25%.png

Contes de Madame de Villeneuve/La Belle et la Bête

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

CONTES MARINS.

LA BELLE ET LA BÊTE.


CONTE



DAns un pays fort éloigné de celui-ci, l’on voit une grande Ville, où le commerce florissant, entretient l’abondance. Elle a compté parmi ses Citoyens un Marchand heureux dans ses entreprises, & sur qui la fortune, au gré de ses désirs, avoit toujours répandu ses plus belles faveurs. Mais s’il avoit des richesses immenses, il avoit aussi beaucoup d’enfans. Sa famille étoit composée de six garçons, & de six filles. Aucun n’étoit établi. Les garçons étoient assez jeunes pour ne se point presser. Les filles trop fieres des grands biens, sur lesquels elles avoient lieu de compter, ne pouvoient aisément se déterminer pour le choix qu’elles avoient à faire.

Leur vanité se trouvoit flattée des assiduités de la plus brillante jeunesse. Mais un revers de fortune, auquel elles ne s’attendoient pas, vint troubler la douceur de leur vie. Le feu prit dans leur maison. Les Meubles magnifiques qui la remplissoient, les Livres de Comptes, les Billets, l’Or, l’Argent, & toutes les Marchandises précieuses, qui composoient tout le bien du Marchand, furent enveloppés dans ce funeste embrasement, qui fut si violent, qu’on ne sauva que très-peu de chose.

Ce premier malheur, ne fut que l’avantcoureur des autres. Le pere à qui jusques-alors tout avoit prosperé, perdit en même-tems, soit par des naufrages, soit par des Corsaires, tous les vaisseaux qu’il avoit sur la Mer. Ses Correspondans lui firent banqueroute : ses Commis dans les pays étrangers furent infidéles : Enfin de la plus haute opulence, il tomba tout-à-coup dans une affreuse pauvreté.

Il ne lui resta qu’une petite habitation champêtre, située dans un lieu désert, éloignée de plus de cent lieues de la ville, dans laquelle il faisoit son sejour ordinaire. Contraint de trouver un asyle loin du tumulte & du bruit, ce fut-là qu’il conduisit sa famille désésperée d’une telle révolution. Sur-tout les filles de ce malheurex pere n’envisageoient qu’avec horreur la vie qu’elles alloient passer dans cette triste solitude. Pendant quelque tems elles s’étoient flattées, que quand le dessein de leur pere éclatroit, les Amans qui les avoient recherchées, se croiroient trop heureux de ce qu’elles voudraient bien se radoucir.

Elles s’imaginoient qu’ils alloient tous à l’envi briguer l’honneur d’obtenir la préference. Elles pensoient même, qu’elles n’avoient qu’à vouloir pour trouver des Epoux. Elles ne resterent pas long-tems dans une erreur si douce. Elles avoient perdu le plus beau de leurs attraits, en voyant comme un éclair disparoître la fortune brillante de leur pere, & la saison du choix étoit passée pour elles. Cette foule empressée d’Adorateurs disparut au moment de leur disgrace. La force de leurs charmes n’en put retenir aucun.

Les Amis ne furent pas plus généreux que les Amans. Dès qu’elles furent dans la misere, tous sans exception cesserent de les connoître. On poussa même la cruauté jusqu’à leur imputer le désastre qui venoit de leur arriver. Ceux que le pere avoit le plus obligés, furent les plus empressés à le calomnier. Ils débiterent qu’il s’étoit attiré ces infortunes par sa mauvaise conduite, ses profusions, & les folles dépenses qu’il avoit fait, & laissé faire à ses enfans.

Ainsi cette famille désolée ne put donc prendre d’autre parti que celui d’abandonner une ville, où tous se faisoient un plaisir d’insulter à fa disgrace. N’ayant aucune ressource, ils se confinèrent dans leur maison de campagne, située au milieu d’une Forêt presqu’impraticable, & qui pouvait bien être le plus triste séjour de la terre. Que de chagrins ils eurent à essuier dans cette affreuse solitude ! Il fallut se résoudre à travailler aux ouvrages les plus pénibles. Hors d’état d’avoir quelqu’un pour les servir, les fils de ce malheureux Marchand partagerent entre eux les soins et les travaux domestiques. Tous à l’envi s’occuperent à ce que la campagne exige de ceux qui veulent en tirer leur subsistance.

Les filles de leur côté ne manquerent pas d’emploi. Comme des Paysanes, elles se virent obligées de faire servir leurs mains délicates à toutes les fonctions de la vie champêtre. Ne portant que des habits de laine, n’ayant plus de quoi satisfaire leur vanité, ne pouvant vivre que de ce que la campagne peut fournir, bornées au simple nécessaire, mais ayant toujours du goût pour le raffinement & la délicatesse, ces filles regrettaient sans cesse & la ville & ses charmes. Le souvenir même de leurs premières années, passées rapidement au milieu des ris & des jeux, faisait leur plus grand supplice.

Cependant la plus jeune d’entr'elles montra, dans leur commun malheur, plus de confiance & de résolution. On la vit par une fermeté bien au-dessus de son âge, prendre généreusement son parti. Ce n’est pas qu’elle n’eut donné d’abord des marques d’une véritable tristesse. Eh ! qui ne serait pas sensible à de pareils malheurs ! Mais après avoir déploré les infortunes de son pere, pouvait-elle mieux faire que de reprendre sa première gayeté, d’embrasser par choix l’état seul dans lequel elle se trouvait, & d’oublier un monde dont elle avait avec fa famille éprouvé l’ingratitude, & sur l’amitié duquel elle était si bien persuadée, qu’il ne fallait pas compter dans l’adversité ? Attentive à consoler son pere & ses freres par la douceur de son caractère, & l’enjouement de son esprit, que n’imaginait-elle point pour les amuser agréablement ? Le Marchand n’avait rien épargné pour son éducation, & celle de ses sœurs. Dans ces tems fâcheux elle en tira tout l’avantage qu’elle désirait. Jouant très-bien de plusieurs instrumens, qu’elle accompagnait de sa voix, c’était inviter ses sœurs à suivre son exemple , mais son enjouement & sa patience ne firent encore que les attrister.

Ces filles que de si grandes disgraces rendaient inconsolables, trouvaient dans la conduite de leur cadette une petitesse d’esprit, une bassesse d’ame, & même de la faiblesse à vivre gayement dans l’état où le Ciel venait de les réduire. Quelle est heureuse disait l’aînée ! Elle est faite pour les occupations grossieres. Avec des sentimens si bas, qu'aurait- elle pû faire dans le monde ? Pareils discours étaient injustes. Cette jeune personne eût été bien plus propre à briller qu’aucune d’elles.

Une beauté parfaite ornait sa jeunesse, une égalité d’humeur la rendait adorable. Son cœur aussi généreux, que pitoyable, se faisait voir en tout. Aussi sensible que les sœurs aux révolutions, qui venaient d’accabler sa famille, par une force d’esprit qui n’est pas ordinaire à son sexe, elle sut cacher sa douleur, & se mettre au-dessus de l'adversité. Tant de confiance passa pour insensibilité. Mais on appelle aisément d’un jugement porté par la jalousie.

Connue des personnes éclairées pour ce qu’elle était, chacun s’était empressé de lui donner la préférence. Au milieu de sa plus haute splendeur, si son merite la fit distinguer, sa beauté lui fit donner par excellence le nom de la Belle. Connue sous ce nom seul, en fallait-il davantage pour augmenter & la jalousie & la haine de ses soeurs ?

Ses apas, & l’estime générale qu’elle s'était acquise eût dû lui faire espérer un établissement encore plus avantageux qu’à ses soeurs, mais touchée seulement des malheurs de son pere, loin de faire quelque effort pour retarder son départ d’une ville dans laquelle elle avait eu tant d’agrémens, elle donna tous ses soins pour en hâter l’exécution. Cette fille fit voir dans la solitude la même tranquillité, qu’elle avait eue au milieu du monde. Pour adoucir les ennuis, dans ses beures de relâche, elle ornait sa tête de fleurs, & comme à ces Bergeres des premiers tems, la vie rustique en lui faisant oublier ce qui l’avair le plus flattée aux milieu de l’opulence, lui procurait tous les jours d’innocens plaisirs.

Déjà deux années s’étaient écoulées, & cette famille commençait à s’accoutumer à mener une vie champêtre, lorsqu’un espoir de retour vint troubler sa tranquillité. Le pere reçut avis qu’un de ses vaisseaux qu’il avait cru perdu, venait d’arriver à bon port richement chargé. On ajoutait qu’il était à craindre que ses Facteurs n’abusant de son absence, ne vendissent sa Cargaison à vil prix, & que par cette fraude ils ne profitassent de son bien. Il communiqua cette nouvelle à ses enfans, qui ne doutèrent pas un moment qu’elle ne les mit bientôt en état de quitter le lieu de leur exil. Sur-tout les filles plus impatientes que leur frères, croiant qu’il n’était pas nécessaire d’attendre rien de plus positif, voulaient partir à l’instant, & tout abandonner. Mais le pere plus prudent les pria de modérer leurs transports. Quelque nécessaire qu’il fût à sa famille dans un tems sur-tout où l’on ne pouvait interrompre les travaux de la campagne sans un notable préjudice, il laissa le soin de la récolte à ses fils, & prit le parti d’entreprendre seul un si long voyage.

Toutes ses filles, excepté la cadette, ne faisaient plus de doute de se revoir bientôt dans leur première opulence. Elles s’imaginaient que quand le bien de leur pere ne deviendrait pas assez considérable, pour qu’il les ramenât dans la grande ville, lieu de leur naissance, il en auroit du moins assez pour les faire vivre dans une autre ville moins florissante. Elles esperoient y trouver bonne compagnie, y faire des Amans, profiter du premier établissement qu’on leur proposeroit. Ne pensant déjà presque plus aux peines que depuis deux ans elles venoient d’essuier, se croiant même déjà, comme par miracle, tranportées d’une fortune médiocre dans le sein d’une agréable abondance, elles oserent (car la solitude ne leur avait pas fait perdre le goût du luxe & de la vanité) accabler leur pere de folles commissions. Il étoit chargé de faire pour elles des emplettes en bijoux, en parures, en coëfures. A l’envie l’une de l’autre, c’étoit à qui demanderoit davantage. Mais le produit de la prétendue fortune du pere n’aurait pû suffire à les satisfaire. La Belle que l’ambition ne tyrannisait pas, & qui n’agissait jamais que par prudence, jugea d’un coup d’œil que s’il remplissait les memoires de ses sœurs, le sien serait très inutile. Mais le pere surpris de son silence, lui dit : Et toi, la Belle, en interrompant ces filles insatiables, n’as-tu point envie de quelque chose ? Que t’apporterai-je ? Que souhaites-tu ? Parle hardiment. Mon cher Papa, lui répondit cette aimable fille en l’embrassant tendrement, je désire une chose plus précieuse que tous les ajustemens que mes sœurs vous demandent. J'y borne mes vœux. Trop heureuse! s’ils sont remplis, c’est le bonheur de vous voir de retour en parfaite santé. Cette réponse si bien marquée au coin du désinteressement couvrit les autres de honte & de confusion. Elles en furent si couroussées, qu’une d’entr’elles répondant pour toutes, dit avec aigreur, cette petite fille fait l’importante, & s’imagine qu’elle se distinguera par cette affection héroïque. Assurément rien n’est plus ridicule. Mais le père, attendri de ses sentimens, ne put s’empecher d’en marquer sa joye, touché même des vœux ausquels cette fille se bornait, il voulut qu’elle demandat quelque chose, & pour adoucir ces autres filles indisposées contre elle, il lui remontra que pareille insensibilité sur la parure ne convenait pas à son âge, qu’il y avait un tems pour tout.

Eh bien ! mon cher père, lui dit-elle, puisque vous me l’ordonnez, je vous suplie de m’apporter une Rose. J’aime cette fleur avec passion : depuis que je suis dans cette solitude, je n’ai pas eu la satisfaction d’en voir une seule. C’était obéir & vouloir en même-tems qu’il ne fit aucune dépense pour elle.

Cependant le jour vint qu’il fallait que ce bon vieillard s’arrachât des bras de sa nombreuse famille.

Le plus promptement qu’il put, il se rendit dans la grande ville où l’apparence d’une nouvelle fortune le rappellait. Il n’y trouva pas les avantages qu’il pouvait esperer. Son vaisseau véritablement était arrivé, mais ses associés, qui le croiaient mort, s’en étaient emparés ; & tous les effets avaient été dispersés. Mnsi loin d’entrer dans la pleine & paisible possession de ce qui lui pouvait appartenir, pour soutenir ses droits, il lui fallut essuier toutes les chicanes imaginables. Il les surmonta ; mais après plus de six mois de peine & de dépense il ne fut pas plus riche qu’auparavant. Ses débiteurs étaient devenus insolvables, & à peine fut-il remboursé des frais. C’est où se termina cette richesse chimérique. Pour comble de désagrément, afin de ne pas hâter sa ruine, il fut obligé de partir dans la saison la plus incommode, & le tems le plus effroyable. Exposé sur la route à toutes les injures de l’air, il faillit périr de fatigue ; mais quand il se vit à quelques lieues de sa maison, de laquelle il ne comptoit pas sortir pour courir après de folles esperances, que la Belle avoir eu raison de mépriser, les forces lui revinrent.

Il lui falloit plusieurs heures pour traverser la forêt, il étoit tard, cependant il voulut continuer sa route ; mais surpris par la nuit, pénétré du froid le plus piquant, & enseveli pour ainsi dire sous la neige avec son cheval, ne sachant enfin où porter ses pas, il crut toucher à sa derniere heure. Nulle Cabane sur sa route, quoique la forêt en fut remplie. Un arbre creusé pat la pourriture fut tout ce qu’il trouva de meilleur, trop heureux encore d’avoir pû s’y cacher ! Cet arbre en le garantissant du froid, lui sauva la vie ; & le cheval peu loin de son maître, apperçut un antre creux, où conduit par l’instinct il se mit à l’abri.

La nuit en cet état lui parut d’une longueur extrême, de plus persécuté par la faim, effraié par les hurlemens des Bêtes sauvages, qui passoient sans cesse à ses côtés, pouvoit-il être un instant tranquille ? Ses peines & ses inquiétudes ne finirent pas avec la nuit. Il n’eut que le plaisir de voir le jour, & son embarras fut grand. En voyant la terre extraordinairement couverte de neige, quel chemin pouvoit-il prendre ? Aucun sentier ne s’offroit à ses yeux ; ce ne fut qu’après une longue fatigue, & des chutes fréquentes, qu’il put trouver une espece de route, dans laquelle il marcha plus aisement.

En avançant sans le savoir, le hazard conduisit ses pas dans l’avenue d’un très-beau Château, que la neige avoit paru respecter. Elle étoit composée de quatre rangs d’Orangers d’une extrême hauteur, chargés de fleurs & de fruits. On y voyoit des Statues placées sans ordre, ni simétrie, les unes étoient dans le chemin, les autres entre les arbres, toutes d’une matière inconnue, de grandeur & de couleur humaine, en différentes attitudes, & sous divers ajustemens, dont le plus grand nombre représentoit des Guerriers. Arrivé jusques dans la première Cour, il y vit encore une infinité d’autres Statues. Le froid qu’il soufloit ne lui permit pas de les considérer. Un Escalier d’Agathe à rampe d'or ciselé, d’abord s’offrit à sa vue : il traversa plusieurs chambres magnifiquement meublées, une chaleur douce qu’il y respira le remit de ses fatigues. Il avoit besoin de quelque, nourriture ; à qui s’adresser ? Ce vaste & magnifique édifice, ne paroissoit être habité que par des statues. Un silence profond y régnoit, & cependant il n’avoit point l’air de quelque vieux Palais qu’on eut abandonné. Les salles, les chambres, les galleries, tout étoit ouvert, nul être vivant ne paroissoit dans un si charmant lieu. Las de parcourir les appartemens de cette vaste demeure, il s’arrêta dans un salon, où l’on avoit fait un grand feu. Présumant qu’il étoit préparé pour quelqu’un qui ne tarderoit pas à paroître, il s’approcha de la cheminée pour se chauffer : Mais personne ne vint. Assis en attendant sur un sopha placé placé près du feu, un doux sommeil lui ferma les paupières & le mit hors d’état d’observer si quelqu'un ne le viendroit point surprendre.

La fatigue avoit causé son repos, la faim l’interrompit. Depuis plus de vingt-quatre heures il en étoit tourmenté, l’exercice même qu’il venoit de faire depuis qu’il étoit dans ce Palais augmentoit encore ses besoins. A son reveil il fut agréablement surpris de voir en ouvrant les yeux une table délicatement servie. Un léger repas ne pouvoit le contenter, & les mets somptueusemenc aprêtés l’invitoient à manger de tout.

Son premier soin fut de remercier hautement ceux desquels il tenoit tant de bien ; & il résolut ensuite d’attendre tranquillement qu’il plût à ses Hôtes de se faire connoître. Comme la fatigue l'avoit endormi avant le repas, la nourriture produisit le même effet, & rendit son repos plus long & plus paisible, ensorte qu’il dormit cette seconde fois au moins quatre heures. A son réveil, au lieu de la première table , il en vit une autre de porphire sur laquelle une main bienfaisante avoit dressée une colation composée de gâteaux, de fruits secs, & de vins de liqueur : c’étoit encore pour qu’il en fit usage. Ainsi profitant des bontés qu’on lui témoignoit, il usa de tout ce qui put flatter son appétit, son goût & sa délicatesse. Cependant ne voiant personne à qui parler, & qui l’instruisit si ce Palais étoit la demeure ou d’un Homme, ou d’un Dieu, sa frayeur s’empara de ses sens (car il étoit naturellement peureux). Son parti fut de repasser dans tous les appartemens, il y combloit de bénedictions le génie auquel il étoit rédevable de tant de bienfaits, & par des instances respectueuses il le sollicitoit de se montrer à lui. Tant d’empressemens furent inutiles. Nulle apparence de Domestique, nulle suite qui lui fit connoître que ce Palais fut habité. Rêvant profondément à ce qu’il devoit faire, il lui vint en pensée que pour des raisons qu’il ne pouvoit pénétrer, quelque Intelligence lui faisoit présent de cette demeure avec toutes les richesses dont elle étoit remplie.

Cette pensée lui parut être une inspiration, & sans tarder, faisant de nouveau la revue , il prit possession de tous ces trésors. Bien plus en lui-même il régla la part qu’il destinoit à chacun de ses enfans, & marqua les logemens qui pouvoient séparément leur convenir, & se félicitant de la joye que leur causeroit un pareil voyage, il descendit dans le jardin, ou malgré la rigueur de l'hyver, il vit, comme au milieu du Printems, les fleurs les plus rares exhaler une odeur charmante. On y respiroit un air doux & tempéré. Des oiseaux de toute espece mêlant leur ramage au bruit confus des eaux, formoient une aimable harmonie.

Le vieillard extasié de tant de merveilles, disoit en lui-même ; Mes filles n'auront pas, je pense, de peine à s'accoutumer dans ce délicieux séjour. Je ne puis croire qu’elles regrettent, ou qu'elles désirent la ville préférablement à cette demeure. Allons, s’écria-t-il, avec un transport de joye peu commun, Partons à l’instant. Je me fais d’avance une félicité de voir la leur : rien retardons pas la jouissance.

En entrant dans ce Château si riant ; il avoit eu soin malgré le grand froid dont il était pénétré, de débrider son cheval , et de le faire aller vers une écurie qu’il avait remarquée dans la première cour. Une allée garnie de palissades formées par des berceaux de rosiers fleuris y conduisit. Jamais il n'avait vu de si belles roses. Leur odeur lui rappela le souvenir d’en avoir promis une à la Belle. Il en cueillit une, il allait continuer de faire six bouquets, mais un bruit terrible lui fit tourner la tête ; sa frayeur fut grande, quand il apperçut à fes côtés une horrible Bête, qui d’un air furieux lui mit sur le col une espèce de trompe semblable à celle d’un éléphant, et lui dit d’une voix effroyable : – Qui t’a donné la liberté de cueillir mes roses ? N’était-ce pas assez que je t’eusse souffert dans mon Palais avec tant de bonté. Loin d'en avoir de la reconnaissance, téméraire ,je te vois voler mes fleurs. Ton insolence ne restera pas impunie.
Le bonhomme déjà trop épouvanté de la présence inopinée de ce monstre, pensa mourir de frayeur à ce discours, et jetant promptement cette rose fatale :
– Ha ! Monseigneur, s’écria-t-il prosterné par terre, ayez pitié de moi. Je ne manque point de reconnaissance. Pénétré de vos bontés, je ne me suis pas imaginé que si peu de chose fût capable de vous offenser.
Le Monstre tout en colère lut répondit :
– Tais~toi, maudit harangueur, je n'ai que faire de tes flatteries, ni des titres que tu me donnes, je ne suis pas "Monseigneur", je suis la Bête, et tu n'éviteras pas la mort que tu mérites.
Le Marchand consterné par une si cruelle sentence, croyant que le parti de la soumission était le seul qui le put garantir de la mort, lui dit d’un air véritablement touché, que la rose qu’il y Google avait osé prendre, était pour une de ses filles appelée la Belle. Ensuite, soit qu'il espérat de retarder sa perte, ou de toucher son ennemi de compassion, il lui fit le récit de ses malheurs. Il lui raconta le sujet de son voyage, et n'oublia pas le petit présent qu'il s'était engagé à faire à la Belle, ajoutant que la chose à laquelle elle s'était restreinte pendant que les richesses d'un roi n'auraient qu'à peine suffi pour remplir les désirs de ses autres filles, venait à l'occasion qui s'en était présentée, de lui faire naître l'envie de la contenter; qu'il avait cru pouvoir le faire sans conséquence, que d'ailleurs, il lui demandait pardon de cette faute involontaire.
La Bête rêva un moment. Reprenant ensuite la parole, d’un ton moins furieux elle lui tint ce langage :
– Je veux bien te pardon ner, mais ce n’est qu’à condition que tu me donnes une de tes filles. Il me faut quelqu’un pour réparer cette faute.

– Juste Ciel ! que me demandez-vous ? reprît le Marchand. Comment vous tenir ma parole ! Quand je serais assez inhumain pour vouloir racheter ma vie aux dépens de celle d’un de mes enfants, de quel prétexte me servirais-je pour le faire venir ici.

– Il ne faut point de prétexte, interrompit la Bête. Je veux que celle de tes filles que tu conduiras, vienne ici volontairement, ou je n’en veux point. Vois si entre elles il en est une assez courageuse, et qui t’aime assez pour vouloir s’exposer afin de te sauver la vie. Tu portes l’air d’un honnête homme : donne-moi ta parole de revenir dans un mois, si tu peux en déterminer une à te suivre, elle restera dans ces lieux, et tu t’en retourneras. Si ne le peux, promets-moi de revenir seul après leur avoir dit adieu pour toujours, car tu seras à moi. Ne crois pas, poursuivit le Monstre en faisant craquer ses dents, accepter ma proposition pour te sauver. Je t’avertis, que si tu pensais de cette façon, j’irais te chercher et que je te détruirais avec ta race, quand cent mille hommes se présenteraient pour te défendre.

Le bonhomme quoique très-persuadé qu’il tenterait inutilement l’amitié de ses filles, accepta la proposition du Monstre. Il lui promit de revenir, au temps marqué, se livrer à sa triste destinée, sans qu’il fût nécessaire de le venir chercher. Après cette assurance, il crut être maître de se retirer et de pouvoir prendre congé de la Bête dont la présence ne pouvait que l’affliger. La grâce qu’il en avait obtenue était légère, mais il craignoit encore qu’elle ne la révoquât. Il lui fit connoître l’envie qu’il avoit de partir : la Bête lui répondit qu’il ne partiroit que le lendemain. Tu trouveras, lui dit-elle, un cheval prêt, dès qu’il fera jour. En peu de tems il te mènera. Adieu, va souper, & attend mes ordres.

Ce pauvre homme plus mort que vif, reprit le chemin du sallon dans lequel il avoit fait si bonne chere. Vis-à-vis d’un grand feu son soupé déjà servi l’invitoit à se mettre à table. La délicatesse & la somptuosité des mets n’avoient plus rien qui le flâtassent. Accablé de son malheur, s’il n’eût pas craint que la Bête cachée en quelque endroit ne l’eût observé, s’il eût été sûr de ne pas exciter sa colère, par le mépris qu’il eût fait de ses biens, il ne se seroit pas mis à table. Pour éviter un nouveau désastre, il fit un moment trêve avec sa douleur, & autant que son cœur affligé le lui put permettre, il goûta suffisamment de tous les mets.

A la fin du repas un grand bruit dans l’appartement voisin se fit entendre, il ne douta point que ce ne fût son formidable hôte. Comme il n’étoit pas le maître d’éviter sa présence, il esseya de se remettre de la frayeur que ce bruit subit venoit de lui causer. A l’instant la Bête qui parut, lui demanda brusquement s’il avoit bien soupé. Le bon-homme lui répondit, d’un ton modeste & craintif, qu’il avoit, grâce à ses attentions, beaucoup mangé. Promets-moi, reprit le Monstre, de te souvenir de la parole que tu viens de me donner, & de la tenir en homme d'honneur, en amenant une de tes filles.

Le vieillard que cette conversation n’amusoit pas, lui jura d’exécuter ce qu’il avoit promis, & d’être de retour dans un mois, seul ou avec une de ses filles, s il s’en trouvoit qui l’aimât assez pour le suivre, aux conditions qu’il lui devoit proposer. Je t’avertis de nouveau, dit la Bête, de prendre garde à ne la pas surprendre sur le sacrifice que tu dois exiger d'elle, & sur le danger quelle encourera. Peints lui ma figure, telle qu'elle est. Qu’elle sache ce qu’elle va faire : sur-tout qu’elle soit ferme dans ses résolutions. Il ne sera plus tems de faire des réflexions, quand tu l’auras amenée ici. Il ne faut pas qu’elle se dedise : tu seras également perdu sans qu'elle aie la liberté de s’en retourner. Le Marchand, qu’un pareil discours assommoit, lui réitéra la promesse de se conformer en tout à ce qu’elle venoit de lui prescrire. Le Monstre, content de sa réponse, lui commenda de se coucher ; & de ne se pas lever qu’il ne vit lé Soleil, & qu’il n’eût entendu une sonnette d’or.

Tu déjeuneras avant de partir, lui dit-il encore ; & tu peut emporter une Rose pour la Belle. Le cheval qui te doit porter, fera prêt dans la cour. Je compte te revoir dans un mois, pour peu que tu fois honnête homme. Adieu : si tu manques de probité, je t’irai rendre visite. Le bonne-homme de peur de prolonger une conversation déjà trop ennuyeuse pour lui, fit une profonde révérence à la Bête, qui l’avertit encore de se ne point inquiéter du chemin pour son retour ; qu’au tems marqué, le même cheval qu’il monteroit demain matin, se trouverait à sa porte, & suffiroit pour la fille & pour lui.

Quelque peu d’envie que le vieillard eût de dormir, il n’osa passer les ordres qu’il avoit reçus. Obligé de se coucher, il ne se leva que quand le Soleil commença de luire dans sa chambre. Son déjeuné fut prompt ; ensuite il descendit dans le jardin cueillir la Rose que la Bête avoit ordonné qu’il emportât. Que cette fleur lui fit répandre de larmes ! Mais par la crainte de s’attirer de nouveaux malheurs, il se contraignit, & fut sans retardement chercher le cheval, qui lui avoit été promis. Il trouva sur la selle , un manteau chaud & leger. Il y fut bien plus commodément que sur le sien. Dès que le cheval le sentit assis, il partit avec une vîtesse incroyable. Le marchand qui dans un instant perdit de vue ce fatal Palais, ressentit autant de joye , qu’il avoit eu la veille de plaisir à l’appercevoir , avec cette différence que la douceur de s’en éloigner étoit empoisonnée de la cruelle nécessité d’y retourner. A quoi me sais-je engagé ? dit-il, (pendant que son coursier le portoit avec une promptitude & une légéreté qui n’est connue que dans le pays des contes) Ne valoit-il pas mieux que je devinsse tout d’un coup la victime de ce Monstre altéré du sang de ma famille ? Par une promesse que j'ai faite, aussi dénaturée qu'indisrete, il ma prolongé la vie. Est-il possible que j'aye pû penser à sauver mes jours aux dépens de ceux d’une de mes filles ? Aurai-je la barbarie de l'emmener, pour la voir sans doute dévorée à mes yeux... Mais tout d’un coup s’interrompant lui-même : Eh ! malheureux, s’écrioit-il, est-ce ce que je dois le plus craindre ? Quand je pourrois dans mon coeur faire taire la voix du sang, dependroit-il de moi de commettre cette lâcheté ? Il faut qu’elle sache son sort, & qu'elle y consente : je ne vois nulle apparence qu’elle veuille se sacrifier pour un Père inhumain, et je ne dois pas lui faire pareille proposition, elle est injuste. Mais je veux que l'affection qu'elles ont toutes pour moi en engageât une à se dévouer, la seule vue de la Bête ne detruiroit-elle pas sa constance, et ne pourrois m'en plaindre? Ah ! trop impérieuse Bête, dit-il avec exclamation, tu l'as fait exprès, en mettant une condition impossible au moyen que tu m'offres pour éviter ta fureur et obtenir le pardon d'une faute aussi légère, c'est ajouter l'insulte à la peine; mais continua-t-il, c'est trop y penser, je ne balance plus, et j'aime mieux m'exposer sans détour à ta rage, que de tenter un secours inutile, et dont l'amour paternel est épouvanté. Reprenons, continua-t-il, le chemin de ce funest Palais: et dédaignant d'acheter si cher les restes d'une vie, qui ne pourroit être que misérable, avant le mois qui nous est accordé, retournons terminer dès aujourd’hui nos malheureux jours. A ces mots il voulut revenir sur ses pas mais il lui fut impossible de faire retourner bride à son cheval. Se laissant malgré lui conduire, du moins il prit le parti de ne rien proposer à ses filles. Déjà de loin il voyait fa maison, et se fortifiant de plus en plus dans sa résolution : Je ne leur parlerai point, disait-il, du danger qui me menace : j’aurai le plaisir de les embrasser encore une fois. Je leur donnerai mes derniers conseils : je les prierai de bien vivre avec leurs frères, à qui je recommanderai de ne les pas abandonner. Au milieu de fes rêveries il arriva chez lui. Son cheval revenu le soir précèdent avait inquiété sa famille. Ses fils dispersés dans la forêt l’avaient cherché de tous les cotés, et ses filles dans l’im(8*) patience d'en avoir des nonvelles, étoient à leur porte pour s’en in- former au premier qu’elles ver- roient. Comme il étoit monté sur un magnifique cheval, & enve- loppé d’un riche manteau, pou- voient-elles le reconnoître ? El- les le prirent d’abord pour un homme qui venoit de sa part, & la Rose qu’elles apperçurent at- tachée au pommeau de la selle acheva de les tranquillifer. Lorsque ce pere affligé se trou- va plus proche y elles le recon- nurent. On ne songea qu’à lui té- moigner la satisfaction qu’on avoit de le voir de retour en bon- ne santé. Mais la tristesse peinte sur son visage , & ses yeux remplis de larmes qu’il s’efforçoit envain de retenir, changèrent l’allegresse en inquiétude. Tous s’empresse- rent à lui demander le sujet de sa peine. Il ne répondit rien autre chose, sinon que de dire à la Belle y Google (83) en lui présentant la Rose fatale; voilà ce que tu m'as demandé ; tu le payeras cher aussi bien que les autres. Je le savois bien , dit l’aînée , & j'assurois tout à l'heure quelle seroit la seule à qui vous apporteriez ce qu'elle demanderoit. Pour forcer la saison il n'a pas fallu donner moins que ce que vous auriez employé pour nous cinq enemble. Cette Rose , selon les apparences , sera flétrie avant la fin du jour , n’importe à quelque prix que ce fût, vous avez voulu satisfaire l'heureuse Belle. Il est vrai, reprit tristement le pere , que cette Rose me coûte cher, & plus cher que tous les ajustemens que vous souhaitiez, n'auroient coûté. Ce n'est pas en argent ; & plut au Ciel que je l'eusse achetée de tout ce qui me reste de bien. Ce discours excita la curiosité (84) de ses enfans, & fit évanouir là résolution qu’il avoit prise de ne pas révéler son avanture. Il leur apprit le mauvais succès de son voyage, la peine qu’il avoit eue à courrir après une fortune chimérique, & tout ce qui s’étoit passé dans le Palais du Monstre. Après cet éclaircissement le desespoir prit la place de l’espérançe & de la joye. Les filles voyant par ce coup de foudre tous leurs projets annéantis, poussèrent des cris épou- vantables’ : les freres plus courageux dirent résolument qu’ils ne souffriroient point que leur pere retournât dans ce funeste Château, qu’ils étoient assez courageux pour délivrer la terre de cette horrible Bête, supposé qu’elle eut la témérité de le venir chercher. Le bon-homme quoique touché de leur affliction leur défendit les violences, en disant que puisqu’il Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/93 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/94 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/95 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/96 (89) la Belle seule le touchoit, que mal- gré les malheurs dont elle étoit cause, il étoit fâché que ce ne fut pas une de les aînées qui payât son imprudence. De si injustes discours le forcèrent à ne plus insister. D’ailleurs la Belle venoit de l’assurer que quand il n’accepteroit pas l’échange , elle le feroit malgré lui, puisqu’elie iroit feule chercher la Bête, & qu’elle se perdroit sans le sauver. Que sait-ton ? dit-elle, en s’efforçant de témoigner plus de tranquillité qu’elle n’en avoit, peut-être que le sort effroyable qui m’est destiné en cache un autre aussi fortuné qu’il paroît terrible. Ses soeurs, en l’entendant parler ainsi, sourioient malicieusement de cette chimérique pensée ; elles étoient ravies de l’erreur dans laquelle elles la croioient. Mais le vieillard vaincu pat toutes des raisons & fere (90) souvenant d’une ancienne pré- diction ; par laquelle il avoit ap- pris que cette fille lui devoit sau- ver la vie , & qu’elle seroit la source du bonheur de tout sa fa- mille , cessa de s’opposer à la vo- lonté de la Belle. Insensiblement on parla de leur départ comme d’une chose presqu’indifférente, C’étoit elle qui donnoit le ton à la conversation, & si dans leur présence elle paroissoit compter sur quelque chose d’heureux, ce n’étoit uniquement que pour con- soler son pere & ses frères, & ne pas les allarmer davantage. Quoi- que mécontente de la conduite de ses soeurs à son égard, qui pa- roissoient comme impatientes de la voir partir, & qui trouvoient que le mois s’écoulait avec trop de lenteur, elle eut la générosité de leur partager tous les petits meubles , & les bijoux qu'elle avoit en sa disposition.

Elles reçurent avec joye cette nouvelle preuve de sa générosité, sans que leur haine fut adoucie. Une extrême joye s’empara de leurs cœurs, quand elles entendirent hennir le cheval envoyé, pour porter une sœur, que la noire jalousie ne leur faisoit pas trouver aimable. Le pere & les fils seuls affligés ne pouvoient tenir contre ce fatal moment, ils vouloient égorger le cheval, mais la Belle conservant toute sa tranquillité, leur remontra dans cette occasion tout le ridicule de ce dessein, & l’impossibilité de l’exécuter. Après avoir pris congé de ses freres, elle embrassa ses insensibles sœurs, en leur faisant un adieu si touchant qu’elle leur arracha quelques larmes, & qu’elles se crurent l’espace de quelques minutes presque autant affligées que leurs freres.

Pendant ces regrets courts & tardifs, le bon-homme pressé par sa fille étant monté sur son cheval, elle se mit en croupe avec le même empressement, que s’il se fût agi d’un voyage fort agréable L’animal parut plutôt voler que marcher. Cette extrême diligence ne l’incommoda point ; l’allure de ce cheval singulier étoit si douce, que la Belle ne ressentit d’autre agitation que celle qui provenoit du souffle des Zephirs.

Envain sur la route son pere cent fois lui fit offre de la mettre à terre, & d’aller seul retrouver la Bête. Pense, ma chere enfant, lui disoit-il, qu’il est encore tems. Ce Monstre est plus épouventable que tu ne peux l’imaginer. Quelque ferme que soit ta résolution, je crains qu’elle ne manque à son aspect. Alors il sera trop tard, tu seras perdue, & nous périrons tous deux.

Si j’allois chercher cette Bête terrible, reprenoit prudemment la Belle, avec l’espérance d’être heureuse, il ne seroit pas impossible que cet espoir ne m’abandonnât en la voyant ; mais comme je compte sur une mort prochaine, & que je la crois assurée, que m’importe que, ce qui me la doit donner, soit agréable ou hideux.

En s’entretenant ainsi la nuit vint, & le cheval ne marcha pas moins dans l’obscurité. Par le plus surprenant spectacle elle se dissipa tout d’un coup. Ce furent des fusées de toutes façons, des pots à feu, des moulinets, des soleils, des gerbes & tout ce que l’artifice peut inventer de plus beau qui vinrent frapper les yeux de nos deux voiageurs. Cette lumière agréable & imprevue écrivant toute la forêt répandit dans l’air une douce chaleur, qui commençoit à devenir nécessaire, par ce que le froid dans ce pays se fait sentir d’une façon plus piquante la nuit que le jour.

À la faveur de cette charmante clarté, le père & la fille se trouverent dans l’avenue d’Orangers. Au moment qu’ils y furent, le feu d’artifice cessa. Sa lumiere fut remplacée par toutes les Statues lesquelles avoient dans leurs mains des flambeaux allumés. De plus des lampions sans nombre couvroient toute la façade du Palais : placés en cimétrie, ils formoient des lacs d’Amour ; & des chiffres couronnés, où l’on voyoit des doubles L. L. & des doubles B. B. En entrant dans la cour ils furent régalés d’une salve d’artillerie, qui se joignant au bruit de mille instrumens divers, tant doux que guerriers, firent une harmonie charmante.

Il faut, dit la Belle en raillant, que la Bête soit bien affamée pour faire une telle réjouissance à l'arrivée, de sa proye. Cependant malgré l’émotion que lui causoit l’approche d’un événement, qui selon l’apparence alloit lui devenir fatal en donnant toute fon attention à tant de magnificences qui se succédoient les unes aux autres y & lui présentoient le plus beau spectacle qu’elle eut jamais vu, elle ne put s’empêcher de dire à son père que les préparatifs de sa mort étoient plus brillant que la pompe nuptial du plus grand Roi de la terre.

Le cheval fut s’arrêter au bas du Perron. Elle en descendit légèrement, & son père, dès qu’il eut mit pied à terre, la conduisit par un vestibule au sallon dans lequel il avoit été si bien régalé. Ils y trouvèrent un grand feu, des bougies allumées, qui répandoient un parfum exquis, & de plus une table splendidement servie.

Le bon-homme au fait de la façon dont la Bête nourrissoit ses Hôtes, dit à sa fille que ce repas étoit destiné pour eux, qu’il étoit à propos d’en faire usage. La Belle n'en fit nulle difficulté, bien persuadée que cela n’avancerait pas Sa mort. Au contraire elle s’imagina que ce seroit faire connoître au Monstre le peu de répugnance qu’elle avoir eue de le venir trouver. Elle se flatta que sa franchise seroit capable de l’adoucir, & même que son aventure pourrait être moins triste qu’elle ne l’avoit appréhendé d’abord. Cette Bête épouvantable, dont on l’avoit menacée, ne se montrait point : tout dans le Palais repsiroit la joye & la magnificence. Il paroissoit que son arrivé l’avoit fait naître, & il n’étoit pas vraisemblable qu’elle fut les apprêts d’une Pompe funèbre.

Son espérance ne dura guère. Le Le Monstre se fit entendre. Un bruit effroyable, causé par le poids énorme de son corps, par le cliquetis terrible de ses écailles, & par des hurlemens affreux annonça son arrivée. La terreur s’empara de la Belle. Le vieillard en embrassant sa fille pouffa des cris perçans. Mais devenue dans un instant maîtresse de ses sens, elle se remit de son agitation. En voyant approcher la Bête, qu’elle ne peut envisager sans frémir en elle-même elle avança d’un pas ferme & d’un air modeste salua fort respecueusement la Bête. Cette démarche plut au Monstre. Après l’avoir confidérée d’un ton qui sans avoir l’air courroucé pouvoit infpirer de la terreur aux plus hardis, il dit au vieillard bon soir, bon-homme, & se retournant vers la Belle, il lui dit pareillement bon soir, la Belle.

Le vieillard, toujours appréhendant qu’il n arrivât quelque chose de sinistre à sa fille, n’eut pas la force de répondre. Mais la Belle sans s’émouvoir, & d’une voix douce & assurée lui dit bon soir, la Bête. Venez-vous ici volontairement reprit la Bête, & consentez-vous à laisser partir votre père sans le suivre ? La Belle lui répondit qu’elle n’avoit pas eu d’autres intentions. Eh! que croyez-vous que vous deviendrez après son départ ? Ce qui vous plaira, dit-elle, ma vie est en votre disposition, & je me soumets aveuglément à ce que vous ordonnerez de mon sort.

Votre docilité me satisfait, reprit la Bête, et puisqu'il est ainsi qu’on ne vous a point amenée par force, vous resterez avec moi. Quant à toi, bon-homme, dit-elle au Marchand, tu partiras demain au lever du Soleil, la cloche t’avertira ; ne tarde pas après ton déjeuné le même cheval te conduira chez toi. Mais, ajouta-t-elle, quand tu seras au milieu de ta famille, ne fonges pas à revoir mon Palais , & souviens toi quil t'est interdit pour toujours. Vous, la Belle, continua le Monstre, en s’adressant à elle, conduisez votre père dans la Garderobe prochaine, choisissez-y tout ce que l'un & l'autre croirez pouvoir faire plaisir â vos frères & à vos sœurs. Vous trouverez deux malles : emplissez-les. Il est juste que vous leur envoyiez quelque chose d'un assez grand prix pour les obliger à se souvenir de vous.

Malgré la libéralité du Monstre, le prochain départ du pere touchoit sensiblement la Belle & lui causoit un chagrin extrême ; cependant elle se mit en devoir d’obéir à la Bête, qui les quitta après leur avoir dit, comme elle avoit fait en entrant, bonsoir, la Belle bon soir, bon-homme. Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/108 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/109 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/110 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/111 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/112 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/113 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/114 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/115 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/116 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/117 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/118 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/119 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/120 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/121 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/122 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/123 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/124 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/125 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/126 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/127 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/128 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/129 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/130 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/131 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/132 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/133 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/134 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/135 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/136 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/137 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/138 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/139 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/140 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/141 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/142 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/143 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/144 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/145 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/146 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/147 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/148 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/149 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/150 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/151 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/152 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/153 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/154 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/155 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/156 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/157 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/158 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/159 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/160 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/161 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/162 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/163 cheval qui portoit ſes malles ayant pris la fuite , il s’étoit tout d’un coup vû déchargé de l’embarras de cacher ſes trésors.

Je t’avoue, dit ce Vieillard à ſa fille , que ces richeſſes, dont je me croyois privé, ne me chagrinerent point ; je ne les avois pas aſſez poſſédées pour les regretter ſi fort. Mais cette avanture me parut être un cruel prono flic de ta destinée. Je ne doutois pas que la Bête perfide -h*en agît de la même façon avec mi i je craignais que fies bienfaits à ton égard ne fujfent pas plus du¬ rables. Cette idée mecaüfa de fin- quiétude ; pour la âiffimultr je fei¬ gnis d’avoir befoin de repos; ce n'étoit que pour m’abandonner sans contrainte à la douleur. Je pensois ta perte certaine. Mais mon affliâlion ne dura pas. A la vue de mes mal¬ les que je croyait perdues, f augure bien de ton bonheur, je les trouve placées dans mon petit cabinet pré ; y Google Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/165 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/166 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/167 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/168 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/169 Page:Contes de Madame de Villeneuve, tome 1.djvu/170 qui régnoient dans son Palais, n’étoient pas, selon lui, l’ouvrage d’un imbécille. Enfin il la trouvoit digne des attentions de sa fille ; & la Belle, se fut sentie du goût pour ce Monstre, mais son Amant nocturne y venoit mettre obstacle. Le parallèle qu’elle faisoit de ces deux Amans ne pouvoit être avantageux à la Bête. Le vieillard n’ignoroit pas lui-même la grande différence qu’on devoit mettre entre l’un & l’autre. Cependant il tâcha par toutes sortes de moyens de vaincre encore sa répugnance. Il la fit souvenir des conseils de la Dame, qui l’avoit avertie de ne se pas laisser prévenir par le coup d’œil, & qui dans ses discours avoit paru lui faire entendre que ce jeune homme ne pouvoit que la rendre malheureuse.

Fin de la première Partie.