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Contes et paysages/Avant-Lire

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La Connaissance (p. i-v).

AVANT-LIRE



Le sort littéraire d’Isabelle Eberhardt est désormais fixé. Un accueil si empressé qui a salué la publication de ses Journaliers et de La Vie tragique de la Bonne Nomade, montre combien il était nécessaire — et de dégager la légende — et de manifester le talent original de la jeune et romanesque amante du Sud-Algérien. On sait désormais le drame mystique que fut sa brève existence ; on connaît le bouillonnement de ses pensées ; tout, même ses méditations intimes, décèlent une âme fière et tourmentée, irrésistiblement attirée par la lumière et fermement résolue à faire de sa vie une sorte d’apostolat de la liberté et de la poésie.

Il est impossible — non plus — de contester sa force originale. De même qu’il a fallu réduire à néant, le faux perpétré sous un prétexte réparateur par Vigné d’Octon, et toutes les fantaisies d’hommes de lettres (!) qui, au retentissement du volume, se découvraient un cœur compatible, des souvenirs grandiloquents et une pitoyable phraséologie, de même on peut croire que le concours trop utile de V. Barrucand aurait pu se limiter à de vagues conseils, comme en reçoivent tous les jeunes écrivains qui ont des rapports avec leurs aînés. Nous en établirons les preuves les plus simples et les plus convaincantes :

La publication de Yasmina qu’elle écrivit un peu avant sa vingtième année à Bône.

Elle mit son manuscrit sous enveloppe et le glissa dans la boîte aux lettres d’un petit journal qui publia ce délicieux roman sans en connaître l’auteur ; deux ans après, elle en revoyait le texte et le copiait entièrement de sa main ; c’est cette leçon que nous publions aujourd’hui.

Les autres nouvelles sont de même provenance ; nous les avons prises dans les cahiers sauvés de la maison éboulée d’Aïn-Sefra et recueillis longtemps après par Mme Bulliod. Avant la publication des Journaliers, les admirateurs d’Isabelle Eberhardt ignoraient son écriture et cherchaient à démêler, dans les textes publiés sous son nom ou en collaboration, ce qui revenait à la Nomade ou à son éditeur. Cette discrimination s’opère aujourd’hui sans exégèse et la présente publication montrera l’impressionnisme sans artifice d’école en quoi réussit sans peine cette jeune femme. On pourrait reprendre presque l’œuvre entière et la désencombrer de nombreuses retouches stylistiques, de pléthores, de ces affectations verbales que d’aucuns tiennent pour des élégances et qu’Horace appelait déjà des ornements ambitieux.

Citons un exemple entre cent, en comparant le final de la nouvelle Bled-el-Attar (la Cité des Parfums) dans le manuscrit d’Isabelle et dans la version revue par V. Barrucand.

Texte net
du Manuscrit d’Isabelle
Texte retouché
des
Notes de Route.
Dans la pénombre parfumée, dans le silence lourd du Souk-el-Attarine sur lequel la vieille Djemaa Zitouna voisine semble jeter la grande ombre auguste et songeuse de l’Islam, dans la petite alvéole auréolée de longs cierges multicolores, appuyé sur un coffret précieux incrusté de nacre, un vieillard caduc est assis, des journées et des mois durant, les traits émaciés et flétris par la douleur, les yeux usés et comme décolorés par les larmes. Dans l’ombre parfumée, dans le silence lourd du Souk-el-Attarine, sur lequel le Djemaa Zitouna proche jette la grande ombre triste de l’Islam, dans la petite alvéole d’une boutique auréolée de cierges multicolores et pleine d’aromates, un vieillard est assis, appuyé d’un bras faible sur le coffret de nacre qui semble plein de ses souvenirs. Des heures et des jours durant il reste là, plongé dans son rêve immobile, et il attend les traits émaciés et flétris par la douleur, les yeux usés et décolorés par les larmes.
Il reste là, immobile comme une statue tragique de la décrépitude et de la douleur, achevant lentement de mourir, les yeux obstinément tournés vers l’entrée des Souks comme s’il attendait toujours son fils unique, Chedli, qui ne reviendra jamais. Il reste là et il attend, témoin du temps, comme une statue dérisoire de lui-même. Il écoute en son cœur vide s’éteindre les derniers battements ; il songe à son fils qui ne reviendra pas et à ce peu de force en lui qui va mourir.

Il semble désormais inutile de revenir sur ce problème d’exégèse. C’était, en rendant justice à Isabelle, satisfaire ses intelligents lecteurs que de leur donner ce qu’ils attendaient de ses textes et de cette personnalité pressentie sous tant d’atours parfois pompeux et souvent affectés, assez peu assortis à une femme courageuse qui ignora la tiédeur des lits douillets et les plaisirs des trapézites. Ce qu’on peut requérir du critique, c’est à travers les textes, dégager la personnalité de l’écrivain. Dans les pages d’Isabelle Eberhardt, nous n’avons cessé de demander qu’on connaisse la femme, étrange, passionnée, émouvante. On la manifestera encore à travers ces nouvelles et ces impressions.

Tout est sincère en elle, a peine use-t-elle d’une transposition accommodée qu’on peut pardonner à une amazone échevelée qui a parcouru le désert à vingt ans et y mourut à vingt-sept ! Sans doute, son Anarchiste n’est qu’un poète peu dangereux et tolstoïsant ; il est le contraire d’un pragmatiste ; sans doute, aussi, c’est l’officier des bureaux arabes qui a raison contre Jacques, dans son roman réduit à une nouvelle sous le titre : Le Major  ; sans doute, enfin, il y a un état nouveau et un esprit différent dans la population indigène d’Algérie ; la partie documentaire, dans l’œuvre d’Isabelle, comme la tendance prosélytique portent une date et se réduisent à une manifestation de romantisme ; il suffit qu’on s’en souvienne. Ce qu’il importe de connaître, c’est la femme, celle de qui nous avons tenté d’éclairer la mystérieuse psychologie dans la Vie tragique, celle que nous retrouvons, spontanée et généreuse, dans ces nouvelles, la tourmentée et l’errante des Journaliers, véritable fille de Kalender, née hélas ! à Genève, d’un pope transfuge et d’une mère déjetée, fille héroïque qui a connu un véritable amant : l’espace et un véritable amour : la liberté, auxquels elle a sans regret, abandonné sa pensée et sa vie, — une pensée enfantine, douloureuse et impure, — une vie mouvementée et belle par son lyrisme, son renoncement et une sorte de grandeur incompréhensible à ceux qui ne voient dans l’individu qu’un organisme délicat égaré dans le mystère du monde.


René-Louis Doyon.



Paris, 1er Janvier 1925.