Contes du lit-clos/Celui qui frappe

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Contes du Lit-Clos : Récits et légendes bretonnes
Georges Ondet, Éditeur (p. 19-23).
Botrel - Contes du lit-clos, 1912, p.18.jpg


CELUI QUI FRAPPE…






Par une triste nuit sans lune
Noire ainsi qu’un vilain péché,
Sous ma chaude couette brune
Dans mon lit-clos j’étais couché ;

Tout à coup j’entends sur ma porte
Heurter d’une brutale main :
— « Holà ! qui frappe de la sorte ? »
— « C’est un pauvre chercheur de pain !… »

— « Il est tard et ma huche est vide !
« De mon seuil il faut déguerpir !… »
Et, dehors, dans la nuit livide,
J’entendis comme un gros soupir ;

Mais, quand vint l’aube, avec surprise,
Sur ma porte en me réveillant
J’aperçus une tache grise :
C’était la main du mendiant !


La nuit suivante, à la même heure,
— Je venais de fermer les yeux —
Sur la porte de ma demeure
On heurte un grand coup furieux…


— « Qui donc es-tu, gâs imbécile
« Qui, hier déjà, m’as dérangé !… »
— « C’est un gueux qui demande asile
« Sans vouloir être interrogé !… »

— « Voudrais-tu donc que je me lève
« Par ce froid, pour aller t’ouvrir ? »
Et tout en pleurant, vers la grève
J’entendis le gueux s’encourir…

Mais, quand vint l’aurore vermeille,
Sur ma porte, tout frémissant,
Près des cinq doigts gris de la veille
J’aperçus une main de sang !!!


Et, la troisième nuit, ma porte
Fut heurtée encore une fois
Pendant que, douloureuse et forte,
Dehors, me parlait une voix :

— « Ouvre, Loll[1] ! ouvre à l’âme en peine
« D’un pécheur qui voudrait prier
« Jusqu’à l’aube, déjà prochaine,
« Sur la pierre de ton foyer !… »

À peine eus-je le temps de dire :
— « Mon foyer n’est pas un autel ! »
Que j’entendis un rire… un rire
Qui me glaça d’un froid mortel ;


Et, sur ma porte toujours close,
Toujours close à l’infortuné,
Je vis à l’aube, affreuse chose !
Les cinq doigts de feu d’un Damné !!!


Celui qui me voulait pour hôte
Fut meurtrier, puis se périt ;
Et, sans prière, — et par ma faute —
Fut entraîné par le Maudit !

Las ! mes amis, quel deuil je porte
Depuis, dans mon cœur, en tout lieu :
Ouvrons ben grande notre porte
À qui frappe au nom du bon Dieu !








(Il existe une musique de scène de Ch. de Sivry. — G. Ondet, éditeur.)




  1. Diminutif d’Olivier