Contes héroïques/12

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Le Coup de fusil



Après avoir couché son petit Jean, Gilberte congédia la paysanne qui l’aidait à tenir son ménage depuis le début de la guerre, puis elle se mit à coudre. Mais un bruit au-dessus d’elle, sur une partie du toit aménagée en terrasse, attira son attention.

Elle fut très étonnée, son mari l’ayant prévenue qu’il allait jusqu’au village voisin. Or, ce ne pouvait être que lui qui se promenait ainsi sur la terrasse. Cela l’inquiéta. L’ennemi bombardait la région de temps à autre, et l’on n’avait, Parfois, que le temps de descendre à la cave. Que pouvait-il faire là-haut, dans la nuit ?

Elle monta l’escalier de la tourelle, ouvrit la petite porte basse qui conduisait à la plate-forme supérieure, et appela :

— C’est toi, Ludovic ?

Il surgit brusquement de l’ombre que projetait une cheminée et lui dit :

— Que veux-tu ? Je prends l’air, Laisse-moi.

Son intonation saccadée la frappa. En outre, au clair de la lune, elle discerna son visage, qui était contracté par la colère. Comme elle avait pour lui une grande affection, elle reprit doucement :

— Il faut descendre, Ludovic. Je ne te laisserai pas ici C’est trop dangereux.

— Va-l’en, fit-il, d’une voix plus forte.

— Voyons, Ludovic, je t’en supplie…

— Tu ne veux pas t’en aller ?

— Mais non, il n’y a aucune raison…

Alors il se jeta sur elle avec une violence inouïe, la renversa, la prit à la gorge, et, tout en la maintenant brutalement au risque de l’étouffer, de sa main restée libre il la ligota à l’aide d’une corde tendue d’un mur à l’autre, et sur laquelle on faisait sécher le linge.

Un moment, l’étreinte s’étant desserrée, elle lança dans la nuit un appel éperdu.

— Un cri de plus, et je t’étrangle ! proféra-t-il.

Attrapant un rouleau de fil de fer accroché près de lui, il l’étira et il enveloppa la malheureuse de ces liens rigides qui la martyrisaient.

Il se hâtait d’agir, comme s’il n’eût obéi qu’à l’idée obsédante et féroce de se débarrasser de sa femme à n’importe quel prix, et de poursuivre librement la besogne qu’il avait commencée. Et, de fait, il s’écarta aussitôt de Gilberte et courut jusqu’à l’autre bout de la terrasse.

Instantanément, sur un effort désespéré, elle réussit à tourner la tête de ce côté. De l’endroit où elle se trouvait, un pan de mur les séparant l’un de l’autre, elle ne le voyait point. Mais elle distingua tout à coup une faible lueur, qui s’alluma pour s’éteindre brusquement, et qui fut suivie d’une autre lueur, puis d’une troisième. Et, à chaque fois, elle percevait le bruit sec d’un déclic.

Ce fut soudain, en elle, l’éclair d’une vérité qui l’illumina tout entière et dissipa toutes les ténèbres. Son mari trahissait ! Là-dessus, aucun doute possible. Vingt preuves à la fois se présentèrent à son esprit, dont une des plus fortes était ce silence étrange que Ludovic, Alsacien de Mulhouse, avait toujours gardé sur les origines mêmes de sa famille. Et puis, que de mystères autour de lui ! Correspondance secrète, visites clandestines, absences inexpliquées, tous ces incidents d’avant la guerre, comme ils prenaient aujourd’hui leur signification véritable !

À peine, d’ailleurs, si elle entrevit tout cela, à la manière d’une vision brumeuse, dont on ne peut pas distinguer les détails, mais qui vous impose la certitude de ce qui est. Elle n’avait pas d’autre idée que de lutter contre son mari et d’empêcher l’abominable trahison, et, cette idée, elle s’y attachait subitement avec le même déchaînement de fureur qui avait lancé son mari contre elle. À tout prix, elle aussi, elle voulait agir, et agir sans une seconde de retard, et sans la moindre pensée de miséricorde.

Et c’est alors que l’ombre de la tourelle qui se projetait sur la terrasse parut s’agiter et qu’elle entendit grincer la petite porte de l’escalier,

Tout de suite elle devina, et fit à demi-voix :

— Tais-toi, Jean, pas un mot… Viens ici tout doucement.

L’enfant s’approcha. Il avait les pieds nus, et il était en chemise.

— Oh ! j’ai peur, petite mère, dit-il en s’inclinant… Pourquoi as-tu crié ?… On t’a fait du mal ? Oh ! j’ai peur, j’ai peur !…

Elle lui dit :

— On m’a frappée et attachée. Mais il n’y a plus rien à craindre… L’homme est là-bas, au bout de la terrasse. Alors, tu as le temps de couper mes cordes. Descends à le cuisine. Prends un couteau. Et puis non, non, pas ça…

Elle sentait les morsures du fil de fer qui, à plusieurs endroits, s’enfonçait dans sa peau, et elle se rendait compte que jamais l’enfant ne parviendrait à la dégager.

— Écoute, dit-elle, sans vouloir même réfléchir, écoute : va dans le bureau à papa. Il y a un fusil… tu sais… au-dessus de la cheminée… Tu monteras sur une chaise… et fais bien attention, il est chargé…

— Oh ! j’ai peur… j’ai peur… dit l’enfant, d’une voix qui grelottait.

Il s’éloigna.

À vingt pas d’elle, Ludovic continuait son œuvre infâme. Elle se rappelait que, sous des prétextes confus, il avait organisé contre un mur, avec des planches, une sorte de petit baraquement, percé d’un trou du côté du Nord. Cela lui permettait maintenant, sans aucun doute, de faire des signaux qui ne pouvaient être vus que de ce côté, et seulement d’une certaine distance.

Elle tressaillit d’horreur. Chaque bruit de déclic, chaque lueur la secouaient comme l’atteinte d’un coup. C’était une syllabe de plus, un mot de plus qui parvenaient à l’ennemi et complétaient les renseignements déjà donnés, et Gilberte savait combien, par sa situation, Ludovic pouvait en recueillir, de ces renseignements !

— Ah ! le misérable ! le misérable ! grinça-t-elle.

De nouveau l’ombre de la petite porte qui s’ouvrait lui apparut. Jean chuchota :

— J’ai le fusil, petite mère… Tu le veux ?

— Non… Je suis attachée… Mais toi, tu sais tirer, n’est-ce pas ?

— Oui, petite mère, à la carabine, quand il y a la foire.

— C’est la même chose… Il n’est pas trop lourd ?…

— Oh ! non, pense donc, j’ai onze ans. Seulement, c’est sur l’homme qu’il faut que je tire ?

— Oui. Tu le vois ?

L’enfant s’écarta d’un pas et avança la tête.

— Je le vois, petite mère… ou plutôt je vois une ombre. Il est à genoux, sous la niche que papa a construite… et il allume… des choses…

— Quoi ?

— C’est une lanterne, je crois. Non… C’est une lampe électrique… Tu entends ?

— Vite, vite, ordonna Gilberte, mets-toi à genoux aussi… et pose le canon de ton fusil sur l’escabeau qui est là… Ça y est ?

— Oui, petite mère. Mais comme j’ai peur ! Le fusil remue dans mes mains.

— C’est le froid… Tu aurais dû te couvrir.

— Ah ! maman, je ne peux pas viser…

— Mais si, mais si. Vise-le n’importe où… dans le dos… n’importe où, pourvu qu’il tombe…

Elle s’était retournée à moitié, son buste se dressait par un effort prodigieux, et elle balbutiait, haletante, impérieuse :

— Mais tire donc ! tire donc ! Qu’est-ce que tu attends ?

Le bruit saccadé et ininterrompu du signal la mettait hors d’elle. Le flot de la haine l’inondait, engloutissant le passé et tous les sentiments qui l’animaient jadis. Elle voulait tuer, détruire, l’immonde personnage.

— Mais tire donc !…Qu’est-ce que tu attends ? répéta-t-elle.

— Maman… maman.

— Quoi ? Qu’y a-t-il ?

— L’homme… l’homme… c’est papa… je l’ai vu… j’en suis sûr.

— Mais, tu es fou… Ton père est au village. Il te l’a dit lui-même.

— Cependant…

— Et puis après ?… S’il trahit ? Mais non… je te jure… Oh ! mon petit, je t’en supplie !…

Elle s’était glissée jusqu’auprès de l’enfant, lui insufflant un peu de sa résolution farouche. Il tremblait moins. L’arme était braquée. Son doigt pressait la gâchette. Gilberte eut un sursaut de volonté.

— Écoute… Si tu ne tires pas… eh bien ! j’appelle, je crie… L’homme viendra et nous tuera tous-deux.

L’enfant appuya. La détonation partit. Il y eut un gémissement au bout de la terrasse, quelques plaintes, et le son rauque d’une voix qui disait : « Au secours ! Au secours ! » et qui, peu à peu, s’affaiblit, se tut…

L’enfant bégaya, terrifié :

— C’est papa, petite mère, c’est papa…

Elle dit tout haut, avec un grand calme :

— Ne t’occupe pas de cela, mon petit Jean. Descends vite t’habiller, et puis tu remonteras avec un couteau et des tenailles. Après, on verra ce que c’était que ce misérable, et ce que nous ferons de lui, pour que personne ne se doute de ce qui s’est passé… Tu entends, mon petit Jean, personne… Il faut que cela reste entre nous deux… Descends t’habiller, mon petit Jean…