Contes et légendes de la Haute-Loire

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CONTES ET LÉGENDES DE LA HAUTE-LOIRE



Un article paru dans le tome IV des Tablettes historiques du Velay[1] a mis les lecteurs de cette Revue au courant des exploits du lutin ou Draye, aux environs de Saugues. De nouveaux renseignements, puisés à bonne source[2], m’ont appris que le lutin était un mathématicien de premier ordre. En voici la preuve :

Il a la manie de s’introduire nuitamment dans les maisons et là, il dérange, bouleverse, brise et déchire ce qui lui tombe sous la main ou la griffe, car nul n’a pu me renseigner encore sur ce détail particulier. S’il parvient à la cachette où s’enfouissent les économies de la famille il compte scrupuleusement ce qu’elle renferme, or, argent, billon. Tout est par lui régulièrement dénombré. Pour se débarrasser d’un visiteur aussi importun, on dépose sur la table une poignée de cendres. Le Draye, dans sa passion pour les comptes et le calcul, vient s’asseoir auprès, et compte l’une après l’autre les molécules qui composent le tas de cendres. Jugez s’il lui faut du temps et de la patience. Bref, les étoiles pâlissent, l’aube apparaît, et il n’a pas fini de compter… Emporté par la colère et la fureur, il éparpille les cendres dans la maison et s’enfuit pour ne plus revenir.

le gouffre de l’enfer

Au nord et à 1,500 mètres environ de la ville de Saugues, sous le moulin Rodier et dans les prairies qui bordent la rive droite de la Seuge, existe, creusé par la nature, une espèce de puits dont la profondeur, au dire des habitants du pays, est inconnue et que la tradition locale affirme être en communication avec l’enfer. Aussi est-il désigné sous le nom de Gour d’enfer. En réalité, cet abîme, de forme ovale, mesure 25 mètres de longueur, 20 mètres de largeur, et autant de profondeur. Ses eaux, constamment au même niveau, hiver comme été, sont froides, limpides et d’une singulière transparence. Elles sont peuplées de petits poissons et surtout de grenouilles. Un habile plongeur descendit dans le gouffre, il y a quelques années, et constata que la masse aqueuse reposait sur le granit. Des joncs et d’autres plantes aquatiques garnissent le pourtour de ce lac en miniature. Un champ au sol maigre et pierreux le domine à l’est et s’avance en forme de promontoire sur ses bords.

Par un beau soir d’automne, un robuste paysan excitait de l’aiguillon deux grands bœufs noirs attelés à une charrue dont le soc déchirait avec peine l’épiderme de ce champ rocailleux. Il entonnait un de ces airs rustiques aux notes graves et lentes, mélopée plaintive des classes courbées sur le sillon. Arrivé à l’extrémité abrupte du plateau, l’attelage, comme saisi d’une frayeur soudaine et mystérieuse, s’emporte et roule au fond du gouffre, entraînant avec lui l’araire et le laboureur dont la main n’avait pu se détacher du manche de la charrue. Les tentatives faites pour retirer les victimes furent vaines, et ces tristes dépouilles sont depuis demeurées dans le funèbre abîme. Mais quand le soleil brille d’un vif éclat et qu’aucun souffle ne ride la surface de l’eau, l’œil peut apercevoir, dit-on, au travers du flot limpide, un objet poli qui semble refléter la lumière, c’est l’araire ; on distingue aussi deux masses noires et une face blanche, l’homme et les bœufs.

les grenouilles de la clause

Un pauvre paysan vivant avec sa femme dans une misérable chaumière au sommet du village de la Clause, près Grèzes, avait perdu deux enfants, morts sans baptême, peut-être par sa faute, et il avait enfoui les deux petits cadavres dans un terrain vague à l’extrémité d’un monticule qui s’élève au sud du hameau. Le sol y est âpre, nu, maigre, roussi par les chaleurs et brûlé par les fortes gelées d’hiver. Pourtant il y pousse assez d’herbe pour qu’on puisse y faire paître une ou deux vaches.

Notre paysan, un jour, envoya l’une de ses filles mener paître l’unique vache de la maison. L’enfant, arrivée sur le plateau, s’étend sur le gazon et laisse l’animal errer et brouter à son gré dans le pâturage. Tout à coup elle éprouve au talon une atroce douleur et pousse des cris d’épouvante en voyant surgir à ses côtés deux énormes grenouilles au regard étrange qui la suivent, la pressent et la mordent sans cesse au talon d’où coule un ruisseau de sang. On l’emporte à la Clause et, le lendemain, son père, muni d’un lourd bâton, vient pour exterminer les monstres et en délivrer le plateau. Mais ils restent invisibles et sa fille qui l’a suivie est encore mordue sans qu’il puisse lui-même apercevoir les deux grenouilles. Une foule de curieux accourt plus tard assister à ce spectacle émouvant et cherche en vain à découvrir ces mystérieuses ennemies, quoique la pauvre enfant, à leurs yeux, incessamment mordue, fende l’air de ses plaintes déchirantes et montre à tout venant son talon ensanglanté.

En présence d’un fait aussi extraordinaire, on courut au presbytère de Grèzes et l’on amena sur les lieux le vénérable curé de cette paroisse. Il était suivi du clerc, portant un bénitier. Devant le peuple assemblé, le terrain fut béni, une croix y fut plantée et, depuis, les monstres n’ont plus reparu.

Les deux grenouilles retenaient, sans doute captives, les âmes des deux enfants enterrés en ce lieu.

croyances, superstitions et préjugés dans le canton de saugues

Réciter une prière en appuyant la main sur une peau de mouton appendue à la muraille de l’étable constitue un moyen simple et infaillible pour préserver les troupeaux de l’épizootie.

Celui qui se laisse voir par le coucou, avant d’avoir aperçu lui-même l’oiseau, doit mourir dans l’année.

Les cendres du feu de la Saint-Jean piétinées par les animaux ont la propriété de les préserver de la maladie des pieds, vulgairement appelée pezaine.

La rosée de la Saint-Jean et l’eau des rivières employée ce même jour guérissent la gale.

On doit tuer son porc à période fixe ; s’il en est autrement, la chair de l’animal est moins ferme et rancit avec facilité.

On obtient de merveilleux effets des œufs pondus le vendredi saint. Ils se conservent toute l’année et amènent la guérison de quantité de maladies. Mangés le jour de Pâques, ils préservent de la fièvre durant l’année. Donnés aux animaux malades, notamment au village de la Clause, commune de Grèzes, ils opèrent leur guérison radicale.

Le beurre de la Saint-Jean a des propriétés curatives analogues à celles des œufs pondus le vendredi saint.

Les corbeaux et les pies viennent frapper de l’aile les vitres de la maison dont l’habitant va mourir.

Au cri de la caille se prévoit le prix du grain.

On se base sur le cours de la lune pour récolter le chanvre et le navet.

Une mort inévitable atteint tout malade qui, transporté d’un lieu à un autre, est obligé de franchir une rivière ou de passer un pont.

Tout animal né le premier jour de la nouvelle lune meurt de bonne heure.

L’astre des nuits exerce une grande influence sur les semailles. Faites à certaines périodes de la lune, les semailles réussissent moins qu’à d’autres.

Le bois coupé en pleine lune au printemps et vers le milieu de l’automne ne brûle pas (il semble cependant démontré par l’expérience, sans qu’on ait pu jusqu’à présent en découvrir la cause, que la lune exerce une influence réelle sur la coupe des arbres. Son action sur les marées étant hors de doute, ne peut-on pas supposer qu’elle agit également sur la sève des végétaux ?).

A. Lascombe.




  1. Contes et légendes de la Haute-Loire, page 499.
  2. Je dois communication de ces légendes à l’obligeance de M. l’abbé François Fabre, de Saugues.