Contes des landes et des grèves/Le filou de Paris et le filou de Madrid

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XIV

LE FILOU DE PARIS ET LE FILOU DE MADRID


Il y avait autrefois dans les capitales de France et d’Espagne, deux filous de grand renom ; ils avaient entendu parler l’un de l’autre, et un jour il leur prit à chacun envie d’aller voir si ce qu’on rapportait de l’habileté de son rival était bien vrai. L’un quitta Madrid et l’autre Paris, et sur la route ils se rencontrèrent, sans savoir qui ils étaient. Le filou de Paris avait une belle montre à laquelle il tenait beaucoup ; celui de Madrid possédait une superbe tabatière. Lors de leur rencontre, ils se volèrent réciproquement ces deux objets, d’une façon si adroite qu’aucun d’eux ne s’en aperçut sur le moment. Ils s’étaient remis en route depuis quelque temps, lorsque le Français, ayant besoin de savoir l’heure, s’aperçut que sa montre avait disparu ; il se dit que seul, le filou de Madrid était capable de voler aussi subtilement, et il retourna sur ses pas. L’Espagnol, ayant eu envie de priser, ne trouva plus sa tabatière, et pensa aussi que seul le filou de Paris avait pu la lui enlever ; il rebroussa chemin lui aussi, et peu après les deux rivaux se rencontrèrent, nouèrent connaissance et se firent de grands compliments sur leur habileté.

Il fut décidé qu’ils viendraient tous deux à Paris, et ils allèrent loger chez la sœur du Français. Ils parcoururent ensemble la capitale, à la recherche de bons tours : un matin ils résolurent d’aller voler le trésor du roi. Ils s’introduisirent dans le palais au moyen des gouttières, et ils arrivèrent dans la tour où le roi cachait son argent : dans la première chambre, il n’y avait que des caisses vides, mais la seconde était pleine de caisses bondées d’or et d’argent. Ils enlevèrent cinq cent mille francs et cachèrent cette somme chez la sœur du filou de Paris.

Quand le roi s’aperçut qu’on avait visité son trésor, il s’adressa à une vieille sorcière pour savoir qui l’avait volé. Elle lui conseilla de ne parler à personne de ce vol, mais de poser des pièges à loups à l’endroit où les voleurs avaient pénétré.

Ceux-ci, n’entendant parler de rien, crurent que l’on ne s’était pas aperçu de leur visite, et ils résolurent de retourner prendre de l’argent. Le filou de Paris, qui marchait le premier, fut pris au piège par le milieu du corps, et il lui fut impossible de s’en débarrasser. Il pria son camarade de lui couper la tête et de l’emporter, pour qu’on ne pût savoir qui avait visité le trésor. Le filou de Madrid lui obéit à regret, puis il retourna à son logis en emportant dans un sac la tête de son camarade. Quand la sœur de celui-ci la vit, elle eut beaucoup de chagrin, mais l’Espagnol la consola de son mieux et lui promit de l’épouser. La tête fut cachée dans la cave de la maison.

Le lendemain, le roi fut bien surpris en voyant dans un de ses pièges un cadavre sans tête. Il alla trouver la sorcière et lui demanda comment découvrir le nom de cet homme et ses complices.

— Il faut, lui dit-elle, promener le cadavre dans toutes les rues de Paris, en faisant précéder le cortège de trente tambours et de trente clairons. Les habitants s’attireront aux fenêtres, et les membres de la famille du défunt ne manqueront pas de se dénoncer par leurs cris ou leur douleur.

Ce qui fut dit fut fait. La sœur du filou en voyant le cadavre de son frère ne put s’empêcher de s’écrier tout haut : « Oh ! mon Dieu ! » Les agents du roi, qui avaient reçu la consigne de regarder aux fenêtres, se précipitèrent vers l’endroit d’où le cri était parti. Le filou d’Espagne, les entendant venir, se donna sur le poignet un coup de couteau qui fit jaillir le sang. Quand les gardes demandèrent pourquoi la dame avait crié, il répondit que c’était à cause du saisissement qu’elle avait eu en voyant couler le sang de sa blessure.

Le roi, n’ayant pu rien savoir, retourna consulter la vieille sorcière, qui lui conseilla d’exposer le cadavre sur un gibet, et de le faire garder par trente soldats. Et elle lui dit que les parents ou les amis du mort ne manqueraient pas d’essayer de l’enlever.

La sœur du défunt ayant su que son frère était exposé sur un gibet, ne cessait de pleurer et de se lamenter, et elle finit par faire promettre au filou de Madrid d’aller enlever le cadavre. Il acheta trente habits de moines dont il fit un paquet, et remplit des bouteilles d’un vin auquel il avait mélangé un liquide dont il avait le secret. Il trouva moyen d’en faire boire aux soldats, qui aussitôt tombèrent dans le plus lourd sommeil. Il enleva le cadavre qu’il mit sur sa voiture, déshabilla les soldats et les revêtit de frocs de moines, puis il s’en alla, emportant leurs uniformes.

Quand le roi vit que le cadavre avait été enlevé et que ses soldats avaient été déguisés en moines, il fut si contrarié qu’il tomba malade. Il envoya chercher sa sorcière qui lui dit que pour être guéri, il fallait manger de la cervelle d’un homme tué vivant. Toutes les « sœurs » de Paris furent mises en campagne pour en trouver. Il y en avait deux qui sortaient de la maison du filou d’Espagne au moment où il y rentrait. La sœur du mort leur avait donné la cervelle de son frère.

— Vous n’en avez pas assez, leur dit-il ; venez avec moi, je vous en donnerai davantage.

Elles le suivirent dans la cave ; dès qu’elles y furent, il les tua, s’empara de leurs cervelles, et alla les porter au roi.

Celui-ci les mangea et fut guéri ; il combla de richesses et d’honneurs le filou de Madrid.


(Conté en 1895 par J.-M. Comault, du Gouray,
qui tient ce conte d’Yves Auffray, de Saint-Donan.)