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Contes du Pays Gallo/Les Trois Bossus

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Honoré Champion (p. 223-240).


LES TROIS BOSSUS


Louise Malœuvre n’avait que quatre ans quand son père mourut en voulant porter secours à un gas, en danger de se noyer dans l’étang du village.

La veuve du pauvre homme ne se consola point d’un pareil malheur, et suivit de près le défunt dans la tombe.

Louise, resta donc orpheline dès sa plus tendre enfance, n’ayant pour parents et soutiens que deux vieilles tantes, avares, acariâtres, presque méchantes et qui passaient dans le pays pour être tant soit peu sorcières.

Ursule et Gertrude, tels étaient leurs noms, vivaient séparément dans un isolement complet.

Chacune d’elles possédait, d’héritage, un lopin de champ et l’exploitait à sa façon. Ursule, l’aînée, avait une vache qu’elle conduisait et gardait dans son champ d’un bout de l’année à l’autre, et qui lui fournissait du lait et du beurre dont elle tirait profit.

Gertrude, elle, cultivait des pommes de terre, qui atteignaient la grosseur d’une citrouille sans qu’on sût jamais comment elle s’y prenait, ce qui rendait jaloux tous les jardiniers de la paroisse.

Les deux sœurs vivaient donc à l’aise, ce que ne les empêchait pas de regretter amèrement d’avoir à leur charge la pauvre orpheline. Et encore c’était à qui ne l’aurait pas.

Les autorités du pays furent souvent obligées d’intervenir pour les contraindre à la prendre chez elles et à la garder, chacune au moins huit jours durant.

Chez l’une, elle ne mangeait que de la galette et du lait, chez l’autre que des débris de pommes de terre gâtées.

Malgré cette nourriture la fille ne dépérissait point. Elle devint même, en peu de temps, plus fraîche et plus jolie qu’une pomme de coquereu.

À peine eut-elle atteint sa seizième année, qu’on vit, un beau matin, un superbe équipage s’arrêter à la porte de la maison de la tante Ursule, au grand ébahissement des passants.

Les voisins s’attirèrent aux portes et aux fenêtres, en se demandant ce que signifiait cette visite matinale.

La boutique du père Migaud, le maréchal-ferrant, située en face de la masure de la tante Ursule, fut bientôt envahie par la foule, avide de voir ce que pouvait contenir cette voiture dorée jusqu’aux moyeux.

Un petit bossu, en culotte courte, avec des bas de soie bien tirés, des souliers à boucles d’argent, un frac noir et un chapeau à plumes, en descendit prestement et entra chez la bonne femme.

« Tiens ! le bossu du Harda, s’écria-t-on de tous côtés, qui vient rendre visite à la sorcière. Il veut faire enlever sa bosse disait l’un ; il veut s’en faire mettre une par devant, disait l’autre. »

C’était, en effet, M. du Harda, le plus riche seigneur du pays, qui, séduit par la beauté de Louise, venait demander sa main.

Tante Ursule, très intriguée et très honorée de sa visite, le reçut avec force révérences, l’invita à s’asseoir, et lui offrit de son meilleur beurre sur une galette chaude sortant de dessus la pierre.

Il est vrai que pour se faire bien venir, le petit bossu avait glissé adroitement quelques pièces blanches dans la main crochue de la sorcière.

Lorsque la vieille entendit le seigneur lui demander sa nièce, elle resta toute interdite, la bouche ouverte, n’osant en croire ses oreilles.

Comment ! M. du Harda, qui possédait à lui seul presque toute la paroisse, voulait épouser une orpheline, sans sou ni maille, c’était vraiment à supposer qu’il n’avait plus sa raison.

Cependant comme c’était un moyen de se débarrasser de Louise, elle revint vite de son étonnement et s’empressa de renouveler ses prévenances envers M. du Harda, l’assurant que sa nièce serait fière d’une pareille demande et qu’il n’avait aucun refus à redouter.

— Je saurais bien, du reste, ajouta la vieille en remuant la tête d’un air colère, mettre la fille à la raison, si elle s’avisait d’être d’un avis contraire au mien. Je chasserais plutôt de chez moi une pareille ingrate !

« Refuser le seigneur du Harda ! Oh ! par exemple ce serait trop fort !… »

Et la vieille s’enflamma tant et si bien que le bossu fut obligé de déployer son éloquence pour la calmer.

Puis elle raconta tous les sacrifices qu’elle s’était imposés pour élever l’enfant.

À l’entendre sa sœur était une mauvaise pièce, une sans cœur, une avaricieuse qui, sans elle, aurait laissé la fillette mourir de faim.

Elle sut même faire venir à propos quelques larmes qui lui valurent de nouveaux écus.

Louise, qui était partie au point du jour pour conduire la vache dans la pâture, fut bien étonnée à son retour de voir une belle voiture devant la porte de la tante Ursule, et du monde dans la rue comme un jour de foire.

Un pressentiment lui vint à l’esprit, et son cœur se serra à l’idée qu’elle était peut-être bien pour quelque chose dans cette visite ; mais elle était loin de se douter qu’il fût question de son mariage. Néanmoins elle entra.

Le petit bossu, en l’apercevant, s’avança à sa rencontre et la salua cérémonieusement à plusieurs reprises.

La tante Ursule, au contraire, se précipita comme un ouragan sur elle, la serra dans ses bras, ce qu’elle n’avait jamais fait, et lui dit d’un air attendri :

« Ma fille, bénis Dieu du bonheur qui t’attend. Le seigneur du Harda vient te demander en mariage ! »

En entendant ces paroles, la pauvre enfant se laissa tomber sur un escabeau, plus morte que vive, et fondit en larmes.

Le bossu sembla peu rassuré ; mais la tante Ursule qui s’en aperçut s’écria :

« Seigneur du Harda, ce sont des larmes de joie ! Les jeunesses, voyez-vous, c’est sensible, puis de l’émotion, les nerfs, tout cela, n’y faut pas faire attention. »

Elle reprit en se tournant d’un air pincé vers sa nièce :

— Ne craignez rien, je saurai la mettre à la raison si la chose est nécessaire.

— Je ne veux pas, répondit le bossu, imposer ma volonté à Louise, et je ne l’épouserai que de son libre consentement.

— Jésus pauvre ! reprit la vieille, refuser un parti pareil ! Faudrait être innocente pour le moins.

Mais Louise pleurait toujours, au grand désespoir de la tante qui craignait de voir manquer le mariage.

Le bossu s’en alla promettant de revenir le lendemain pour connaître la réponse de la belle Louise, à laquelle il offrit des parures, et des objets de toilette d’un grand prix.

La vieille fut presque jalouse des cadeaux faits à sa nièce ; mais elle s’en consola en songeant que le seigneur du Harda ne pourrait se dispenser de lui en offrir à l’occasion du mariage. Seulement, pour se venger, elle apostropha la pauvre enfant sur la façon dont elle avait accueilli l’amoureux, et la menaça de sa colère si elle ne consentait pas à cette union.

Elles restèrent ensemble tout le jour. Louise fut-elle l’objet de mauvais traitements de la part de sa tante ? Fut-elle séduite par les cadeaux du vieillard ? Toujours est-il que, le lendemain, elle tendit la main à l’affreux petit homme qui comptait plus de soixante hivers.

Il est vrai de dire qu’il lui offrit une bague ornée de diamants, en déposant un baiser sur les doigts en fuseaux de la jeune fille.

La noce se fit presque sans délai. Elle ressembla plus à un enterrement qu’à une fête : les témoins et quelques parents seuls y assistèrent.

Aussitôt la messe terminée, le bossu fit monter la mariée dans sa voiture, tira sa courte révérence aux assistants indignés du procédé, puis il donna des ordres au cocher dont les chevaux partirent au galop.

Le seigneur emmena Louise au fond de ses terres, et la déroba à tous les regards.

Dire que la jeune épouse fut malheureuse en mariage serait une exagération, car son mari satisfit tous ses désirs, tous ses caprices ; il lui fit venir, de Paris, les robes à la mode, les plus belles parures, les plus beaux atours. Dire cependant qu’elle fut heureuse ne serait pas non plus la vérité, car le bossu, jaloux comme un tigre, lui ravit la liberté : il lui déclara qu’elle ne sortirait jamais des limites de ses propriétés, et qu’elle ne recevrait aucune visite.

Louise en conçut un vif chagrin, car à quoi servent les atours et les parures si l’on ne peut les faire voir ?

Il lui fallut cependant, bon gré, mal gré, en prendre son parti et les années s’écoulèrent sans que son mari et maître songeât à revenir sur sa décision.

Elle finit enfin par s’en consoler en contant ses peines à une jeune fille de son âge, qui lui servait de femme de chambre et lui tenait lieu de société. Cette dernière, joyeuse, folâtre, espiègle, parvenait à dérider sa maîtresse et à lui faire partager sa gaieté et son entrain.

Par un soir d’automne, alors que la châtelaine du Harda était à sa fenêtre, pensive et ennuyée, regardant les feuilles mortes tomber des arbres, elle fut tout à coup distraite de sa rêverie par une douce musique exécutée sous sa fenêtre.

Les instruments préludèrent d’abord, puis une voix chanta le premier couplet d’une chanson que Louise avait entendue autrefois :


Quand j’ai mon p’tit habit vert,
Je plais à toutes les filles,
Ce n’est pas comm’ l’autre hiver
Que j’étais en guenilles !


Marion la petite servante, qui était accourue près de sa maîtresse, applaudit de toutes ses forces.

Les deux femmes se penchèrent à la fenêtre pour voir quels étaient les musiciens qui leur donnaient une sérénade. Leur étonnement fut grand lorsqu’elles aperçurent deux petits bossus ressemblant trait pour trait au seigneur du Harda.

Marion dit à sa maîtresse : — Si nous les faisions monter pour nous divertir.

— Y songes-tu, folle ! répondit Louise, et si mon mari l’apprenait.

— Ah ! bah ! il vient de sortir à l’instant pour aller consulter un homme de loi au sujet de son différend avec le voisin. Il ne reviendra pas de sitôt.

— Si je savais cela, je t’enverrais volontiers les chercher pour qu’ils nous fassent danser.

— J’y cours, et la servante descendit au galop.

Un instant après, les bossus étaient dans la chambre, mangeant à belles dents un repas qu’on leur avait servi, pendant que les deux femmes se paraient de leurs plus belles toilettes.

Lorsque les petits bossus furent rassasiés, ils devinrent gais comme des épinoches et s’empressèrent d’accorder leurs guitares pour faire danser ces dames.

Le bal était à peine commencé quand des pas se firent entendre dans l’escalier.

« Grand Dieu ! s’écria Louise, c’est mon mari. Que va-t-il dire ? que faire ? que devenir ? »

La servante, qui ne perdait pas facilement la tête, avisa, près de la cheminée, un grand coffre à bois qui, par bonheur, était vide. Elle l’ouvrit aussitôt et engagea les musiciens à s’y cacher s’ils ne voulaient encourir la colère du seigneur.

Les pauvres diables effrayés s’y précipitèrent et le couvercle se referma sur eux.

Au même instant la porte s’ouvrit, et le seigneur du Harda entra.

Surpris de voir sa femme et la servante parées comme pour une fête, il leur en fit la remarque.

— Ma foi, répondit Louise, avec plus d’aplomb qu’elle n’en avait d’habitude, je croyais avoir le droit de porter les robes que vous m’offrez ; mais puisqu’il en est autrement, vous voudrez bien, désormais, vous abstenir de me faire des cadeaux qui ne doivent pas voir le jour.

— Nous nous amusions cependant bien innocemment, ajouta Marion d’un air hypocrite. Nous dansions, Madame et moi.

— Ne vous fâchez pas, répondit le bossu, en s’adressant à Louise, mon intention n’est pas de gronder, et je vous prie même de continuer la danse commencée.

Voyant qu’elles semblaient attendre son départ, il reprit : « Ma présence vous intimide, je m’en aperçois, aussi je vous laisse pour retourner à mes affaires. »

Il prit, dans un bahut, de vieux parchemins qu’il mit sous son bras et partit.

Lorsqu’il eut disparu au bout de l’avenue, faisant face au château, Marion courut ouvrir le coffre.

Hélas ! il était trop tard, les malheureux musiciens étaient morts asphyxiés !

Cette aventure bouleversa les danseuses qui se regardèrent désespérées, en se demandant ce qu’elles allaient faire des cadavres.

Après réflexion, Marion proposa de charger le vieux Jacques, le casseur de bois, de les faire disparaître.

— Comment lui expliquer la chose ?

— Je me charge de tout, répondit la servante. Le pauvre homme a depuis longtemps sa femme malade qui lui coûte les yeux de la tête, et pour deux écus j’obtiendrai de lui ce que je voudrai.

— Mais encore, comment t’y prendras-tu ? car enfin la mort de deux hommes paraîtra bien extraordinaire.

— J’ai mon idée, maîtresse, et vous verrez qu’elle réussira.

— Alors dépêche-toi, pour que nous soyons débarrassées de ces pauvres diables lorsque M. du Harda rentrera.

Marion s’en alla trouver le casseur de bois et lui dit :

— Un malheur est arrivé au manoir. Un vagabond, venu hier soir demander l’hospitalité pour une nuit, a été trouvé mort ce matin.

— Il aura sans doute trop mangé, répondit Jacques.

— Nous l’avons pensé. Seulement comme Madame l’a reçu en l’absence du maître, elle m’envoie vous offrir deux écus pour enlever le corps immédiatement.

— Deux écus ! Elle est bien honnête, la châtelaine. Je prends vite un sac pour mettre le mort que j’irai jeter à la rivière, car ces sortes de gens n’ont point reçu le baptême et ne sauraient être enterrés avec des chrétiens.

— Eh bien ! dit Marion, en route et dépêchons-nous.

Tous les deux se dirigèrent vers le château.

Marion avait eu soin de descendre l’un des bossus que Jacques mit aussitôt dans son sac.

— Je vous paierai, dit Marion, lorsque la besogne sera faite.

— À votre aise, répondit Jacques.

Marion se mit à la fenêtre pour le voir revenir.

Comme la rivière n’était pas éloignée du manoir, le casseur de bois ne fut pas long à faire le voyage. Aussitôt que la servante l’aperçut, elle s’empressa de descendre le second bossu.

— C’est comme cela que vous faites les commissions ! s’écria-t-elle en apostrophant le vieillard. Voilà près de dix minutes que cet affreux bossu est revenu en courant. Il vient de tomber par terre, raide comme un piquet.

— Il est donc possédé du démon, répondit le bonhomme ; mais soyez tranquille, cette fois-ci vous ne le reverrez pas. Je vais le laisser dans le sac que je remplirai de cailloux.

Marion, enchantée de la réussite de son idée, offrit un verre d’eau-de-vie au pauvre vieux : — C’est pour vous donner du cœur, ajouta-t-elle. Quant à votre salaire, en voici toujours la moitié ; je ne vous remettrai le surplus qu’à votre retour, si vous nous débarrassez complètement de ce maudit bossu.

— Comptez-y, ma fille. Et il emporta le second cadavre, sans se douter de la ruse dont il était dupe.

Arrivé au bord de la rivière, il remplit le sac de grosses pierres, le lia solidement et le jeta dans un endroit profond. Puis il revint au manoir chercher sa récompense en passant, toutefois, chez lui pour y prendre sa hache, afin d’aller fendre du bois dans une ferme voisine.

Comme il approchait du château, il aperçut dans l’avenue un petit bossu, avec des papiers sous le bras, qui sautillait sous les arbres comme une pie qui va aux noces.

« Comment ! encore le bossu ! Oh ! cette fois, engeance maudite, je te fends la tête en deux. »

Il courut après M. du Harda (car c’était lui) et, malgré tout ce que put lui dire ce dernier en se sauvant à toutes jambes, croyant avoir affaire à un fou, le bonhomme ne l’écoutait point et répétait sans cesse : « Une fois passe ; mais deux, c’est trop ! »

Hélas ! il l’atteignit, et lui asséna un si rude coup de son outil, qu’il lui fendit la tête jusqu’aux épaules. Après cela, il le chargea sur son dos et le porta dans la rivière.

De retour pour la troisième fois, il raconta en riant aux deux femmes ce qui venait de lui arriver avec l’endiablé petit bossu, qu’il avait rencontré, avec ses papiers sous le bras, dans l’avenue du manoir.

Louise et Marion, à ce récit, devinrent pâles comme des mortes et s’affaissèrent sur leurs sièges.

Le bonhomme, qui venait de recevoir son dernier écu, ne s’aperçut de rien, trop pressé qu’il était de boire le nouveau verre d’eau-de-vie qui lui avait été versé. Il partit bientôt, fier de lui, laissant la châtelaine et sa servante dans un grand embarras.

Les jours et les mois s’écoulèrent sans qu’on entendît parler du seigneur du Harda. Louise fit rechercher son mari aux quatre coins du pays en affichant un deuil sévère et un chagrin profond.

Après quelques années de veuvage, Louise, plus jolie que jamais, fit de fréquents voyages dans les villes environnantes. Elle se relâcha même dans la sévérité de sa toilette, et bientôt épousa un beau jeune homme qui s’empressa de la produire dans le monde, au lieu de la cacher au fond d’un manoir.


(Conté par Marie Perrin, repasseuse à Bazouges-la-Pérouse.)