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Contes et romans populaires/Le combat d’ours

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Contes et romans populairesJ. Hetzel, éditeur (p. 61-69).


LE


COMBAT D’OURS


Ce qui désole le plus ma chère tante, dit Kasper, après mon enthousiasme pour la taverne de maître Sébaldus Dick, c’est d’avoir un peintre dans la famille !

Dame Catherine aurait voulu me voir avocat, juge, procureur ou conseiller. Ah ! si j’étais devenu conseiller comme M. Andreus Van Berghum ; si j’avais nasillé de majestueuses sentences, en caressant du bout des ongles un jabot de fines dentelles, quelle estime, quelle vénération la digne femme aurait eue pour monsieur son neveu ! Comme elle aurait parlé avec amour de monsieur le conseiller Kasper ! Comme elle aurait cité, à tout propos, l’avis de monsieur notre neveu le conseiller ! C’est alors qu’elle m’aurait servi ses plus fines confitures ; qu’elle m’aurait versé chaque soir avec componction, au milieu de son cercle de commères, un doigt de vin muscat de l’an XI, disant :

« Goûtez-moi cela, monsieur le conseiller ; il n’en reste plus que dix bouteilles ! »

Tout eût été bien, convenable, parfait de la part de monsieur notre neveu Kasper, le conseiller à la cour de justice.

Hélas ! le Seigneur n’a pas voulu que la digne femme obtint cette satisfaction suprême : le neveu s’appelle Kasper tout court, Kasper Diderich ; il n’a point de titre, de canne, ni de perruque, il est peintre !… et dame Catherine se rappelle sans cesse le vieux proverbe : « Gueux comme un peintre, » ce qui la désole.

Moi, dans les premiers temps, j’aurais voulu lui faire comprendre qu’un véritable artiste est aussi quelque chose de respectable ; que ses œuvres traversent parfois les siècles et font l’admiration des générations futures, et qu’à la rigueur, un tel personnage peut bien valoir un conseiller. Malheureusement, j’eus la douleur de ne pas réussir ; elle haussait les épaules, joignait les mains et ne daignait pas même me répondre.

J’aurais tout fait pour convertir ma tante Catherine, tout ; mais lui sacrifier l’art, la vie d’artiste, la musique, la peinture, la taverne de Sébaldus, plutôt mourir !

La taverne de maître Sébaldus est vraiment un lieu de délices. Elle forme le coin entre la rue sombre des Hallebardes et la petite place de la Cigogne. À peine avez-vous dépassé sa porte cochère, que vous découvrez à l’intérieur une grande cour carrée entourée de vieilles galeries vermoulues, où monte un escalier de bois ; tout autour s’ouvrent de petites fenêtres à mailles de plomb, à la mode du dernier siècle, des lucarnes, des soupiraux. Les piliers du hangar soutiennent le toit affaissé : la grange, les petites tonnes rangées dans un coin, l’entrée de la cave à gauche, une sorte de pigeonnier qui s’élance en pointe au-dessus du pignon ; puis, au-dessous des galeries, d’autres fenêtres au fond desquelles vous voyez, encadrés dans l’ombre, les buveurs avec leurs tricornes, leurs nez rouges, pourpres, cramoisis, les petites femmes du Hundsrück, avec leurs bonnets de velours à grands rubans de moire tremblotants, graves, rieuses ou grotesques ; le grenier à foin en l’air sous le toit, les écuries, les réduits à porcs, tout cela, pêle-mêle, attire et confond vos regards. C’est étrange, vraiment étrange !…

Depuis cinquante ans, pas un clou n’a été posé dans la vieille masure ; vous diriez un antique et respectable nid à rats. Et quand le soleil d’automne, ce beau soleil rouge comme le feu, tamise sur la taverne sa poussière d’or ; quand, à la chute du jour, les angles ressortent et que les ombres se creusent ; quand le cabaret chante et nasille, quand les canettes tintent ; quand le gros Sébaldus, son tablier de cuir sur les genoux, passe et court à la cave un broc au poing ; quand sa femme Grédel lève le châssis de la cuisine, et qu’avec son grand couteau ébréché elle râcle des poissons, ou coupe le cou de ses poulets, de ses oies, de ses canards, qui gloussent, sanglotent et se débattent sous une pluie de sang ; quand la douce Fridoline, avec sa petite bouche rose et ses longues tresses blondes, se penche à sa fenêtre pour arranger son chèvrefeuille, et qu’au dessus se promène le gros chat roux de la voisine, balançant la queue et suivant de ses yeux verts l’hirondelle qui tourbillonne dans l’azur sombre, alors je vous jure qu’il faudrait ne pas avoir une goutte de sang artiste dans les veines, pour ne point s’arrêter en extase, prêtant l’oreille à ces murmures, à ces bruits, à ces chuchotements ; regardant ces lueurs tremblotantes, ces ombres fugitives, et pour ne pas dire tout bas : « Que c’est beau ! »

Mais c’est un jour de fête, un jour de grande réunion, lorsque tous les joyeux convives de Bergzabern se pressent dans la vaste salle du rez-de-chaussée ; un jour de combat de coqs, de combat de chiens, ou de lanterne magique, c’est un de ces jours-là qu’il faut voir la taverne de maître Sébaldus.

L’automne dernier, le samedi de la Saint-Michel, entre une et deux heures de l’après-midi, nous étions tous réunis autour de la grande table de chêne : le vieux docteur Melchior, le chaudronnier Eisenloëffel et sa commère, la vieille Berbel Rasimus, Johannes le capucin, Borves Fritz, clarinette à la taverne du Pied-de-Bœuf, et cinquante autres riant, chantant, criant, jouant au youker, vidant des chopes, mangeant du boudin et des andouilles.

La mère Grédel allait et venait ; les jolies servantes Heinrichen et Lotché montaient et descendaient l’escalier de la cuisine comme des écureuils, et dehors, sous la grande porte cochère, retentissait un bruit joyeux de cymbales et de grosse caisse : « Zing… zing… boum… boum !… Hé ! hohé ! grande bataille, l’ours des Asturies Bépo et Baptiste le Savoyard, contre tous les chiens du pays !… Boum ! boum ! Entrez, Messieurs, Mesdames ! On verra le buffle de la Calabre et l’onagre du désert. Courage, Messieurs… entrez… entrez ! … »

On entrait en foule.

Sébaldus, en travers de la porte avec son gros ventre, barrait le passage comme Horatius Codés, criant :

« Vos cinq kreutzers, canailles !… vos cinq kreutzers !… ou je vous étrangle ! »

C’était une bagarre épouvantable, on se grimpait sur le dos pour arriver plus vite ; la petite Brigitte Kéra y perdit un bas, et la vieille Anna Seiler la moitié de sa jupe.

Vers deux heures, le meneur d’ours, un grand gaillard, roux de barbe et de cheveux, coiffé d’un immense feutre gris en pain de sucre, entr’ouvrit la porte et nous cria :

« La bataille va commencer. »

Aussitôt les tables furent abandonnées ; on ne prit pas même le temps de vider son verre. Je courus au grenier à foin, j’en grimpai l’échelle quatre à quatre et je la retirai après moi. Alors, assis tout seul sur une botte de paille, au bord de la lucarne, j’eus le plus beau coup d’œil qu’il soit possible de voir.

Dieu ! que de monde ! Les vieilles galeries en craquaient, les toits en pliaient ; il y en avait, il y en avait, mon Dieu, cela faisait frémir ! On aurait dit que tout devait tomber ensemble ; que les gens, entassés les uns sur les autres, devaient se fondre entre les balustrades, comme les grappes sous le pressoir.

Il y en avait de pendus en forme de hottes à l’angle des piliers, plus haut, sur la gouttière, plus haut, dans le pigeonnier, plus haut, dans les lucarnes de la mairie, plus haut, sur le clocher de Saint-Christophe ; et tout ce monde se penchait, hurlait et criait :

« Les ours ! les ours ! »

Quand j’eus suffisamment admiré la foule innombrable, abaissant les yeux, je vis sur l’aire de la cour un pauvre âne plus maigre, plus décharné que le coursier fantôme de l’Apocalypse, la paupière demi-close, les oreilles pendantes. C’est lui qui devait commencer la bataille.

« Faut-il que les gens soient bêtes ! » me dis-je en moi-même.

Cependant les minutes se passaient, le tumulte redoublait, on ne se possédait plus d’impatience, lorsque le grand pendard roux, avec son immense feutre gris, s’avançant au milieu de la cour, s’écria d’un ton solennel, le poing sur la hanche :

« L’onagre du désert défie tous les chiens de la ville. »

Il se fit un profond silence. Le boucher Daniel, les yeux à fleur de tête et la bouche béante, regardant de tous côtés, demanda :

« Où donc est l’onagre ?

— Le voilà !

— Ça ! mais c’est un âne ! »

Et tout le monde cria :

« C’est un âne ! C’est un âne !

— C’est un onagre !

— Eh bien, nous allons voir, » dit le boucher en riant.

Il siffla son chien, et, lui montrant l’âne :

« Foux… attrape ! »

Mais, chose bizarre, à peine l’âne eut-il vu le chien accourir, qu’il se retourna lestement et lui détacha un coup de pied haut la jambe, si juste qu’il en eut la mâchoire fracassée.

Des éclats de rire immenses s’élevèrent jusqu’au ciel, tandis que le chien se sauvait poussant des cris lamentables.

« Eh bien, cria le meneur d’ours, direz-vous encore que mon onagre est un âne ?

— Non, fit Daniel tout honteux, je vois bien maintenant que c’est un onagre.

— À la bonne heure, à la bonne heure. Que d’autres viennent encore combattre cet animal rare, nourri dans les déserts ; qu’ils approchent, l’onagre les attend ! »

Mais aucun ne se présentait ; le meneur d’ours avait beau crier de sa voix perçante :

« Voyons, Messieurs, Mesdames, est-ce qu’on a peur ?… peur de mon onagre ? C’est honteux pour les chiens du pays. Allons, courage… courage… Messieurs, Mesdames ! »

Personne ne voulait risquer son chien contre cet âne dangereux. Le tumulte recommençait.

« Les ours ! Les ours ! Qu’on fasse venir les ours ! »

Au bout d’un quart d’heure, l’homme vit bien qu’on était las de son onagre ; c’est pourquoi, l’ayant fait entrer dans la grange, il s’approcha du réduit à porcs, l’ouvrit et tira dehors, par sa chaîne, Baptiste le Savoyard, un vieil ours brun tout râpé, triste et honteux comme un ramoneur qui sort de sa cheminée. Malgré cela, les applaudissements éclatèrent, et les chiens de combat eux-mêmes, enfermés sous le porche de la taverne, sentant l’odeur des fauves, hurlèrent à la mort d’une façon vraiment tragique. Le pauvre ours fut conduit près d’un solide épieu, contre le mur de la buanderie, et se laissa tranquillement attacher, promenant sur la foule des regards mélancoliques.

« Pauvre vieux routier ! m’écriai-je en moi-même, qui t’aurait dit, il y a dix ans, lorsque tu parcourais seul, grave et terrible, les hauts glaciers de la Suisse, ou les sombres ravins de l’Underwald, et que tes hurlements faisaient trembler jusqu’aux vieux chênes de la montagne, qui t’aurait dit alors qu’un jour, triste et résigné, la gueule cerclée de fer, tu serais attaché au carcan et dévoré par de misérables chiens, pour l’amusement de Bergzabern ? Hélas ! hélas ! Sic transit gloria mundi ! »

Comme je rêvais à ces choses, tout le monde se penchant pour voir, je fis comme les autres, et je reconnus que l’action allait s’échauffer.

Les limiers du vieux Heinrich, dressés à la chasse du sanglier, venaient de s’avancer à l’autre bout de la cour. Retenus par leur maître, ces animaux écumaient de rage. C’était un grand danois à la robe blanche tachetée de noir, souple, nerveux, les mâchoires déchaussées comme un crocodile, puis un de ces grands lévriers du Tannevald, dont le jarret n’a pas été coupé selon l’ordonnance, les flancs évidés, les côtes saillantes, la tête en flèche, les reins noueux et secs comme un bambou. Ils n’aboyaient pas, ils tiraient à la longe, et le vieux Heinrich, son feutre gris à feuille de chêne renversé sur la nuque, la moustache rousse hérissée, le nez mince en lame de rasoir recourbé sur les lèvres, et ses longues jambes à guêtres de cuir arc-boutées contre les dalles, avait peine à les retenir des deux mains, en leur opposant tout le contre-poids de son corps.

« Retirez-vous ! retirez-vous ! » criait-il d’une voix vibrante. Et le meneur d’ours se dépêchait de regagner sa niche derrière le bûcher.

C’est alors qu’il fallait voir toutes ces figures inclinées sur les balustrades, pourpres, haletantes, les yeux hors de la tête !

L’ours était accroupi, ses larges pattes en l’air ; il frissonnait dans sa grosse peau rousse, et sa muselière paraissait le gêner considérablement. Tout à coup la corde fut lâchée ; les chiens ne firent qu’un bond d’une extrémité de la cour à l’autre, et leurs dents aiguës se cramponnèrent aux oreilles du pauvre Baptiste, dont les griffes passèrent autour du cou des limiers, s’imprimant dans leurs reins avec une telle force que le sang jaillit aussitôt. Mais lui-même saignait, ses oreilles se déchiraient, — les chiens tenaient ferme, — et ses yeux jaunes lançaient au ciel un regard navrant. Pas un cri, pas un soupir, les trois animaux restaient là, immobiles comme un groupe de pierre.

Moi, je sentais la sueur me couler le long du dos.


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Le pauvre vieux Baptiste en fut couvert

Cela dura plus de cinq minutes. Enfin le lévrier parut céder un peu ; l’ours appuya plus fortement sur lui sa serre pesante, l’œil du vieux routier brilla d’espérance, puis il y eut encore un temps d’arrêt. On entendit un hoquet terrible, une sorte de craquement : l’échine du lévrier venait de se casser, il tomba sur le flanc, la gueule sanglante.

Alors Baptiste embrassa voluptueusement le danois des deux pattes, celui-ci tenait toujours, mais ses dents glissaient sur l’oreille, tout à coup il fléchit et fit un bond en arrière ; l’ours s’élança furieux, sa chaîne le retint. Le chien s’enfuit, rouge de sang, jusque derrière le veneur qui lui fit bon accueil, regardant de loin le lévrier qui ne revenait pas.

Baptiste avait posé sa griffe sur ce cadavre, et, la tête haute, il flairait le carnage à pleins poumons : le vieux héros s’était retrouvé ! Des applaudissements frénétiques s’élevèrent des galeries jusqu’à la cime du clocher. L’ours semblait les comprendre. Je n’ai jamais vu d’attitude plus fière, plus résolue.

Après ce combat, toutes les bonnes gens reprenaient haleine ; le capucin Johannes, assis sur la balustrade en face, agitait son bâton et souriait dans sa longue barbe fauve. On avait besoin de se remettre, on s’offrait une prise de tabac, et la voix du docteur Melchbior, développant les différentes chances de la bataille, s’entendait de loin. Il n’eut pas le temps de finir son discours, car la porte de la grange s’ouvrit, et plus de vingt-cinq chiens, grands et petits, tous les maraudeurs de la ville, offerts en hoplocauste pour la circonstance, débouchèrent dans la cour, hurlant, jappant, aboyant. Puis, d’un commun accord, ils se retirèrent dans un coin fort éloigné de l’ours, et de là continuèrent à se fâcher, à s’élancer, à reculer, à faire de l’opposition.

« Oh ! les lâches !… Oh ! la canaille !… criaient les gens courageux de la galerie, oh ! les misérables !… »

Eux levaient le nez et semblaient répondre en jappant :

« Allez-y donc vous-mêmes ! »

L’ours cependant se tenait sur ses gardes, quand, à la stupeur générale, Heinrich revint avec son danois.

J’ai su depuis qu’il avait parié cinquante florins contre le garde-chasse Joseph Kilian, de le faire reprendre. Il s’avança donc le caressant de la main, puis lui montrant l’ours :

« Courage, Blitz ! » s’écria-t-il.

Et le noble animal, malgré ses blessures, recommença l’attaque.

Alors tous les poltrons, toute la canaille des roquets, des caniches, des tournebroches accourut à la file, et le pauvre vieux Baptiste en fut couvert ; il roulait dessus, hurlant, grognant, écrasant l’un, estropiant l’autre, se débattant avec fureur.

Le brave danois se montrait encore le plus intrépide ; il avait pris l’ours à la tignasse et roulait avec lui les pattes en l’air, tandis que d’autres lui mordaient les jarrets, d’autres ses pauvres oreilles saignantes. Cela n’en finissait plus.

« Assez ! assez ! » criait-on de toutes parts.

Quelques-uns cependant répétaient avec acharnement :

« Sus ! sus !… courage !… »

Heinrich, en ce moment, traversa la cour comme un éclair ; il vint saisir son chien par la queue, et le tirant de toutes ses forces :

« Blitz ! Blitz !… lâcheras-tu ? »

Bah ! rien n’y faisait. Le veneur réussit enfin à lui faire lâcher prise par un coup de fouet terrible, et l’entraînant aussitôt, il disparut à l’angle de la porte cochère.

Les roquets n’avaient pas attendu son départ ! pour battre en retraite, quatre ou cinq restaient sur le flanc ; les autres, effarés, écloppés, courant, boitant, cherchaient à grimper aux murs. Tout à coup l’un d’eux, le carlin de la vieille Rasimus, aperçut la fenêtre de la cuisine, et plein d’un noble enthousiasme, il enfila l’une des vitres. Tous les autres, frappés de cette idée lumineuse, passèrent par là sans hésiter. On entendit les soupières, les casseroles, toute la vaisselle tomber avec fracas, et la mère Grédel jeter des cris aigus :

« Au secours !… Au secours ! »

Ce fut le plus beau moment du spectacle : on n’en pouvait plus de rire, on se tordait les côtes.

« Ha ! ha ! ha ! la bonne farce !… »

Et de grosses larmes coulaient sur les joues pourpres des spectateurs, les ventres galopaient à perdre haleine.

Au bout d’un quart d’heure, le calme s’était rétabli. On attendait avec impatience le terrible ours des Asturies.

« L’ours des Asturies !… L’ours des Asturies !… »

Le meneur d’ours faisait signe au public de se taire, qu’il avait quelque chose à dire. Impossible ! les cris redoublaient :

« L’ours des Asturies !… L’ours des Asturies !… »

Alors cet homme prononça quelques paroles inintelligibles, détacha l’ours brun et le reconduisit dans sa bauge ; puis, avec toute sorte de précautions, il ouvrit la porte du réduit voisin, et saisit le bout d’une chaîne qui traînait à terre. Un grondement formidable se fit entendre à l’intérieur. L’homme passa rapidement la chaîne dans un anneau de la muraille et sortit en criant :

« Hé ! vous autres, lâchez les chiens ! »

Presque aussitôt un petit ours gris, court, | trapu, la tête plate, les oreilles écartées de la nuque, les yeux rouges et l’air sinistre, s’élança de l’ombre, et, se sentant retenu, poussa des hurlements furieux. Évidemment cet ours avait des opinions philosophiques déplorables. Il était, en outre, surexcité au dernier point par les aboiements et le bruit du combat qu’il venait d’entendre, et son maître faisait très-bien de s’en défier.

« Lâchez les chiens ! criait le meneur en passant le nez par la lucarne de la grange, lâchez les chiens ! »

Puis il ajouta :

« Si l’on n’est pas content, ce ne sera pas de ma faute. Que les chiens sortent, et l’on va voir une belle bataille ! »

Au même instant, le dogue de Ludwig Korb, et les deux chiens-loups du vannier Fischer de Hirschland, la queue traînante, le poil long, la mâchoire allongée et l’oreille droite, s’avancèrent ensemble dans la cour.

Le dogue, calme, la tête pesante, bâilla en se détirant les jambes et fléchissant les reins. Il ne voyait pas encore l’ours, et semblait s’éveiller. Mais après avoir bâillé longuement, il se retourna, vit l’ours, et resta immobile, comme stupéfait. L’ours regardait aussi, l’oreille tendue, ses deux grosses serres crispées sur le pavé, ses petits yeux étincelants comme à l’affût.

Les deux chiens-loups se rangèrent derrière le dogue.

Le silence était tel alors, qu’on aurait entendu tomber une feuille ; un grondement sourd, grave, profond comme un bruit d’orage, donnait le frisson à la foule.

Tout à coup le dogue bondit, les deux autres le suivirent, et, durant quelques secondes, on ne vit plus qu’une masse rouler autour de la chaîne, puis des entrailles vertes et bleues, mêlées de sang, couler sur les dalles, puis, enfin, l’ours se relever, tenant le dogue sous sa serre tranchante, balancer sa lourde tête avec un soupir et bâiller à son tour, car il n’avait plus de muselière, elle s’était détachée dans le combat !

Un vague chuchotement courait autour des galeries ; on n’applaudissait plus, on avait peur ! — Le dogue râlait, les deux autres chiens en lambeaux ne donnaient plus signe de vie. Dans les écuries voisines, de longs mugissements annonçaient la terreur du bétail, des ruades ébranlaient les murs ; et pourtant l’ours ne bougeait pas, il semblait jouir de la terreur générale.

Or, comme on était ainsi, voilà qu’un faible craquement se fit entendre, puis un autre : les vieilles galeries vermoulues commençaient à fléchir sous le poids énorme de la foule !… Et ce bruit, dans le silence de l’attente, ce faible bruit avait quelque chose de si terrible, que moi-même, à l’abri dans mon grenier, je me sentis froid subitement. Aussi, promenant les yeux sur les galeries en face, je vis toutes les figures pâles, d’une pâleur étrange ; quelques-unes, la bouche béante, les autres, les cheveux hérissés, écoutant, retenant leur haleine. Les joues du capucin Johannes, assis sur la balustrade, avaient des teintes verdâtres, et le gros nez cramoisi du docteur Melchior s’était décoloré pour la première fois depuis vingt-cinq ans. Les petites femmes grelottaient sans bouger de leur place, sachant que la moindre secousse pourrait entraîner la chute générale.

J’aurais voulu fuir ; il me semblait voir les vieux piliers de chêne s’enfoncer dans la terre. Était-ce une illusion de la peur ? Je l’ignore, mais au même instant la grosse poutre fit un éclat, et s’affaissa de trois pouces au moins. Alors, mes chers amis, ce fut quelque chose d’horrible : autant le silence avait été grand, autant le tumulte, les cris, les gémissements devinrent affreux. Cette masse d’êtres amoncelés dans les galeries, comme dans une hotte immense, se prirent à grimper les uns par-dessus les autres, à se cramponner aux tours, aux piliers, aux balustrades, à se frapper même, avec rage, à mordre, pour fuir plus vite. Et, dans cette épouvantable bagarre, la voix plaintive de Thérésa Becker, prise tout à coup de mal d’enfant, s’entendait comme la trompette du jugement dernier.

Oh Dieu ! rien qu’à ce souvenir, je me sens encore frissonner. Le Seigneur me préserve de revoir jamais un pareil spectacle !

Mais ce qu’il y avait de plus terrible, c’est que l’ours se trouvait précisément attaché tout près de l’escalier de la cour qui monte aux galeries.

Je me rappellerais mille ans la figure du capucin Johannes, qui s’était fait jour avec son grand bâton, et mettait le pied sur la première marche, lorsqu’il aperçut, au bas de l’escalier, Beppo accroupi sur son derrière, la chaîne tendue et l’œil réjoui, prêt à le happer au passage !


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Je me rappellerai mille ans la figure du capucin Johannes.

Ce qu’il fallut alors de force à maître Johannes pour se cramponner à la rampe et retenir la foule qui le poussait en avant, nul ne le sait. Je vis ses larges mains saisir les montants de l’escalier, son dos s’arc-bouter comme celui du géant Atlas, et je crois qu’il aurait lui-même, dans ce moment, porté le ciel sur ses épaules.

Au milieu de cette bagarre, et comme rien ne semblait pouvoir conjurer la catastrophe, la porte de l’étable s’ouvrit brusquement, et le terrible Horni, le magnifique taureau de maître Sébaldus, le fanon flottant comme un tablier, le mufle couvert d’écume, s’élança dans la cour.

C’était une inspiration de notre digne maître de taverne ; il sacrifiait son taureau pour sauver le public. En même temps la bonne grosse tête rouge du brave homme apparaissait à la lucarne de l’étable, criant à la foule de ne pas s’effrayer, qu’il allait ouvrir l’escalier intérieur qui descend dans la vieille synagogue, et que tout le monde pourrait sortir par la rue des Juifs.

Ce qui fut fait deux ou trois minutes plus tard, à la satisfaction générale !

Mais écoutez la fin de l’histoire.

À peine l’ours avait-il aperçu le taureau, qu’il s’était élancé vers ce nouvel adversaire d’un bond si terrible, que sa chaîne s’était cassée du coup. Le taureau, lui, à la vue de l’ours, s’accula dans l’angle de la cour, près du pigeonnier, et, la tête basse entre ses jambes trapues, il attendit l’attaque.

L’ours fit plusieurs tentatives pour se glisser contre le mur, allant de droite à gauche ; mais le taureau, le front contre terre, suivait ce mouvement avec un calme admirable.

Depuis cinq minutes, les galeries étaient vides ; le bruit de la foule, s’écoulant par la rue des Juifs, s’éloignait de plus en plus, et la manœuvre des deux adversaires semblait devoir se prolonger indéfiniment, lorsque tout à coup le taureau, perdant patience, se rua sur l’ours de tout le poids de sa masse. Celui-ci, serré de près, se réfugia dans la niche du bûcher, la tête du taureau l’y suivit et le cloua sans doute contre la muraille, car j’entendis un hurlement terrible, suivi d’un craquement d’os, et presque aussitôt un ruisseau de sang serpenta sur le pavé.

Je ne voyais que la croupe du taureau et sa queue tourbillonnante. On eût dit qu’il voulait enfoncer le mur, tant ses pieds de derrière pétrissaient les dalles avec fureur. Cette scène silencieuse au fond de l’ombre avait quelque chose d’épouvantable. Je n’en attendis pas la fin, je descendis tout doucement l’échelle de mon grenier, et je me glissai hors de la cour comme un voleur. Une fois dans la rue, je ne saurais dire avec quel bonheur je respirai le grand air ; et, traversant la foule réunie devant la porte autour du meneur d’ours, qui s’arrachait les cheveux de désespoir, je me pris à courir vers la demeure de ma tante.

J’allais tourner le coin des arcades, lorsque je fus arrêté par mon vieux maître de dessin, Conrad Schmidt.

« Hé ! Kasper, me cria-t-il, où diable cours-tu si vite ?

— Je vais dessiner la grande bataille d’ours ! lui répondis-je avec enthousiasme.

— Encore une scène de taverne, sans doute ? fit-il en hochant la tête.

— Hé ! pourquoi pas, maître Conrad ? Une belle scène de taverne vaut bien une scène du forum ! »

J’allais le quitter, mais lui, s’accrochant à mon bras, poursuivit d’un ton grave :

« Kasper, au nom du ciel, écoute-moi ! Je n’ai plus rien à t’apprendre : tu dessines mieux que Schwaan, et tu peins comme Van Berghem. Ta couleur est grasse, bien fondue, harmonieuse. Il faut maintenant voyager. Remercie le ciel de t’avoir donné 1,500 florins de rente. Chacun ne possède pas cet avantage. Il faut aller voir l’Italie, le ciel pur de la belle Italie, au lieu de perdre ton temps à courir les tavernes ! Tu vivras là en société de Raphaël, de Michel-Ange, de Paul Véronèse, du Titien et de maître Léonard, le phénix des phénix ! Tu nous reviendras grandi de sept coudées, et tu feras la gloire du vieux Conrad !

— Que diable me chantez-vous là, maître Schmidt ? m’écriai-je, vraiment indigné. C’est ma tante Catherine qui vous a soufflé cela, pour m’éloigner de la taverne de Sébaldus Dick, mais il n’en sera rien ! Quand on a eu le bonheur de naître à Bergzabern, entre les superbes vignobles du Rhingau et les belles forêts du Hundsrück, est-ce qu’il faut songer aux voyages ? Dans quelle partie du monde trouve-t-on d’aussi beaux jambons qu’aux portes de Mayence, d’aussi bons pâtés que sur les rives de Strasbourg, de plus nobles vins qu’à Rüdesheim, Markobrünner, Steinberg, de plus jolies filles qu’à Pirmasens, Kaiserslautern, Anweiler, Neustadt ? Où trouve-t-on des physionomies plus dignes d’être transmises à la postérité, que dans notre bonne petite ville de Bergzabern ? Est-ce à Rome, à Naples, à Venise ? Mais tous ces pêcheurs, tous ces lazzarones, tous ces pâtres se ressemblent. On les a peints et repeints cent mille fois. Ils ont tous le nez droit, le ventre creux et les jambes maigres. Tenez, maître Conrad, sans vous flatter, avec votre petit nez rabougri, votre casquette de cuir et votre souquenille grise barbouillée de couleur, je vous trouve mille fois plus beau que l’Apollon du Belvédère.

— Tu veux te moquer de moi ! s’écria le bonhomme stupéfait.

— Non, je dis ce que je pense. Au moins, vous n’avez pas les yeux dans le front, et les jambes sèches comme une chèvre. Et puis, allez donc trouver dans vos antiques une tête plus remarquable que celle de notre vieux docteur Melchior, sa perruque jaune-clair tortillée sur le dos, le tricorne sur la nuque, et la face empourprée comme une grappe en automne ! — Est-ce que votre Hercule Farnèse, avec sa peau de lion et sa massue, vaut notre bon, notre gros, notre digne maître de taverne Sébaldus Dick, avec son grand tablier de cuir déployé sur le ventre, depuis le triple menton jusqu’aux cuisses, la face épanouie comme une rose, le nez rouge comme une framboise, les yeux bleus à fleur de tête comme une grenouille, et la lèvre humide avancée en goulot de carafe ? Regardez-le de profil, maître Conrad, quand il boit. Quelle ligne magnifique, depuis le haut du coude, le long des reins, des cuisses et des mollets ! Quelle cascade de chair ! Voilà ce que j’appelle un chef-d’œuvre de la création ! Maître Sébaldus ne tue pas des hydres, mais il avale huit bouteilles de johannisberg et deux aunes de boudin dans une soirée ; il aime mieux tenir un broc que des serpents. Est-ce une raison suffisante pour méconnaître son mérite ? — Et notre brave capucin Johannes, avec sa grande barbe fauve, ses pommettes osseuses, ses yeux gris, ses noirs sourcils joints au milieu du front comme un bouc ; quel air de grandeur, de majesté, quand il entonne d’une voix sonore le chant sublime : Buvons ! buvons ! buvons ! Comme sa main musculeuse presse le verre, comme son œil étincelle !… N’est-ce pas de la couleur, cela, de la vraie couleur, solide et franche, maître Conrad ? — Et trouvez-moi donc, dans tous vos antiques, deux plus jolies créatures que cette Roberte Weber et sa sœur Éva, les deux chanteuses de carrefour, lorsqu’elles vont de taverne en taverne, le soir, l’une sa guitare sous le bras, l’autre sa harpe pendue à l’épaule, et qu’elles traînent derrière elles leurs vieilles robes fanées, avec toute la majesté de Sémiramis. Voilà ce que je nomme des modèles, de vrais modèles ! Oui, toutes déguenillées qu’elles sont, avec leurs vieilles robes flétries, Éva et Roberte parlent à mon âme ; leurs yeux noirs, leur teint brun, leur profil sévère m’enthousiasment ; je les estime plus que toutes les Vénus de l’univers : au moins elles ne posent pas ! — Et quant à tous ces paysages arides, ces paysages à grandes lignes qu’on nous envoie d’Italie, quant à leurs golfes, à leurs ruines, le moindre coin de haie où bourdonne un hanneton, le plus petit chemin creux où grimpe une rosse étique traînant une charrette, les roues fangeuses, le fouet qui s’effile dans l’air, un rien : une mare à canards, un rayon de soleil dans un grenier, une tête de rat dans l’ombre, qui grignote et se peigne la moustache, me transportent mille fois plus que vos colonnes tronquées, vos couchers de soleil et vos effets de nuit ! Voyez-vous, maître Conrad, tout cela c’est de l’imitation. Les païens ont accompli leur œuvre. Elle est magnifique… je le reconnais, mais, au lieu de la copier platement, il s’agit de faire la nôtre !… On nous assomme avec le grand style, le genre grave, l’idéal grec. Moi, je ne veux être d’aucune académie et je suis Flamand. J’aime le naturel et les andouilles cuites dans leur jus. Quand les Italiens feront des saucisses plus délicates, plus appétissantes que celles de la mère Grédel, et que les personnages de leurs bas-reliefs et de leurs tableaux n’auront pas l’air de poser, comme des acteurs devant le public, alors j’irai m’établir à Rome. En attendant je reste ici. Mon Vatican à moi, c’est la taverne de maître Sébaldus. C’est là que j’étudie les beaux modèles et les effets de lumière en vidant des chopes. C’est bien plus amusant que de rêver sur des ruines. »

J’en aurais dit davantage, mais nous étions arrivés à ma porte.

« Allons, bonsoir, maître Conrad, m’écriai-je en lui serrant la main, et sans rancune.

— De la rancune ! fit le vieux maître en souriant, tu sais bien qu’au fond je suis de ton avis. Si je te dis quelquefois d’aller en Italie, c’est pour faire plaisir à dame Catherine. Mais suis ton idée, Kasper ; ceux qui prennent l’idée d’un autre ne font jamais rien. »


FIN DU COMBAT D’OURS.