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Contes indiens/Aventures du gourou Paramarta/7. La Chute de cheval

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Aventures du gourou Paramarta
Traduction par Jean-Antoine Dubois.
J.-S. Merlin (p. 312-318).
AVENTURES
DU
GOUROU PARAMARTA


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AVENTURE SEPTIÈME



La chute de Cheval




Le gourou Paramarta continuait toujours d’être soigneux à tenir chaude la partie du corps mentionnée dans la prophétie du brahme pourohita, et dont la froideur devait être pour lui l’annonce d’une mort prochaine. Sur ces entrefaites, il fut obligé d’entreprendre un voyage qui devait durer quelques jours. Il monta donc à cheval et se mit en route, accompagné de ses cinq disciples ; mais aucun d’eux ne savait le chemin, et le second jour ils s’égarèrent et furent obligés de reprendre la route de leur mata. Comme ils y retournaient par des sentiers peu fréquentés, le gourou passa sous un gros arbre dont les branches descendaient fort bas ; son turban s’accrocha à une de ces branches, et tomba ; mais pensant bien que ses disciples qui l’entouraient le ramasseraient sans qu’il fût nécessaire de le leur dire, Paramarta continua sa route en silence ; ceux-ci, de leur côté, voyant que leur maître ne leur ordonnait rien à ce sujet, laissèrent le turban à l’endroit où il était tombé ; à une certaine distance, le gourou demanda son turban : Votre turban ? répondirent les disciples, nous ne l’avons pas, il est resté où vous l’avez laissé tomber ; nous ne l’avons pas ramassé, vous ne nous en avez pas donné l’ordre.

Le gourou les gronda sévèrement sur leur peu d’esprit et leur manque d’attention : Allez vite chercher mon turban, leur dit-il d’une voix colère, et une fois pour toutes, je vous ordonne de ramasser désormais tout ce qui tombera de cheval.

Le disciple Hébété courut vite à l’endroit où était le turban : il l’y trouva encore, le prit et revint sans délai rejoindre ses confrères. Peu de temps après, il s’aperçut que le cheval se disposait à expulser le résidu de sa digestion ; il approche vite le turban du gourou qu’il tenait encore à la main, et reçoit, sans en rien perdre, tout ce que rejettèrent les intestins du cheval. Or, vous noterez que celui-ci avait, la veille, mangé une si grande quantité d’herbes fraîches, qu’il s’en était suivi une diarrhée complète. Lors donc que le turban fut bien rempli de ces ordures, le disciple appelant le gourou : Seigneur ! seigneur ! lui dit-il, arrêtez-vous un moment, voici quelque chose qui est tombé du cheval et que je vous apporte conformément à vos ordres.

Paramarta tourna la tête et s’arrêta pour recevoir ce que lui apportait son disciple ; mais lorsqu’il vit son turban plein de fiente de cheval : Tchy ! tchy[1] ! s’écria-t-il, qu’avez-vous ramassé-là ? Pouvez-vous avoir aussi peu d’esprit ? Jetez vite ces ordures et courez laver mon turban.

Les disciples, étonnés de s’entendre encore gronder, dirent à leur maître d’un ton d’assez mauvaise humeur : Comment faut-il donc nous conduire pour vous plaire ? Il n’y a qu’un instant, vous vous fâchiez contre nous pour avoir omis de faire une chose que vous n’aviez pas commandée, et à présent vous nous grondez pour avoir exactement suivi vos ordres ! Ne nous avez-vous pas enjoint tout-à-l’heure de ramasser tout ce qui tomberait de cheval ?

Il y a des objets, reprit le gourou, qui méritent d’être ramassés, et d’autres qui ne le méritent pas ; il faut ramasser les uns et laisser tomber les autres.

Nous n’avons pas assez de talent, repartirent les disciples, pour faire le discernement que vous venez d’indiquer en termes généraux : ainsi donc pour que nous ne soyons plus exposés à l’avenir à encourir votre colère par des méprises qui pourraient vous être désagréables, faites-nous une liste des objets qui doivent être ramassés, afin que nous puissions connaître ceux qui ne doivent pas l’être.

Le gourou trouva raisonnable l’avis de ses disciples et se fit aussitôt apporter un stylet à à écrire, et une feuille de palmier, sur laquelle il écrivit une liste des effets qui devaient être ramassés s’ils venaient à tomber. Il donna cette liste aux disciples et leur ordonna de s’en tenir à ce qu’elle indiquait et de ne faire ni moins ni davantage.

Les disciples promirent de se conformer exactement à la liste, et ils continuèrent tous leur route en paix : à quelque temps de là, ils arrivèrent à un petit fossé plein de boue qu’il fallut traverser. Pour un cheval ordinaire ce n’était point un mauvais pas ; mais la vieille rosse que montait Paramarta fut incapable de s’en tirer, et au premier pas qu’elle fit dans le fossé, quoique son pied ne fût enfoncé dans la boue que jusqu’au milieu de la sole, il ne lui fut pas possible de l’en tirer, et elle tomba d’un côté et le cavalier de l’autre. Le pauvre gourou restait étendu tout de son long, à la renverse, sans avoir la force de se relever, à cause de son grand âge.

Les disciples voyant que le cheval se débattait violemment pour se relever, tandis que le gourou restait tranquillement étendu immobile au milieu de la boue, jugèrent que c’était le cheval qui souffrait le plus et qui devait être le premier secouru : ce fut donc lui qu’ils aidèrent d’abord à se relever, et ce ne fut qu’après avoir fait franchir le fossé au cheval, qu’ils se rendirent auprès de leur maître. Celui-ci commençait déjà à s’impatienter de ce qu’on le laissait si longtemps étendu sur la boue, et les appelait à grands cris à son secours. Les disciples l’entourèrent, et celui qui avait la liste écrite des objets à ramasser s’ils venaient à tomber, la sortit de son petit sac de voyage, avertit les autres disciples de ramasser avec ordre, les uns après les autres, les divers objets à mesure qu’il les énoncerait, et fit la lecture de sa liste :

« Si mon turban vient à tomber, vous le ramasserez.

« Si la toile dont je me ceins les reins vient à tomber, vous la ramasserez.

« Si la toile dont je me couvre la tête et les épaules vient à tomber, vous la ramasserez.

« En un mot, si quelqu’un des vêtemens et autres objets que je porte sur moi viennent à tomber, vous les ramasserez. »

Les disciples, se conformant littéralement à la teneur de cette liste, mirent leur maître entièrement nu, et le laissant étendu à la place où il gisait, s’en allaient emportant avec eux tous ses vêtemens.

Le gourou les voyant partir, les rappela vite et leur dit de le relever ; les disciples refusèrent de le faire, disant que son nom ne se trouvait pas sur la liste qu’il leur avait donnée. Paramarta usa tour-à-tour de prières et de menaces pour vaincre leur obstination et les engager à le relever ; mais tout fut inutile, les disciples refusèrent constamment de se rendre à ses sollicitations ; pour justifier leur refus, ils lui apportèrent la liste : Voilà vos ordres, disaient-ils ; lisez cette liste, nous nous y sommes conformés exactement. Si vous aviez envie qu’on vous relevât après votre chute de cheval, il fallait l’écrire sur la liste ; ne l’ayant pas fait, nous agirions contre vos propres ordres, et nous serions répréhensibles si nous vous relevions. Vous nous avez déjà grondés vivement deux fois aujourd’hui dans des circonstances où nous n’avions aucun tort, nous ne voulons pas nous exposer à être grondés une troisième fois sur un sujet où tout le tort serait de notre côté.

Paramarta, voyant que ses disciples n’entendaient pas raison et paraissaient disposés à le laisser étendu à la renverse sur la boue, se fit apporter son stylet à écrire, demanda la liste, et y ajouta au bas en grosses lettres ces mots :

« Et si le gourou Paramarta votre maître vient à tomber, vous le ramasserez. »

Après cela, les disciples ne firent plus de difficulté ; ils prirent leur maître entre leurs bras et le transportèrent au-delà du fossé. Comme il avait tout le dos couvert de boue, ils le conduisirent à un étang voisin, où ils le lavèrent à l’eau froide ainsi que ses vêtemens, dont ils le revêtirent sans leur donner le temps de sécher. Après quoi, ils le remirent sur le cheval, et ils reprirent tous la route du mata où ils arrivèrent enfin très-fatigués de leur marche à travers les champs et les déserts, et le gourou Paramarta sérieusement malade de sa chute et des suites.



FIN DE L’AVENTURE SEPTIÈME.

  1. Sorte d’exclamation fort commune parmi les Indiens pour exprimer du dégoût, de l’aversion.