Contes et scènes de la vie de famille/Le Serment des petits Polonais

LE SERMENT DES PETITS POLONAIS
Seigneur, préservez-moi, préservez ceux que j'aime,
Frères, parents, amis, et mes ennemis même,
Dans le mal triomphants,
De jamais voir, Seigneur, l'été sans fleurs vermeilles,
La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants !
I
LA NOURRICE PARASKA
Dans une rue ordinairement tranquille de la petite ville de Podhaïtzy, en Gallicie, plusieurs femmes pleines d'empressement et de trouble couraient de porte en porte, se demandant l’une à l’autre et de quart d’heure en quart d’heure : « Avez-vous vu mon enfant ? — Le vôtre est-il revenu ? » et, n’ayant rien à se répondre de consolant, depuis la veille au soir que durait cette enquête, recommençaient de courir, se croisant en tous sens, rapides comme des hirondelles qui rasent le sol par un temps d’orage.
La bonne Paraska, nourrice de Léonard qu’elle cherchait depuis l’aube, ayant marché cinq heures avec l’anxiété d’une nourrice idolâtre de son nourrisson, revenait inondée de sueur. Elle suspendit un moment sa course au bord de la Kropia, rivière agile qui traversait son chemin, et trempa dedans son mouchoir pour laver son visage ; car il était brûlé par le soleil et par les larmes qui l’empêchaient de percer de toute la longueur de ses yeux les haies, les steppes, les bois et les murailles.
Elle avait vu grandir et diminuer son ombre, suivant l’heure, tantôt devant et tantôt derrière elle, comme une personne aussi inquiète qu’elle-même, lui tenant étroite compagnie, s’allongeant à perte de vue ou s’abaissant à croire qu’elle se mettait à genoux dans sa détresse de ne pas rencontrer Léonard.
Ombre et nourrice s’arrêtent vainement chez le faiseur de meules, qui laissait souvent Léonard tourner de petites meules à sa taille ; vainement chez le potier, où l’enfant passait de longues heures à façonner de menus plats qu’il faisait cuire et durcir lui-même dans le grand four ; vainement chez le poissonnier d’eau douce, dont les viviers attiraient Léonard, ami passionné des poissons et de leur élément qui brille ; et enfin chez le charron et le toilier, qui tenaient Léonard dans des ravissements infinis devant les merveilles qu’il leur voyait créer pour le bonheur du monde. Tous ces goûts de Léonard, que la nourrice ne manquait pas d’observer, la faisaient songer en elle-même qu’un enfant qui veut apprendre tant de choses est un prodigieux enfant destiné peut-être à se faire roi. Mais en ce moment elle ne brûlait de l’atteindre que pour le traiter en nourrisson qui lui était encore subordonné.
Ayant ainsi roulé ses pas et son âme pour découvrir la trace de l’écolier errant, Paraska vit de loin le vieux Pater-Noster traînant sa jambe enveloppée d’une peau de chèvre, et s’aidant de sa béquille pour aller s’asseoir sous la grande figure de saint Christophe. Pater-Noster regarda curieusement Paraska et Paraska regarda Pater-Noster ; mais, ayant cette fois toute autre chose en tête que de lui faire l’aumône, elle passa comme une flèche devant lui, se contentant de tirer une courte révérence à saint Christophe et de répondre au salut des cheveux blancs du pauvre qu’il inclinait devant elle : « Oui, oui ! Dieu vous aide ! » Puis tout à coup elle songea que le vieux Pater-Noster aimait Léonard qui lui parlait et lui donnait souvent, et qu’il aurait pu le reconnaître partout s’il l’avait rencontré loin de sa maison. Elle revint donc vivement jusqu’à l’angle du carrefour où le mendiant faisait halte sur sa béquille.
— Ami Pater-Noster, lui dit-elle, avez-vous vu mon panitch[1], mon Léonard ? le plus jeune maître de notre maison où vous venez souvent, là-bas, sous les grands sureaux plantés devant ?… Je cherche partout mon panitch ; vous ne l’avez donc pas rencontré ?
Pater-Noster répondit qu’il ne l’avait pas rencontré, et qu’il allait demander à Dieu sa recouvrance avec celle des trois autres enfants que cherchaient les trois autres mères.
Alors il entonna de toute la voix qui lui restait cette belle litanie qui semblait faite exprès pour la circonstance :
Agnus Dei, qui tollis peccata mundi,
Miserere nobis !
Paraska, les joues couvertes de poussière, essuyant comme elle pouvait la trace des pleurs qui filtraient à travers, se remit à courir au milieu de cette litanie qui l’enivrait et d’un tourbillon de projets qui lui battaient le front comme des ailes.
— Qu’est-ce que je donnerais donc bien à saint Christophe pour qu’il fasse revenir mon panitch ? se demandait-elle en se retournant de ci de là vers le saint colossal, sculpté en saillie dans l’angle du carrefour.
Les flots de bois découpés parmi lesquels il marchait plongé jusqu’aux genoux imitaient assez bien une rivière pour contenter la dévotion des femmes, tandis que le doux Christ porté sur les larges épaules du passeur de l’eau symbolisait pour elles tous les enfants en péril, au nom desquels montaient les prières de leurs parents.
Paraska, continuant à se demander ce qui pourrait toucher un si grand saint, délibéra de lui offrir son collier de corail à huit rangs, ce qu’elle avait de plus beau.
Puis elle craignit qu’il n’aimât pas le corail parce que c’était un vestige de vanité de femme, et cette pensée la fit rougir pour sa jeunesse. Mais quoi ! son doux panitch y avait tant de fois passé ses petites mains blanches du temps qu’elle l’allaitait, Seigneur ! et il en cassait les fils avec une telle joie, le bel ange !
— Il ne courait pas les champs dans ces jours ni dans ces nuits-là, saint Christophe, où je le tenais si bien contre moi ! Mon Dieu, faites-moi done inventer ce qu’aimerait saint Christophe pour sauver sur ses épaules mon panitch, comme il vous a sauvé, Seigneur !
À mesure qu’elle approchait, une idée se levait dans son cœur, et c’était comme une petite lumière au milieu de ce cœur haletant.
L’idée disait qu’elle allait peut-être retrouver au logis son jeune maître, tranquillement assis sous les grands sureaux parmi lesquels filtrait une source, et qu’il lui crierait tout à l’heure : « C’est moi, Paraska, viens ! »
« Comme je vais lui en donner du : C’est moi, Paraska, viens ! pensa-t-elle en agitant en l’air sa main avec courroux, tandis qu’il y avait sur ses lèvres le rire convulsif de la joie mêlée aux pleurs. Ah ! ce n’est pas moi qui lui pardonnerai jamais. Sa mère, je ne dis pas ; elle est si faible dans son adoration, à cause qu’il est blond comme Jésus, et qu’elle est sa mère enfin ; moi je ne suis que sa nourrice, rien que sa nourrice, une pauvre servante ; … mais quoi ! la vache noire donne aussi du lait blanc. Il va voir, il va voir ! »
Et ses yeux brûlaient du grand amour que les femmes donnent avec leur lait, avec leurs soins, à l’enfant qui devient leur roi quand elles ont veillé, souffert et vieilli alentour de sa jeune existence.
II
LA MAISON MATERNELLE
Léonard n’était pas sous les grands sureaux, et la main irritée de Paraska s’abaissa toute molle et découragée. Ses lèvres sèches ne s’ouvrirent pas pour raconter que personne, ni les gens, ni les moutons, ni les chevaux, ni les maisons questionnées sur son passage, n’avaient pu lui donner aucun renseignement sur Léonard. Sa figure entière ne montra plus ni espoir, ni courroux, ni animation ; elle parut comme couverte de cendre, et, s’asseyant exténuée de chaleur et d’abattement, elle ne put répondre aux regards ardents de la mère qui l’interrogeait rien que cette seule parole qui disait tout :
— Me voilà !
La mère aussi avait dit en rentrant : « Me voilà ! sans lui ! sans rien ! » après avoir erré à travers mille passages connus et inconnus, où sa journée s’était écoulée dans le triste et tendre rêve de la fièvre des mères. On dit que c’est la reine des fièvres. Panda
Pour lors, cette mère regardait le soleil rouge qui descendait au milieu des vapeurs de l’horizon ; elle le regardait fixement comme pour le retenir au-dessus des montagnes et des hauts arbres lointains qu’il inondait de lumière. Ce départ, splendide et calme pour toute la nature, n’en disait pas moins adieu ; et pour la mère de l’enfant absent, c’était le désespoir si l’enfant ne rentrait pas avant la nuit.
Les autres femmes étaient revenues effarées comme elle, une par une, sans les fuyards échappés tous quatre ensemble de l’école, dont ils n’avaient touché le seuil au matin de la veille que comme point de ralliement pour leur audacieuse équipée, pour y prendre l’essor et la clef des champs. Ils s’étaient envolés à l’heure où toutes les maisons affairées dans les soins domestiques ne voyaient ni n’entendaient les événements de la rue, à moins qu’ils ne fussent bruyants comme le son de la trompette. Qui donc aura pu répondre plus tard à cette question des femmes, renouvelée cent fois, depuis l’heure où l’on dine par quatre familles qui ne dinaient pas « Avez-vous vu mon enfant ? N’auriez-vous pas vu passer nos enfants ? » Le repas avait été dans tous ces ménages à l’état de rêve. On s’était regardé sans pouvoir manger.
Vers le soir aussi, M. Rettel venait de rentrer en même temps que ses voisins, le front soucieux, les jambes lasses, et l'esprit labouré d'un tourment qu'il ne voulait avouer à personne. Dès le matin, par un accord tacite, les trois autres pères, travaillés d'une anxiété croissante, s'étaient dirigés avec lui vers les étangs profonds et les écluses bruyantes, puis le long de la rivière, plus dangereuse durant les grandes chaleurs qui en redoublent l'attraction funeste. Alors, évitant déjà de se regarder l'un l'autre, ils en avaient parcouru la surface avec des yeux pleins de terreur, tandis qu’au milieu de leur silencieuse recherche une barque poussée en tous sens courait çà et là sous leur terrible investigation. Quelle journée pour eux ! Quelle sueur de sang les eût exténués au même degré ? Quelle défaillance les eût ainsi courbés au retour, semblables à des hommes vieillis tout à coup ? Non, des ennemis n’eussent pas mieux fait que les quatre innocents dont la tête frivole emportait au loin les pieds rapides. Ils ne se doutaient pas, en voulant délivrer leurs pères, qu’ils broyaient ainsi toutes leurs âmes à la fois !
À cette heure, muet sur sa chaise, ayant humé sans goût et regardé sans voir la fumée de trois pipes consumées en pure perte, M. Rettel eut un pourparler grave avec sa femme Franciska, qui ne pouvait plus lui cacher son épouvante, et il lui dit ces paroles en forme de conseil :
— Écoutez-moi bien, Franciska. Ce n’est pas la première fois que j’ai remarqué dans Léonard une propension extraordinaire aux voyages ; il regarde toujours l’horizon, et jamais il ne consulte ses pieds pour y courir. Il faut assurément que Léonard soit un oiseau et qu’il ait oublié ses ailes quelque part. Voyez comme il s’en passe ! Eh bien ! si vous me croyez, sans châtiments, sans reproches, sans dureté, qui nous rendraient plus malheureux que lui, il faut le corriger, l’aider à se faire quelques racines qui l’attachent à la terre où nous sommes ; il faut qu’il ait peur de nous devenir étranger s’il s’absente ; qu’en dites-vous ? Mais c’est à force de caresses qu’il faut le punir.
— Je ne demande pas mieux, répondit Franciska sanglotante, et dont les bras s’ouvraient déjà pour le recevoir.
— Enfin, s’il revient, reprit le père, qui s’arrêta tout d’abord effrayé d’avoir osé dire : s’il revient… et que vous ne suiviez pas de point en point le conseil que la raison vous donne, je déclare que nous manquerons pour toujours l’occasion d’empêcher Léonard de jeter ainsi sa tête dans les nuages. Dieu nous envoie cette occasion plus triste et plus longue que toutes les autres, peut-être pour que vous ayez la force de la rendre profitable à notre enfant. Il ne faut donc point faire paraître que nous le reconnaissons quand il rentrera, voulez-vous ?
Madame Franciska parut atterrée. Ce ne fut qu’après un long moment de réflexions confuses qu’elle dit avec douceur :
— Ne craignez-vous pas que Léonard, quand il sera grand, ne se rappelle cette épreuve et ne s’en raille comme d’un jeu ?…
— Un jeu dit fermement le père ; il faudrait donc qu’il fût sans âme, et je n’en ai pas peur. Non plus il deviendra grand, plus il comprendra qu’il a fallu l’aimer infiniment pour nous faire surmonter la tentation du châtiment qu’il avait mérité ; car nous aurons mis la réprimande à la portée de sa force et de son intelligence ! Il n’a pas sept ans, le pauvre ! Plus tard il se rendra compte qu’une faute pareille rend un enfant méconnaissable aux yeux de sa famille ; et si cette famille désespérée n’a pas usé du droit de l’en punir autrement qu’en lui faisant accroire qu’il n’est pour lors devant ses yeux qu’un étranger, il pleurera de reconnaissance et de regret de l’avoir tant affligée. S’il ne sentait pas l’effort terrible qu’il nous coûte, il serait indigne de ce que nous souffrons pour lui… Vraiment nous souffrons beaucoup ! dit d’un cœur étouffé M. Rettel en secouant la cendre de sa pipe. Qu’on lui fasse l’accueil doux et les secours abondants, la leçon sans aigreur et sans violence ; mais qu’il s’étonne, vous comprenez, et qu’il s’efforce de se faire reconnaître par l’amour pour reconquérir la source un moment interrompue de cet amour que nous n’avons, il faut bien l’avouer, que pour l’enfant qui vient de nos entrailles ; ne le pensez-vous pas, ma femme ?
La femme pleurait et dit oui de la tête ; puis elle se leva toute droite et prête à son devoir.
Cette pauvre femme, qui n’envisageait dans la promesse de son obéissance que la probabilité de revoir Léonard, et de ressaisir ainsi sa propre vie, consentit à tout ce que l’autorité d’un père ordonnait. Ce fut presque avec joie qu’elle se soumit à recevoir son fils comme un étranger ; c’était le racheter à un si haut prix !
— Oui, répéta-t-elle, pleine de résolution et de courage, oui, je ferai ce que vous me dites ; je le commanderai à Paraska ; oui, je le jure !
Le père s’en alla donc étendre et poursuivre sa fiévreuse recherche.
Ainsi, parmi le grand nombre d’infortunés qui remplissaient déjà la Pologne éternellement chère au monde entier, il y avait, à cette heure du soir que l’on raconte, une dame toute seule, appuyée contre la fenêtre de sa maison déserte, l’oreille tendue, tantôt à droite, tantôt à gauche, attendant debout avec les transes de l’âme, la voix ou l’apparition d’un enfant qui ne se montrait ni ne répondait au nom de Léonard.
C’est alors, et après l’entretien du père, que Paraska retrouvait sa maîtresse les yeux rouges et enflammés comme le soleil dont elle épiait la fuite rayon par rayon, et c’est en voyant revenir la nourrice aussi épuisée, aussi incertaine encore, que madame Franciska s’assit devant elle en cachant son visage dans ses mains, où les couleurs du soleil et les larmes se confondirent longtemps.
Paraska ne trouva plus un mot dans tous ceux de sa connaissance pour interrompre le recueillement de sa maîtresse ; il était, à tant d’égards, conforme au sien !
— Sais-tu ce qui nous est ordonné par ton maître ? dit enfin la mère en relevant tout à coup la tête, et respirant de voir que le soleil n’était pas tout à fait disparu.
— Dites toujours, répondit Paraska, cherchant, comme sa maîtresse, un devoir, une colère, une lueur, autre chose que le mal poignant qui traversait leurs deux cœurs.
— Vois-tu, nourrice, quand Léonard rentrera…
Paraska tendit les oreilles comme si les pas mêmes de Léonard eussent déjà retenti derrière elle.
— Eh bien, quoi ? demanda-t-elle avidement.
— Quand il ya rentrer, continua la mère, s’enfonçant de plus dans la persuasion qui lui berçait l’âme, tout en se rapprochant de Paraska pour unir son courage au sien et s’envelopper de la même conviction ; son père, qui est le maître, enfin, ton maître et le mien, nourrice, ordonne que pour empêcher à tout jamais l’enfant de faire ce qu’il a fait, ce qui est affreux, Paraska…
— Affreux affreux ! répéta la nourrice, s’excitant à l’indignation. Je le dis, je le dirai toujours tant que j’aurai une goutte de sang dans les veines. Ah ! peut-on nous faire des peurs comme ça ! Et qu’est-ce qu’on ordonne contre le panitch ? demanda-t-elle en s’interrompant avec inquiétude.
— Qu’on lui fasse l’accueil doux et les secours abondants, qu’on le reçoive sans reproches, sans châtiment, sans dureté ; enfin, qu’on ne le punisse qu’à force de caresses, appuya Franciska, répétant mot pour mot la leçon dont elle s’autorisait et qu’elle avait si bien retenue par cœur, tandis qu’à chaque parole, tous les traits de Paraska donnaient une adhésion. entière à cet ordre, le plus facile à suivre qu’elle eût jamais reçu.
— Mais c’est à la condition que ni moi, ni toi, ni personne ici n’aura l’air de le reconnaître, ajouta la maîtresse, développant la leçon tout entière. Pour moi, je l’ai juré ; il faut que tu le jures toi-même.
Paraska réfléchit à sa manière, promptement et sainement, et, reprenant encore, une fois pour toutes, la colère avec l’espérance, elle recommença d’agiter, en la levant, sa main fustigeante. Elle en battit l’air avec un empressement qui surmonta sa fatigue. Ainsi mère et nourrice furent relevées l’une par l’autre, comme se tenant par une fibre mystérieuse des mamelles et des entrailles.
[Figure à insérer ▹]
— Il n’a plus qu’à venir à cette heure ! résuma Paraska, en se tenant ferme sur ses hanches robustes.
— Nous le recevrons avec toutes sortes d’honneurs, Paraska, comme si nous le prenions pour un jeune étranger, et dans toute l’étendue de l’hospitalité polonaise.
— C’est bien ainsi que je l’entends, répliqua la Ruthénienne, dont le jugement s’éclairait par son émotion profonde, et charmée qu’elle était de punir en caressant. Qu’il vienne ; il sera traité comme un petit Christ en voyage.
— Que tu m’entends bien, Paraska ! et que tu serais riche, si je l’étais !
— Dieu béni ! voilà son pain coupé sur la table, couverte encore de tout ce qu’il aime, de quoi le restaurer huit jours, quand il amènerait les trois brigands de grande route qui l’ont entraîné ; car ils l’ont entraîné, soutint Paraska, puisqu’ils ont tous, l’un six mois, l’autre un an et l’autre quatorze mois de plus que lui. Léonard n’a pas l’air d’un chef de bande. Comment ! lui qui n’aura sept ans qu’à la coupe des fèves.
— Oui, Paraska, le proverbe est véritable :
Fèves en fleurs,
Mères en pleurs.
— J’avais entendu dire :
Fèves en fleurs,
Nourrices en pleurs.
objecta la nourrice, arrangeant le proverbe suivant
le besoin de son cœur. Et elle continuait de parler comme au hasard, en replaçant tous les mets bousculés dans l’agitation d’une attente qui avait empêché la famille de se nourrir.
Soudain, croyant entendre une marche précipitée devant la maison, elles s’écrièrent en même temps : « Mon Dieu ! » Puis elles restèrent pâles comme la nappe, sans ajouter : Ce n’est personne !
C’étaient les sureaux entremêlant leurs têtes sous la brise rafraîchie du soir.
III
L’ENFANT ÉTRANGER
On ne pouvait plus se faire illusion : le soleil était entièrement couché. Ses longs draps d’or, comme on dit là-bas, avaient pris une teinte soufrée, puis bleuâtre et grise, où se montraient, une par une, des étoiles sereines qui allumaient la prière au ciel. Le silence s’étendait au loin et laissait distinct le bruit clair et sautillant du ruisseau. Il était, ce soir là, d’une mélancolie inexprimable, et son filet brillant, qui se montrait et se cachait tour à tour, avait en lui comme une voix. Cette voix, pour l’oreille de la femme effrayée, semblait dire tour à tour, comme le soleil fuyant : Bonsoir ! Adieu ! Bonsoir ! Adieu ! Suivant elle, tout parlait, tout attendait, tout pleurait.
[Image à insérer ▹]
Enfants, vous êtes donc le ciel des mères !
Tout à coup une d’elles passa vivement la tête et la moitié de son corps à travers le feuillage de la croisée ouverte en criant d’une voix étouffée de bonheur et d’indignation :
— Avez-vous le vôtre ? Moi j’ai le mien ; le voilà, le monstre ; regardez comme il est fait !
Et elle l’emportait, moitié dans ses bras, moitié le chassant devant elle avec une branche de saule qui donnait un maintien d’autorité suffisant à sa vengeance ; car elle frappait et bénissait tout ensemble, pareille à Jésus Flagellateur.
L’enfant ne soufflait pas sous cette espèce de caresse corrective, car il sentait bien que c’était une caresse. Ah ! qu’il était content d’avoir eu tant de liberté pour si peu de punition !
Celui-là était Roudolf, grand, farouche, plus roux que blond et long comme un jour sans pain. Il avait perdu sa tchapka[2] dans la bagarre, et les coups de branche de saule qui pleuvaient sur ses cheveux ne faisaient vraiment que les rafraichir et en ôter les souillures.
Il y avait donc un fugitif de retrouvé !
Cette nouvelle, entrée comme un coup de tambour chez la mère de Léonard, y répandit un tel saisissement, que la force manqua pour s’enquérir des autres. Roudolf revenait-il d’avec eux ? Où les avait-ils conduits ? Où les avait-ils laissés ? Étaient-ils tombés de lassitude quelque part sur le chemin ? Étaient-ils vivants ! Toutes ces questions qui se pressaient en foule devant la curiosité stupéfaite des deux femmes, surmontèrent encore une fois leur fatigue. Paraska rebondit de nouveau sur les traces de la mère heureuse, en recommandant à sa maîtresse de rester là pour recevoir Léonard, sans le reconnaître, s’il rentrait, ce qu’elle allait demander en passant à saint Christophe. Puis elle s’arrêta tout à coup devant sa quenouille qui gisait échevelée contre la muraille. Cette quenouille, pensait-elle, comme la voilà ! On dirait qu’elle se doute de quelque chose, tant les objets matériels semblent se teindre de nos regards affligés ou joyeux. Paraska prit instinctivement la quenouille, compagne de tant de soirs laborieux passés près du berceau de son panitch, et, la couvrant de son tablier, elle résolut de l’offrir à saint Christophe, avec tout ce qu’elle croyait digne d’attirer son attention sur ses prières.
Mais de tous les objets agréables qu’elle avait fourrés dans ses poches pour les donner au saint, ce qu’elle n’en put retirer sans un serrement d’estomac infini, quand elle fut devant sa présence, ce furent les bottines presques neuves de Léonard, ces bottines de maroquin vert, bien cousues en soie, devenues trop étroites, par la raison qu’on ne les lui laissait mettre que les dimanches et les grands jours de fête. Paraska les gardait soigneusement dans son armoire, passant quelquefois sa main dessus en mémoire des petits pieds de son panitch.
Elle pria donc avec ferveur saint Christophe de prendre ce sacrifice en considération et de lui pardonner cette remarque ainsi que le mal d’estomac dont elle ne pouvait se défendre en se séparant des bottines lisses comme le visage de son enfant. Quant au collier de corail à huit rangs, elle n’en parla que pour regretter qu’il n’en eût pas seize, afin que l’offrande en valût davantage. Elle couvrit le tout de sureaux en fleurs ; et jusqu’aux coins de l’autel il n’y avait plus un flot visible de l’eau où le saint marchait debout et fort. Enfin les hommages et les raisons ne manquèrent pas à la nourrice pour recommander Léonard devant le tribunal redoutable de saint Christophe Sauveur.
Il ne faut pas croire pourtant que Paraska émît au dehors toutes les paroles de ses sentiments, qu’elle ne racontait que plus tard, par des secousses de sa mémoire.
Elle parlait peu d’ordinaire. Occupée d’éprouver et d’agir, ce n’était guère qu’une fois l’an que toutes les sources renfermées de son âme débordaient en discours éloquents et interminables. Alors elle parlait, elle parlait, jusqu’à ce qu’elle se fût bien contentée de mettre toute son âme à jour devant ses maîtres. C’était comme une sorte de confession de tendresse qui ne pouvait se contenir, une vendange des belles pensées mûres de cette fidèle servante. Puis elle se taisait quand elle n’avait plus rien à raconter d’émouvant aux autres et à [Image à insérer ▹] elle-même. On le savait depuis si longtemps, qu’on prévoyait le jour fixe de la révélation ; et quand arrivait le flux des belles pensées, on le laissait aller, se disant les uns aux autres : « C’est le jour de Paraska ! Allons, qu’elle parle, qu’elle parle ; elle l’a bien gagné par un an de silence ! » Et l’on reconnaissait, dans sa voix intarissable, toutes les agitations qui avaient passé sous ses joues mobiles et dans ses yeux noirs, ardents comme des cierges.
Restée seule, après la seconde sortie de la nourrice, madame Franciska eut un moment de repos inattendu, par l’effet des grands bouleversements de l’esprit, qui portent en eux des intervalles d’abattement salutaire. Il se fit un calme saint dans cette maison et dans le cœur averti de cette mère ; elle céda sans résistance à l’ascendant de la foi dont c’était l’heure, et, s’agenouillant, les bras tendus dans l’ombre, au bas de la fenêtre où coulait le ruisseau toujours en mouvement elle ne put retenir ces mots de sa voix basse et apaisée :
— Je vous remercie, mon cher Créateur ! Oh ! je vous remercie d’avoir écouté votre mère… priant pour toutes les pauvres mères !
— C’est moi ! je suis là ! répondit on n’eût su dire quelle voix, qui fit lever d’un frisson les longs cheveux renfermés de cette femme à genoux.
S’étant levée en toute hâte, elle marcha droit à la cloison contre laquelle avait résonné le souffle de son fils vivant. Charité divine ! et elle y trouva Léonard, roulant contre le mur sa tête blonde et honteuse. Après s’être glissé à pieds de chat dans l’allée, et promenant ses bras le long de la porte par laquelle il n’osait plus rentrer :
— Je suis là ! répéta-t-il de sa voix dolente, et puissante comme une armée pour ouvrir la poitrine de sa mère.
Elle fit une révérence de bonne volonté à l’enfant dans l’ombre, que la lune rendait visible ; et puis elle dit :
— Entrez, entrez, mon jeune seigneur. Êtes-vous un petit étranger charitable, et nous apportez-vous des nouvelles de Léonard ?
— Je suis Léonard moi-même, répondit l’enfant, et je reviens pour vous voir, ma mère ! Alors puis-je entrer ?
— Si vous avez besoin de vous rafraîchir et de vous reposer, jeune étranger, toute ruse est inutile, reprit-elle ; entrez sans prendre un nom qui ne vous appartient pas, et pour l’amour de votre mère, si vous en avez une, vous serez reçu comme Dieu l’ordonne ; entrez ! Léonard entra, tandis que la lune était un peu cachée ; mais, sous la lueur des étoiles filtrant par la fenêtre, sa mère vit briller ses deux yeux comme deux petites lampes bleues qui cherchaient les siens. Oh ! quel ciel ouvert eût éclairé cette femme et sa maison d’une illumination plus glorieuse !
En ce moment, Paraska franchissait l’allée pour raconter ce qu’elle venait d’apprendre dans les demeures des autres vagabonds, et Léonard, enhardi, s’avança vers sa nourrice en répétant, bien sûr d’être reconnu de suite :
— N’est-ce pas que c’est moi, Paraska ? N’est-ce pas que je suis Léonard, ton petit panitch ?
— Ah ! bon ! s’écria la nourrice d’un ton de fermeté puisé dans l’immense joie qui lui payait ses peines. Nous allons entendre parler de Léonard ; il était temps !
Et elle battit le briquet dont l’étincelle alluma la lampe.
— Je dis que c’est moi ! moi ! Écoute bien, Paraska ; c’est moi ! moi !
Et la voix de Léonard commençait à s’altérer.
— Donnez plus de lumière, nourrice ; donnez ce qu’il faut et ce que vous avez de mieux, pour reconnaître le bon office de cet enfant inconnu, qui vient nous parler de Léonard. Il s’est privé pour nous de la sainte joie de rentrer ce soir dans sa famille, et nous devons lui en témoigner notre reconnaissance : qu’il boive le lait et le vin préparés pour notre cher absent ; ce petit seigneur ne partira pas avant demain, bien remis de sa fatigue et longtemps après l’aurore. Je veux que le père de Léonard le reconduise lui-même à sa famille, et l’embrasse d’être venu nous saluer au nom de notre pauvre enfant.
Léonard, qu’une soif affreuse tourmentait, et qui commençait de porter le verre à sa bouche, le remit alors sur la table ; il répéta, stupéfait et troublé :
— Mais comment je suis Léonard, toujours, toujours ! Cela est vrai, vrai, ma mère ! Écoutez comme cela est vrai !
Et ses mains suppliantes se joignirent avec force pour appuyer son jeune serment.
— Si vous vous nommez Léonard, mon petit gentilhomme, recommença la mère, vous n’en serez que mieux accueilli dans l’absence du cher fils qui nous manque.
— Mon Dieu ! ah ! mon Dieu ! balbutia l’enfant, courant vers la seconde lampe qu’allumait Paraska, afin d’en recevoir toute la lumière dans la figure, cette figure, qu’il ne savait pas valoir le monde entier pour sa famille.
Paraska le salua profondément et lui dit, dans le sens de sa maîtresse, qu’il eût à s’asseoir et à manger.
— Car si j’en crois, poursuivit-elle, la poussière de vos souliers et de vos habits, mon petit seigneur, vous êtes de bien loin d’ici.
Alors elle lui demanda où il avait laissé Léonard et comment il se portait, l’excitant à boire et à ne pas trop parler encore, le temps ne devant pas lui manquer jusqu’au lendemain.
— Non, certes ! ajouta, d’une voix douce, sa mère qui comblait son assiette et posait les plats devant lui. Il resterait même ici pour longtemps, sous le toit honoré du père de Léonard, si ses parents à lui pouvaient vivre loin de leur fils sans mourir ! Mangez donc, mangez et buvez, cher étranger ; les soins que nous prenons de vous me consolent ; tout ce qui est devant vous est à vous.
Léonard, consterné, ne touchait à rien.
Elle ne parla plus pour lors qu’à la nourrice du plaisir d’offrir le lit et les habits de Léonard au petit voyageur.
— Les habits de leur âge, dit-elle, puisqu’il est grand comme lui, et son lit blanc délassera l’inconnu d’avoir cheminé par de longues routes, loin de tous ceux qu’il aime.
La voix et le cœur menacèrent de manquer à madame Rettel, car le visage de l’enfant commençait à se couvrir de pâleur, quand, au milieu de ces feintes, le père de Léonard entra, jetant un regard rapide sur le jeune hôte qui s’était levé tout frissonnant à son approche ; il emmena sa femme en l’interrogeant à voix haute, et s’étonnant de trouver dans ce blond convive muet un peu de ressemblance avec Léonard.
— Je suis Léonard ! cria l’enfant ranimé, courant arrêter son père près d’entrer dans la chambre voisine, et se jetant à genoux devant lui.
Son père le regarda sans courroux, mais sans paraître l’avoir jamais vu, et lui dit avec une bonté pénétrante :
— Au nom de notre fils Léonard, errant en pays lointain, je vous reçois, enfant voyageur ; et j’approuve l’accueil que l’on vous a fait en mon absence.
Léonard se releva chancelant, et, voyant que son père le quittait sans l’avoir reconnu, il revint contre la table en se cachant le visage, tandis que Paraska, dont les tempes battaient comme sous un marteau, l’écoutait sangloter sans lui rien dire, liée par son serment d’obéissance.
Et c’était à quoi s’occupait alors sa mère, n’en pouvant plus d’avoir tenu jusqu’au bout la même promesse. La pauvre dame délaçait en toute hâte son corsage, renversant sa tête pour ne pas étouffer de contrainte amère et de joie indicible. Dès que M. Rettel l’eut ainsi trouvée, ils se racontèrent, à voix basse, comment s’étaient passées les choses.
— Présentement, lui dit-il, que nous le possédons sain et sauf, ne pleurez plus, ma femme ; sitôt que la fatigue l’aura bien endormi, ce qui ne tardera guère, après avoir rendu grâces à Dieu, prenons ensemble quelque nourriture.
Et ils se serrèrent les mains longtemps, et longtemps se regardèrent en silence, comme des gens heureux, dont la parole affaiblirait le sentiment.
IV
LE COUCHER DE L’ENFANT
— Paraska, dit Léonard, dont l’étonnement ouvrait l’esprit ; écoute ! Est-ce que tu n’entends pas que je t’appelle, Paraska ? Vois comme je connais bien cette porte où est l’escalier qui conduit à ma chambre ! comme je sais bien que dans ma chambre il y a mon oiseau, mon pauvre oiseau, qui ne dirait jamais que je ne suis pas Léonard, lui ; car je suis Léonard enfin, depuis que je te connais, Paraska ! et je le serai toujours, tant que je vivrai, si je vis toujours. Ah ! si j’avais un chien, un bon chien pour me regarder et pour me reconnaître, il me reconnaîtrait bien vite et me sauterait au cou, et ne dirait jamais que je ne suis pas Léonard. Mon Dieu ! mon Dieu !
Paraska se détourna vivement, bouleversée que son affection fût appréciée moindre que celle d’un chien, sur quoi elle faillit éclater comme une bombe et envoyer promener cette sévère comédie.
Mais, suivant son habitude, elle garda tout en elle, et l’extrême vivacité de ses mouvements à placer, déplacer et replacer tout sur la table, témoignait seule du grand combat intérieur auquel elle employait ses forces.
Ayant enfin obtenu que Léonard mangeât comme un loup malgré les larmes qui lavaient son assiette, et qu’il bût de toute sa soif ardente, Paraska commença de vouloir le faire monter à sa chambre, parce que le temps coulait, et que ses maîtres, qui n’avaient pas dîné depuis deux jours, devaient attendre le souper avec une légitime impatience. Léonard alors déclara qu’il ne rentrerait plus jamais dans sa chambre et ne coucherait plus jamais dans son lit, puisqu’il n’était pas reconnu pour Léonard et pour le nourrisson de Paraska. Le débat menaçait d’être long entre la nourrice peu oppressive et l’enfant décidé. Mais la nature vint à leur secours, et l’énergique résistance de Léonard ne trouva plus, par degrés, que ces paroles :
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— Ah !… mon Dieu ! mon Dieu !
La lampe, la chambre, les bois, les steppes, la table et Paraska tournoyèrent bientôt devant ses yeux, qui se fermèrent, se rouvrirent, et se refermèrent enfin sous le sommeil le plus pesant et le plus réparateur qui soit accordé à cet âge turbulent. Ce fut alors que Paraska l’enleva comme un sac de blé mûr et le porta, sans qu’il le sentît lui-même, ainsi qu’aux plus nouveaux de ses jours. Beaux jours, où Paraska était toute maîtresse de sa veille et de son sommeil.
— Résiste à présent, pensait-elle en le déshabillant triomphante, tandis qu’il ronflait comme l’orgue de la forêt dans les branches. Résiste, Juif errant, et dis-moi si un chien l’arrangerait à la manière que je t’arrange dans ton bon lit, haut comme une voiture et blanc comme une chapelle, ingrat ! Allons, marche, et dors !
Dès que les parents de Léonard furent assurés qu’il dormait profondément, ils franchirent l’escalier de sa chambre et rassasièrent leurs yeux du bonheur de le regarder. Son père demeura pensif devant son sommeil.
— Quelle innocence ! dit-il tout bas ; ne croirait-on pas qu’il se repose d’une bonne action ?
— N’est-ce donc pas vrai, puisqu’il vient de nous rendre notre enfant ? répondit sa mère penchée sur lui et ne pouvant se retenir davantage de presser son front contre la joue du petit dormeur.
Ce chuchotement près de son lit, et l’haleine douce qui l’effleurait, avertirent l’enfant ; il ne bougea pas, mais il bégaya confusément, comme un pigeon roucoule durant la nuit, les dernières paroles qui s’étaient assoupies sur ses lèvres :
— Ah !… mon Dieu ! mon Dieu !
Et ses parents descendirent le plus précipitamment qu’il leur fût possible, craignant de ne pouvoir résister au besoin de le consoler de son rêve. Mais un sommeil plus profond l’en reposa jusqu’à l’aube.
Paraska, n’ayant pas perdu une parole des récits qu’elle avait entendus chez les mères consolées, les rapporta toutes durant le repas qu’elle servait alors et partageait à la fois avec ses maîtres.
V
LE SERMENT DES PETITS POLONAIS
Si Roudolf le farouche ne se laissait pas vaincre par le reproche ardent de Paraska et soupait en silence, sans avoir voulu rien avouer encore, les autres, plus expansifs, n’avaient pu cacher à leurs mères ce qu’elles brûlaient de savoir.
Le voyage, comploté depuis plusieurs dimanches, avait été mis à exécution la veille au matin, jour d’école. Ce hasard fit que les voyageurs furent plus à l’aise dans des habillements moins serrés ; et voici l’incident qui avait donné lieu à ce grand acte d’indépendance : une gravure enluminée du Serment des trois Suisses, ayant été apportée à l’école par un colporteur, puis achetée et fixée avec quatre épingles au-dessus d’une carte de géographie, était devenue l’objet de l’admiration des écoliers, et le sujet de préoccupations profondes chez les plus intelligents. Roudolf, morose et penseur, enflammé de ressentiment contre les Gesslers de la Pologne, souffla, jour par jour, dans les oreilles de ses plus chers camarades, l’esprit de résolution dont il était rempli. Ils voulurent aussi faire leur serment dans une forêt, au pied de quelque colline en forme de Sulisberg, devant la lune claire et pleine, à visage presque humain, telle qu’elle était dans la gravure coloriée vendue par le colporteur. Décidés à se mettre à la recherche d’un Grutli, lieu choisi par les trois Suisses pour leur serment immortel, Roudolf, au nom de ses amis, surveilla dans l’almanach une nuit où la lune devait être toute pleine. S’étant bien assurés de cette lumière protectrice, les quatre enfants s’étaient mis en route, résolus à marcher jusqu’à la rencontre d’un lac à peu près pareil à l’eau bleue de l’image, et bordant une prairie ombragée par le bois le plus sombre possible.
Ils firent cinq lieues sans retourner leur tête, occupés du serment qui les tenait en oubli de tout le reste. Ils couraient devant eux, ne sentant ni les cailloux, ni les orties qui s’entortillaient à leurs jambes et déchiraient leurs bas. Rien ne pouvait les distraire ni les inquiéter, parce que Roudolf leur avait dit :
— Nous trouverons ce qu’il faut.
Quand ils rencontraient des courants parmi les sables et les genêts jaunes, ils ne prenaient pas le temps de se regarder dans l’eau, ni d’y plonger leurs bras, ni de s’en jeter au visage, comme il arrive aux écoliers qui se donnent des vacances ; ils passaient sous les arbres couverts de nids, ruisselants d’ombrage et de fraîcheur, sans y monter comme dans une chambre, pour se laisser glisser ensuite, au mépris des genoux et des blouses. Enfin les nids eurent bon temps ; les fauvettes couveuses purent les regarder de côté filer comme des éclairs, sans se crier entre elles : Miséricorde ! voici messieurs les écoliers !
Une belle vache blonde les regarda passer, les suivant de ses grands yeux humides et levant sa tête pardessus la haie de framboisiers noirs. Puis elle poussa son mugissement comme pour leur dire : Venez ! j’ai du bon lait pour vous. Ce fut inutile ; ils n’y faisaient pas attention, parce qu’il n’y avait pas de forêt derrière elle. Mais quand ils eurent trouvé ce qu’ils cherchaient, ils ne se sentirent pas de joie, et firent les Suisses comme ils purent durant le reste du jour, qui touchait à son déclin. En parcourant la forêt où les oiseaux chantaient encore merveilleusement, ils découvrirent une source fraîche qui valait du vin pour leur donner à boire. Cette source propice offrait abondamment du cresson menu et vert, qui grelottait dans les bulles d’eau vive, et les poissons, qui n’ont peur de rien dans ces larges solitudes, ne se retenaient pas de bondir parmi les joncs de la rive, en se poursuivant avec mille grâces subtiles.
Les écoliers attendirent donc ainsi la nuit, remplis d’une agitation croissante, mais sans peur, ne se rendant aucun compte de l’effet affreux que devait produire leur absence à cette heure, le plus pressé pour eux étant alors de sauver la Pologne. Tout à coup, ils s’aperçurent que Roudolf, leur chef, devenait soucieux, et comme ils plaçaient en lui toute leur confiance, à cause de son âge de douze ans et de son caractère concentré, ils l’entourèrent pour savoir le motif de ses réflexions taciturnes.
— C’est, leur dit-il, que nous avons oublié deux choses. Quand les Suisses ont fait leur serment, ils étaient trois, et nous sommes quatre ; puis, chacun d’eux avait amené dix hommes qui les suivaient comme témoins et comme une armée représentant la Suisse ; nous n’avons pas de témoins ni d’armée ; comment faire ?
Il y eut un moment de consternation générale. Mais après avoir discuté sur les dissemblances imprévues, on agréa d’être quatre au lieu de trois, par la raison qu’on était unis de manière à ne faire qu’un dès qu’on serait grands ; après quoi, tous décidèrent que les arbres leur serviraient de témoins et figureraient des hommes, se trouvant la naturellement rangés en bataille. Ils en marquèrent cinquante-trois à l’écorce qui devaient garder pour toujours une lettre de leur serment, ainsi composé par Roudolf :
« À la liberté des enfants polonais ; à la délivrance de leurs pères ! »
Après quoi, courant à travers et alentour de ces arbres consacrés, ils poussèrent des clameurs si héroïques que les oiseaux s’envolèrent. Enfin, quand ils virent la lune monter ronde et lente à l’horizon, comme une tête mouvante, ce fut pour eux un saisissement suprême à ne pouvoir jamais être rendu. Persuadés qu’elle les regardait et qu’elle allait les entendre, ils lui tendirent les bras à l’exemple de Roudolf qui dirigeait leurs âmes, et ils se mirent à genoux pour faire leur prière avant de jurer le serment. Alors les quatre petits héros sans armes, voués à la guerre sainte, écoutèrent avec un recueillement adorable. cette triste invocation de Roudolf, qu’il avait apprise de son grand-père : Ne meurs pas, ô mère Pologne ! L’avenir viendra, et avec lui recroîtront les arbres [Image à insérer ▹] coupés, et les arbres deviendront des massues. Ils ne te tueront pas ! ils ne te tueront pas ! il n’y a que Dieu qui tue !
— Il n’y a que Dieu qui tue ! répétèrent les enfants, et aussi la forêt qui avait de longs échos.
— Et c’est nous qui sommes les arbres, n’est-ce pas ? demandèrent les jeunes Polonais sanglotants.
— Oui, nous sommes les arbres, et nous serons les massues, répondit le pieux garçon qui les électrisait. Dites avec moi, comme moi :
« À la liberté des enfants polonais ? à l’affranchissement de leurs pères ! »
Ce qui fut répété par les quatre voix, argentines. comme des voix d’enfants de chœur.
Après qu’ils se furent signés et qu’ils eurent dit : « Amen ! » les mains sur leurs poitrines, tous les bonnets furent jetés en l’air par-dessus les arbres. Ils étreignirent à bras unis les gros chênes et les vieux hêtres là présents ; puis, leur frappant le cœur pour le faire battre :
— Remuez-vous tous ! crièrent-ils, et chantez vos grandes chansons pour porter notre serment dans le ciel !
La lune et la nuit, qui passaient ensemble, durent tendrement sourire de cette veillée buissonnière ; et puisque rien n’est caché ni perdu de ce monde surveillé par la Providence, il est permis de croire qu’elle marqua d’un signe les quatre enfants bientôt étroitement serrés dans les bras l’un de l’autre. À cet âge, l’immobilité suit de près les commotions violentes : la fraicheur du grand bois, que le soir couvrait d’ombre, les ayant fait se rapprocher, l’accablement invincible de la fatigue rendit pour eux plus distinct et quelque peu redoutable le silence solennel de la forêt, et la nuit les garda bientôt plongés dans leur profond sommeil.
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Un bûcheron, traversant la forêt pour y faire du menu bois par le beau clair de lune qui lui servait de lanterne, s’arrêta, tout surpris, devant les quatre dormeurs. Leurs traits fins, inondés des rayons blancs de la lune, leurs vêtements bien taillés, la gràce et l’abandon de leur repos, le tinrent sous un respect et sous un charme. Toutes les légendes, tous les contes de fées dont sa mémoire était pleine, lui rapprirent leurs thèmes et chantèrent en lui. Il crut voir des anges passagers, ou des petits lutins fatigués d’avoir dansé leur ronde. Moitié par crainte, moitié par admiration, il resta stupéfait devant eux, disant pour plus de sûreté, tantôt l’oraison qui préserve des sorciers, tantôt l’Angelus qui rend les séraphins secourables. Il lui parut même prudent de désarmer leur malice, s’ils étaient méchants, ou de mériter leur gratitude, s’ils étaient bons. Dans ce dessein, revenant à pas de loup jusqu’au rond magique formé par les dormeurs, il posa un canard sauvage tout plumé sur le flanc de Roudolf, afin que son poids l’avertit, en se réveillant, qu’un brave homme était passé par là. Ce canard sauvage se faisandait depuis deux jours au fond de son sac, réservé au festin dont il tâchait parfois de réjouir sa chaumière.
— Anges de Dieu ? bénissez le pauvre charitable, marmotta-t-il du bout des lèvres. Lutins agréables, laissez travailler le bûcheron qui travaille pour sa famille. Après cette offrande, ce fut à grand’peine qu’il détacha ses pieds, comme cloués sous les feuilles, et qu’il s’éloigna avec trouble, sans avoir osé réveiller l’apparition silencieuse. Il ne put penser à autre chose en frappant les branches avec sa cognée et cherchant tout ensemble à étouffer le bruit qu’elle envoyait sous les ombrages frémissants. Il tremblait de voir accourir vers lui la ronde mignonne, mais inquiétante, et chaque coup qu’il donnait était suivi d’un regard allumé comme une étincelle. Il faut dire aussi que le frisson qu’il sentait courir dans ses membres était mêlé d’une curiosité si attrayante, qu’elle l’entraînait à toute minute vers le point mystérieux où il avait pris peur et joie. Il continuait pourtant d’abattre ce qu’il pouvait de branches, car la provision manquait au ménage qu’il nourrissait de son labeur. Durant ce temps les jeunes conjurés, qui s’étaient endormis sobres comme des apôtres, se réveillèrent affamés comme des écoliers ; redevenus enfants, agités de tous les instincts de leur âge, ils eurent peur d’abord et se poussèrent l’un l’autre pour se rassurer au milieu de ce vaste espace qu’ils ne reconnaissaient plus. Roudolf se délivra le premier des appréhensions de s VOLK vagues de la nuit, et, debout sur ses jambes courageuses, pour en finir avec le sommeil, il fureta les coins de la-source où les poissons dormaient encore parmi les nénuphars dont elle était tapissée. Ni le saule, ni l’osier ne manquaient pour leur figurer des armes agrestes ; Roudolf s’arma donc d’une branche de saule, cette même branche qui servit plus tard à le fustiger mollement par sa mère. Alors il s’écria d’une voix guerrière qui fit éclater la courroie de ses livres, dont il avait serré sa lévite retroussée en valise : Vive la Pologne ! et vive le ruisseau qui donne à boire ! Ce cri, poussé par quatre gosiers altérés et stridents, ne lit pas envoler une cigogne noire abattue
7 110 LES PETITS POLONAIS sur le sol, qui les regardait avec le même étonnement et la même sympathie que le bûcheron, mais sans aucune arrière-pensée. Descendue des hauts sapins qui peuplaient la forêt et l’assainissaient par leur àpre senteur, elle se promenait au bord du lac, cherchant de la nourriture pour ses enfants qui dormaient encore sous leurs ailes en duvet. Son bec rouge et son long cou arqué s’avançaient familièrement vers les quatre écoliers dont les yeux s’arrêtaient avec surprise sur cette visiteuse inattendue de leur grande chambre à coucher. Elle allait et venait presque sur leurs pieds, avec une contenance amicale où l’on ne voyait nulle trace de superstition humaine. L’oiseau intelligent cédait à ce charme dont l’enfance est parée aux yeux des bêtes innocentes comme aux yeux des hommes soupçonneux. Après quelques passes devant eux, intelligentes comme des saluts entre voyageurs inoffensifs, elle s’envola bruyamment par-dessus leur tête et disparut dans les arbres, leur jetant pour adieu la note sonore et prolongée de sa race, qui parut à Roudolf d’un merveilleux augure pour la Pologne, se figurant qu’ils la représentaient alors, et ayant entendu dire mille biens du naturel prophétique de la cigogne. Ce fut alors qu’il trouva le canard glissé le long de strent ches sa tchamarka que la ceinture de cuir ne retroussait plus. Après s’être beaucoup étonné, on résolut de profiter du miracle qui dotait un bois de canards sauvages tout plumés. Voici comment les voyageurs y parvinrent : ils creusèrent un trou dans la terre, le remplirent de branches, de feuilles et de glands secs, y mirent le feu qu’ils firent jaillir en frappant deux cailloux l’un contre l’autre ; et par-dessus la flamme, quand elle devint moins ardente, ils posèrent le canard qui ne manqua pas de rôtir presque aussi bien que les font rôtir les mères et les nourrices : et même, selon Gasper, l’un des narrateurs qui avaient édifié Paraska, le canard leur parut meilleur sans pain qu’avec du pain, dont ils manquaient absolument dans la forêt. Le bûcheron n’eût osé, pour sa vie, laisser à leurs pieds le pain dur et noir si peu fait, selon lui, pour alimenter de si fines créatures. On étendit le repas sur une masse de cresson qui servit de nappe et d’assaisonnement de haut goût ; tout fut mangé pour attendre patiemment le soleil que l’aurore annonçait dans les branches. Ce fut ainsi que le bûcheron les retrouva tout à fait réveillés par l’appétit et le chant des oiseaux, autour du feu mourant, 112 LES PETITS POLONAIS.. et buvant à plat ventre l’eau de la source qui lui servait souvent de cabaret à lui-même. Il ne reconnut pas sans un peu de regret qu’il n’avait tant redouté que des écoliers vagabonds. Mais, tout désenchanté qu’il fût de ne trouver en eux ni des anges ni des magiciens, il leur offrit de bon cœur quelques pommes vertes que la circonstance fit trouver douces. Léonard seul, plus près de l’âge nourri de lait, se hâta de retirer ses dents agacées de la pomme dure et àpre qu’il jeta loin de lui. Roudolf, l’ayant blâmé, la releva et la mordit toute vive, en disant :
— Merci, pomme verte ; j’ai soif, et tu me donnes à boire ! Comme ils commençaient tous à sentir l’attrait invincible du retour au foyer, ils apprirent qu’ils étaient à cinq lieues du grand bourg de Podhaïtzy. — Adieu, bûcheron, dirent-ils en lui serrant les mains par gratitude du miracle du canard, garde notre bénédiction, puisque nous n’avons pas autre chose à te rendre ; mais ce sera plus tard. Si tu as des enfants, ils seront nos amis. En as-tu, des enfants, bon bûcheron ?
— — Oui, répondit le paysan, subjugué par la gràce commanderesse de ces petits hommes errants ; j’ai un enfant, bûcheron comme moi, et pauvre comme son père.
— Les oiseaux des champs ont le bon Dieu pour maître d’hôtel, repartit Roudolf, laissant aller sa langue biblique, tandis que ses jeunes camarades l’écoutaient gravement. Après quoi le singulier garçon, ayant tenu son front sous sa main, ajouta comme soufflé par ce qu’il croyait entendre dans ses oreilles :
— Écoute ! cette forêt portera bonheur à qui travaillera parmi les arbres que tu vois : quand on entendra parler de guerre jusque dans la cabane, viens sous les pins et les chênes marqués d’une lettre qui va grandir avec eux. Il faudra prier alors, bon bûcheron, car ce sera la fête des morts ! Le bûcheron se découvrit involontairement.
— Tiens, ajouta Roudolf, en se découvrant lui-même, prends ma tchapka pour la donner à ton enfant ;
c’est un gage qu’il sera libre un jour comm.e
nous. Sur quoi, touchant ses trois compagnons de sa branche de saule, il les fit passer devant lui comme un jeune berger dirige ses chers et dociles agneaux. Le bûcheron, les ayant conduits sur le bord de la forêt, les suivit des yeux autant qu’il put les apercevoir, et demeura longtemps pensif, demi-soucieux, demi content de cette rencontre qui faisait luire quelque chose dans son pauvre avenir. Remis en route et dans le droit chemin par ses instructions, les enfants marchèrent jusqu’au soir sans prendre aucune nourriture, tantôt d’une force renouvelée par l’approche de leur maison, tantôt ralentis par sre Par l’appréhension de l’accueil irrité des parents, mais toujours ignorants des larmes que l’on versait pour eux. Étrange mystère, les enfants ne savent jamais que les reproches de leurs parents ne sont que des pleurs qui leur disent : Je t’aime ! Par deux fois, Gasper et Léonard, les moindres d’âge et de force, fléchirent sur l’herbe des sentiers et des rudes passages ; car leurs pieds s’étaient gonflés dans les souliers durcis qu’ils avaient gardé toute la nuit. Roudolf les prit tour à tour dans ses bras. Car il est rigide, c’est vrai, mais fort et charitable comme saint Christophe, dit la nourrice en s’interrompant pour reprendre haleine, de peur que l’attendrissement ne l’empêchât de finir son récit. Ce pauvre grand roux, donc, reprit-elle après avoir surmonté son émotion, ce hardi Roudolf qui est toujours-là devant vous muet comme un poisson, mais qui ne passe pas un jour sans trouver une idée, et une belle ! voyant que les enfants mièvres ne pouvaient plus se tenir, refusant de remonter dans ses bras pour ne pas l’écraser, les a très-bien rapportés jusqu’au bourg, d’une manière à les réjouir et à se soulager lui-même ; tellement que ce serait à l’embrasser, s’il n’était pas juste de le battre d’abord pour nous avoir fait mourir d’inquiétude. -Comment a-t-il fait ? demanda curieusement mapasse de pr Ton cond Parisha elle-même se levail 446 LES PETITS POLONAIS. dame Rettel, qui brûlait de reconnaissance pour Roudolf.
— Voilà ce qu’il a fait, repartit Paraska, en entrelaçant fortement sa main à celle de sa maîtresse, et démontrant l’espèce de palanquin formé par deux bras fortement tendus, qu’ils avaient recouverts avec la lévite longue et moelleuse de Roudolf ; l’autre bras était celui de Baltsar, plus robuste et plus carré que mon bahut de frêne. Madame comprend bien qu’ils les portaient ainsi comme sur un banc, une balançoire solide et commode, et que cette invention les rendait joyeux et fiers, comme s’ils rentraient en triomphe dans le bourg. Aussi, voilà que Marinovitch, l’étainier, n’a pu s’empêcher de leur crier de sa porte : « Où allez-vous, les effarés ? on dirait que vous portez le vin du paradis. »
Et le petit Gasper dit lui-même à sa mère que
c’était en effet à se croire dans la voiture du paradis. Durant le récit, que le père de Léonard se gardait d’interrompre, voyant évidemment que c’était le jour de Paraska, il l’écoutait comme affamé d’apprendre les moindres particularités d’une telle faute, car elle lui paraissait renfermer un sens. Cette perspective de liberté féconde élargissait son cerveau et s’y réflétait comme dans une chambre noire. Sa bien-aimée Pologne, sortant du sépulcre, en était éclairée, et ces visions T’esprit rayonnantes, allumées par la main d’un enfant, son enfant ! le faisait frissonner immobile sur sa chaise. Il se passe de grandes choses sous le front des hommes que l’on croit abattus par l’esclavage et courbés sous le sabre.
Paraska, comme ivre de sa parole, l’entrecoupait, elle-même, ne pouvant plus tranquilliser sa joie. Elle se levait pour rien ; elle allait et venait dix fois de la table où rien ne manquait, à l’armoire où rien ne restait, et elle en rapportait un verre, une tasse vide dont personne n’avait besoin. Mais, pour y prendre garde, l’esprit des maîtres était trop tendu vers l’avenir. Le chef de famille y dirigeait ses flèches, en songeant à Guillaume Tell, et toutes ses flèches portaient, toutes sifflaient victorieuses sur la tête de Léonard, son Léonard qui lui paraissait grand, grand !… et libre au bout de l’horizon.
VI
LE VIEUX PATER-NOSTER
Le lendemain de bonne heure, M. Rettel sortit pour une cause importante. Il courait féliciter ses voisins, les trois pères bouleversés comme lui la veille, et saluer les mères dont les yeux n’étaient plus rouges et n’éclataient plus que d’espérance. Ils avaient à se dire entre eux : a Courage ! la Pologne vivra : nous avons des enfants ! » Ils avaient à se recommander à tous la douceur, la force et la sérénité. Durant ce temps, Léonard dormait encore. Jamais on ne l’avait réveillé avant que la nature lui eût dit : « Voilà le jour, lève-toi ; prends tes bottines et marche !
» Ce jour-là, en portant la main à son front pour
saluer son Créateur, il se sentit pesant de corps, l’esprit étonné et chargé de mille rêves où la forêt, la source aux poissons vifs, le bûcheron, le canard sauvage et les cris héroïques qu’il avait poussés, l’empêchèrent d’abord de se croire dans son propre lit. Par degrés pourtant ses souvenirs se rangèrent avec un peu d’ordre devant lui. Il reprit ses habits bien brossés, des bas renouvelés et doux, des souliers qui -n’étaient pas rompus comme ceux qui le blessaient sur le grand chemin, et qu’il aperçut, comme une enseigne informe d’école buissonnière, dans le coin sombre où Paraska les avait provisoirement relégués. Alors il se ressouvint de tout avec un soupir aussi profond que la forêt qu’il ne devait oublier de sa vie. Un grand seau d’eau, brillant au milieu de la chambre, l’attira puissamment et le rendit à l’une de ses habitudes les plus chères, l’ablution pure du matin. Il plongea sa tête et sa poitrine dans le seau d’eau fraîche, comme un oiseau se précipite pour étancher la soif de son corps dans la petite fontaine étalée au milieu de sa cage. En s’essuyant au linge imprégné de bonne lessive et de mélilot des champs, il le respira jusqu’au fond de ses narines ouvertes, et se rendit compte que Paraska seule pouvait préparer un linge si blanc, et que lui seul pouvait y reconnaitre Paraska. 120
— LES PETITS POLONAIS. Non ! pensait-il, en faisant jaillir l’eau sur sa tête et alentour, il n’y a pas de maison qui sente bon comme la maison de mon père, il n’y en a pas ! et la maison de mon père, c’est la mienne, parce que je suis Léonard Rettel, et parce que je ne suis pas un petit gentilhomme étranger, ni un petit seigneur inconnu… non, non, non ! murmurait-il en attachant ses bons souliers luisants, et je m’en vais bien le dire à Paraska. Mais il fallait descendre, et il s’efforçait en vain de frapper fièrement du talon, à la mode des grands Polonais qui portent l’habit de guerre ; malgré tout le bienêtre qui répare et fortifie, il faisait durer le trajet parsemé de nouvelles craintes, de plans incertains ; enfin, pour tout dire, il semblait ramper plutôt que marcher sur les degrés de l’escalier paternel. On gagne donc peu de chose à voyager à l’insu de ses parents. Paraska, debout au travail devant ses fourneaux, s’inclina riante à sa vue quand il vint, avec hésitation, lui montrer son visage clair et rafraîchi. Vois, dit-il, je suis lavé avec la bonne eau du bon seau que tu as mis dans ma chambre comme avant. Merci, Paraska ! Me reconnais-tu aujourd’hui qu’il fait jour et que je suis bien lavé ? Paraska, troublée, répondit comme elle put : sen Findra de Tap rules gner reco 121 Allons ! la fatigue vous tourne encore les sens. Il faudra donc retrouver vos vrais parents pour remettre de l’aplomb dans votre mémoire qui court les grandes routes. Nous n’en sommes pas moins prêts à vous soigner comme l’envoyé du Sauveur ! Jamais un enfant las ou égaré ne sera renvoyé de nos portes, jamais, quand vous seriez le fringant Léonard lui-même ! — Eh bien ! je suis Léonard lui-même, Paraska, recommença son jeune maitre avec l’accent le plus persuasif qu’il put et un regard qui faisait trembler la casserole dans les mains de Paraska. Son rôle devenait, à vrai dire, une fatigue égale au supplice de son panitch. Madame Rettel, dont la voix sortit tout à coup d’un vasistas pratiqué au plafond de la cuisine, attira sur elle ce regard suppliant ; mais la peur qu’elle avait de se trahir la força de se détourner, comme si elle ne voyait que Paraska. Les questions qu’elle lui fit avec sa douce voix de mère, en témoignant de l’intérêt qu’elle portait au cher enfant étranger, commencèrent à le remplir d’une nouvelle confusion, car elles attestaient que personne dans la maison ne le prenait plus pour lui-même. Son cœur battit avec violence quand il entendit que sa mère disait : — Si du moins j’étais sûre que notre Léonard fût traité humainement sur les grands chemins, comme nous traitons l’enfant qui tient ici sa place. Mais qui sait ? qui sait ?… Les méchants qui ont emmené notre Léonard auront-ils pour lui la moindre part de notre amour ? — Ah ! madame, les enfants intéressent tout le monde ; il faut bien espérer qu’on ne l’a pas enlevé ainsi pour lui faire du mal.
— Mais pourquoi faire alors, Paraska ? Quel mystère ef.rayant sur ce que nous avons de plus précieux au monde ? Non ! ce n’est pas mon Léonard qui se serait en allé volontairement loin de nous. Juge done, nourrice !
il n’aurait pas oublié son respect pour son père ;
il ne m’aurait pas quittée ainsi sans m’ouvrir son cœur. — Et à moi done ! répliqua fièrement Paraska, puisqu’il sait bien que je mourrais plutôt que de trahir ses secrets. -Tu comprends donc qu’il a fallu l’enlever de force… -Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! répondait à voix basse l’enfant pétrifié. Madame Franciska qui descendait, croyant håter le retour de son mari, apparut tout à fait dans la chambre. Il lui fut impossible de ne pas avancer ses tendres mains vers les mains étendues de Léonard, Tous le paternel Lons BOST Irine THIS mais en l’appelant encore, comme la veille, le cher enfant inconnu. Alors une sorte de terreur coula par tous les membres de Léonard ; pour cette fois, rien ne lui paraissait plus devoir éclairer sur lui la maison paternelle, et il se crut en effet méconnaissable pour tous par son absence qui lui parut tout à coup avoir été d’une longueur sans mesure. La caressante et terrible négation qu’il ne pouvait comprendre étendit un nuage sur son intelligence et surtout sur son cœur où se renfermait toute sa vie. Il allait donc vivre dans cette demeure comme un passant accueilli par devoir, ainsi que les Polonais répandus sur la terre ! Sa poitrine se haussa, et il en sortit comme un rugissement sourd, mais sans une seule parole ; seulement deux ruisseaux de larmes tombèrent devant la jatte de lait et les pains entassés sur la table, bien qu’ils fussent les plus gros, les plus blancs et les mieux beurrés que Paraska eût pétris de sa vie elle y avait passé une partie de la nuit. Toutes ces richesses hospitalières étaient inutilement amoncelées devant lui et devant sa mère qui ne mangeait pas davantage, lui tenant compagnie par honneur, poussant sous ses mains, sous ses yeux et sur ses lèvres les délices des enfants à qui la mère ne dit jamais : Veux-tu ? mais donne comme le divin Maître a donné, tout donné dans ces paroles irré124 LES PETITS POLONAIS, sistibles : « Mangez, ceci est ma chair ; buvez, ceci est mon sang. >> Néanmoins, madame Franciska, qui attendait son mari avec une impatience croissanté, n’osait pas dire encore :
— Mange, mon fils ! Et c’était affreux, c’était étrange, c’était étouffant de dissimulation, de décorum, et d’amour qui ne pouvait plus se contenir. Léonard sentait sa chaise et la table s’enfoncer sous terre. A ce moment, le vieux Pater-Noster, traînant sa jambe, apparut sur le seuil, au milieu des grands sureaux. Son vieux cœur de pauvre bougea en lui, quand il vit de retour et à table l’enfant que l’on cherchait la veille et dont les bottines vertes pendaient au bras de saint Christophe. Léonard se leva devant Pater-Noster, par une habitude naturellement retrouvée au plus fort de son premier chagrin, pour lui porter, comme toujours, la part de son lait et de ses pains choisis. Seulement, cette fois, c’était la jatte entière et les pains entiers que, tout pâle et silencieux, il avançait au pauvre. Et sa mère se leva vaincue devant cette action si simple : et tout en elle allait crier : « Mon fils !… Oui, tu es mon fils ! DOUS Dieu vous garde, Léonard ! dit le pauvre bénissant, j’élève ce lait à Dieu qui vous ramène en vie avec nous.
— Un eri perçant sortit de la bouche du petit Léonard. Il me reconnaît, lui ! dit-il à sa mère ; tu me reconnais, toi ! Merci, Pater-Noster ! dis-leur donc que je suis Léonard. Et il se jeta éperdu sur sa mère, qui le retint si fort serré contre elle qu’elle crut ne pouvoir plus s’en détacher sans cesser de vivre. Paraska tremblait comme une feuille en voyant suffoquer sa maitresse. Au milieu de tous ses bouleversements de nourrice, on n’eût pas obtenu d’elle une parole pour les biens de ce monde et la liberté de la Pologne par-dessus le marché. Elle avait d’ailleurs dépensé la veille toute sa provision d’éloquence. La mère, qui venait de s’avouer elle-même tout entière comme une femme hors de sens, dit à Paraska, sitôt qu’elle put parler : Tu vois bien, nourrice, que Pater-Noster est la voix de Dieu. Entrez, Pater-Noster ! vous ne quitterez pas d’aujourd’hui la maison de Léonard. Le maître, qui accourait en toute hate, pressé de voir Léonard, n’eut besoin que d’un coup d’œil pour se convaincre qu’on n’avait pu l’attendre. — Te voilà donc, dit-il à l’enfant craintif encore, accroché à la ceinture de sa mère ; viens un peu, poursuivit-il en le prenant dans ses genoux et regardant son âme à travers sa figure. Oui, par Dieu ! tu es notre enfant, car je sais que tu peux délivrer la Pologne avec nous. A plus tard donc la morale sur ton absence : à cette heure, ta main dans la mienne pour ratifier le serment de la forêt. Écoute !… sentant alors qu’il ne pouvait continuer de parler à cause du tendre orgueil is elje L’en dams rice qui lui serrait la gorge, il ôta son bonnet et l’éleva en signe d’action de grâces, jusqu’à ce qu’il lui fût permis de reprendre — Oui, je te reconnais, Léonard, et je te reçois de la Providence aussi heureux que le jour où tu es entré au monde. L’enfant lui caressa la barbe en gémissant de joie, étonné et curieux des premiers pleurs qu’il eût vus dans les yeux de son père, ce père qu’il voyait alors rire et sangloter tout ensemble ; tandis que sa mère, dont tout le sang tressaillait dans son flanc, ne put que se signer et s’asseoir.
— Nous ne risquons rien de parler devant PaterNoster, reprit M. Rettel. Pater-Noster est un pauvre selon Dieu. Pour que la liberté soit aussi selon Dieu, Léonard, il faut la conquérir humainement, loyalement. La tienne était usurpée, car en allant la jurer pour ton pays, tu la retirais à ta mère, à moi-même, que tu laissais esclaves de l’anxiété et de la douleur. Tu étais aussi sans charité pour Paraska. Vous étiez tous quatre très-pressés de partir, et nous aimons trop nos enfants pour clouer leurs pieds dans nos maisons. Mais songe qu’il y a toujours au portail d’une église, au coin d’un carrefour, ou sur le grand chemin un pauvre, un saint, un Pater-Noster pour servir d’intermédiaire entre ceux qui partent et ceux qui 128 LES PETITS POLONAIS restent, afin d’éviter l’angoisse ou le remords de l’absence. Les pauvres sont diligents à rendre les services qu’on leur demande, et Pater-Noster est pour nous. Il était en vigie au pied de Saint-Christophe. Vous n’aviez qu’à lui confier : « Nous avons tous une belle idée qui nous emmène ; va le dire à nos pères et à nos mères. Nous reviendrons le plus tôt possible. >> Tout allait. Vos parents avertis, au lieu de rêver les derniers malheurs, se seraient tenus tranquilles ; peut-être même auraient-ils dormi. Chaque maison fût restée dans l’ordre dont elle a besoin pour n’être pas bouleversée et comme maudite. Ce que je te demande, c’est de ne jamais oublier ce que je te dis à cette heure ; et voilà tout. Après avoir écouté ces paroles avec une attention au-dessus de son âge, Léonard, en tenant les boutons de l’habit de son père, lui répondit :
— Quand je partirai pour sauver la Pologne, je t’avertirai toi-même ; car je sens que je partirai toujours pour sauver la Pologne. Son père, sans ajouter un mot, étendit sa main devant lui, puis la posa sur la tête blonde de l’enfant. C’était à la fois un acquiescement et une bénédiction. Madame Rettel embrassa convulsivement et saintement Léonard. Ce dernier trait faillit percer le cœur de Pa- raska cham seati DOUS DOUT dane raska, qui écoutait et voyait tout en rodant par la chambre. Je le mettrai sous la protection de saint Christophe !
dit-elle en s’isolant, ravie dans un muet pressentiment
dont elle s’entretint plusieurs fois depuis avec Pater-Noster, le boiteux blessé par les moujiks noirs. Ce fut sous la statue colossale de Saint Christophe, toujours en tiers avec eux, qu’il prédit à la nourrice un avenir immense pour son panitch : Sa mère et vous, affirma-t-il, vous vous réjouirez. dans vos larmes, parce qu’il est brave et charitable, et qu’il a un cœur qui n’en finit pas !