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Contes d’un buveur de bière/Les Trente-Six Rencontres de Jean du Gogué

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Librairie internationale (p. 297-321).

Les Trente-Six Rencontres de Jean du Gogué




i



Deulin - Contes d’un buveur de bière, 1868 (page 7 crop).jpgu temps jadis, il y avait au village de Saint-Saulve, du côté de Valenciennes, un petit vacher qu’on nommait Jean du Gogué, à cause qu’on ne lui connaissait ni père ni mère, & qu’on l’avait trouvé, un beau matin, sous un gogué, qui eſt chez nous la même chose qu’un noyer. On l’appelait aussi le Ninoche, de ce qu’il était simple d’esprit & innocent comme un veau qui tette encore.

Jean du Gogué qui, de sa vie vivante, ne s’était garni la panse que de pétotes, autrement dit de pommes de terre, n’avait qu’un désir au monde : c’était de manger de l’oie.

Or, il exiſte, à quatre lieues de là, en tirant devers Condé, un village où l’on voit de si magnifiques troupeaux d’oies, qu’il n’eſt bruit, dans tout le pays, que des ôsons d’Hergnies.

« Quand je serai grand, disait le Ninoche, j’irai à Hergnies & je mangerai de l’ôson. »

De fait, un soir d’automne, il planta là ses vaches & partit sans tambour ni trompette.

S’il revint comme il était parti, & jusqu’où l’amour de la volaille peut conduire une cervelle de ninoche, c’eſt ce que nous saurons par la suite.

Il marchait un peu à l’aventure, en demandant son chemin. À nuit close, il arriva à Escaupont, & entra dans la cense du Vivier, qui tient, comme chacun sait, au bois de Raismes.

« Vous ne pourriez point m’indiquer le chemin d’Hergnies, femme de Dieu ? dit-il à la fermière, qui était en train de souper.

— Si fait, fieu ; mais vous voilà en route sur le tard. C’eſt donc une affaire bien pressée ?

— Oh ! femme, je crois bien ! Il y a plus de dix ans que j’ai envie de manger de l’ôson, & vous comprenez… »

La censière, étonnée, le toisa de la tête aux pieds.

« Comment t’appelles-tu ?

— Le Ninoche.

— Si je comprends ? Oh ! oui, je comprends ! reprit-elle en lui éclatant de rire au nez. Écoute, fieu de Dieu. Tu es grand & fort, & tu m’as tout l’air d’un cœur honnête. Jacques, notre varlet, vient de nous quitter pour le service du roi. Veux-tu le remplacer ?

— Eſt-ce que vous me ferez manger de l’ôson ?

— Pas plus tard que dimanche. J’ai juſtement besoin d’envoyer quelqu’un à Hergnies, chez le cousin Berlutiau. Tu partiras demain, à la piquette du jour, & tu me rapporteras une oie grasse. Nous nous en régalerons en revenant de Saint-Calixte, où la Grise nous mènera voir la procession des Réjouis. Cela te va-t-il ?

— Ça me va, femme de Dieu.

— En ce cas, mets-toi à table. »

Et Jean, dont la promenade avait aiguisé l’appétit, se donna à peine le temps de dire son bénédicité, & entra tout de suite en fonctions.

ii


Le lendemain, qui était un samedi, la censière alla réveiller le Ninoche à l’écurie.

« Allons, houp, debout ! lui cria-t-elle en le secouant. Entends-tu le coquerico de Chanteclair ? C’eſt signe qu’il va faire beau pour sécher les chemises de l’enfant Jésus, que la sainte Vierge a lavées hier soir.

Elle lui réchauffa le cœur d’une tasse de chicorée, & lui coupa un énorme briquet de pain pour déjeuner en route, après quoi elle lui dit :

« Voici ton chemin. Il te conduira tout droit à Odomez ; de là tu iras à Notre-Dame-au-Bois, puis à Bruille, où tu passeras l’Escaut au bac. Arrivé à Hergnies, tu demanderas le moulin de Berlutiau, & tu me rapporteras, avec l’oie grasse, sept vassiaux & une pinte de blé de semence. »

On entend là-bas par vassiau une mesure qui contient vingt-cinq litres.

Maître Chanteclair achevait de sonner la diane sur le velours du toit, & la Belle, — c’eſt la lune que je veux dire, le guettait encore de son œil jaune, lorsque Jean quitta la ferme.

Tout en pensant au plaisir qu’il aurait à manger de l’ôson, il se ramentevait ce que lui avait dit la fermière. Même, pour être plus sûr de ne point l’oublier, il allait répétant à haute voix Sept vassiaux & une pinte ! Sept vassiaux & une pinte ! » quand il rencontra un semeur en blanc tablier.

« Sept vassiaux ! lui cria celui-ci, qui, juſtement, calculait dans sa tête ce que devait lui rapporter son champ, sept vassiaux ! Ah ! bien merci ! Dis plutôt, fieu de Dieu, qu’il en vienne une centaine ! »

Le discours du semeur brouilla la cervelle du Ninoche, &, comme de sa vie il n’avait pu y loger qu’une idée à la fois, au lieu de dire Sept vassiaux & une pinte ! » il poursuivit son chemin en répétant :

« Qu’il en vienne une centaine ! qu’il en vienne une centaine ! »

En traversant le bois de Notre-Dame, il passa près du gros Thomas, le berger de Fresnes. Le gros Thomas était encore plus cramoisi que d’habitude, & il paraissait fier comme un coq qui sort de cocher une poule, ou, pour mieux dire, une glaine. Un loup était venu rôder autour de son troupeau, & son chien l’avait étranglé.

« Qu’il en vienne une centaine ! Qu’il en vienne une centaine ! faisait Jean du Gogué.

— Comment ! traînard, qu’il en vienne une centaine ! s’écria Thomas, croyant qu’il s’agissait de son loup. Dis plutôt : Encore un d’attrapé !

— Encore un d’attrapé ! Encore un d’attrapé ! » redit en écho le Ninoche ahuri ; &, toujours parlant de la sorte, il avisa un clocher qu’il crut être celui de Braille.


iii


Il entendit au loin les sons d’une joyeuse musique, & se dirigea de ce côté. Il vit bientôt une foule de gens rassemblés.

C’était une noce arrêtée devant un cabaret par une barrière de verdure. Les ménétriers jouaient la Ronde à Mathurin, & toute la noce dansait.

Jean du Gogué passa à travers les danseurs, en répétant :

« Encore un d’attrapé ! Encore un d’attrapé ! »

— Attrapé ! moi ! s’écria le jeune marié, & il s’élança sur le malencontreux Ninoche. Il retroussait ses manches pour lui pocher un œil, quand la demoiselle d’honneur, qui était amie de l’union, l’arrêta & repoussa l’intrus en lui soufflant :

« Imbécile ! dis plutôt que tout le monde en fasse autant !

— Que tout le monde en fasse autant ! Que tout le monde en fasse autant ! » reprit Jean du Gogué, perdant de plus en plus la tramontane.

Il sortit du village & arriva près d’une meule de blé qui brûlait.

Les pompiers se démenaient vaillamment à la voix d’un capitaine qui n’avait point la goutte. Il tenait au collet un pauvre diable qu’on accusait d’avoir mis le feu.

« Que tout le monde en fasse autant ! Que tout le monde en fasse autant ! » dit le Ninoche, toujours busiant à son ôson.

« Qu’eſt-ce que c’eſt ? Tu excites les boute-feu, toi ! Tu mérites que je te fisse empoigner, scélérat ! » s’exclama le capitaine qui n’aimait point les va-nu-pieds, & qui savait leur parler français.

Jean tremblait comme la feuille du peuplier.

« Dis plutôt que le bon Dieu l’éteigne ! » lui glissa à l’oreille le caporal Tatérine.

— Que le bon Dieu l’éteigne ! Que le bon Dieu l’éteigne ! » répéta le Ninoche, & il détala comme s’il avait le feu aux chausses. Il ne respira qu’à l’entrée d’un village qu’il prit pour Hergnies.

Il passa devant la forge du marissiau ou, si vous le préférez, du maréchal ferrant. Le marissiau était d’une humeur massacrante. Il soufflait depuis trois heures sans pouvoir allumer son feu.

Au moment où il venait enfin de faire sortir une petite flamme bleue, mince comme la langue d’un chat, il entendit ces mots prononcés devant sa porte :

« Que le bon Dieu l’éteigne ! Que le bon Dieu l’éteigne ! »

Furieux, il saisit son marteau, le lança à la tête de l’insolent, & l’étendit tout de son long sur le pavé.


iv


Jean n’était point mort. Le bon Dieu avait sur lui d’autres visées.

Le voisin du marissiau, qui battait en grange, courut le relever avec ses varlets. Ils le portèrent dans la ferme, où il reprit bientôt ses sens.

Pareil coup de marteau eût cassé une tête dix fois plus solide. Le Ninoche n’avait rien qu’une bosse au front, & c’eſt justement cette bienheureuse bosse qui fut cause que plus tard on lui découvrit celle du génie.

Le censier lui demanda d’où il venait & où il allait.

« Je viens à Hergnies, dit-il, manger de l’ôson.

— Il se croit à Hergnies !… Mais, malheureux, tu en es à plus de trois lieues ! » s’écria le fermier, qui connaissait le pays, ayant été plus d’une fois servir saint Calixte, à la procession des Réjouis.

Pour le consoler, il lui fit cadeau d’une gerbe de blé.

Il le remit ensuite dans le bon chemin ; mais Jean ne tarda point à s’égarer de nouveau.

Au coup de midi, il s’arrêta le long d’un clos. Il s’assit par terre, le dos à la charmille, déposa sa gerbe à ses pieds, & tira son briquet de pain, qu’il coupa parle mitan.

Après avoir dîné d’un des morceaux, comme il était las & recru, il s’endormit. Un coq survint qui, de son côté, dîna, avec ses poules, des grains de la gerbe.

Le Ninoche, à son réveil, ne trouva plus que la paille & se mit à pleurer. Le maître du clos, qui avait bon cœur, fut ému de pitié, & pour le dédommager, il lui donna le coq.

Ce n’était qu’un coquard, mais à cheval donné on ne regarde mie à la bouche.

« Grand merci ! » dit Jean. Il prend le coq, lui lie les pattes & l’emporte.

Sur les quatre heures, son eſtomac l’avertit qu’il eſt temps de reciner, autrement dit de goûter. Il pose son coq à terre & s’installe, jambe de ça, jambe de là, sur la barrière d’une pâture. Hélas ! pendant qu’il recinait, arrive une vache maladroite qui marche sur la bête & l’écrase.

Jean recommença à geindre de plus belle.

« Faut-il que j’aie de la malchance ! soupirait-il. On m’avait donné une gerbe, un coq l’a mangée ; on m’a donné le coq, & voilà qu’une vache l’écrase !

— Bah ! ne pleure point. Je te donne la vache, dit le seigneur du village, qui passait le fusil sous le bras & la carnassière au dos.

— Merci, monseigneur, » fit le Ninoche tout joyeux, & il voyagea jusqu’au brun soir avec sa vache.

Il demanda l’hospitalité dans une ferme, & on les envoya tous les deux à l’étable.

Le fermier avait pour méquenne, ou, si vous le voulez, pour servante, une grande & belle fille, forte comme une attache de moulin.

« Vache qui vient de loin, dit-il, a de gros pis, » & il commanda à la méquenne d’aller traire celle de Jean du Gogué.

La bête souffrait beaucoup de ses pis. Elle cingla de sa queue le visage de la méquenne, qui en vit plus de dix mille chandelles.

Celle-ci était une fille aussi emportée que vigoureuse. Dans un accès de colère, elle saisit une fourche & éventra l’animal, qui tomba roide mort.

À cette vue, Jean de dévider de nouveau sa piteuse-litanie.

« Faut-il que j’aie de la malchance ! répétait-il en sanglotant. On m’avait donné une gerbe, un coq l’a mangée ; on m’a donné le coq, une vache l’a écrasé ; on m’a donné la vache, & voilà que la méquenne l’éventre.

— Eh bien ! prends la méquenne, & cesse de braire ! » s’écria le censier qui avait assez d’une pareille servante.

Jean du Gogué ne se le fit point dire deux fois. Avec l’aide du fermier, il saisit la méquenne qui n’osait trop regimber, craignant d’être battue. Il lui lia bras & jambes, la mit dans un sac & l’emporta sur son dos.

« Quand je serai à Hergnies, pensait-il, j’épouserai ma méquenne & nous mangerons de l’ôson. »

À force de s’égarer, il avait fini par rentrer dans la bonne voie, & il suivait celle de Bruille. La méquenne était plus pesante que la lune, qui ne pèse qu’une livre, s’il faut en croire l’incomparable la Guerliche. Aussi, en arrivant au village, le porte-sac sentait-il, révérence parler, la poussière voler dans son ventre.

Il entra à l’eſtaminet de l’Esclipette pour l’abattre avec une triboulette de jeune bière, & laissa son sac devant la porte.

v


Par hasard, là se trouvaient attablés Tuné, Nanasse, Polydore & son chien Rombault, quatre Condéens du carrefour de la Capelette, réputés pour les plus grands farceurs du pays.

Polydore, tailleur de son métier, était venu à Braille rapporter un habit-veſte à une de ses pratiques. Nanasse & Tuné, ayant fini leur semaine, l’avaient accompagné, ainsi que Rombault.

Hiſtoire de se dégourdir les jambes, de jouer à l’Esclipette une partie de cartes & de boire la bière de la Vierge, comme disent les oiseux de Valenciennes.

Tuné sortit du cabaret, je ne sais plus trop pour quel motif. Il avisa le sac, & remarquant que quelque chose y grouillait, il eut la curiosité de l’ouvrir. Il fut plus surpris qu’un fondeur de cloches, en y découvrant une fort belle fille, ficelée comme un saucisson.

Il délivra la méquenne. Elle lui conta l’affaire en deux mots, &, n’ayant nulle envie d’épouser le Ninoche, elle reprit tout courant le chemin de son village.

« Que mettrai-je bien à sa place ! se dit Tuné. Parbleu ! je vais y fourrer l’ami Rombault. Il sera joliment attrapé ! »

Rombault était un superbe mâtin jaune, fort docile & très-intelligent, ainsi nommé d’ailleurs par les gens de la Capelette pour faire enrager ceux de la place Rombault.

Tuné l’appela & l’enferma dans le sac.

Le Ninoche, sa pinte bue, se rechargea sans se douter de rien & poursuivit sa route. Tuné l’escortait à diſtance. Cela fait que Rombault se tenait coi, se sentant sous la garde d’un ami.

Jean du Gogué arriva enfin à Hergnies par la plaine qu’on appelle le Marais du curé, & qu’il ne faut point confondre avec le Marais à boches.

Son idée était d’aller tout droit chez M. le curé, mais il s’avisa qu’il avait oublié de demander le consentement de la fille. Il mit bas son sac & l’entrouvrit au moment où, juſte à point, retentissait un grand coup de sifflet.

« Dites donc, méquenne, fit le Ninoche, voulez-vous qu’on nous marie, nous deux ? »

Un sourd grondement lui répondit. Jean effrayé lâcha la corde & le sac s’ouvrit tout à fait. Rombault en sortit, écumant de colère, & fit mine de lui sauter à la gorge.

Le Ninoche n’eut que le temps de grimper dans un saule qui se trouvait là fort à propos. Mais ne voilà-t-il pas que le saule, qui était creux & pourri dans le cœur, craque sous son poids & se brise avec un fracas épouvantable !

L’arbre & l’homme churent dessus le chien qui ne s’attendait à rien moins, & qui faillit être escarbouillé. Mynheer Rombault ne demanda point son reſte ; il prit le vent & court encore.

Obéissait-il au coup de sifflet, ou, en Condéen bien dressé, s’était-il rappelé que les portes de la ville se fermaient à dix heures & qu’il risquait, en s’attardant, de passer la nuit à la belle étoile ?


vi


Délivré de Rombault, Jean se dépêtra de son arbre. Il se tâta par tout le corps & fut bien aise de voir qu’il ne lui manquait aucun de ses membres.

Tout à coup il aperçut dans le creux du saule quelque chose qui, au clair des étoiles, luisait comme une lumerote, autrement dit un feu follet. Il y enfonça la main & en retira une oie dont les plumes étaient d’or pur.

Il perdait une femme & trouvait une oie. Je connais des malavisés qui diront qu’il n’avait rien perdu.

Jean n’était point si malicieux : il n’en fut pas moins ravi de sa trouvaille.

« Voilà l’ôson que je cherchais ! s’écria-t-il, c’eſt le bon Dieu qui me l’envoie ! Je vais le faire accommoder tout de suite, » et il s’en fut à l’auberge du Paradis, la plus belle du village.

Il avait complètement oublié la censière du Vivier qui, à l’heure qu’il eſt, attend encore ses sept vassiaux & une pinte de blé de semence.

Le Paradis était plein de pèlerins qui devaient se rendre le lendemain à la procession des Réjouis.

L’hôte ne savait où donner de la tête &, quand le Ninoche lui présenta son ôson, c’eſt à peine s’il y prit garde. Il le renvoya bien loin, en disant que, puisqu’il était d’or, on ne pouvait le mettre à la broche.

« Puisqu’on ne peut l’accommoder, dit Jean du Gogué, j’en ferai cadeau à saint Calixte. Ce sera bien le diable si, en revanche, il ne m’en donne pas un qui soit bon à mettre à la broche ! »

Et, après avoir soupé, il alla avec son ôson coucher à l’étable.

vii


L’hôte du Paradis avait trois filles qui étaient aussi curieuses qu’Ève, leur grand-maman. Toute la nuit elles se retournèrent dans leur lit, pensant à l’oie d’or & tourmentées du désir de l’examiner à leur apaisement.

Au premier chant du coq, l’aînée se leva & dit :

« Il fait trop chaud, je ne saurais dormir, » & elle descendit à l’étable, à pas de loup, pour ne point réveiller le Ninoche.

Aux rayons de la Belle l’oiseau merveilleux brillait comme une étoile. Après en avoir bien rassasié ses yeux, la jeune fille eut envie de lui saquer une de ses plumes.

Elle y mit la main, mais, à sa vive surprise, elle ne put la retirer.

Quand le coq chanta pour la seconde fois, la cadette se leva & dit : « J’ai senti une puce, je ne puis plus dormir, » & elle courut rejoindre sa sœur, mais aussitôt qu’elle l’eut touchée, il lui fut impossible de bouger de l’endroit.

Au troisième chant du coq, la plus jeune fille de l’hôte dit : « Voilà Chanteclair qui souhaite le bonjour à saint Calixte ; il eſt heure de dévaler, » &, comme ses sœurs, elle se rendit à l’étable.

« Prends garde ! prends garde ! » lui crièrent celles-ci, mais elle n’y comprit rien & pensa :

« Tiens ! si elles y sont, je peux bien y aller aussi ! »

Elle n’eut point plutôt touché ses sœurs, qu’elle se vit, comme elles, de la suite de l’oie.

Un quart d’heure après, le Ninoche s’éveilla, se frotta les yeux, s’étira, secoua la paille qu’il avait dans les cheveux &, tenant son ôson sous son bras, il partit sans faire attention aux trois filles qu’il entraînait derrière lui.

Elles tentèrent de l’arrêter, mais Jean se figura qu’elles en voulaient à son ôson & il se mit à courir. Les trois filles coururent, forcées de le suivre aussi vite que leurs jambes pouvaient aller.

Quand ils furent sortis du village, comme elles étaient hors d’haleine, elles le supplièrent de ralentir le pas, ce qu’il fit volontiers à la condition qu’elles lui indiqueraient sa route.

Le soleil avait quitté son lit, lorsque la compagnie arriva au hameau de la Queue-de-l’Agache.

viii


Par là passait juſte à point le curé de Condé, avec ses deux vicaires, ses chantres, le baudet… je me trompe… le bedeau Bourla ; grand-père Jacob, le carillonneur ; pépère Vilain, l’organiſte ; Trogniez, le serpent, ou plutôt le cron-cornet, & les enfants de chœur ou, pour mieux dire, les rouges-cottes.

Les braves gens allaient chanter grand’messe à Saint-Calixte.

En ce temps-là le curé de Condé était gros comme une tonne, & il bégayait presque aussi dru que notre ami Jocko, l’huissier du diable, à qui Cambrinus, roi de la bière, joua un si bon tour.

Ce n’en était pas moins un saint homme, & très-sévère sur l’article des mœurs.

À la vue des trois filles qui marchaient sur les talons du Ninoche, il s’écria :

« N’êtes-vous pas honteuses, fi… filles sans pu… pu… pudeur, de courir ainsi pa… par les champs après un ga… garçon ? »

Il tira la plus jeune par son cotteron pour l’ôter de là ; mais à peine eut-il touché la cotte qu’il y reſta attaché & forcé de faire cortège à l’oie.

« Monsieur le curé ! monsieur le curé ! où allez-vous donc ? » lui cria le baudet Bourla, qui était un grand sec héron. Il courut le saisir par la soutane & y demeura attaché.

Le curé ordonna aux autres de venir les délivrer. Aussitôt les vicaires, les chantres, le carillonneur, l’organiſte, le cron-cornet & les rouges-cottes se prirent par la main & saquèrent M. le curé ; mais ils furent entraînés par Jean qui allait toujours son chemin, & se trouvèrent, bon gré, mal gré, de la suite de l’oie.


ix


Saint Calixte était alors en aussi grande, vénération dans le pays flamand que de nos jours Notre-Dame-de-Bon-Secours. Sa chapelle s’élevait près de Bernissart, à l’endroit où eſt encore aujourd’hui la cense du même nom.

Les pèlerins s’y rendaient en foule de Lille, Douai, Valenciennes, Cambrai, Mons, Tournay, &, comme saint Calixte était renommé pour la guérison des affligés, ils formaient la procession la plus curieuse qu’il y eût au monde.

On n’y voyait que bossus, borgnes, berlous, autrement dit gognats ou bigles, aveugles, manchots, bancals, bancroches, boiteux, tortus, cagneux, culs-de-jatte, & le spectacle en était si bouffon que, dans la chapelle, on avait dû mettre dos à dos les saints qui tenaient compagnie au bienheureux saint Calixte. Si on les avait placés face à face, à voir une pareille collection de créatures bizarres & biscornues, il leur eût été impossible de se regarder sans rire.

Ce qui rendait la chose si amusante, c’eſt que toutes ces bonnes gens n’étaient rien moins que des écloppés. C’étaient, bien au contraire, des ci-devant malades que le saint avait guéris miraculeusement & qui, en reconnaissance, venaient le servir ainsi chaque année. Ils se plaisaient à simuler leurs maux passés, pour en rappeler l’image à tous les yeux & mieux jouir de la santé présente.

La messe finie, ils enlevaient bandages & bandeaux, jetaient loin d’eux béquilles & béquillons, & faisaient une guinse, je veux dire une noce, que le diable en prenait les armes.

Et c’eſt pourquoi on n’appelait jamais le pèlerinage de Saint-Calixte autrement que la procession des Réjouis.

x


Or, vous saurez qu’à cette époque le roi des Pays-Bas avait une fille belle comme le jour, mais qui n’avait ri de sa vie. Elle était aussi triſte que la cloche des trépassés, qu’on nomme chez nous la dolente, & de là vient qu’on lui avait donné le nom de la Belle-Dolente.

En sa qualité de fille unique, on l’avait, dès le berceau, bourrée de friandises, de jouets & d’amusements de toute sorte. C’eſt sans doute pour cela que, rassasiée avant l’heure, la pauvre désolée ne trouvait plus rien qui l’égayât.

En vain avait-on mandé des quatre coins du monde les plus fameux baladins, bateleurs, bouffons, turlupins, pîtres, grimaciers, grotesques & farceurs.

Ni Polichinelle, ni Pierrot, ni Arlequin, ni Scaramouche, ni Bobèche, ni Guignol, ni Jean Potage, ni la Guerliche lui-même, l’incomparable la Guerliche, aucun fantoche, si plaisant qu’il fût, n’avait pu amener un sourire sur les lèvres pâles de la Belle-Dolente.

Les parades bien plus réjouissantes des courtisans étaient reliées sans effet, & la Belle-Dolente les avait vus s’embrasser à grands bras & se déchirer à belles dents, courber l’échine jusqu’à terre, sauter pour tous les favoris, marcher à quatre pattes, ramper à plat ventre, faire enfin les cabrioles les plus étonnantes, les pirouettes les plus extraordinaires & aussi les culbutes les plus inattendues, sans que tant de merveilleuses pantalonnades pussent seulement éclaircir son beau front.

Elle n’eût pas ri pour un empire, & on lui aurait mis la tête sur le billot qu’elle n’eût point ri davantage.

Le roi, désespéré de cette incurable tristesse, déclara par un édit que quiconque parviendrait à faire rire sa fille l’obtiendrait pour femme.

Comme les plus grands comiques de l’univers avaient passé devant ses yeux indifférents, il ne se présenta personne, & c’eſt alors que son père, ne sachant plus à quel saint se vouer, eut l’idée de l’amener à saint Calixte.


xi


Toute la cour regardait, depuis le fin matin, défiler cahin-caha, clopin-clopant, les bossus, les borgnes, les bigles, les aveugles, les manchots, les bancals, les bancroches, les boiteux, les tortus, les cagneux, les culs-de-jatte. Il y en avait qui ressemblaient à des X, d’autres à des Y, d’autres à des Z, d’autres encore à des S ou bien à des K. L’alphabet tout entier y passait, sauf la lettre I. Les plus plaisants étaient ceux que la nature avait marqués au B.

Les courtisans riaient à se tordre & le roi plus haut que les autres. La princesse bâillait comme une jolie carpette au soleil.

C’eſt peut-être bien, en ce moment, ce qu’elle avait de mieux à faire. La pauvrette, après tout, ne risquait rien moins que d’épouser un ancien bossu ou un ex-cul-de-jatte, & vous m’avouerez qu’il n’était mie temps de rire.

La cour se préparait à s’en retourner & déjà, jugeant l’épreuve suffisante, le roi avait donné le signal du départ, quand tout à coup Jean du Gogué, qui s’était remis à presser le pas, parut avec son oie & sa suite.

Lorsque la princesse vit le Ninoche, les trois filles, le gros curé, le sec héron de bedeau, les deux vicaires, les chantres, le carillonneur, l’organiſte, le cron-cornet & les rouges-cottes attachés les uns aux autres, courir en se marchant sur les talons, elle fut prise d’un tel accès de fou rire qu’elle tomba pâmée dans les bras de la reine.

Le foi, enchanté, sauta au cou du Ninoche en lui criant : « Tu l’épouseras ! tu l’épouseras ! » & tous les courtisans se jetèrent dans les bras les uns des autres en s’écriant : « Noël ! Noël ! Il l’épousera ! »

Jean alla avec sa suite, y compris le monarque, déposer son ôson aux pieds de saint Calixte. Aussitôt le roi, les trois filles, le curé & ses acolytes purent se séparer. Le charme était rompu.

La noce se fit huit jours après, au château de Bernissart. On y mangea un troupeau tout entier d’ôsons d’Hergnies, on but deux brassins de bière de Fresnes, & on rit à ventre déboutonné.

Au dessert, le curé de Condé bégaya un long discours qui faillit endormir l’assistance ; en revanche, le curé de Bernissart, qui était un homme d’esprit, la réveilla en chantant El Pantalon troé, la plus belle chanson qu’on ait faite dans les Pays-Bas.


xii


Après la mort du roi, le Ninoche lui succéda & ne gouverna point plus mal que ses prédécesseurs.

Les Valenciennois se souvinrent alors qu’on l’avait trouvé jadis à Saint-Saulve, sous un gogué, & revendiquèrent l’honneur de lui avoir donné le jour.

De tout temps les gens de Valenciennes ont eu un faible pour les grands hommes de clocher. Ils firent sculpter, en bois de noyer, les ſtatues de maître Jean du Gogué & de sa femme, & les placèrent sur une tour, où elles sonnaient l’heure à la plus magnifique horloge qu’on eût jamais vue.

À cette époque, les Valenciennois n’étaient point riches en hommes illuſtres. Depuis qu’ils en ont toute une bande, ils ont démoli la tour de maître Jean du Gogué et mis sa ſtatue au rancart : à tort, selon moi.

Le Ninoche était un grand homme tout comme un autre. J’en connais plus d’un par le monde qui n’a su, sa vie durent, que répéter les idées d’autrui, qui n’a dû, comme lui, sa fortune qu’à d’heureuses rencontres, & qui eſt arrivé, comme lui, au pinacle — sans le faire exprès !