en aide ! Ouf ! je sui s las !

GARCIAS.

Un peu de courage, garçon ; tu seras payé de ta peine : va toujours, José, va toujours. Il faut gagner son argent, mon fils ! Nous avons encore cinq bons pieds de terre à jeter dehors. Corps du Christ ! Garcias, fossoyeur depuis trente-et-un ans, ne va pas manquer à sa parole, ni attraper une vieille pratique. Mon marché est bon, et j’y tiens. Il faut remplir ses engagemens en honnête chrétien.

JOSÉ.

Bah ! c’est bien assez profond comme cela ! Pourquoi descendrions-nous si bas ce pauvre cadavre ? Que craignez-vous, maître ? Il a voulu quinze pieds de fosse : va-t-il donc revenir, la toise en main, pour mesurer si vous lui avez donné son compte ? Allez, vous ne courez pas risque d’être cité devant le corrégidor.

GARCIAS.

C’est pourtant vrai, José, qu’il a voulu, le vieil avare, être enterré aussi loin des hommes que possible.

JOSÉ.

Craint-il qu’on ne lui vole son vieux corps ?

GARCIAS.

Ou espère-t-il, quand viendra le jour du jugement, que l’ange de la résurrection n’aura pas la pioche assez longue et le bras assez fort pour l’atteindre ?

JOSÉ.

C’est peut-être son idée… peut-être qu’il a raison.

GARCIAS.

Pauvre niais ! tu crois que l’ange de la résurrection est fossoyeur.

JOSÉ.

Je penserai à cela… ou je le demanderai au curé.

GARCIAS.

Creuse, creuse, José ; tu n’es bon qu’à ton métier. Creuse, tu ne trouveras pas le bon sens que tu as perdu.

JOSÉ.

Du bon sens, maître ! mais dites donc, en avait-il plus que moi celui dont nous préparons le domicile ? A propos, maître, pendant que nous sommes en train de jaser, si vous me contiez l’histoire de cet homme-ci ? pourquoi il a voulu quinze pieds de fosse ? quelle raison il vous a donnée ? Cela me taquine. Cette histoire doit être drôle ; notre homme était assurément un imbécile.

GARCIAS.

Oui, José.

JOSÉ.

J’aime les contes d’imbéciles ; ils m’amusent plus que tous les autres. Et celui-là en était un, comme vous dites. Avare, avare ! que c’est bête d’être avare ! n’est-ce pas, maître ? Avoir de l’argent et ne pas manger ; être riche et se faire pâtir ! c’est plus niais que moi.

GARCIAS.

Tu as trop d’esprit aujourd’hui, José. Mais, tiens, nous sommes las ; apporte le bissac ; soupons ensemble. Laisse un moment ta pioche et viens t’asseoir près de moi ; là. Je vais te dire l’hist oire d’un homme comme le bon Dieu n’en a jamais créé qu’un seul.

JOSÉ.

Diable !

GARCIAS.

Mets-toi sur le bord de la fosse, les jambes pendantes, bien à ton aise, et écoute.

JOSÉ.

Oui, maître.

GARCIAS, d’un ton de prédicateur.

Aucune des créatures que Dieu a faites à son image ne ressemblait à don Ferrero.

JOSÉ.

Maître, permettez que je vous arrête ici. Le diable a-t-il donc été fait à l’image de Dieu ?

GARCIAS.

Oui… non… — Tu es un sot, José.

JOSÉ.

En attendant, vous ne me réponde z pas.

GARCIAS.

Je ne te dirai pas l’histoire d’Andréa Ferrero, dont le cercueil est là, tout à côté de nous.

JOSÉ.

Si fait, si fait ; je vais me taire. J’écoute de toutes mes oreilles. C’est demain dimanche ; je leur conterai cela, le soir à la veillée, et je commencerai par leur dire : Écoutez, mes camarades, la grande, la nouvelle histoire de la Fosse de l’avare. C’est un beau commencement.

GARCIAS.

Écoute donc et profite.

JOSÉ.

J’écoute, maître.

GARCIAS, toujours d’un ton solennel.

C’est une grande leçon, mon enfant, que celle que renferme le cercueil dont nous allons confier le dépôt à la terre. Le maigre squelette qui bientôt va reposer dans le trou profond que nous venons de lui préparer n’avait pas d’autre Dieu sur terre, pas d’autre e spoir, pas d’autre avenir que l’argent. Il en vivait, il s’en rassasiait sans pouvoir jamais s’en assouvir. Je l’ai vu, au milieu du marché de notre ville, jeter un regard avide sur tout l’argent qui circulait autour de lui ; quelque chose de démoniaque émanait de ce regard. Je m’étonnais qu’il pût s’abstenir de voler et d’assassiner, mais Andréa Ferrero était timide. La cupidité jointe au courage fait le brigand ; jointe à la lâcheté, elle fait l’avare.

JOSÉ.

Maître fossoyeur, vous parlez comme le vicaire ; vous dites presque aussi bien que le curé.

GARCIAS.

Les morts instruisent. Tu as dû remarquer cet œil d’un gris verdâtre qui faisait peur aux marchands et aux marchandes, quand ils s’approchaient de Ferrero, et ces mains crochues qui s’allongeaient comme des griffes ; alors même que leur étreinte ne saisissait que l’air et le vide, vous eussiez dit qu’elles se contractaient encore pour enserrer leur métal chéri. Etait-il obligé de changer une pièce, il semblait vous dévorer d e l’œil, vous et votre argent ; vous reculiez effrayé. Pas un sentiment de bienveillance, pas un éclair de générosité dans cette ame. Il ne parlait jamais aux enfans, dédaignait les femmes, et ne s’est jamais marié. Il ne s’intéressait à personne qu’à lui-même et au monceau de doublons, bien trébuchans, qu’il avait entassés. Il restait enfermé en lui, occupé à contempler l’image intérieure de sa fortune, et à ronger son propre cœur, tourmenté par la crainte du vol et le chagrin de ne pas accroître plus rapidement ses gains. Dans ce cœur en proie à une souffrance de tous les momens, le ver rongeur de l’avarice continuait jour et nuit ses morsures.

Il y a quinze jours, ou à peu près, Ferrera vint chez moi. Il commença par se plaindre de la cupidité des hommes, de la difficulté de gagner sa vie, et du malheur des temps : ainsi font tous les avares. Je ne savais à quoi il en voulait venir. Puis il me dit : « Garcias, tu es honnête homme, autant qu’on peut l’être aujourd’hui ; dis-moi donc un peu, la main sur la conscience, combien me prendras-tu pour me creuser une fosse de quinze pieds de profondeur ?

— Nous en parlerons, mon bon monsieur, lui répondis-je, quand vous en aurez besoin.

— Non, non, reprit-il ; je veux arranger cela moi-même avant de mourir ; autrement mes pauvres héritiers seraient dupes. On leur demanderait une somme d’argent énorme ; c’est ce que je veux empêcher. C’est par pitié pour eux.

— Mais, mon cher monsieur, si nous faisons votre fosse aujourd’hui, et que vous viviez long-temps, il ne se passera pas d’hiver qui ne détruise votre ouvrage, songez-y bien. Il faudra recommencer le même travail, ce qui vous coûtera bien davantage.

— Tout le monde veut tromper. Non-seulement ce maudit fossoyeur prétend m’attraper, mais le temps se met de la partie, et me demande mon argent. Je ne le donnerai pas à toi, vieux squelette ! ajouta-t-il en se mettant en colère, et ta main décharnée ne recevra pas mes écus. Fossoyeur, voici comment nous allons arranger cette affaire ; je te paierai d’avance le prix convenu, et tu t’engageras par un acte légal à creuser, quand j’en aurai besoin, ma tombe, selon mes intentions. Voyons, sois raisonnable, que me demandes-tu ? Il te faut, pour cette œuvre, deux hommes, pas davantage. Deux journées suffisent, et le travail n’est pas cher aujourd’hui : on trouve plutôt des hommes que de l’ouvrage. Parle, j’ai besoin d’être tranquille là-dessus.

Je trouvai sa proposition si bizarre que j’eus de la peine à m’empêcher de rire.

« Très-volontiers, lui dis-je, mon maître ; j’ai besoin d’argent comptant ; et personne, je vous assure, ne fera votre affaire à aussi bon marché que moi. Je ne vous demanderai en tout qu’un quart de maravédis par pied cube. Seulement nous doublerons la somme à mesure que la pioche descendra en terre.

— Doubler à mesure que la pioche descendra en terre ?

Il réfléchit un moment et reprit :

— Très-volontiers ; mais je ne veux pas donner à boire ni à manger aux travailleurs. Pas un sou de nourriture, entends-tu, Garcias ? tiendras-tu ton marché ? J’y tope, moi.

— Eh bien ! j’accepte, répondis-je.

Si tu avais vu, José, avec quelle joie l’avare fit tomber sa main desséchée dans la mienne, et comme il me força de quitter nos occupations pour aller chez l’escribano[1]. Le contrat fut fait double et signé de nous deux, ainsi que de l’homme de loi. Ferrero tira sa bourse, et attendit que le notaire eût fini son calcul et stipulé le montant total de la somme convenue. L’escribano n’en finissait pas.

« Diable ! s’écria Ferrero, vous êtes bien long, notaire, mon ami ; que de chiffres pour une si petite somme ! C’est trois ou quatre dollars ; rien de plus facile à compter.

— Mais, interrompit le notaire, c’est quelque chose de plus ; voyez plutôt. Cela fait juste 200 dollars. »

Ferrero saisit d’une main tremblante le compte qui lui était offert, et le parcourut d’un air d’épouvante. L’agonie était sur son visage ; vous l’eussiez pris pour le symbole de la mort. Son menton desséché retomba sur sa poitrine ; il essaya de parler, mais en vain. Ses dents claquèrent, ses genoux frémissans s’entre-choquèrent ; il pleura, pria, maugréa, et refusa de payer. J’ai encore entre les mains le traité que nous avons conclu, et que je ferai solder assurément. Quant à lui, il s’enferma dans sa maison, cessa de manger, et se laissa dépérir. Le désespoir d’avoir accédé à ma proposition le dévorait. Ces 200 dollars le tuaient ; cette fosse qui n’était pas encore faite, et qu’il fallait payer si cher, absorbait sa vie.

JOSÉ, riant.

Ah ! ah ! maître, la voilà cette fosse ! nous remettons-nous à l’œuvre ! Allons, terminons. Finissons-en avec ce vieux ladre !

GARCIAS.

Tout à l’heure ; mon histoire n’est pas finie. Bref, il passa trois ou quatre jours à soupirer, à languir, à déplorer sa faute, e t expira.

JOSÉ.

Maître, vous l’avez assassiné, le pauvre homme. Je connais la loi, moi, je sais ce qui vous pend à l’oreille ; vous serez pendu, et c’est moi qui aurai l’honneur de vous enterrer ; car je serai maître fossoyeur.

GARCIAS.

Silence ! Il y avait plus de vingt ans que Ferrero avait commandé au menuisier de la grande rue des Carmes un beau cercueil pour son usage. C’était une vaste boîte bien plus profonde que ne sont les cercueils ordinaires. Il avait placé ce cercueil au pied de son lit. Un double cadenas le protégeait et le fermait ; il ne cessait de contempler cette lourde boîte. Quelquefois, pendant l’hiver, lorsque le vent soufflait à travers les fissures de ses fenêtres disjointes, lorsque la vieille porte criait, que la bise hurlait dans la cheminée antique, que le sifflet aigu de l’ouragan épouvantait les vieilles femmes, il s’enveloppait d’un grand drap blanc, s’asseyait auprès de l’âtre sans feu, et regardait fixement le cercueil, sur lequel il finissait par aller s’asseoir. Là, il restait en contemplation pendant des journées. Les vieilles femmes disaient qu e c’était un homme pieux, et elles se trompaient. On croyait qu’assis sur ce cercueil il finirait par se repentir de ses péchés, et qu’il laisserait aux pauvres tant de richesses dont il n’avait fait aucun usage.

Hier sur le midi deux hommes prirent le cercueil dans lequel était le cadavre, et se mirent en devoir de l’emporter. Ils le remuèrent avec peine, et à force de le secouer dans tous les sens le fond se détacha. Devine, José, ce qui se trouvait dans le double fond du cercueil. De l’or, des dollars sans nombre, des écus de toutes les espèces, de quoi faire la dot de la fille d’un vice-roi d’Amérique. Il avait tout emporté avec lui.

JOSÉ.

Ah ! ah ! ah ! s’il revenait maintenant, qu’il serait attrapé.

GARCIAS.

Il voulait que ses dollars couchassent avec lui dans l’éternité. C’était son paradis. Il avait une pauvre vieille tante et une nièce fort jolie, ma foi, qui ne se trouve pas mal de l’aventure, et qui est devenue riche tout à coup. Honnête José, je t’ai dit que c' était une leçon, profite-s-en. Tu vois bien ce cadavre-là, dans cette boîte à côté de nous : il a vécu plus riche qu’un banquier de Madrid et plus pauvre qu’un nègre d’Afrique. Car il s’est privé de tout et n’a joui de rien. Quel homme ! gourmand et dépensier aux dépens des autres, avare de tout ce qui était à lui ! Le plus misérable de tous les cadavres que j’ai ensevelis ; lâche, et qui aurait mérité le gibet s’il n’avait pas été si lâche.

JOSÉ.

Maître, dites donc, ne parlez pas si haut ; si cette mauvaise ame allait revenir ?

GARCIAS.

Est-ce que tu aurais peur aussi, toi ?

JOSÉ.

Non, maître : ce que je méprise le plus c’est un poltron.

GARCIAS.

Eh bien ! descends vite dans cette fosse, tu m 'aideras.

JOSÉ.

Maître, la fosse est déjà bien profonde, et si elle allait s’écrouler sur nous et nous ensevelir ?

GARCIAS.

Mais tu n’es pas poltron ?

JOSÉ.

Non, maître, je descends.

UNE VOIX sortant du cercueil.

Ah ! j’étouffe ; ouvrez-moi ! Mon or…

GARCIAS.

José ! as-tu entendu ?

JOSÉ, se sauvant.

Maître, sauvez-vous, c’est l’ame.

(Les deux fossoyeurs tombent dans la fosse en se culbutant.)

FERRERO, brisant le cercueil et se soulevant avec peine.

Où étais-je ? Ah ! mon Dieu ! et d’où viens-je ? ils m’ont enterré. Voici le cercueil. Ah ! mon Dieu ! ce n’est plus mon beau cercueil de bois de chêne qu e j’avais payé quinze écus au menuisier Tolèdo. Et mes beaux dollars qui remplissaient le fond ! Ah ! mon Dieu, je suis perdu ! mon cercueil, mes dollars, le double fond où ils étaient, je suis volé, volé !

(Il fuit vers le village enveloppé de son linceul.)


Note[modifier]

  1. notaire.