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Contes du Pays Gallo/Les Deux Bossus de Pléchâtel

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Honoré Champion (p. 295-302).

LES DEUX BOSSUS DE PLÉCHÂTEL


Un petit bossu du bourg de Pléchâtel, couturier de son état, avait tellement bu au marché de Bain qu’en s’en allant il s’endormit à l’ombre des hêtres de la lande de Bagaron.

Son chien, qui s’était couché à côté de lui, voyant après quelques heures de repos que son maître ne bougeait pas, s’ennuya d’attendre et, sans doute, pour réveiller l’ivrogne, se mit à lui lécher la figure. Le bossu, en sentant cette langue sur son visage, s’imagina, dans son sommeil, qu’un perruquier lui faisait la barbe et dit : « Ah ! compère, comme ton rasoir coupe bien, il n’a jamais été si doux. » Le chien leva la patte et accomplit l’acte que cet animal a l’habitude de faire en pareille position. Le dormeur ajouta : « Peste ! et à l’eau chaude encore. » Puis il se mit à ronfler comme de plus belle.

De guerre lasse, le chien s’en retourna seul à Pléchâtel.

Jean Ballard, c’était le nom du tailleur, ne se réveilla qu’à minuit. Il se frotta les yeux, se mit sur son séant et aperçut, près de lui, les petits lutins de la lande de Bagaron qui dansaient une ronde sans refrain. Aussi à la fin de chaque couplet se laissaient-ils choir sur le derrière pour remplacer les vers absents.

— Mes amis, leur dit le petit bossu, votre chanson n’est pas drôle, et si vous voulez, je vais vous en apprendre une un peu plus gaie que la vôtre.

Ils acceptèrent avec empressement, et le bossu leur chanta la Noce du cousin Laurent, chanson un peu triviale il est vrai, mais les couturiers de la campagne n’en connaissent pas d’autres :


C’était hier la noce
Du cousin Laurent,

bis.

N’y avait pas grand monde

J’n’étions que cinq cents.
Mais j’dansîmes, j’dansîmes, j’dansîmes,
Mais j’dansîmes tant !


J’avions là, pour table
Un’ berouette adens[1],

bis.

Un quartier d’vach’ naire
Et cor qui puait tant ;
Mais j’dansîmes, j’dansîmes, j’dansîmes,
Mais j’dansîmes tant !


Du cidre besaigre[2],
Ah ! oui, qui s’défend,

bis.

D’la galette moisie,
Du lard jaune en d’dans !
Mais j’dansîmes, j’dansîmes, j’dansîmes,
Mais j’dansîmes tant !


Au dessert des sclézes[3],
O d’gros vers dedans,

bis.

Qui r’muaient de la quoue[4]
Quand on r’muait des dents !
Mais j’dansîmes, j’dansîmes, j’dansîmes,
Mais j’dansîmes tant !


Les lutins, fous de joie, se roulaient par terre, embrassaient le bossu, sautaient autour de lui comme des peillotous, et finalement l’invitèrent à former un souhait, jurant qu’il serait exaucé.

— Ma foi, enlevez ma bosse, répondit le chanteur.

Le médecin de la bande fut aussitôt appelé. Il fit déshabiller le bossu et, en opérateur habile, lui enleva la rotondité sans lui faire endurer la moindre douleur. Cette bosse une fois extraite fut placée sur la fenêtre de la chapelle de Saint-Éloi.

— Garde le secret sur ce qui s’est passé, dirent les lutins au bossu quand celui-ci prit congé d’eux, autrement tu t’en repentirais.

— Ne craignez rien, dit-il, je saurai me taire.

Il était de bonne foi en faisant cette promesse ; mais il comptait sans la bouteille.

Un autre bossu de Pléchâtel, appelé Jelien Blandin, lui demandait souvent comment il avait fait pour se débarrasser de sa bosse ; mais Jean Ballard ne répondait pas, ou disait, en plaisantant, qu’il l’avait oubliée au marché de Bain.

Malheureusement pour lui, un jour qu’il était au cabaret, son camarade lui fit boire piché[5] de cidre sur piché de cidre, micamot[6] sur micamot, petit verre sur petit verre, si bien que Jean Ballard perdit l’esprit, raconta son aventure avec les lutins et chanta même sa chanson.

Jelien Blandin s’empressa d’aller la nuit suivante, au coup de minuit, sur la lande de Bagaron, où il rencontra les petits nains.

V’lez-vous me permettre, leur dit-il, de vous chanter une ronde à double refrain.

— Bien volontiers, mon ami.

Et le bossu entonna :


LA MARCHANDE D’ORANGES


Derrièr’ de chez mon père
Un oranger il ya (bis), brousca ;
Tourna, de la digue dugon duga,
S’en va de la housse touca, brousca !

Qu’est si chargé d’oranges,
Qu’on dit qu’il on romp’ra (bis), brousca ;
etc.


Je pris ma gaule blanche,
Mon panier à mon bras (bis), brousca ;
etc.

Et je m’en fus les vendre
Au marché de Lohia (bis), brousca ;
etc.

Dans le chemin rencontre
Le fils d’un avocat (bis), brousca ;
etc.

Il me demanda : « Belle,
Bell’, que portez-vous là ? » (bis), brousca ;
etc.

— Monsieur, c’sont des oranges,
N’vous en faudrait-y pas ? (bis), brousca ;
etc.

Il en prit trois douzaines
Et quatr’ qu’on lui donna (bis), brousca ;
etc.

— Portez-les dans ma chambre,
Ma mèr’ vous les paiera (bis), brousca ;
etc.

— Quand je fus dans la chambre,
Pas de mèr’ ne trouva (bis), brousca ;
etc.


J’sautis par la fenêtre,
Et bien vit’ me sauva (bis), brousca ;
etc.

Quand je fus sur la route,
Bien fort je m’écria (bis), brousca ;
etc.

J’ai sauvé mes oranges,
Un autr’ les mangera (bis), brousca ;
Tourna, de la digue dugon duga,
S’en va de la housse touca, brousca !
etc.


Émerveillés de la nouvelle chanson, les lutins, pour récompenser le chanteur, lui enlevèrent sa bosse, et la placèrent à côté de la première, sur la fenêtre de la chapelle.

À quelque temps de là, un lundi soir que Jean Ballard, après s’être encore oublié dans les vignes du seigneur, au marché de Bain, traversait la lande pour rentrer chez lui, il fut tout à coup entouré par les petits nains qui, malgré ses cris et ses supplications, lui remirent non seulement sa bosse sur le dos, mais encore lui placèrent sur la poitrine celle de son camarade, de sorte qu’il rentra à Pléchâtel bossu par devant et bossu par derrière.


(Conté par Charles Jollivet, lorsqu’il était employé du télégraphe aérien sur la motte féodale du Coudray, non loin de la lande de Bagaron.)



  1. Brouette tournée à l’envers.
  2. Aigre.
  3. Cerises.
  4. Queue.
  5. Vase en terre.
  6. Café