Contes de l’Ille-et-Vilaine/Mirlificochet

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Contes de l’Ille-et-Vilaine
Contes de l’Ille-et-VilaineJ. Maisonneuve (p. 225-233).


MIRLIFICOCHET
(Récit du petit écolier)


I

Il y avait autrefois un sorcier appelé Mirlificochet qui était la terreur du pays.

Il ne fallait rien lui refuser, disait-on, car il jetait des sorts.

Si on le chassait des maisons aux portes desquelles il demandait effrontément l’aumône, il se retirait, marmotant des paroles entre ses dents, et, bientôt, les personnes qui le repoussaient avaient la fièvre et leurs animaux tombaient malades. Les chevaux avaient la gourme, les moutons la gale et les vaches ne donnaient plus de lait.

Un jour, il s’en alla frapper à la porte d’une bonne femme qui n’avait, pour toute fortune, qu’une poule qui lui donnait un œuf tous les matins.

Pan, pan, pan !

— Qu’est là ?

— Mirlificochet c’est ma (moi).

La vieille, tout épeurée, lui ouvrit, et lui demanda ce qu’il désirait.

— Voici un épi de blé, dit-il, que je vous prie de me garder. Je viendrai le chercher dans la vesprée.

La bonne femme lui répondit selon la coutume du pays :

— Mettez-le là.

Il ne lui sera fait ni bien, ni ma (mal).

Malheureusement la vieille eut besoin de se rendre à la fontaine chercher de l’eau pour délayer sa farine de blé noir, afin de faire de la galette, et, pendant son absence, sa poule mangea l’épi de blé.

À son retour, la pauvre femme jeta les hauts cris en voyant ce qui était arrivé, et s’arracha les cheveux de désespoir.

Elle en était là de ses lamentations quand le sorcier ouvrit la porte et réclama son épi.

— Mon doux Jésus ! s’écria la vieille, je ne l’ai plus. Je suis sortie une minute, et pendant ce temps, ma poule l’a mangé.

— Ça m’est égal, répondit Mirlificochet, mais comme j’ai pour habitude de reprendre mon bien partout où je le trouve, j’emporte votre poule qui a mon grain dans le ventre.

Malgré les récriminations de la bonne femme et les cris de la poule, il s’empara de l’oiseau et l’emporta chez lui.


II

Quelques jours après, le devin, — comme on l’appelait encore, — s’en alla frapper à la porte d’une riche fermière.

Pan, pan, pan !

— Qu’est là ?

— Mirlificochet, c’est ma.

— Qu’y a-t-il pour votre service ? demanda la fermière peu flattée d’une pareille visite.

— Je viens vous demander la permission de déposer chez vous, pour quelques instants, la poule que voici à laquelle j’ai lié les pattes et les ailes.

— Qu’à cela ne tienne, répondit la paysanne, heureuse de s’en tirer à si peu de frais.

— Mettez-la là.

Il ne lui sera fait ni bien ni ma.

Mirlificochet mit sa poule dans un coin et partit.

Dans les villages, les cochons courent en liberté par les chemins et pénètrent, sans façon, dans les maisons pour dévorer les restes des repas jetés sous les tables.

Un cochon, gros et gras, entra chez la fermière et, n’ayant rien trouvé à manger, s’avança vers la poule, garrottée dans un coin et la croqua bel et bien.

La ménagère, désolée, ne savait à quel saint se vouer, lorsque le sorcier arriva réclamer sa poule.

— Je suis dans la désolation, lui dit la métayère ; mais le cochon que vous voyez là vient de manger votre poule.

— J’en suis fâché pour vous, répliqua le devin, mais comme je prends mon bien partout où il est, j’emmène la bête qui l’a dans le ventre.

La femme eut beau dire que son mari allait la battre, Mirlificochet fit semblant de ne pas entendre et chassa le porc devant lui.


III

À quelque temps de là, il conduisit son cochon à la porte d’une autre ferme et frappa :

Pan, pan, pan !

— Qu’est-là ?

— Mirlificochet, c’est ma.

— Que désirez-vous ? demanda la maîtresse de la maison.

— Je voudrais vous confier mon cochon, pendant que je vais aller faire une course dans un village voisin. Et je ne serai pas longtemps avant de revenir le crir.

— Laissez-le là.

Il ne lui sera fait ni bien ni ma.

Le sorcier laissa son cochon et ferma la porte.

Tout à coup une petite fille qui revenait de l’école, ouvrit le husset, et l’animal, qui s’ennuyait au logis, profita du moment où la garçaille entrait pour se sauver à travers champs.

Tout ce qu’on put faire pour le rattraper fut inutile. La vilaine bête s’enfuit dans un bois et ne reparut pas.

Mirlificochet arriva réclamer son bien.

— Vous nous voyez tous au désespoir, dit la ménagère. Ma fille a ouvert la porte et l’animal s’est échappé.

— Comment ! s’écria le devin furieux, mon cochon est perdu ! c’est ainsi qu’on se moque du sorcier ! Eh bien, dit-il à l’enfant, tu vas faire un tour dans ma masure. Et joignant le geste à la parole, il prit la fillette par les cheveux et la jeta dans le fond d’un grand sac qu’il chargea sur son épaule. Il emporta l’enfant chez lui, en dépit des pleurs de la mère, et même des menaces de tous les serviteurs de la ferme qui n’osèrent cependant pas l’en empêcher.

La pauvre fillette évanouie de peur fut déposée dans la soue au cochon prenant ainsi la place du déserteur. Elle n’eut pour toute nourriture que les vieilles croûtes de pain et les débris de légumes destinés à l’animal.

L’infortunée, pendant tout son séjour chez le sorcier, pria nuit et jour la sainte Vierge de lui venir en aide.

Ses prières ne tardèrent pas à être exaucées.


IV

Un matin, Mirlificochet remit l’enfant dans son sac et sortit. Il alla frapper à la porte d’une bonne femme qui, entourée de sa petite famille, était en train de cuire de la bouillie.

Le sorcier lui demanda, comme à l’ordinaire, à lui laisser son sac pour un instant, et la vieille y consentit.

Lorsque la bouillie fut cuite, la bonne femme avec une cuillère de bois remplit six grandes écuelles de terre. Elle fit ensuite un trou dans la bouillie, au milieu de chaque vase, y mit un gros morceau de beurre et dit d’un air satisfait : « Voilà le dîner des ouvriers préparé. Maintenant, ajouta-t-elle, en s’adressant aux enfants, à votre tour, les mioches ; que ceux d’entre vous qui veulent gratter la bassine prennent place tout autour. »

— Moi, je veux bien, dit une voix plaintive qui s’échappa du sac.

— Qui vient de parler là ? s’écria la mère.

— C’est moi, ma marraine ; moi, Yvonnette, votre filleule, qui suis enfermée dans le sac du sorcier.

La vieille courut au sac, l’ouvrit et en fit sortir la petite fille qui, pâle et défaite, se précipita à son cou et demanda sa part de bouillie, car elle mourait de faim.

— Comment te trouves-tu là ? Que t’est-il arrivé ? demandèrent la bonne femme et les enfants.

Yvonne raconta son malheur et ses aventures en versant de grosses larmes.

Sa marraine lui donna bien vite l’un des vases destinés aux ouvriers, en l’engageant à manger pour réparer ses forces. « Je te promets, lui dit-elle, que tu ne retourneras pas chez Mirlificochet. »

En effet, elle cacha sa filleule derrière des fagots, et mit à sa place, dans le sac, un chien très méchant qu’elle avait dans son écurie.

Lorsque le sorcier vint chercher son sac, la bonne femme lui dit de le prendre.

Tout devin qu’il était, Mirlificochet ne s’aperçut pas du tour qui lui avait été joué, et s’en alla ployant sous son fardeau.


V

Le chien, peu habitué à voyager de la sorte, se fâcha, se démena dans le sac, et enfin se mit à gratter le dos du sorcier.

Finiras-tu bientôt de ragaler, vilaine bête ? Je vas joliment te corriger, tout à l’heure.

L’animal n’en continua pas moins à gigoter et à enfoncer ses ongles dans les reins de Mirlificochet.

Ce dernier passait sur un pont et, sentant une douleur très violente, il crut que la fille le mordait. Dans sa colère, il lança son sac dans la rivière.

Le chien, une fois dans l’eau, supposant à son tour et à juste titre, qu’on voulait le noyer devint furieux ; il parvint, avec les pattes et les dents, à briser sa prison et sortit de l’eau.

En apercevant le sorcier sur la rive l’animal s’élança sur lui, le mit en pièces et le dévora.

Le pays fut ainsi débarrassé du terrible sorcier Mirlificochet.

(Conté par Alfred Marcel,
de Bain, âgé de 8 ans).