100%.png

Contes d’une grand’mère/La Reine Coax

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Contes d’une grand’mèreMichel Lévy frères1 (p. 115--).


LA REINE COAX


À MADEMOISELLE
AURORE SAND


Puisqu’à présent tu sais lire, ma chérie, je t’écris les contes que je te disais pour t’instruire un tout petit peu en t’amusant le plus possible. Tu apprends ainsi des mots, des choses qui sont nouvelles pour toi. Je me décide à publier un de ces contes pour que d’autres enfants puissent en profiter aussi : leurs parents ne m’en sauront point mauvais gré.


Ta grand’mère.


Il y avait dans un grand vieux château en Normandie ou en Picardie, je ne me souviens pas bien, une grande vieille dame qui possédait beaucoup de terres, qui était très-bonne et très-sensée malgré son grand âge. Autour du château, il y avait de grandes douves ou fossés remplis de joncs, de nénuphars, de souchets et de mille autres plantes fort belles qui venaient toutes seules, et où vivaient une quantité de grenouilles, quelques-unes si vieilles et si grosses qu’on s’étonnait de leur belle taille et de leur voix forte. La châtelaine, qui s’appelait dame Yolande, était si habituée à leur tapage qu’elle n’en dormait pas moins bien, et personne autour d’elle n’en était incommodé.

Mais il arriva une grande sécheresse. L’eau manqua dans les fossés, les roseaux et les autres plantes périrent ; beaucoup de grenouilles, de salamandres, de lézards d’eau et autres petites bêtes qui vivaient dans ces herbes moururent et furent cause que la boue fut comme empoisonnée, répandit une vilaine odeur de marécage, et fit venir la fièvre dans le château et dans les environs. Cette fièvre était très-mauvaise, plusieurs personnes en moururent, et madame Yolande, ainsi que presque tous ceux qui demeuraient avec elles tombèrent malades.

Madame Yolande avait des enfants établis dans d’autres pays, il n’était resté auprès d’elle qu’une de ses petites-filles, nommée Marguerite. C’était une enfant de quinze ans, très-avisée, très-courageuse et très-obligeante, qui se faisait aimer de tout le monde, encore qu’elle ne fût point du tout jolie. Elle était très-petite, très-agile de son corps et assez gracieuse ; mais elle avait le nez trop court, les yeux trop ronds, la bouche trop grande. Madame Yolande, qui avait été belle en son temps, disait parfois : — Quel dommage qu’une enfant si aimable et si intelligente ait la figure d’une petite grenouille !

Est-ce à cause de cette ressemblance que Marguerite aimait les grenouilles et qu’elle les plaignait en les voyant mourir de faim et de soif dans les fossés desséchés ? Malgré sa pitié pour ces innocentes bêtes, elle fit un jour une réflexion. C’est que, si les fossés étaient entièrement taris et cultivés en jardin, il y aurait là de beaux fruits abrités de la gelée, et que le terrain assaini ne donnerait plus de mauvais air et de fièvres aux gens du château et des environs. Elle soigna si bien sa grand’mère et ses vieux serviteurs qu’elle vint à bout de les guérir, et, quand l’hiver fut venu, elle dit à madame Yolande, à qui déjà elle avait parlé de son idée : — Grand’mère, voici les fossés tout à fait sans eau, la gelée a détruit toutes les bêtes et toutes les herbes ; n’attendons pas le premier printemps, qui est la saison des pluies et qui fera repousser et revivre tout ce marécage. Appelons des ouvriers, faisons enlever tous ces débris et creuser des rigoles par où l’eau s’écoulera au dehors. Nous ferons apporter de la bonne terre, nous sablerons des allées, nous sèmerons et planterons, et l’an prochain nous n’aurons plus de maladies.

— Fais comme tu veux, Margot, répondit madame Yolande. Tu es fille de bon conseil. Je te donne permission de commander à tous les ouvriers.

Mademoiselle Margot se dépêcha d’ordonner tout. Au bout de quinze jours, les grands fossés furent nettoyés. On mit le feu aux mauvaises herbes desséchées et pourries, on dessina de beaux parterres, on sabla de belles allées, et au mois de mars on planta des espaliers le long des murs, des arbustes précieux dans les carrés, des fleurs dans les plates-bandes. Au mois de mai, tout était feuilles et fleurs dans ces fossés si malsains et si dangereux. Dans chaque compartiment de ces parterres, on avait creusé des bassins revêtus de marbre, où l’eau de pluie était recueillie et restait belle et claire, avec de jolis poissons rouges comme du feu et de beaux cygnes blancs comme la neige. Marguerite fit faire de belles cabanes peintes en vert, où elle logea ses cygnes et ses paons. Les chardonnerets et les pinsons vinrent faire leurs nids dans les arbres. Elle se plaisait tant dans ses nouveaux jardins bien abrités de la grande chaleur et du grand froid, qu’elle y passait sa vie, et madame Yolande y descendait de temps en temps par un escalier que sa petite-fille y avait fait faire bien doux à son intention.

Un jour que Marguerite lui demandait si elle était contente, car l’été était revenu, et personne n’était malade : — Certainement, je suis contente de toi, répondit la vieille dame, et je reconnais que tu nous as rendu un grand service. Pourtant il faut que je t’avoue une chose, c’est que malgré moi je regrette, non pas le vilain marécage dont tu nous as délivrés, mais le temps de ma jeunesse où les eaux étaient abondantes et claires. Je ne connais rien de beau comme une demeure seigneuriale entourée de ses douves bien pleines. À présent notre château a l’air d’une maison bourgeoise, et je suis sûre que les dames des environs se moquent de nous et se demandent, en voyant tes plantations, si nous sommes des jardinières et si nous comptons envoyer nos pommes au marché.

Marguerite fut si mortifiée des paroles de sa grand’mère, qu’elle baissa la tête en rougissant. Madame Yolande la baisa au front en lui disant pour la consoler : — À présent la chose est faite et elle est avantageuse. Il faut savoir préférer l’utile à l’agréable. Nous mangerons nos pommes et nous laisserons jaser. Continue à soigner ton jardin, et sois sûre que je t’approuve.

Marguerite, restée seule, devint toute pensive. Elle n’avait jamais vu les douves pleines et limpides. Peut-être ne l’avaient-elles jamais été autant que se l’imaginait sa grand’mère, mais Marguerite se souvenait de les avoir vues toutes vertes de lentilles d’eau, comme un tapis de soie finement brochée, avec de grands massifs de roseaux énormes surmontés de leurs thyrses de velours brun ; elle se rappelait les butomes avec leurs gros bouquets de petites roses blanches et rousses, les renoncules d’eau avec leurs mille fleurettes d’argent mat, et les alismas nageans et les véroniques d’eau bleu d’azur, et toutes ces petites merveilles de mousses fontinales qu’elle avait roulées en nids, dans ses jeux, les longues scolopendres dont elle s’était fait des ceintures, les fougères élégantes dont elle s’était fait des aigrettes, et alors elle se sentit prise d’un regret singulier et trouva son beau jardin triste et laid.

— J’ai détruit, se dit-elle, une chose qui me plaisait et que ma grand’mère regrette, une chose qui avait été belle et qui le serait peut-être redevenue cette année aux pluies d’automne. — Elle regarda ses bassins de marbre, ses poissons rouges et ses beaux cygnes, et se prit à pleurer, se persuadant que tout cela ne valait pas les grosses grenouilles, les salamandres, les lézards d’eau et les mille bestioles qui s’ébattaient autrefois dans la mousse et dans la vase. Elle fixa ses yeux pleins de larmes sur l’eau limpide qui s’échappait pour aller porter au dehors, par une rigole bien propre, le trop-plein des bassins, et elle suivit machinalement cette petite eau courante, devenue libre dans la campagne.

C’était un gentil ruisseau qui se perdait dans une grande prairie, et Marguerite marcha dans l’herbe humide vers la rivière où cette eau se glissait sans bruit et cachée dans le gazon. Elle arriva ainsi à un endroit où ces écoulements devenus libres avaient formé au bord de la rivière un marécage assez étendu, qui n’y était pas autrefois. La rivière n’était pas grande, des arbres abattus par l’orage gênaient son cours en cet endroit-là, et ce qu’elle recevait de la prairie ne pouvait aller plus loin sans effort. Alors les grands roseaux qui dressaient autrefois dans les douves avaient repoussé follement avec leurs compagnons les butomes, les alismas, les souchets, les iris, les renoncules blanches et les véroniques bleues, et autour de toute cette végétation des myriades d’insectes se livraient à leurs jeux. Les grandes et petites demoiselles, phryganes, agrions et libellules rouge-corail, bleues, vertes, diamantées, les perlides légères, les éphémères transparentes ou mouchetées de noir, les ravissantes hémérobes, à la robe diaphane lustrée de rose et lamée d’émeraude, se groupaient, se dispersaient ou se poursuivaient à travers le feuillage élégant de la royale fougère osmunda. Dans les tiges de cette petite forêt vierge fourmillait un monde de coléoptères vêtus de bronze doré, ardoisé ou comme rougi au feu, donacies et gyrins, peuple terrestre qui semble avoir emprunté son éclat aux métaux, comme le peuple aérien des papillons semble emprunter le sien aux fleurs, et le peuple des névroptères aux rayons solaires. Vêtus de couleurs plus sombres, les lourds distiques nageaient avec une surprenante agilité dans l’eau que des nuages de diptères, tipules et cousins effleuraient comme une poussière d’or.

Marguerite se rappela le temps où elle prenait plaisir à regarder les jeux de tous ces petits êtres et à voir nager les grenouilles ; mais elle eut beau chercher, elle vit de tout dans cette eau, excepté une grenouille grande ou petite. — Est-ce qu’il n’y aurait plus une seule grenouille sur la terre ? se demanda-t-elle, et serais-je cause que ces pauvres bêtes n’existent plus ?

Le soleil s’était enfoncé dans un gros nuage violet qui rampait sur l’horizon, lorsque tout d’un coup il se dégagea et lança sur la prairie un rayon rouge si éclatant que Marguerite fut forcée un instant de fermer les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, elle se vit, non pas au bord du marécage, mais tout au beau milieu, sur un îlot de branches et de racines, avec de l’eau tout autour d’elle, de l’eau qui paraissait profonde et claire et où sautillaient des milliers d’étincelles. Elle ne se demanda pas comment elle était venue là sans se mouiller et comment elle en sortirait sans se noyer. Le rayon de soleil était si beau que tout semblait très-beau dans le marécage, l’eau était comme de l’or en fusion, les roseaux semblaient des palmiers couverts de fruits d’émeraude et de rubis, et d’un vieux saule qui se penchait sur le rivage tombaient en pluie des insectes d’azur à ventre d’argent qui se hâtaient de sucer les fleurs lilas des eupatoires.

Alors Marguerite entendit comme un chant faible et confus sous les eaux ; ce chant monta bientôt dans les herbes et murmura de petits mots incompréhensibles. Peu à peu les voix s’élevèrent, et les paroles devinrent distinctes. Marguerite entendit son nom mille fois répété par des millions de petites voix : Margot, Margot, Margot, Margot, Margot ! Elle ne put s’empêcher de leur répondre : — Qu’est-ce qu’il y a ? que me voulez-vous ?

Alors toutes les bestioles, lézards, salamandres, araignées d’eau, nautonectes, alcyons, libellules, se mirent à parler tous ensemble sans cesser de gambader, de glisser, de plonger, de voler et de danser follement, répétant : Margot, Margot, sur tous les tons, au point que Marguerite en fut assourdie. — Voyons, dit-elle en se bouchant les oreilles, si vous voulez parler, ne parlez qu’un à la fois, et faites comprendre ce que vous me demandez.

Alors il se fit un grand silence, toutes les bêtes cessèrent de remuer, le soleil se voila de nouveau, et, les roseaux s’écartant comme si ce fût sous les pas d’une personne, Marguerite vit apparaître en face d’elle une superbe grenouille verte tigrée de noir, mais si grosse, si grosse, qu’elle n’en avait jamais vu de pareille, et qu’elle en eut peur.

— Ne crains rien, si tu as de bonnes intentions, lui dit la grenouille d’une voix qui résonnait comme un battoir ; sache que, si tu es une petite demoiselle assez puissante sur cette terre, je suis, dans ces eaux et dans ces herbes, une grande reine omnipotente, la reine Coax ! Je te connais fort bien. J’ai longtemps demeuré sous ta fenêtre, dans les fossés de ton vieux manoir. Dans ce temps-là, je commandais à un grand peuple dont j’étais la mère, et nous t’aimions parce que tu nous aimais. Nous avions remarqué ta ressemblance avec nous, et nous te considérions comme une de nos sœurs. Tu venais chaque jour nous regarder, et nos mouvements gracieux te charmaient, en même temps que notre voix mélodieuse dissipait tes ennuis. Tu ne nous as jamais fait de mal, aussi ne t’ai-je point accusée des malheurs de mon peuple. La sécheresse l’a détruit, hélas ! Seule j’ai survécu au désastre, seule j’ai suivi les quelques gouttes d’eau qui fuyaient à travers ce pré. Je m’y suis établie, en attendant qu’un nouveau mariage me permette d’avoir une nouvelle famille. Écoute donc bien mes paroles. N’aie jamais l’idée, de dessécher mon nouvel empire comme tu as desséché les douves de ton manoir, où j’avais daigné établir ma résidence ; sache que, si tu en faisais autant de ce pré, il t’arriverait de grands malheurs ainsi qu’à ta famille.

— Vous vous moquez, madame, répliqua Margot avec assurance. Je vois bien que vous êtes fée, et vous devez savoir que jamais je n’ai eu l’intention de vous faire de la peine ; même, s’il dépend de moi de vous rendre quelque service, j’y suis très-disposée, car je vois votre chagrin, et je n’ai point un mauvais cœur.

— Eh bien ! ma belle enfant, dit la grenouille, je vais t’ouvrir le mien et te confier mes peines. Suis-moi dans mon palais de cristal, tu apprendras des choses merveilleuses que nulle oreille humaine n’a jamais entendues.

En parlant ainsi, la reine Coax plongea au plus profond de l’eau. Marguerite se trouva persuadée au point qu’elle allait l’y suivre, lorsqu’elle se sentit arrêtée par le bord de sa jupe, et, en se retournant, elle vit derrière elle le beau Névé, qui était le plus grand et le mieux apprivoisé de ses cygnes. Il était son favori et portait un collier d’or. Aussitôt le charme que la grenouille avait jeté sur elle se dissipa, et elle s’effraya de se voir au milieu de l’eau, en pleine nuit, car le soleil était couché, le ciel était couvert d’épaisses nuées, et elle ne savait plus où poser le pied pour sortir du marécage. — Ah ! mon cher Névé, dit-elle au cygne en le caressant, comment as-tu fait pour venir me trouver ici, et comment vais-je en sortir ?

Le cygne reprit le bas de sa jupe et se remit à la tirer de toute sa force. Elle le suivit à tout risque et trouva du sable et des pierres sous ses pieds. Elle put donc sortir du marécage ; mais à peine fut-elle dehors, qu’elle ne vit plus le cygne. Elle l’appela en vain, elle fit le tour, elle se hasarda encore sur l’îlot, elle invoqua la grenouille pour qu’elle lui dît où le cygne avait passé. Tout fut muet, et la nuit devenait toujours plus sombre. — Est-ce que j’aurais fait un rêve ? se dit-elle, ou bien Névé m’a-t-il devancée au château ?

Elle prit le parti d’y revenir en courant, et aussitôt qu’elle se fut montrée à sa grand’mère, elle alla voir si Névé était rentré ; mais elle ne le trouva ni dans la cabane, ni dans le jardin, ni dans les cours du château, ni à la ferme, et elle en conçut une grande inquiétude.

Sa grand’mère en avait eu une plus grande encore. Marguerite la rassura en lui disant qu’elle s’était oubliée à rêver au bord de la rivière ; mais elle n’osa point lui raconter les choses extraordinaires qui lui étaient arrivées ; elle craignait d’être raillée, d’autant plus qu’elle n’était pas bien sûre de n’avoir point vu et entendu ces choses dans un rêve. La seule chose certaine pour elle, c’est que son beau cygne avait disparu, et quand, après l’avoir cherché en vain, tout le monde fût couché, au lieu de dormir, elle ouvrit sa fenêtre, regardant de tous côtés et sifflant doucement, comme elle avait l’habitude de le faire pour l’appeler. Enfin, ne voyant et n’entendant rien que l’orage qui grondait et le vent qui faisait grincer les girouettes, elle se coucha bien chagrine et bien fatiguée.

Alors elle entendit une voix douce comme une musique lointaine qui passait dans le vent d’orage et qui lui disait : — Ne crains rien, je veille sur toi, mais ne te fie point à la reine Coax ; une fille prudente ne doit point causer avec les grenouilles qu’elle ne connaît pas.

À son réveil, elle jugea bien qu’elle avait rêvé cette voix et ces paroles, et bientôt elle crut pouvoir être sûre que les aventures de la veille s’étaient passées dans son imagination, car étant descendue aux douves, le premier objet qu’elle vit fut le beau cygne nageant dans un des bassins. Elle l’appela, lui donna du pain et lui fit mille caresses. Il mangea le pain avec la même gourmandise et reçut les caresses avec la même indifférence que de coutume, car, s’il était beau et bien apprivoisé, il n’était pas pour cela plus spirituel que les autres cygnes. Marguerite essaya de lui parler, ce à quoi il ne fit nulle attention, et, quand il n’eut plus faim, il s’en alla faire le beau au soleil, lisser ses plumes, gratter son ventre, après quoi il s’endormit sur une patte sans songer à rien.

Alors Marguerite, cherchant la cause de ses rêveries, se rappela qu’elle avait pris grand plaisir dans son enfance à entendre les contes que sa grand’mère lui disait pour l’endormir, et que dans un de ces contes il y avait une grenouille fée qui faisait des choses merveilleuses. Elle tâcha de s’en souvenir et ne put en venir à bout. — C’est cette histoire, se dit-elle, qui m’aura trotté dans la tête. Pour n’y plus songer, je vais demander à ma bonne mère de me la raconter, afin que je puisse en rire avec elle.

Elle alla trouver madame Yolande au salon, mais elle oublia les grenouilles et les fées en voyant près d’elle un personnage dont l’air et le costume lui causèrent de l’éblouissement. C’était un grand jeune homme blanc, rose, frisé, poudré à la mode de ce temps-là, en bel uniforme d’officier bleu de ciel tout galonné d’argent. Il se leva, et, marchant avec beaucoup de grâce, comme s’il eût voulu danser le menuet, il vint à sa rencontre, lui baisa la main, et lui dit d’une petite voix flûtée : — C’est donc vous, ma chère cousine Marguerite ? Je suis heureux de refaire connaissance avec vous. Vous êtes grandie, mais votre figure n’a point du tout changé.

Marguerite rougit, car elle prit cela pour un compliment et ne sut que répondre ; elle ne reconnaissait pas du tout celui qui l’appelait ma cousine.

— Chère enfant, lui dit madame Yolande, tu ne te rappelles donc pas ton cousin Mélidor de Puypercé ? Il est vrai que tu étais toute petite quand il est parti simple officier. À présent qu’il a vingt ans, ses parents lui ont donné un régiment, et tu vois un colonel de dragons. Embrassez-vous, mes enfants, et soyez bons amis comme autrefois.

Marguerite se souvint alors de ce cousin qu’elle n’avait jamais pu souffrir, parce qu’il était taquin et désœuvré. Pourtant, comme elle était sans rancune, elle lui tendit sa joue, qu’il toucha du bout des lèvres avec un air de moquerie qui lui fit de la peine. Elle pensa qu’il était ingrat, ou qu’il ne se souvenait plus de toutes les méchancetés qu’il avait à se faire pardonner.

Cependant il reprit la conversation, et elle l’écouta bouche bée, car il racontait des merveilles de Paris, des spectacles, des fêtes et des bals où il s’était distingué. Il parlait de la mode et des toilettes, et paraissait si au courant et si bon juge des parures de femme, que Marguerite fut toute honteuse de sa petite robe d’indienne à fleurs rouges et du maigre ruban vert qui retenait ses beaux cheveux. Pour lui, il ne faisait aucune attention au dépit qu’il lui causait, et madame Yolande ne paraissait point trouver son petit-neveu aussi frivole qu’il l’était. Elle souriait en écoutant ses niaiseries, comme si elle eût pris plaisir à se rappeler le temps où elle faisait grande figure dans le monde. On servit le dîner. M. de Puypercé trouva tout fort médiocre, même les pâtisseries que Marguerite faisait fort bien et que tous les hôtes de la maison avaient coutume d’apprécier. Il méprisa tout à fait le cidre du pays, qui était délicieux, et ne se gêna point pour demander du vin de Champagne que sa grand’tante lui fit servir, qu’il déclara fort plat, et dont il but toutefois plus qu’il n’était nécessaire pour déraisonner.

Alors madame Yolande s’aperçut de son mauvais ton et lui dit : — Mon cher enfant, allez vous coucher. Demain vous saurez peut-être ce que vous dites. J’aime à croire qu’on vous a enseigné la politesse, et que, quand vous êtes dans votre bon sens, vous ne dépréciez pas ainsi d’une façon impertinente les choses qui vous sont offertes de bon cœur.

Marguerite fut contente de la leçon qu’il recevait et s’endormit sans songer à lui. Pourtant, comme il y a toujours un peu de vanité au fond du cœur le plus raisonnable, quand elle s’habilla le lendemain, elle reprocha à sa fille de chambre de lui apporter toujours ses plus vilaines robes ; elle en avait dans son armoire d’assez belles qu’elle ne mettait jamais.

La fille de chambre lui présenta alors une robe de soie jaune très-riche que madame Yolande lui avait donnée, et qui était toute rehaussée de rubans couleur de feu. Madame Yolande n’était ni pauvre ni avare, mais elle vivait depuis si longtemps à la campagne qu’elle ne connaissait plus rien à la toilette, et, comme Marguerite n’avait point coutume de s’en soucier : préférant les jupes courtes et les étoffes solides pour courir et jardiner, la pauvre enfant, quand on la forçait à se faire belle, avait l’air d’une petite vieille endimanchée. C’était une belle occasion pour le jeune Puypercé de se moquer d’elle. Il ne le fit pourtant point, la leçon de madame Yolande lui avait profité, et Marguerite fut surprise de le trouver très aimable et très-poli. Elle lui sut gré des excuses qu’il lui fit de sa migraine de la veille, laquelle, disait-il, l’avait rendu maussade ; enfin il lui parla de manière à lui faire oublier tout ce qui lui avait déplu, et à son tour elle désira lui être agréable. Après le déjeuner, elle lui proposa de visiter ses nouveaux jardins. Elle l’y conduisit, et se réjouit de le voir s’amuser de tout, s’enquérir de toutes choses et ne plus rien déprécier. Il regarda les poissons rouges, et lui demanda s’ils étaient bons à manger ; il admira les renoncules, qu’il appela des tulipes, et se divertit à voir nager les cygnes, disant qu’en chasse ce serait un beau coup de fusil.

Une seule chose inquiéta Marguerite, c’est que Névé, comme s’il eût entendu les paroles de Puypercé, entra dans une furieuse colère et le poursuivit à grands coups d’aile et de bec. Elle craignit qu’en se sentant ainsi attaqué, le colonel de dragons ne fît une défense où le pauvre cygne eût succombé ; il n’en fut rien. Le beau colonel se réfugia d’abord vers sa cousine, puis, voyant qu’il ne pouvait faire un pas sans que Névé s’acharnât à lui pincer les mollets, il prit la fuite et se planta tout pâle derrière la grille du jardin, qu’il eut soin de fermer entre le cygne et lui. Marguerite eut de la peine à repousser l’oiseau exaspéré et à rejoindre son cousin, dont la frayeur l’étonna beaucoup. Il s’en justifia en lui disant qu’il avait craint de se mettre en colère et de tuer, en se défendant, une bête qu’elle aimait. Elle était en train d’excuser tout, elle l’excusa et le mena dans la campagne, où elle lui montra les beaux grands arbres qui entouraient la garenne. — Et combien valent-ils ? lui demanda M. de Puypercé.

— Vraiment je ne sais, répondit Marguerite ; ils ne sont point à vendre.

— Mais quand ils seront à vous ? Votre grand’mère m’a dit ce matin qu’elle comptait vous donner, après sa mort, tout ce qu’elle possède dans ce pays-ci.

— Elle ne m’a jamais parlé de cela, et je vous prie, Mélidor, de ne pas me parler de la mort de ma grand’mère.

— Il faudra bien pourtant vous y résoudre ; la voilà très-vieille, et elle désire vous marier auparavant.

— Je ne veux point me marier ! s’écria Marguerite ; je ne veux pas risquer d’être obligée de quitter ma bonne-maman, qui m’a élevée et qui est ce que j’aime le mieux au monde.

— C’est très-gentil de penser comme cela, mais ma tante Yolande mourra bientôt, et vous ne serez pas fâchée de trouver un beau mari qui vous fera riche en vendant tous ces champs, tous ces prés et ce vilain vieux château où vous êtes comme enterrée vivante. Alors, ma chère Marguerite, vous porterez des habits magnifiques, à la dernière mode ; vous irez à la cour, vous aurez un beau carrosse, de grands laquais, des diamants, une loge à l’Opéra, un hôtel à Paris, enfin tout ce qui peut rendre une femme heureuse.

D’abord Marguerite fut très-chagrinée d’entendre son cousin parler de la sorte ; mais tout en parcourant avec elle ces bois, ces champs et ces prairies, qu’il examinait et dont il supputait la valeur, il revint si souvent à cette idée qu’elle serait très-riche et bientôt mariée à son gré, qu’elle commença d’y songer et de s’étonner de n’y avoir jamais songé encore.

Ils arrivèrent, sans se demander où ils allaient, au bord du marécage, et tout à coup Puypercé s’écria : — Ah ! que voilà une belle grenouille ! Je n’en ai jamais vu de si grosse ! C’est bon à manger, les grenouilles ; il faut que je la tue. — Et comme la grenouille dormait au soleil sans se méfier, il leva sa canne.

— Arrêtez, mon cousin, s’écria Marguerite en lui retenant le bras ; ne faites pas de mal à cette bête, vous me feriez beaucoup de peine.

— Pourquoi donc ? reprit le cousin tout étonné, — et il se tourna vers elle en la regardant d’un air singulier.

Ce regard troubla Marguerite. Ne sachant ce qu’elle disait et toute frappée du souvenir de la vision qu’elle avait eue en ce lieu, elle poussa doucement la grenouille avec le bout de son ombrelle en lui disant : — Réveillez-vous, madame, et sauvez-vous.

La grenouille plongea au fond de l’eau, et le colonel se tordit de rire. — Qu’est-ce que vous avez donc à vous moquer comme cela ? lui dit Marguerite ; je ne puis souffrir qu’on fasse du mal aux bêtes… — Aux grenouilles surtout ! reprit Puypercé, riant toujours, au point qu’il en avait les yeux rouges ; vous protégez les grenouilles, vous leur parlez poliment, vous êtes au mieux avec elles !

— Et quand cela serait, dit Marguerite fâchée, qu’est-ce que vous y trouvez de si ridicule et de si plaisant ?

— Rien ! répondit Puypercé en redevenant tout à coup sérieux ; quand une grenouille a de l’esprit et de la grâce… On s’habitue à tout, et autant cette bête-là qu’une autre. Je vous promets, ma cousine, de ne faire aucun mal à vos amies. Parlons d’autre chose, et croyez que je ne me moque point ; vous êtes une personne aimable, et, si vous aviez vu le monde, vous gagneriez beaucoup.

— C’est donc bien beau, le monde ? pensait Marguerite en revenant au manoir, appuyée sur le bras du colonel. Elle se sentait prise d’une grande curiosité, et, le soir venu, elle ne put se défendre de demander à madame Yolande pourquoi elle ne quittait plus jamais la campagne.

— Eh ! eh ! Margot, répondit la bonne dame, voilà que tu t’ennuies d’être une campagnarde ? Prends patience, mon enfant, je suis bien vieille, et tu ne tarderas pas à être libre de vivre où tu voudras.

Marguerite fondit en larmes, et, se jetant au cou de sa bonne-maman, elle ne put lui dire un mot ; mais madame Yolande comprit bien son bon cœur et sa grande amitié. Alors elle se tourna vers son petit-neveu et lui dit : — Tu t’es trompé, mon garçon, Margot ne s’ennuie pas avec moi et ne souhaite pas me quitter. Tu peux t’en retourner à ton régiment ou à tes plaisirs.

— Puisque vous me congédiez, ma chère tante, répondit-il, j’ai l’honneur, de vous faire mes adieux. Je partirai demain de grand matin. Adieu. Marguerite, vous réfléchirez. — Et il se retira en saluant avec grâce.

— Bonne-maman, qu’est-ce que cela veut dire ? s’écria Marguerite dès qu’il fut sorti.

— Cela veut dire, mon enfant, que, si tu veux épouser ton cousin Puypercé, la chose ne dépend que de toi.

— Comment ? il était venu pour me demander en mariage ?

— Non, il n’y songeait point ; mais l’idée lui en est venue ce matin.

— Pourquoi donc ?

— C’est peut-être qu’il t’a trouvée jolie ? dit en souriant madame Yolande.

— Grand’mère, ne vous moquez point ! Je ne suis pas jolie, et je le sais bien. Je ne suis qu’une grenouillette, vous me l’avez dit souvent.

— Et cela ne m’a pas empêchée de t’aimer ; on peut donc être grenouillette et inspirer de l’affection.

— Mon cousin m’aimerait ! Non ; il me connaît trop peu. Dites-moi la vérité, grand’mère ; il ne peut pas m’aimer.

— C’est à toi de me dire ce que j’en dois penser ; vous vous êtes promenés ensemble toute l’après-midi. Je n’y étais pas. Il a dû te dire beaucoup de belles choses. Ne lui as-tu pas dit, toi, que tu voudrais bien être mariée pour être une belle dame et voir le monde ?

— Non, grand’mère, il a menti ; je n’ai rien dit de pareil.

— Mais ne l’as-tu point pensé ? Il est si malin ! il l’aura deviné.

Marguerite ne savait pas mentir, elle se sentit confuse et ne répondit pas. Madame Yolande était fine et comprit. — Écoute, chère enfant, lui dit-elle ; tu m’as donné du bonheur et des soins dans ma vieillesse, je dois travailler à rendre ta jeunesse heureuse et brillante. Je te ferai riche, et ton cousin le sait. Je ne veux te dire de lui ni bien ni mal. Tu as beaucoup d’esprit, et de raison, tu le jugeras, et il te l’a dit : tu réfléchiras. Va te reposer, et si demain matin tu veux qu’il reste, tu n’auras qu’à le lui faire savoir.

Marguerite fut si agitée de surprise et d’inquiétude qu’elle ne songea point à se coucher. Elle ne sentait aucune amitié pour son cousin, mais peut-être en avait-il pour elle. Elle se savait aimable et point sotte. Puypercé lui avait d’abord paru insipide et désagréable. Pourtant, si, oubliant sa laideur, ce joli garçon avait apprécié son esprit, c’est qu’il en avait apparemment aussi. Il avait des défauts : il était frivole, il aimait la dépense et la bonne chère, mais il avait peut-être un bon cœur, car il lui avait cédé en voyant qu’elle protégeait les bêtes, et il ne paraissait point entêté. Je suis si laide, moi ! se disait-elle ; je ne plairai peut-être jamais à aucun autre, ou bien ce sera un garçon aussi vilain que moi, et tout le monde dira : Elle ne pouvait trouver mieux. Est-il défendu de mettre son amour-propre à se promener au bras d’un joli mari et d’entendre dire : Margot a une figure de grenouille, mais elle a tout de même plu à ce beau monsieur, à ce colonel si bien poudré, si bien habillé, qui pouvait choisir parmi les plus belles ! Je ne veux pas quitter ma grand’mère. Eh bien ! s’il m’aime, il consentira à me laisser auprès d’elle, et il viendra nous voir souvent. Allons ! puisqu’elle me laisse libre, c’est à moi de me décider avant demain matin. Si je le laisse partir, il sera fâché et ne viendra plus ; si je lui écrivais une lettre, qu’on lui remettra sitôt le jour venu ? Mais je n’ose point. Pourquoi a-t-il eu si peur de mon cygne, et pourquoi le cygne était-il si furieux contre lui ? Il est très-bizarre, mon cousin ; pourquoi a-t-il tant ri quand j’ai dit à la grenouille… ?

Marguerite était fatiguée, elle s’endormit sur sa chaise ; elle se leva pour se tenir éveillée, et tout à coup elle se trouva, sans savoir comment, dans les douves, au bord d’un des bassins de marbre que la lune éclairait. Elle fut surprise de voir que de grands roseaux qu’elle n’avait jamais remarqués avaient poussé tout autour et jusque dans l’eau, et comme elle s’asseyait toute lasse et assoupie sur un banc de gazon, la reine Coax sauta auprès d’elle et lui parla ainsi : — Margot, vous êtes une bonne personne, vous avez empêché qu’on ne m’ôtât la vie. Je vous veux donner un bon conseil, c’est pour cela que je suis sortie de mon palais de la prairie pour venir vous trouver dans vos douves, que je connais comme ma poche. Vous devez épouser votre cousin, ma chère, ce sera pour vous le bonheur et la gloire.

— Vous ne lui en voulez donc pas pour le coup de canne qu’il a voulu vous donner ?

— Il ne savait pas qui j’étais, il me prenait pour une grenouille comme une autre. Cela m’a fait penser qu’il serait prudent de porter désormais ma couronne et mes bijoux ; je compte m’habiller ce soir comme il convient à mon rang.

— Votre couronne et vos bijoux ? dit Marguerite étonnée, où sont-ils donc ?

— Je viens te les demander, Margot, car ils sont chez toi.

— Comment cela ?

— Apprends mon histoire, que j’allais te raconter l’autre jour quand ton affreux cygne, cet oiseau de malheur que tu appelles Névé et qui n’est autre que le prince Rolando, est venu te priver de mes confidences. Entends-le ! Il s’agite dans sa cabane de planches, il voudrait me dévorer ; mais je me suis assurée qu’il était bien enfermé : d’ailleurs je sais des paroles magiques pour le tenir en respect. Écoute-moi donc, et fais ton profit de ce que je vais te révéler :

» Je suis une de tes aïeules, non pas directe, je suis la trisaïeule de la trisaïeule de ta tante madame de Puypercé, mère de ton cousin le colonel. C’est pourquoi je m’intéresse à lui et à toi. J’ai à présent l’honneur d’être fée ; mais j’étais mortelle comme toi, et je suis née dans ce château. On m’appelait Ranaïde. J’étais belle comme le soleil, aussi belle comme femme que je le suis aujourd’hui comme grenouille. Mon père, qui s’occupait de magie, m’enseigna les sciences occultes, et comme j’avais beaucoup d’esprit, je devins si savante que je m’appropriai les plus rares secrets, entre autres celui des transformations. J’étais libre de prendre toute forme extérieure et de reprendre la mienne au moyen de certaines préparations et enchantements. Par ce moyen, je savais tout ce qui se faisait et se disait sur la terre et dans les eaux ; mais je cachais avec soin ma puissance, car j’eusse été dénoncée, poursuivie et brûlée comme sorcière en ces temps d’ignorance et de superstition.

» J’avais vingt ans quand le prince Rolando m’épousa. Il était jeune, riche, aimable et beau ; Je l’aimai éperdûment, et j’eus bientôt plusieurs enfants. Nous étions les plus heureux du monde dans ce château, alors splendide et fréquenté par toute la noblesse du pays, lorsque je crus avoir un sujet de jalousie contre une de mes damoiselles, nommée Mélasie, que je voyais rôder le soir autour des fossés en compagnie d’un homme enveloppé d’un manteau. Je supposai que cet homme était mon mari, et je me changeai en grenouille pour les voir de près ou pour le reconnaître au son de la voix. Je me plantai entre deux pierres sur le parapet de la douve, et je le vis passer tout près de moi. Je reconnus alors que je m’étais trompée, et que l’inconnu était un page de mon mari, qui parlait pour son propre compte. J’en eus tant de joie que je remontai précipitamment dans ma chambre, et, comme il était fort tard, je me jetai sur mon lit et m’endormis avec délices, sans songer, hélas ! à prendre le breuvage qui devait me rendre ma forme naturelle.

» À l’heure où l’on avait coutume de m’éveiller, Mélasie entra chez moi, et, voyant une grenouille aussi grande que moi étendue sur mon lit, elle eut une telle peur qu’elle ne put dire un mot ni seulement jeter un cri, ce qui fut cause que je ne m’éveillai pas.

» Dès qu’elle fut un peu remise elle referma sans bruit la porte de ma chambre et courut éveiller le prince Rolando pour lui demander où j’étais et lui faire part de l’étonnante chose qu’elle avait trouvée à ma place. Le prince accourut, croyant que cette fille était folle ; mais quand il me vit ainsi, saisi d’horreur et de dégoût, et ne pouvant supposer que ce fût moi, il tira son épée et m’en porta un coup qui trancha une de mes pattes de devant. Mes enchantements me préservèrent de la mort. Tant que j’étais cachée sous une forme magique, aucune cause de destruction ne pouvait m’atteindre durant l’espace de deux cents ans. Blessée, mais non mortellement atteinte, je m’élançai sur la fenêtre et de là dans la douve, où ma patte amputée repoussa aussitôt aussi saine que tu la vois. De là j’entendis le bruit qui se faisait dans le château pour retrouver la châtelaine disparue. On me cherchait partout, et mon époux était en proie à une douleur mortelle. J’attendis la nuit pour pénétrer avec précaution dans le manoir. Je grimpai, sautant de marche en marche jusqu’à ma chambre, et je me hâtai de prendre le breuvage qui devait me rendre femme et belle comme par le passé. Hélas ! j’eus beau ajouter à la vertu du breuvage celles des paroles magiques les plus mystérieuses et me frotter avec les onguents les plus puissants, cette malheureuse main ne put repousser. Elle demeura à l’état de patte de grenouille, et comme mon mari désolé approchait de ma chambre, disant que c’était là qu’il voulait se laisser mourir de chagrin, je n’eus que le temps de m’envelopper la moitié du corps avec mon manteau de velours pour cacher cette malheureuse patte.

» En me retrouvant, mon mari faillit étouffer de joie ; il me prit dans ses bras en versant des pleurs et en m’accablant de questions. Il supposait qu’un méchant démon m’avait enlevée à sa tendresse, et il voulait savoir comment je lui étais rendue. Je fus forcée d’inventer une histoire et de me dérober à ses embrassements, dans la crainte de lui laisser voir ma patte ; mais je pensai avec douleur que tout serait inutile pour lui dérober mon secret, et que bientôt il découvrirait la funeste vérité. Je dus prendre un parti extrême, un parti effroyable, celui de faire disparaître celui que j’aimais plus que ma vie.

Marguerite épouvantée voulut se lever et s’enfuir loin de cette odieuse Ranaïde, mais elle se sentit retenue par un charme, et la grenouille reprit son récit en ces termes :

— Sache, ma pauvre enfant, qu’il ne dépendait pas de moi d’agir autrement. Un serment que rien ne peut effacer et qu’il est impossible d’enfreindre oblige ceux qui reçoivent des dons magiques à faire périr quiconque vient à les découvrir. Mon mari était condamné, du jour où il verrait ma patte, à être emporté dans l’abîme par les esprits, mes seigneurs et mes maîtres.

» Je résolus de le soustraire à leur puissance en le faisant disparaître avant qu’il eût rien découvert, et à cet effet je mêlai à son vin une drogue qui lui fit aussitôt pousser des plumes blanches et de grandes ailes ; en moins d’un quart d’heure, il devint un beau cygne blanc comme neige, qui ne pouvait redevenir homme, mais qui pendant deux cents ans échappait à la mort et à la puissance des génies.

» Apprends que ces deux cents ans seront révolus cette nuit au lever de l’aurore, et qu’il dépend de toi que je retrouve ma jeunesse, ma beauté et mon rang d’être humain dans la création.

— Soit ! dit Marguerite, car sans doute vous pourrez alors rendre à Névé, au prince Rolando, je veux dire, le même service que je vous aurai rendu ?

— Sans aucun doute, répondit Ranaïde, c’est le plus cher de mes vœux.

— En ce cas, je suis prête, dites-moi vite ce qu’il faut faire.

— Pour le comprendre, il faut que tu saches le reste de mon histoire. À peine le prince Rolando se vit-il changé en oiseau, qu’il entra contre moi dans une colère effroyable et voulut me tuer. Avait-il conservé assez d’intelligence humaine pour voir le malheur où j’étais forcée de l’entraîner ? Obéissait-il seulement au nouvel instinct de sa race ? Il ne songeait qu’à me dévorer. J’essayai en vain de lui faire comprendre notre mutuelle situation ; il n’écouta rien, et je fus forcée de prononcer les paroles magiques qui, pendant deux cents ans, devaient nous rendre étrangers l’un à l’autre. Il s’envola dans les airs avec de grands cris, et je ne l’ai plus revu qu’hier, lorsqu’il est venu te chercher au bord du marécage dont j’ai été forcée de faire dernièrement ma résidence.

— Et pourquoi donc, madame, reprit Marguerite, avez-vous été condamnée à redevenir et à rester grenouille pendant deux cents ans, quand il dépendait de vous de rester dame et de cacher votre patte aux regards indiscrets ?

— Les cruels génies l’ont voulu, ma petite Marguerite ! Offensés de l’expédient par lequel je leur avais dérobé mon mari en le faisant devenir oiseau, ils m’ont condamnée à abandonner mes enfants et à épouser Coax, roi des grenouilles, avec lequel j’ai régné longtemps sur les douves, et dont je suis enfin veuve. Le château a passé avec le temps dans les mains de ta grand’mère, et toutes les drogues que j’avais si laborieusement préparées ont disparu ou ont perdu leur vertu ; mais il existe chez vous un trésor inappréciable qui peut et doit me rendre tous mes charmes. C’est une parure enchantée, ma parure de noces, qui est dans une cassette de bois de cèdre, et que madame Yolande tient enfermée dans sa chambre, comme ce qu’il y a de plus rare et de plus précieux dans vos richesses de famille. Cette cassette t’appartient, puisque ta grand’mère compte te donner tout ce qu’elle possède. Va me la chercher et apporte-la ici !

— Non, madame, répondit Marguerite, je ne veux point dérober ce qui appartient à présent à ma bonne-maman, et à moins qu’elle n’y consente…

— Il ne s’agit pas de dérober, reprit Ranaïde ; je ne tiens pas à reprendre mes bijoux. Je veux seulement m’en parer un instant, et dès que je serai transformée, je n’en aurai que faire ; je te les rendrai, car tu en as grand besoin pour toi-même. Sache une chose qui doit te décider, c’est que ces joyaux magiques ont le pouvoir de donner la beauté aux plus laides, et que, quand tu les auras portés seulement une heure, au lieu de ressembler à la grenouille que je suis, tu seras semblable à ce que j’étais, à ce que je vais redevenir, c’est-à-dire à la plus belle des femmes.

Marguerite se sentit persuadée, et elle courut chercher la cassette. Au moment où elle la prit dans la crédence de sa grand’mère, il lui sembla que celle-ci s’éveillait et la regardait. Elle alla se mettre à genoux près de son lit, prête à lui tout avouer ; mais madame Yolande se retourna vers la ruelle sans paraître l’avoir vue. Le temps pressait ; le ciel s’éclaircissait un peu comme si le jour allait paraître. Marguerite s’élança dehors et se retrouva à l’instant même auprès du bassin où la reine Coax l’attendait. — Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-elle en lui présentant la cassette, il n’y point de clé, et je ne connais pas le secret pour l’ouvrir.

— Je le sais, moi, répondit la grenouille en bondissant de joie. Il faut qu’une bouche qui n’a jamais menti dise simplement : Cassette, ouvre-toi !

— Eh bien ! dites-le, madame.

— Je ne saurais, ma fille. J’ai été forcée de mentir jadis pour cacher les secrets de ma science. C’est à toi de parler, et nous allons voir si ta langue est, comme je le crois, pure de tout mensonge.

— Cassette, ouvre-toi ! dit Marguerite avec assurance, — et la cassette s’ouvrit. Il en sortit comme une flamme rouge, dont la grenouille ne parut point se soucier. Elle y plongea ses pattes et en tira un petit miroir encadré d’or, puis un collier d’émeraudes étincelantes montées à l’ancienne mode, des pendants d’oreilles assortis, un bandeau et une ceinture de grosses perles fines avec des agrafes d’émeraudes. Elle se para de ces richesses et se regarda au miroir en faisant les plus étranges minauderies.

Marguerite l’observait avec anxiété, craignant qu’elle ne disparût avec les bijoux de sa grand’mère ; mais Coax ne songeait point à fuir. Ivre de plaisir et de confiance, elle s’ajustait et se regardait dans le miroir avec des mouvements désordonnés et des grimaces singulières. Ses yeux ronds lançaient des flammes, une écume verdâtre sortait de sa bouche et son corps devenait glauque et livide, tandis que sa taille prenait des proportions presque humaines. — Margot, Margot, s’écriait-elle sans plus songer à adoucir l’éclat de sa voix, regarde et admire. Vois comme je grandis, vois comme je change, vois comme je deviens belle ! Donne-moi ton voile pour me faire une robe, vite, vite, il faut que je sois vêtue décemment… et puis il me manque encore quelque chose… Mon éventail de plumes, où l’as-tu mis, malheureuse ? Ah ! je le tiens ! et mes gants blancs… vite donc ! mes gants parfumés ! mon collier est mal agrafé, rattache-le donc, maladroite ! Ô ciel ! il me manque mon bouquet de mariée ;… ne serait-il pas dans la cassette ? Regarde, retourne-la… Je le tiens ! je le mets à ma ceinture, vois ! le prodige s’accomplit… Vénus n’est qu’une maritorne auprès de moi. C’est moi, moi, la vraie Cythérée sortant des ondes sacrées. Il faut que je danse, j’ai des crampes dans les mollets ; c’est la transformation qui s’opère. Oui, oui, la danse hâtera ma délivrance ! Je sens revenir la grâce incomparable de mes mouvements, et le feu de l’éternelle jeunesse me monte au cerveau ! Haptcha ! voilà que j’éternue ! haptcha ! haptcha !

En parlant ainsi, la reine Coax sautait et gambadait d’une manière frénétique ; mais, quoi qu’elle fît, elle restait grenouille, et l’horizon blanchissait. Elle riait, criait, pleurait, frappait le marbre du bassin avec ses pieds de derrière, jouait de l’éventail, étendait ses pattes de devant comme une danseuse de ballets, cambrait sa taille et roulait ses yeux comme ceux d’une almée. Tout à coup Marguerite, qui la contemplait avec frayeur, fut si frappée de l’extravagance de ses contorsions, qu’elle fut prise d’un fou rire et se laissa choir sur le gazon. Alors la grenouille entra dans une inexprimable colère. — Tais-toi, petite misérable, s’écria-t-elle, ton rire dérange mes conjurations. Tais-toi, ou je te châtierai comme tu le mérites !

— Mon Dieu ! madame, pardonnez-moi, répondit Marguerite, c’est plus fort que moi. Vous êtes si drôle ! Tenez, il faut que je rie ou que je meure !

— Je ne puis te faire mourir, ce dont j’enrage, reprit Ranaïde en s’élançant sur elle et en lui passant une de ses pattes froides et gluantes sur la figure ; mais tu expieras les tourments que j’endure. Je voulais t’épargner, tu m’ôtes toute pitié ; il faut en finir ! Je souffre trop ! Prends ma laideur et qu’elle soit ajoutée à la tienne, puisqu’en te mettant à ma place je dois être plus vite délivrée ! Tiens ! voilà le miroir, ris à présent, si tu as encore envie de rire !

Marguerite prit le miroir que lui tendait la fée et fit un cri d’horreur en se voyant sans cheveux, la figure verte et les yeux tout ronds. Grenouille ! grenouille ! s’écria-t-elle avec désespoir, je deviens grenouille, je suis grenouille ! c’en est fait ! — Et, jetant te miroir, elle bondit involontairement et plongea dans le bassin.

Elle y resta d’abord comme endormie et privée de toute réflexion ; mais peu à peu elle se ranima en voyant le soleil percer l’horizon et jeter comme une grande nappe de feu qui dorait la pointe des roseaux au-dessus de sa tête. Elle se hasarda alors à remonter sur l’eau, et elle vit un spectacle extraordinaire : l’infortunée Coax, étendue sur le rivage, les pattes en l’air, le corps inerte et raidi par la mort. Elle avait une affreuse tête humaine avec de longs cheveux verts comme des algues ; le reste de son corps, grand comme celui d’une personne ordinaire, était d’un blanc mat et rugueux, et conservait les formes de la grenouille. Près d’elle, le prince Rolando, revêtu d’une armure d’argent avec un baudrier d’or, le casque orné d’un cimier blanc comme neige et portant aux épaules ses grandes ailes de cygne, détachait les bijoux enchantés dont Ranaïde s’était ornée en vain.

— Approche, dit-il à Marguerite, et mets vite ces joyaux qui te rendront ta figure première ; mais n’essaie pas de devenir belle par la puissance des enchantements. Reste intelligente et bonne, et n’appartiens qu’à celui qui t’aimera telle que tu es. Adieu, la mort de cette criminelle magicienne me délivre à jamais de la servitude à laquelle j’étais condamné depuis deux siècles. Ne plains pas son sort ; elle t’avait menti, elle voulait me faire mourir pour cacher ses secrets maudits, et les esprits qu’elle invoquait contre moi ont pris ma défense. Je retourne avec eux, mais je veillerai sur toi, si tu restes toujours digne de ma protection.

Il déploya ses ailes et s’éleva dans le rayon de soleil. Marguerite, en le voyant planer dans les airs, crut reconnaître Névé avec son collier d’or, puis il lui sembla que c’était l’étoile du matin. Lorsqu’elle l’eut perdu de vue, elle chercha le cadavre de la grenouille, et ne vit à la place qu’un hideux champignon noir comme de l’encre qui, au souffle de la brise, tombait en poussière.

Elle se retrouva dans sa chambre, assise sur une chaise et les yeux éblouis par le soleil levant. Son premier mouvement fut de courir à son miroir, et pour la première fois de sa vie elle se trouva très-jolie, car elle avait sa figure ordinaire, seulement un peu fatiguée.

— Tout cela serait-il un rêve ? se dit-elle. Pourtant voici les bijoux anciens que ma grand’mère gardait précieusement. D’où vient que j’en suis parée ? Aurais-je été les chercher en rêvant ?

Elle les détacha, les remit dans le coffret, et les reporta chez madame Yolande avant qu’elle fût éveillée ; puis elle descendit à la douve pour voir si Névé était dans sa cabane, comme elle l’y avait retrouvé une fois après l’avoir cru perdu.

— Vous cherchez le cygne ? lui dit le jardinier. Il est parti. Je l’ai vu s’envoler au lever du jour. Il a été rejoindre une bande de cygnes sauvages qui passait. J’avais bien dit à mademoiselle qu’il fallait lui casser le bout d’une aile, mademoiselle n’a pas voulu. Il en a profité pour se sauver ; il y a longtemps que c’était son idée.

— Eh bien ! tant mieux, dit Marguerite, car le voilà heureux et libre ; mais, puisque vous l’avez vu partir, n’avez-vous vu rien de plus dans la douve en y entrant ? N’y avait-il pas ici de grands roseaux ?

— Des roseaux ? sans doute, il en reste toujours quelques-uns qui veulent repousser autour des bassins ; mais ceux-là étaient encore tout petits, et je les surveillais. Ce matin, je les ai tous arrachés avec soin, j’ai remis du sable à la place, et j’espère qu’ils ne repousseront pas cette fois.

Marguerite regarda le sable, et il lui sembla voir encore l’empreinte que les grandes pattes de la grenouille y avaient laissée en exécutant sa danse échevelée ; mais elle reconnut que ces traces étaient celles des paons qui venaient gratter la terre fraîchement remuée.

En ce moment, un bruit de pas de chevaux résonna au-dessus de sa tête. Elle leva les yeux et vit passer sur le pont-levis son cousin Puypercé qui s’en allait escorté de ses valets. Elle l’avait complétement oublié et ne se sentit pas dans une disposition d’esprit à s’affliger de son départ. Elle n’eût eu qu’un mot à dire pour le rappeler ; elle hésita un instant, haussa les épaules et le regarda s’éloigner.

Comme elle remontait au château, elle vit les domestiques rassemblés sur le perron et se partageant le pourboire que le colonel de dragons leur avait jeté en partant. Elle entendit leurs murmures, il n’y avait pas plus d’un sou pour chacun. — Après tout, se dit-elle, il compte peut-être revenir, ou bien il est très-pauvre et ce n’est pas sa faute.

— Eh bien ! lui dit madame Yolande quand elle entra chez elle pour lui servir son chocolat, as-tu vu toi cousin ? reste-t-il avec nous ?

— Je l’ai vu partir, grand’mère, et je ne lui ai rien dît.

— Pourquoi ?

— Je ne sais. J’étais toute troublée par un rêve que j’ai fait et que je veux vous raconter ; mais, comme ce rêve ou cette vision est peut-être, à mon insu, ce qu’on appelle une réminiscence, je voudrais vous demander l’histoire de la grenouille fée que vous me racontiez autrefois pour m’endormir.

— Je me la rappelle bien confusément, répondit madame Yolande, d’autant plus que c’était un conte de ma façon, et que j’y faisais chaque fois des variantes à ma fantaisie. Voyons si je me souviendrais… Il y avait jadis dans ce château une belle héritière appelée…

— Ranaïde ? s’écria Marguerite.

— Justement, reprit la grand’mère, et elle était magicienne.

— Elle épousa le beau prince… Dites le nom du prince, bonne maman !

— Attends donc… C’était le prince Rolando !

— J’y suis, bonne mère. J’ai revu toute l’histoire comme si elle se passait sous mes yeux.

— Mais la fin ?

— Oh ! la fin est terrible ! La grenouille, voulant reprendre la figure humaine…

S’enfla si bien quelle creva ?

— Précisément.

— Alors ton dénoûment est un souvenir de la fable que je te faisais apprendre en même temps, car, pour mon compte, je n’ai jamais eu la peine de terminer mon histoire. Tu étais toujours endormie avant la fin.

En ce moment, un fort coup de vent fit entrer dans la chambre des feuilles sèches et des brins de paille. Marguerite alla fermer la fenêtre et elle vit sur le bord une feuille de papier écrite et déchirée comme si ce fût un brouillon de lettre. En ramassant ce papier pour le jeter dehors, elle y vit son nom écrit et l’apporta à sa grand’mère. Madame Yolande le prit, l’examina et le lui rendit en disant : — C’est un commencement de lettre de ton cousin à sa mère. Cela a été enlevé par le vent dans la chambre qu’il occupait au-dessus de la mienne, et, puisque nous sommes en train de croire aux esprits, je pense que nous devons remercier le follet qui nous apporte cette révélation. Lis, ma fille, je te le permets.

« Ma chère mère, pardonnez-moi mes folies, je suis en train de les expier. Je me résigne à faire un riche mariage, car j’ai découvert que la petite Margot doit hériter de tous les biens de la vieille tante. La fillette est affreuse, une vraie grenouille, ou plutôt un petit crapaud vert, avec cela très-coquette et déjà folle de moi ; mais quand on est endetté comme nous le sommes… »

Le brouillon n’en contenait pas davantage, Marguerite trouva que c’était assez ; elle garda le silence, et, comme elle vit que sa grand’mère était indignée et traitait son petit-neveu suivant ses mérites : — N’ayons point de dépit, ma chère maman, lui dit-elle, et rions de l’aventure. Je ne suis point du tout folle de mon cousin, et vous voyez que sa fatuité ne m’offense point. Vous m’aviez dit hier soir de réfléchir. Je ne sais pas si j’ai réfléchi ou dormi, mais dans mes songeries j’ai vu des choses qui sont restées comme une leçon devant mes yeux. — Qu’as-tu donc vu, ma fille ?

— J’ai vu une grenouille se parer d’émeraudes, jouer de l’éventail, danser la sarabande, se trouver belle et crever à la peine. Elle m’a paru si ridicule que je ris encore en y songeant. Je ne veux point faire comme elle. J’ai vu aussi un beau cygne s’envoler dans un rayon de soleil, et il me disait : — N’épouse que celui qui t’aimera telle que tu es. — Je veux faire comme il m’a dit.

— Et sois sûre que tu seras aimée pour toi-même, répondit madame Yolande en l’embrassant avec tendresse, car il y a une chose qui arrive à rendre belle, c’est le bonheur que l’on mérite.