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Contes du Pays Gallo/Les Trois Gars et les trois filles

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Honoré Champion (p. 244-250).


LES TROIS GARS ET LES TROIS FILLES


Trois jeunes garçons âgés de dix-huit à vingt ans, orphelins de père et de mère, vivaient ensemble dans la maison qu’ils tenaient de leurs parents. Ils possédaient en outre, derrière cette maison, un grand jardin, rempli d’arbres fruitiers et de légumes, qu’ils entretenaient avec le plus grand soin.

Malheureusement pour eux, ils avaient pour voisine une vieille femme qui passait pour être sorcière, et qui ne vivait que de rapine. C’était la nuit qu’elle allait, au clair de lune, voler le bois, les fruits, les poules, les canards et les lapins des habitants de son village et des villages voisins.

Personne n’osait la dénoncer, tellement on avait peur qu’elle vous jetât un sort. Des personnes prétendaient que, s’ils étaient grabataires depuis des années, c’est qu’ils lui avaient lancé des pierres une nuit qu’ils la surprirent volant du bois dans leur bûcher. D’autres étaient perclus de rhumatismes, parce qu’ils avaient excité leurs chiens après elle, pendant qu’elle déracinait des pommes de terre. Enfin tout le monde avait des griefs à lui reprocher.

Les plus à plaindre étaient, certes, ses proches voisins, les trois frères qui voyaient chaque jour leurs fruits disparaître et leurs poules diminuer. Ils la prévinrent qu’ils se vengeraient, mais elle se moqua de leurs menaces.

Une nuit qu’ils l’entendirent saccager leurs choux et leurs salades, tous les trois furieux se levèrent, prirent un gourdin et la poursuivirent au milieu des légumes. L’ayant rejointe, ils lui administrèrent une telle volée de coups de bâton qu’elle resta sans connaissance, étendue par terre.

Les jeunes gens rentrèrent chez eux, espérant que la correction, que venait de recevoir leur voisine, l’empêcherait de recommencer ses déprédations, sans songer un seul instant qu’ils avaient pu la tuer. Aussi qu’on juge de leur surprise lorsque, le lendemain matin, ils la trouvèrent baignant dans une mare de sang et ne donnant plus signe de vie. Ils voulurent la transporter chez eux pour la soigner ; mais, hélas ! ils reconnurent qu’elle n’était plus de ce monde.

L’aîné dit à ses deux frères : « Voilà un grand malheur qui nous arrive, et, si nous ne voulons pas être accusés d’avoir assassiné cette malheureuse femme, il faut immédiatement faire disparaître son cadavre. » Une fosse profonde fut aussitôt creusée, dans laquelle ils déposèrent la défunte.

Personne ne se douta de ce qui s’était passé, et, comme la sorcière avait l’habitude de faire de longues absences, on supposa qu’elle avait quitté le pays et personne ne la regretta.

Malgré cela, les trois frères devinrent tristes, et le remords les poursuivit. Ils allèrent se confesser au curé de la paroisse, qui n’osa prendre sur lui de les absoudre, et qui leur dit que le Pape, seul, pouvait leur pardonner leur crime.

« Allons à Rome », dirent-ils, et aussitôt, réunissant toutes leurs économies pour faire le voyage, ils partirent par une matinée d’automne, se dirigeant vers le midi à travers les bois, les monts et les vallées.

Ils marchaient depuis longtemps déjà lorsqu’un soir, par un froid excessif, ils se trouvèrent à l’entrée d’une forêt immense. Ne trouvant pas d’abri pour passer la nuit, le plus jeune, qui était le plus agile, grimpa dans un arbre afin de tâcher de découvrir une lumière. Il en vit une, assez rapprochée vers laquelle ils se dirigèrent. C’était une maison, ayant tout l’air d’une auberge, à la porte de laquelle ils frappèrent. Une vieille femme vint leur ouvrir.

— Pouvez-vous nous donner à souper, et des lits pour la nuit ?

— Certainement, répondit-elle. Entrez et passez dans la salle à manger où j’étais en train de servir la soupe.

Trois jeunes filles, d’une beauté merveilleuse, prirent place à côté des nouveaux venus, et la conversation s’engagea entre eux.

Les jolies filles trouvèrent les voyageurs aimables et résolurent d’en faire leurs amants. En conséquence, elles leurs glissèrent le billet suivant :

« La maison où vous êtes est la demeure de douze voleurs qui vont rentrer à minuit. Bientôt la vieille va vous envoyer à la cave chercher du vin. Pour y aller, il faudra passer sur une trappe qui fait bascule, et qui se trouve au-dessus de cachots remplis de lames de sabres et se rasoirs. Si vous parvenez à pousser la femme dans le trou, peut-être pourrez-vous sortir d’ici vivants. »

En effet, ils ne tardèrent pas à être invités à aller à la cave, et volontairement ils se trompèrent de porte. La vieille courut devant eux pour leur montrer le chemin ; mais alors ils la poussèrent si brutalement qu’elle tomba dans la trappe où elle fut embrochée et expira en poussant des cris affreux.

Revenus s’asseoir à la table, près de leurs nouvelles amies, ils décidèrent de faire en sorte de tuer les voleurs, et voici ce qu’ils imaginèrent.

Ayant pu se procurer des haches qu’ils aiguisèrent, les deux aînés, ainsi armés, se postèrent des deux côtés de la porte d’entrée.

À minuit l’on entendit du bruit et le chef des brigands cria :

— Rien de nouveau ?

— Rien, répondit l’une des jeunes filles.

La porte s’ouvrit, et un vigoureux coup de hache abattit la tête du premier des bandits qui la franchit. Toute la bande eut le même sort. Le plus jeune des frères retirait les cadavres, au fur et à mesure que chaque homme tombait.

Quand personne ne se présenta plus, ils comptèrent leurs victimes qui étaient bien au nombre de douze.

Garçons et filles ouvrirent alors les armoires et se partagèrent l’or, l’argent et les bijoux qu’elles renfermaient.

Le matin venu, les voyageurs prirent congé de leurs jeunes amies, leur promettant de les épouser au retour de leur voyage. Ils continuèrent leur route vers Rome, où ils arrivèrent sans accident.

La ville leur plut et, comme ils étaient riches, ils y restèrent longtemps après avoir obtenu du Pape la rémission de leurs péchés.

Les jeunes filles, inquiètes du retard de leurs amants, les firent rechercher sans résultat. Ce que voyant, elles chargèrent des entrepreneurs de leur construire, sur des routes différentes, trois hôtelleries ayant de grandes enseignes sur lesquelles on lisait :

« Ici on donne à boire et à manger pour rien. »

Les trois frères, en s’en revenant de Rome, aperçurent l’une de ces hôtelleries où ils entrèrent par curiosité. Ils poussèrent aussitôt des cris de joie en retrouvant les belles filles qui leur avaient sauvé la vie. Tous les six ne se quittèrent plus et vécurent heureux le reste de leurs jours.


(Conté par Menotte Jumel, couturière à Bain, âgée de 46 ans.)