Contes héroïques/16

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La Mère



Le Goff surgit des fourrés. Il courait, et il criait :

— Une lettre, les gars ! Une lettre du pays !

De trois trous, dissimulés sous un amoncellement de branchages, trois formes surgirent en rampant, trois poilus boueux et trempés par la pluie, qui se redressèrent et vinrent en hâte à la rencontre du nouvel arrivant.

— Hein ? quoi ? Une lettre du pays ? Une lettre de la mère ?… Veine ! La journée est bonne !…

Tous trois étaient originaires des pays envahis. L’un, Lagache, venait des Flandres ; l’autre, Gréaume, de l’Artois ; le troisième, Mérillot, de la Meuse. Menuisier, mineur, charretier, tous trois ils avaient fait campagne ensemble depuis un an et formaient, avec le Breton Le Goff, un groupe de camarades que la mort guettait sans l’atteindre. Les uns après les autres, ils avaient été blessés. Les uns après les autres, ils étaient revenus au poste, heureux de se retrouver, comme les membres d’une famille qui, après avoir subi les plus dures épreuves, se réconfortent de les avoir subies en commun.

Le chef de cette famille, c’était Le Goff.

Les trois soldats du Nord n’avaient plus eu, depuis le premier mois de la guerre, aucune nouvelle de chez eux. Qu’étaient devenus leur père, leur mère, leurs sœurs, leurs parents ? Ils l’ignoraient. Ils ne savaient plus rien de leurs villages, de leurs maisons, des campagnes environnantes, de l’église où ils priaient et dont l’horloge réglait le cours de leur existence. En quelques minutes, tout cela avait sombré dans un abime de ténèbres où il leur semblait que jamais plus ne pénètrerait un rayon de lumière. C’étaient autant de régions disparues, qui ne faisaient plus partie du monde, dont ils n’entendraient plus parler et dont les paysages, ainsi que les habitants, n’existaient plus qu’à l’état de souvenirs, au fond de leur mémoire à eux — pauvres et tristes souvenirs, que chacun gardait en soi comme des reliques.

Mais Le Goff se souvenait de choses vivantes, lui ! Deux fois, à la suite de sa blessure, et pendant une permission de six jours, deux fois Le Goff avait revu son village, sa campagne, sa rivière, son église ! Le Goff avait des parents avec lesquels il correspondait ! Le Goff avait des sœurs ! Le Goff avait une mère.

Une mère, c’est-à-dire ce qui représente tout ce que les trois soldats du Nord avaient perdu. Une mère, c’est-à-dire un être dont l’image évoque toutes les belles images de enfance, de la maison familiale, du jardin, de l’église, de la campagne environnante. Et la mère de Le Goff lui écrivait !

Oh ! les trois soldats du Nord n’étaient pas jaloux du Breton. À la guerre l’envie ne se glisse point dans l’âme de celui qui se bat, pour cette raison que chacun prend sa part des bonnes aubaines qui favorisent les autres. Et tous trois ils prenaient leur part de tous les bonheurs de Le Goff.

Parmi ces bonheurs, le plus apprécié, c’était la réception, c’était la lecture d’une lettre. Cette fois encore, ils poussèrent leur camarade sous un petit abri réservé à leurs séances de manille ou de dominos, et ils l’entourèrent.

— Vite, Le Goff, lis-nous ça. Eh bien, quoi, pourrais-tu pas te dépêcher ?

Certes, ils savaient bien que cette lettre était semblable à toutes les lettres précédentes. Il ne pouvait rien y avoir de nouveau dans la vie de la mère Le Goff, brave paysanne dont tout l’horizon se bornait aux quelques arpents de sa ferme. Les mêmes événements se répétaient aux mêmes jours et aux mêmes heures. Cependant, ces événements, ils ne se lassaient pas d’en écouter l’invariable récit.

« On a semé l’avoine avec ta sœur Jacqueline, lisait Le Goff. L’oncle Jean avait fait le labour. C’est Lolotte qui tenait la jument pour herser. Tu vois, tout le monde s’y met et on s’en tire à peu près. Y a que la jument qui traine la jambe. Et puis la vache brune donne pas son compte de lait. Mais on se rattrape sur la vente des pommes qui fournissent bien cette année… »

— Je te l’avais dit, Le Goff, interrompit Gréaume.

— Vas-tu clore ton bec ! cria Mérillot. Écoute donc la mère.

Et la mère continuait :

— « Dans le village, toujours des deuils. le fils Marcou, tu sais, Pierre Marcou, le cadet du briquetier, eh bien ! il a été tué aussi. Ça fait cinq dans la paroisse. M. le curé dit une messe chaque jour pour ceux de la guerre. Et ça fait cinq cierges qui brûlent.

— Cinq cierges… murmura Lagache.

— Mais, crebleu de bon sang, avale ta salive, gronda Mérillot. Écoute donc la mère !

Et la mère reprit :

— Ça fait gros au cœur de voir tant de peine. Mais j’ai du courage tout de même quand je pense à toi, et je suis sûre qu’il ne t’arrivera rien. N’est-ce pas, mon petit gars, que le bon Dieu ne voudra pas que le malheur nous touche ? Nous avons eu notre part. Et mon petit gars reviendra pour que je l’embrasse comme je l’aime, comme je l’embrassais quand il était petit et qu’il s’endormait sur mes genoux… »

Les trois soldats ne bougeaient pas. Le visage contracté, les yeux fixes, ils écoutaient la mère. Et ce n’était plus la mère de Le Goff qui parlait, mais leur mère à chacun d’eux. Ce que dit, une mère s’adresse à tous les fils et tous les fils le comprennent. Le langage est le même. Les paroles ont le même sens. Elles appellent les mêmes émotions. Et il en était ainsi toutes les fois que Le Goff lisait une lettre de la vieille Bretonne devant Mérillot, devant Lagache et devant Gréaume. L’ombre de leur mère se penchait sur eux. Chacun entendait le son de la voix qui les avait bercés et voyait s’animer autour de lui tous les spectacles auxquels ses yeux étaient accoutumés.

La lecture terminée, ils échangèrent leurs impressions. Mérillot proposa un remède pour la jument malade. Gréaume posa des questions sur les semailles, d’automne. Ils s’intéressaient à tous les détails de la ferme et causaient de la maison Le Goff comme si c’eût été leur propre maison. Chassés de leur pays, ils s’établissaient par le rêve dans le pays de leur camarade plus heureux. Sans famille ils participaient aux joies de celui qui en avait une. Sans mère, ils se réchauffaient à l’affection de cette mère qui était pareille à la leur.

Et, comme Le Goff avait tiré de l’enveloppe une seconde enveloppe plus petite qui contenait un billet de cinq francs, tous quatre, après avoir discuté l’emploi de cet argent qui leur appartenait à tous quatre de par les droits de l’amitié, ils résolurent de le retourner à la vieille Bretonne.

— La mère en a plus besoin que nous, dit Gréaume d’un ton réfléchi. Elle n’est plus jeune. Elle trime pour vivre. On ne va pourtant pas lui prendre son billet, alors qu’on se goberge ici à ne rien fiche. Moi, je n’en veux pas.

— Ni moi, dit Mérillot.

— Ni moi, dit Lagache.

Et Le Goff conclut au bout d’un instant :

— Vous avez p’t’êt’raison. Je sais ce que c’est qu’un sou pour la mère, On va lui écrire tous quatre ; qu’en dites-vous ?